CHAPITRE IV
Eçénements postérieurs au 8 juin.
J'ai déjà dit qu'immédiatement après le 8 juin . ou s'attacha à exagérer dans l'opinion les mouvements qui avaient eu lieu , et à écarter les doutes qui s'élevaient dans quelques esprits sur leur nature , leur importance et* leurs dangers. Déjà aussi j'ai indiqué quelques moyens qui paraissaient dirigés vers ce but ; ce qui me reste à dire jettera une affreuse clarté sur les infâmes machinations qui s'ourdissaient alors dans le département du Rhône. Quoique les événements fussent déjà dénaturés, on ne s'arrêta pas là. Vers la fin du mois de juin, pour
en rendre le tableau plus effrayant , on chercha à prouver que les factieux conspiraient encore au moment même où leur complot venait d'être déjoué , ou le sang de leurs complices coulait sous Té glaive de la loi.
Le bruit fut bientôt répandu que les factieui préparaient un nouveau mouvement : « Vous ver- » rez , disait alors le général Canuel à lïri agent » du ministre , vous verrez que ces coquiiis ne se » tiennent pas pour battus. »
Dans le nombre des tentatives <joi furent faites pour appuyer cette prédiction par des faits , je n'en choisirai que deux. Leur récit me dispensera de faire connaître les autres.
Nous étions arrivés aux premiers jour*' de juillet , et l'opinion que de nouveaux troubles étaient sur le point d'éclater , semblait faire des progrès sensibles. Ma surveillance en dévint plus active , et bientôt mes agents me signalèrent un nommé' Champagne , dit Fiévi, charron du village de Ci* vrieux , dont le séjour prolongé à Lyon , et les conférences sécrètes avec un homme dès long-temps connu comme l'un des plus coupables et des plus honteux artisans de nos troublés politiques , rendaient la conduite suspecte ; je le fis suivre : je sus d'abord qu'avant le 8 juin , cet homme avait été* le confident ou le complice de Qarlori.
Jouait-il déjà le rôle d'agent provocateur? je n'ai pu éclaircir ce point ; mais il me fut bientôt démontré qu'au moins depuis le 8 juin , il était de-
venu l'agent du maire de Limonest et du capitaine
M i et qu'il avait fait des rapports au général
Canuel. Dans l'intervalle du 5 au 17 juillet , cet homme avait reçu de M. le maire quelque argent pour prix des services qu'il avait rendus et de ceux qu'il faisait espérer.
Déjà, sous prétexte de procurer l'arrestation de Moulin, cet agent avait ourdi une première entreprise. EJlle manqua par l'effet de circonstances imprévues. J'appris qu'on en combinait une autre dont l'objet était de faire compromettre tous ceux qui auraient pu se laisser entraîner par les impostures de Champagne et par le souvenir de son intimité avec Garlon. Je suivais les fils de cette intrigue, lorsque 9 le 1 5 juillet , un commissaire de police me rapporta que Champagne s'annonçait comme agent secret du général Canuel, et qu'il devait partir le même jour avec vingt séditieux, pour aller joindre le gros de la troupe à Tarare , où il dit être sûr qu'il doit y avoir sous peu un mouvement (1). Le lendemain 16 juillet t M. le préfet m'écrivit ce que le bruit public disait depuis plusieurs jours : qu'un mouvement se préparait sur Tarare ; il m? invitait à envoyer sur les lieux un commissaire de police, et à prendre les mesures convenables. Dans une note jointe à sa lettre , il me faisait connaître les individus que F on soupçonnait de prendre part au
(1) Voyez aux pièces justificatives le rapport du commissaire de police, n° vin.
complot , et annonçait que je trouverais à larme le p tan de la conspiration i des cocardes iriccfores , des aigles , et de l'argent.
Je ne crus pas devoir retarder plus long-temps l'arrestation de Champagne , il fat saisi au moment où il allait entrer dans la maison du maire de Limonest , résidant à Lyon , quai Saint-Clair.
Cet homme , interrogé plusieurs fois et toujours en présence d'un commissaire de police , m'apprit que citait lui-même qui était chargé de préparer lç mouvement qui m'avait été dénoncé.
Après avoir parlé d'un coup d'essai tenté à Saint- Jus t et qui n'avait pas réussi , cet homme ajoutait :
«« Messieurs B et de M me dirent que
» si ce complot avait manqué , il fallait en remon- » ter un autre. Ils me proposèrent de m'envoyer » dans nos communes où jetais bien connu pour » un ami de Garlon , et que j'y ferais tout ce que je » pourrais pour ramasser des hommes et les enga- » ger à me suivre du côté de Tarare ou dans les mon-
» tagnes d'Auvergne Si bien qu'il était convenu
» que lorsque j'aurais ramassé le plus de monde que
» j'aurais pu , je l'aurais fait dire à M. de M le
» capitaine , qui nous aurait fait tous arrêter dans m les maisons ou dans les bois.
» M. de M. . . . , et c'est toujours Champagne » qui parle , m'avait donné un fusil et de la pou- » dre ( i ) ; et ces messieurs m'avaient promis de me
■ ■ ■ ■ — — — »— ' ■ ii— —»———»— *—
(i) L'ordre en a élé trouvé dans les papiers de Chai»-*
• donner des boutons à l'aigle et des cocardes tri-
• colores; ce qui aurait bien fait.
» Ces messieurs devaient me faire accompagner
• par le garde de Saint- Just , ou un gendarme dé-
• gnisé qui devait être avec moi pour faire ce coup.
» Et j'aurais dit à ceux que j'aurais pu trouver 9 que
• cet homme qui était avec moi 9 était un des chefs » de Lyon , et que c'était un bon.
» Ces messieurs devaient aussi nous donner de » l'argent, pour pouvoir dire aux autres que nous » avions tout ce qu'il nous fallait ; et c'est le gen- » darme déguisé qui devait être le chef, qui devait » leur donner de l'argent , parce qu'ils savent bien » que moi je n'ai pas de l'argent , et ils auraient » pu me demander où je l'aurais pris.
» Et le jour que vous m'avez fait arrêter y
» je devais aller avec le capitaine de M
» M. B et le garde- champêtre de Saint-Just ,
» chez le maire, à l'hôtel de ville, où je devab
» aller , en sortant de chez M. B , avec ces
» messieurs, pour convenir avec ce M. le maire » du moment que nous devions partir , et c'est à ce » moment que vous m'avez fait arrêter.
» Si je n'avais pas été arrêté , je crois bien que » le coup aurait réussi, et que nous aurions été » sur les traces de quelques chefs ; car ces messieurs
pagne, lorsque dans la suite je le fis arrêter. Je le possède en original signé de M* de M
» m'avaient bien recommande de mt mettre se* la » trace des chefs..... C'est le gendarme déguisé qui
» devait prévenir le capitaine M de rendrait
» où nous serions , quand nous aurions rassemblé » des hommes pour les faire arrêter. »
Ainsi Von ne se contentait pas des nombreuses victimes dn 8 juin. De nouveaux pièges étaient dressés pour en surprendre d'autres encore, et pour les dévouer à l'échafaud. Voulait-on 9 par un argument de fait , répondre à ceux qui doutaient de la réalité des événements du 8 juin ? Noos dira-ton que le véritable objet de l'entreprise était d'obtenir l'arrestation de plusieurs chefs , qui avaient échappé aux recherches de l'autorité? Eh cfuoi! dans la seule et incertaine espérance d'arrêter quelques coupables , ne craignait-on pas d'en créer par centaines , et de compromettre une seconde fois les habitants des campagnes ?
Eh! c'était un maire, c'était un capitaine de gendarmerie qui ourdissaient ces manœuvres de déception et d'une si cruelle perfidie! Le zèle peutil donc aveugler à ce point ?
Je ne crois pas avoir besoin de dire , qu'aptes avoir entendu de la bouche de Champagne les détails qu'on vient de lire , je ne fus phiA iûcfuiét sur le mouvement dénoncé. Toutefois dés commissaires de police eurent ordre de se transporter à Tarare , d'y faire des visites , et de prendre les mesures nécessaires pour s'assurer de ce qu'il pouvait y avoir de réel dans les notes transmise* par SI. le préfet.
Bientôt il fat avéré , avec le concours des autorité* locales | que ces notes ne contenaient que des suppositions ou des calomnies. Les prétendus conspirateurs étaient des citoyens honnêtes et tranquilles. Tarare jouissait du plus grand calme ; et malgré les orages dont Champagne et ses instigateurs le menaçaient , ce calme n'a jamais été un seul instant troublé.
J'ai rendu compte de la partie de l'interrogatoire de Champagne , qui est relative à l'entreprise sur Tarare; il me reste à parler d'une déclaration de cet individu.
Avant d'être admis au rôle d'agent provocateur , cet homme avait donné un premier gage de ses sentiments et de son zèle. Il avait fait , le 5 juillet , pardevant M. le maire de Limonest , une longue déclaration , dans laquelle il enchérissait encore sur les révélations de Barbier, et par exemple, au nombre des complices que les conjurés, suivant les autres révélateurs, avaient dans la police et les autorités , il ajoutait beaucoup de partisans dans les tribunaux, et un très-grand nombre de jeunes gens de famille; il prétendait, entre autres choses , avoir été conduit chez moi , avant le ier juin , par Jacquit et Garlon , et avoir reçu de moi-même des propositions et des offres d'argent , pour servir d'agent dans une association qui se liait avec la compagnie d'assommeurs , prête à être organisée sous les ordres du fameux P. ... Cette pièce importante avait été aussitôt expédiée à Paris. Le hasard me
l'a procurée ; elle contient les choses les plus absurdes et les plus révoltantes. Je la ferais connaître tout entière, si ce Champagne n'avait pas eu la criminelle hardiesse de mettre en jçu les noms les plus révérés; je dois donc la supprimer; je ne parlerai que de ce qui m'est personnel.
Elle m'était tout-à-fait inconnue, lorsque Champagne me fut présenté. Instruit qu'il était devant le lieutenant de police , il paraît stupéfait, et ne retrouve sa voix que pour s'écrier : « Est-ce M. de » Sainneville que j'ai l'honneur de voir ? Je suis » venu pour vous voir , il y a trois mois , mais l'on » m'a bien trompé. Celui que j'ai vu pour vous » était bien de votre taille, mais il avait les cheveux » et les favoris très-noirs. »
« Comment, lui dis -je, vous êtes venu chez » moi ? à quelle époque , et pour quel objet ? »
Alors Champagne me raconta longuement ce qu'il avait déclaré devant le maire de Limonest ; comment Jacquit et Garlon raccompagnèrent jusque dans la cour , et parlèrent avec lui à M. de Sainneville dans le vestibule de l'escalier.
Et il conclut par ces mots : « J'ai raconté tout » cela à M. le préfet , et je lui ai bien dit que si » je vous voyais, je reconnaîtrais ce M. de Sainne- » ville ; mais, par ma foi , ce n'est pas vous , et Ton » m'a bien trompé. »
Un pareil récit, comme on doit le croire, me causa de la surprise. Cet homme était-il de bonne
foi , et fournissait-il une nouvelle preuve de la perfidie des manœuvres pratiquées depuis long-temps, pour entraîner vers le précipice des hommes simples et ignorants ? ou plutôt n'était-ce connue Barbier , qu'un misérable agent de calomnie pour se prêter à de fausses et odieuses révélations ?
Je mandai M. le maire de Limonest qui avait accueilli cette odieuse supposition de personnes. Il avoua ses torts, et les aggrava encore en peignant comme un vil intrigant , qu'il se disposait à faire lui-même arrêter , le malheureux qui n'avait agi que par ses ordres, et lui avait lâchement vendu sa conscience. Si j'ai surmonté la répugnance que j'avais à parler de cette affaire , c'est qu'elle a été indignement travestie dans plusieurs gazettes étrangères, et présentée sous d'odieuses couleurs (i). C'est donc réparer le scandale , que de s'expliquer.
Fiévé, dit Champagne , qui s'était lui-même accusé du rôle de provocateur , fut envoyé en prison. M. le prévôt le réclama pour l'interroger sur les événements du 8 juin, et je m'empressai de le faire conduire par-devant ce magistrat; mais je demandai en même temps qu'il fût ensuite remis à ma disposition , pour l'entendre sur les manœuvres de Tarare, dont il était l'agent ; je demandai, en outre , qu'on ne l'envoyât point dans la prison dite de Roanne , où les personnes qui l'employaient
(i) Gazette de Mil*n, du 8 septembre 1817.
auraient eu trop de facilités pour lui faire sa leçon.
Malheureusement ce fut la première chose qu'oublia M. le prévôt. Champagne fut déposé dans la prison de Roanne , au lieu d'être réintégré dans celle de Saint-Joseph , où je lavais placé. Ce que j'avais prévu, arriva. La leçon lui fut faite, sansdoute; aussi, rappelé pour continuer son interrogatoire , il déclara à M. le prévôt que le SaUmeville qui l'avait interrogé était bien le même qu'il avait vu précédemment. Je lui avais fait , ajoutait-il 9 des menaces, et j'avais seul présidé à son interrogatoire.
La vérité est, cependant, que je n'avais jamais vu Champagne , qu'il fut toujours interrogé en présence d'un commissaire de police et d'un commis tenant la plume. Voilà l'intrigue qui a fait tant de bruit, et qui a excité le mépris de tous les honpêtes gens. Je rendis compte de tous ces faits au ministre de la police : S. E. ordonna que Champagne serait traduit par-devant les tribunaux, et poursuivi comme calomniateur, à la diligence de M. le procureur duroi. Non-seulement Champagnen'a pas été poursuivi, mais il fut mis en liberté, et a servi de témoin contre les prévenus de l'attentat du 8 juin.
Dans le temps que Fiévé , dit Champagne , était employé à organiser un mouvement sur Tarare, le nommé Pierre Blanc , de Châlons-sur-Saône , manœuvrait dans rarrondisseqient de Ville-Franche , où il se permettait les provocations les plus cou* pables.
Le rôle de Blanc n avait pas essentiellement pour objet d'organiser un mouvement. Il s'était plus particulièrement chargé de fournir des listes de prétendus conspirateurs, et d'annoncer une insurrection pour le 25 du mois d'août.
Voici quelques détails sur les manœuvres de cet infime provocateur, le plus éhonté qui existe.
Dans les premiers jours du mois d'août, je fus informé qu'un inconnu avait fait des propositions séditieuses à un aubergiste de Ville-Franche : signalé aux adjoints de la mairie , il fut arrêté et mis en prison ; mais on m'annonçait en même temps que le sous-préfet l'avait fait mettre immédiatement en liberté.
J'envoyai à Ville-Franche un commissaire de police pour vérifier les faits, et j'écrivis à M. le sous-préfet pour lui demander des renseignements sur ce qui s'était passé.
Le commissaire de police apprit que l'étranger se nommait Blanc , agent secret de M. le préfet. L'aubergiste, interrogé, déclara quecethommeavait annoncé le retour de Bonaparte , et lui avait montré des cocardes tricolores , en disant que tous les bons devaient se tenir prêts , et qu'un mouvement insurrectionnel aurait lieu le 25 août.
M. le sous-préfet m'adressa les renseignemens que je lui avais demandés. Il m'apprit , d après les révélations de Blanc , que vingt citoyens de Villefranche , dont il fournisait les noms , avaient pro-
jeté un mouvement insurrectionnel pour le 25
août(i).
Un fait si grave fixa toute mon attention. J'ordonnai l'arrestation de Blanc. Je l'interrogeai : il se trouva muni d'un carnet , où il avait inscrit jour par jour ses prétendues opérations de police sécrète, et les rapports qu'il en avait faits à M. le préfet.
Ce carnet contenait une foule de notes, toutes plus extravagantes ou plus odieuses les unes que les autres. Il est impossible de rien enfanter de plus mensonger. Dans un rapport sur Tarare , du mois dé juillet , Blanc assurait que des factieux de cette commune, dont il fournit les noms , se réunissaient en société secrète , où il avait été admis. Il ajoute: Je me suis empressé de les faire connaître au maire de Tarare Les factieux tiennent leur réunion dans une maison contiguè à celle du maire ;
(i) Voyez la lettre de M. le sous-préfet, n° IX des pièces justificatives.
Nota. Dans la nomenclature des personnes indiquées figurent deux citoyens de Lyon , l'un avocat distingué , l'autre négociant respectable j leurs noms ne sont pas inscrits sur le carnet de Blanc. J'ai toujours ignoré qui avait désigné ces deux Lyonnais à M. le sous-préfet. Mais ne peut-on pas inférer de cette insertion calomnieuse, qu'on a voulu faire croire à des rapports entre les prétendus conspirateurs de Lyon , et les prétendus conspirateurs de Ville-Franche ?
ce magistrat a fait une ouverture dans son mur mitoyen , doù il pourra voir et entendre les conspirateurs , qui se promettent un nouveau mouvement pour le 25 du mois d'août.
J'arrive enfin àson rapport de Ville-Franche, et je trouve inscrits les individus qu'il avait désignés à M. le sous-préfet f tous gens extrêmement recommandables. Dans ce rapport il s'exprime ainsi : Je me suis introduit par ruse et par finesse dans la réunion de ces individus > et ils ont déclaré qu'il y aurait un nouveau mouvement le 2$ du mois d'août. La liste et le procès verbal qui la suivait , portaient au bas la signature du commissaire de police de la commune : il avait eu la faiblesse d'attester qu'il avait hii-même fait connaître une partie des individus désignés.
Le rapport sur Ville-Franche était suivi d'un autre sur la commune de Belleville. Blanc y déclare encore qu'il s'est introduit par ruse et par finesse dans des réunions clandestines , où il a été 'arrêté un mouvement pour le 25 du mois d'août; et sa déclaration est contresignée par un adjoint à la mairie.
Mais aux premières questions faites à Blanc , et aux premières informations qui furent prises, tout cet édifice d'impostures s'écroula.
Interrogé sur les coupables manœuvres des prétendus factieux de Ville-Franche , cet agent avoua qu'il n'avait jamais ni vu ni connu aucun
d'eux; que sa liste n'était pas son ouvrage, et qu'elle avait été formée dans les bureaux de la sous-préfecture. Le commissaire de police , interrogé, convint qu'il ne l'avait signée que par déférence pour M. le sous-préfet , et toutes les personnes dénoncées déclarèrent que Blanc leur était tout-à-fait inconnu.
Quant à la conspiration de Belleville 9 Blanc , interrogé sur les réunions dont son carnet faisait mention, déclara aussi n'avoir ni vu ni cçnnu aucun de ceux qu'il avait dénoncés. Sa liste , disait-il , était l'ouvrage de l'adjoint à la mairie ; il ajouta ne s'être introduit nulle part , et n'avoir assisté à aucune espèce de réunion.
Ainsi Blanc formait des listes de suspects d'après les indications qui lui étaient fournies par des magistrats ; Blanc dénonçait comme conspirateurs des personnes qu'il n'avait jamais ni vues ni connues. Quelles effroyables manœuvres ! et parce que je les ai révélées dans l'intérêt de la justice et delà vérité, on crie au scandale ! Ah ! oui , sans doute , il y a du scandale; mais est-ce donc moi qui l'ai produit? Pourquoi ne pas en accuser ses véritables auteurs?
Cependant le bruit d'un mouvement pour le 25 août s'était répandu avec la rapidité de l'éclair : ce bruit , colporté à dessein par l'exagération , frappa de terreur toute la ville; le gouvernement lui-même eut des craintes; et ce lut alors que Ton pressa le voyage de M. le duc de Raguse à Lyon , afin <ju'il
prévint lui-même un mouvement si positivement annoncé. Près de huit mille habitants quittèrent la viHe ; les autres passèrent ce jour dans l'inquiétude et la méfiance; et la fête de Saint -Louis, comme je récrivais au ministre , fut célébrée dans le désert.
M. le préfet (i) prétend qu'on est allé à la campagne, comme il arrive pour l'ordinaire dans les jours de beau temps. Sa mémoire l'a. trahi. M. le maire , dans sa défense imprimée , a avoué cette subite émigration. Ce magistrat, il est vrai , attribue le bruit répandu d'un nouveau mouvement aux chefs de la conspiration , qui voulaient donner des espérances à leurs complices, et éviter qu'ils ne fissent des révélations. La réponse est dans le carnet de Blanc.
M. de Chabrol apprenant l'arrestation de son agent , vint chez moi le réclamer , non certes pour lui rendre la liberté , je n'en eus jamais la pensée , mais pour qu'il fût mis à sa disposition. Les fonctionnaires , disait-il , se doivent entre eux ces égards. Oui , sans doute ; et il me fut pénible de ne pas déférer aux demandes réitérées de M. le préfet: mais, dans les circonstances, je devais tout constater; la lettre officielle du sous-préfet de .Ville-Franche m'en faisait encore un devoir rigoureux. J'ai doue retenu Blanc dans des vues d'intérêt public , je le déclare formellement ; mais je me suis plaint et
(t) Page 39 de sa brochure.
j'ai dû regretter en effet que M. de Chabrol eût confié à d'autres mains que les siennes la direction d'un homme aussi dangereux ( 1 ).
Quel est en effet ce Pierre Blanc ? C'est un être profondément immoral ; né à Châlons sur-Saône , il s'était déjà essayé à Châlons même , dans le mois de mars 1 8 1 7 , au rôle de fabricateur de conspirations. Il fit , à cette époque , des révélations à peu près semblables à celles qui ont eu lieu pour le 8 juin; elles présentaient les mêmes vues, les mêmes plans , les mêmes absurdités. Interrogé par les autorités de son département , et n'ayant pu justifier aucun des faits qu'il rapportait , ni en fournir le plus léger indice, Blanc fut renvoyé comme un imposteur.
Faut-il maintenant se rappeler que M. le préfet, toujours abusé Sur le compte de cet agent , croit pouvoir le présenter encore comme l'un des hommes dont on peut tirer, le plus de parti? Eh ! quels services a-t-il donc rendus ? et que peuton attendre d'un homme aussi pervers, d'un homme qui n'était propre qu'à inventer d'odieux
(1) Je rendis compte de tous ces faits à S. Ex. le minislrefde la police, qui, par sa lettre du 28 août, m'autorisa à mettre Blanc à la disposition de M. de Chabrol ; et dans le mois de novembre il a obtenu sa liberté) ensuite d'un ordre supérieur.
Au mois d'avril dernier, Blanc est revenu à Lyon pour se livrer à de nouvelles manœuvres; il a été arrêté et traduit devant les tribunaux.
Ill-H- lit
, à prêter à la calomnie une main complaisante, à compromettre les victimes {désignées par l'esprit de parti, à tromper l'autorité, à l'armer contre des citoyens paisibles? Mais les agents de l'autorité sont-ils donc destinés à cet horrible ministère? Et où en serions-nous si l'emploi de pareils moyens pouvait être exécuté, sous prétexte qu'il est dirigé contre les ennemis de l'état ? L'histoire de la ville de Lyon, en 1816 et 1817, atteste trop quels maux affreux peuvent résulter d'un pareil système; et désormais je n'ai pas besoin, je pense , de chercher ailleurs des preuves et des exemples.
Au reste, Blanc n'est pas le seul agent secret que M. le préfet ait employé. Ce magistrat nous annonce lui-même qu'il a essayé de quelques autres , et il avoue que les essais ri ont pas été heureux.
Je fais remarquer cette circonstance, parce qu'elle me donne lieu de rappeler encore une fois le ton d'assurance avec lequel le général Canuel a affirmé que jamais Lyon et ses campagnes ( 1) n'ont vu d'autres agents que les miens. Mais , outre la police de M. le préfet et la mienne , il y avait une police militaire, celle de la mairie, et il en existait d'autres encore, dont les agents salariés me sont connus.
(1) Je rappelle que je n'ai jamais ea d'agents dans les campagnes avant les événements du 8 juin ; je n'étaù alors chargé que de la police de la ville.
Qu'on se peigne maintenant cette nuée de mouchards parcourant la ville et les campagnes avec l'esprit et les intentions dont nous avons vu de si terribles preuves; qu'on les voie aidés encore dans leur fatale mission par cette foule à" agents officieux et si dévoués, selon M. Cannel, qui, sous la condition de n'être jamais nommés, c'est-à-dire à condition que leurs impostures ne pourraient jamais les exposer à la vengeance des lois, lui faisaient de si importantes révélations; et qu'on se demande ensuite s'il faut s'étonner d'avoir vunattre quelques troubles, et dénoncer tant de victimes !
Nous sommes arrivés à la fin du mois d'août. Tout* à-coup les manœuvres cessent , les bruits alarmants ne circulant plus. Chaque autorité rentre dans le cercle de ses attributions. Deux {ours auparavant, l'un des principaux fonctionnaires affirmait qu'un nouveau mouvement d'insurrection était imminent; un autre écrivait que le département avait besoin de rester pendant quelque temps encore soumis au régime militaire: et cependant aujourd'hui ces mêmes autorités si alarmées assurent que Lyon jouissait alors du calme le plus parfait , et que des mesures nouvelles n'étaient pas nécessaires.
Quelle était donc la cause d'un si subit et si étonnant changement ? Je ne veux rien hasarder; mais ce qui est positif, c'est qu'on venait de répandre à Lyon la nouvelle que M. le duc de Raguse allait y être envoyé comme lieutenant du roi , afin de s'as-
surer de la véritable situation de cette malheureuse contrée , et de vérifier la conduite des autorités pendant ces derniers temps.
M. le préfet, dans une lettre (i) qu'il a cm devoir faire connaître au public , et dont la date est postérieure de six jours au 25 août , jour indiqué comme devant éclairer de graves attentats, s'exprime ainsi : « Si cette mission au contraire était » motivée par des craintes ou des inquiétudes, que » le gouvernement concevrait encore sur la situa- » tion du département, je crois pouvoir assurer » que cette mission , sans être moins utile, serait » moins nécessaire; car le département jouit dans » ce moment d'une grande tranquillité. »
D'autres fonctionnaires témoignaient des inquiétudes sur l'arrivée de M. le maréchal, et blâmaient hautement la mission qui lui était confiée; heureusement les dispositions du gouvernement ne furent point changées, et M. le duc de Raguse arriva à Lyon le 3 septembre.
Il était temps que sa présence vînt au secours d'une population si tourmentée, et poussée à la révolte par d'infâmes manœuvres. Le mal était à son comble, et je n'en donnerais pas une idée suffisante, si je ne démontrais au moins , par des aperçus , à quelpoint la marche et les arrêts de la cour prévôtale venaient ajouter à cette douloureuse situation.
(i) Page 3g de sa brochure.
Je ne veux citer que quelques faits ; mais je les exposerai sans être touché de la doctrine de M. de Chabrol. Je ne saurais me résoudre à penser avec lui qu'il faille creuser jusqu'au centre de la terre pour y ensevelir les erreurs des magistrats. Il me semble que ni l'humanité ni la politique ne s'accommodent de cet étrange et commode système; je ne puis voir un malheur dans un scandale qui me paraît le moyen le plus sûr de forcer les magistrats à veiller sur eux-mêmes , et j'ose dire que l'indépendance judiciaire, proclamée par la charte, sera bien plus réelle, le jour où les tribunaux fortement avertis par l'opinion publique, ne pourront prononcer leurs arrêts sans se dire : le magistrat qui juge à son tour est jugé.
La cour prévôtale était appelée, spécialement par la loi de son institution , à poursuivre et à punir toute réunion séditieuse; elle fit donc son devoir en procédant contre les coupables qui s'étaient attroupés dans les campagnes. Mais ce devoir avait ses bornes et sa mesure tracées par la politique et par l'humanité , non moins que par les lois. Ces bornes ont-elles été respectées ?
En général, lorsqu'il s'agit de crimes commis par la multitude, la raison d'état demande une grande circonspection. L'utilité publique, qui est la mesure des peines , veut quelquefois qu'on fasse grâce à cause des conjonctures , des temps, et des lieux. Il est des cas où le magistrat, reculant effrayé, comme la loi elle-même , devant un trop grand nombre
de coupables , renonce à punir ou ne frappe qu'à demi, de peur qu'une justice trop sévère ne ressemble à une vengeance , et les supplices à une réaction.
Cette modération est sur-tout nécessaire après une longue révolution.
Le Gode pénal qui nous régit encore aujourd'hui, rédigé sous un gouvernement qu'on n'accusera ni de pusillanimité , ai d'une excessive indulgence, a établi les distinctions à faire entre les chefs et leurs instruments.
S'agit-il d'attroupements séditieux , de bandes armées, quel qu'en soit l'objet ? Les articles i oo et 2o3 ordonnent expressément « qu'il ne soit prononcé aucune peine contre ceux qui ayant fait par- » tie de ces bandes sans y exercer aucun comman- >» dément , et sans y remplir aucun emploi, nifonc- » tion , se seront retirés au premier avertissement » des autorités civiles ou militaires, ou même de- *> puis, lorsqu'ils n'auront été saisis que hors des » lieux de la réunion séditieuse , sans opposer de » résistance, et sans armes. »
En jetant les yeux sur ces règles , on voit ce qu'on avait droit d'attendre de la cour prévâtale.
L'instruction montrait les événements du 8 juin comme tenant à un seul et même complot , à la tête duquel se trouvaient quelques chefs suivis de beaucoup d'instruments aveugles de leurs passions ou de leurs calculs. Une seule procédure destinée à découvrir ces chefs; un seul arrêt qui les eût frappés
comme la foudre et eût rendu la sécurité à ceux qui n'étaient pas atteints : voilà ce que demandaient la loi , la prudence , et l'humanité.
Qu'a fait la cour prévAtale ?
Séparant ce qu'il fallait confondre, et confondant ce qu'il fallait séparer, la cour prévAtale a divisé ses poursuites en onze procédures , et les chefs et les instruments ont été frappés pêle-mêle.
Il est trop vrai encore que des malheureux, comme l'a dit le colonel Fabvier, rassurés par les proclamations et les promesses des chefs de troupe envoyés à leur poursuite , ont quitté leur asile pour venir se livrer à l'autorité, et, au lieu de la grâce promise, ont reçu la mort. Cette déloyauté, cette trahison ont été vainement démenties. On avait excepté de la grâce les chefs de bonde, a dit le général Canuel; mais les deux cent cinquante insurgés avaient-ils cent cinquante-cinq chefs? Les séditieux de Saint~Andéol n'étaient qu'au nombre de vingt; douze ont été condamnés. Le nombre des commandants était-il donc plus considérable que celui des soldats? Que dira d'ailleurs le général Canuel, lorsque nous lui montrerons, d'une main, les lettres originales écrites à divers individus par un commandant de la force armée , pour les engager à rentrer , et de l'autre , la liste des condamnés , dans laquelle les noms de ces malheureuses victimes de la foi violée se trouvent écrits çn caractères de sang ( 1 ) ?
(i) Voyez pièces justificatives , n° XI.
Mais du moins la cour prévôtale s'est-elle hâtée de rendre ses terribles arrêts, comme son institution l'exigeait? Non : c'est plus de quatre mois après les premières condamnations, que les dernières ont été prononcées. Pendant ce long espace, elles sont venues lentement et successivement répandre le deuil et l'effroi. L'imagination sans cesse tourmentée par d'affreux spectacles , n'avait pour se reposer qu'un avenir plus effrayant encore. Rien n'annonçait le terme de ces incroyables rigueurs; chaque jour d'infâmes délateurs désignaient de nouvelles victimes: leurs atteintes étaient d'autant plus dangereuses, que la délation se cachait sous le masque de la complicité.
Que serait-ce si, pour compléter le tableau, je déroulais ici cette série de vexations individuelles , dont une foule de citoyens paisibles étaient les victimes ? Mais je craindrais de déposer dans cet écrit un ferment d'animosités particulières, lorsqu'il serait tant à désirer de les voir éteindre.
C'est dans cette déplorable situation que M. le duc de Raguse a trouvé le département du Rhône. En le recevant dans ses murs, Lyon respire enfin ; il espère que le jour de la justice est arrivé. Cependant les récits uniformes de la part de presque toutes les autorités, et les arrêts de la cour prévôtale, avaient armé son esprit d'assez fortes préventions: il me fut aisé de m'en apercevoir quand je m'entretins la première fois avec lui. J'en fus affligé pour la cause que j'avais à défendre; mais, certain de la
loyauté de M. le maréchal et de la pureté de ses motifs, je laissai à l'évidence et à sa pénétration le soin d'éclairer sa justice. Je me bornai à lui demander, pour toute faveur, de suspendre son jugement. Bientôt des traits de lumière jaillirent pour lui de toutes parts, à mesure que, sortant du cercle dans lequel il s'était trouvé placé à son arrivée , il sentit le besoin de chercher la vérité dans tous les lieux et danstout es les classes. S'armant dès lors d'une sage et importante défiance, il voulut voir tout par lui-même. Les nombreux rapports faits depuis le 8 juin par les diverses autorités, furent mis sous ses yeux. Il voulut examiner aussi les procédures qui avaient préparé tant de condamnations. On s'est plaint vivement alors, comme l'on se plaint encore aujourd'hui, de cette investigation : cela devait être ; et les résultats ont prouvé que si ces plaintes n'étaient pas légitimes, elles n'étaient pas du moins sans motifs de la part de ceux qui se les permettaient.
Non content de ses recherches dans tous les documents existants , M. le duc voulut entendre tous ceux qui pouvaient répandre quelque clarté sur les véritables causes des malheurs de Lyon: bientôt son opinion ne fut plus douteuse.
Dès ce moment il ne s'occupa que du soin d'éclairer le gouvernement, des moyens de réparer les maux et d'en prévenir le retour. Les circonstances lui commandèrent quelques mesures de sévérité, pour mettre un terme à la réaction et aux actes arbitraires qu'on avait laissé s'introduire presque
par-tout. Et cependant elles lui ont valu loule ta haine des méchants; mais cette haine est le gage certain de l'estime des gens de bien; et si la reconnaissance publique, si les vœux d'une immense population unt quelque prix aux yeux de M. le maréchal , il doit se croire assez vengé, et petit mépriser l'orage que c ssions, irritées par sou courage et sa loyai fait gronder autour de
lui.
Sa mission fut H, un grand bienfait,
non-seul: : i ; i . po "ée à laquelle il a rendu
le calme, pour cctl ide de familles désolées
au secours desquelb clé la clémence royale,
mais pour le gouvi, lui-même , auquel il
importe tant d'être écuuréet de connaître ses véritables ennemis.
11 est des hommes qui voient ou feignent de voir d'une manière bien différenteles résultats delà mission de M. le maréchal duc de Raguse à Lvon, et îles mesures qu'il y a prises: cela doit être. Mais il est un fait constant sur lequel j'invoque leur propre témoignage; je leur demande si aucun trouble , aucune alarme, a depuis ce moment agile cette contrée; si cette population , au milieu de laquelle . s il faut les en croire, s'ourdissaient chaque jour des complots criminels, n'a pas joui tout-à-coup de la plus parfaite tranquillité; si on n'a pas vu la confiance renaître dans tous lescœurs, et l'autorité se dopou iller de ces formes hostiles qui semblent présager de nouveaux malheurs ;'
Enfin j'ai rempli ma tâche; j'ai rendu compte de ce que j'ai vu ; j'ai dit la vérité. Si quelques lecteurs m'accusaient de l'avoir exprimée avec trop d'amertume, ou de l'avoir trop fait attendre, je ré* pondrais : Voyez quelles calomnies j'ai dû confondre Comparez la gravité et l'aveugle furie
de l'agression avec le ton de la défense , et jugez de quel côté se trouvent la violence ou la modération.
Non, il n'est pas vrai que le 8 juin ait vu éclater dans le département du Rhône une véritable conspiration. Ceux qui persistent à en soutenir la réalité , qui prétendent que dans ses plans et ses forces elle menaçait à-la-fois le trône et l'état , pourrontils nous expliquer pourquoi le soin d'une si vaste entreprise se trouvait confié à une poiguée d'individus obscurs, sans argent, sans armes , sans munitions? Pourquoi les troubles n'ont éclaté que là où ils n'étaient pas dangereux ( i ) ? Pourquoi on n'a
(i) Après les événements du 8 juin, on répandit le brait qu'un grand nombre de communes du département du Rhône auraient pris part au mouvement insurrectionnel , s'il n'avait pas été promptement arrêté. On signalait plus particulièrement Condrieux , Givors et Tarare ; c'était une calomnie.
La commune deCoHDRiEUX fut inculpée au mois d'août dernier : son digne maire s'en plaignit ; sa réclamation accueillie avec justice, fut insérée dans le journal de Lyon.
La commune de Giyoes est l'une des plus intéressantes
découvert aucun chef dont le nom pût faire soupçonner l'importance du complot , ni le moindre rapport avec d'autres contrées et d'autres conspirateurs? Et si, néanmoins, il faut admettre avec eux que le mouvement était dirigé par une main pois-
et des plus peuplées du département. Dans les temps de l'anarchie révolutionnaire , elle recul dans son sein. une foule de citoyens persécutés. Lors de la première occupation, en i8i4> ce furent ses mariniers qui sauvèrent l'artillerie et une grande partie des munitions que renfermait la ville de Lyon. Les industrieux habitants de Givors se sont toujours fait remarquer par leur bonne conduite et leurs bons sentiments ; constamment soumis et dévoués , ils ont méprisé la calomnie qui ne pouvait les atteindre.
Tarare, cette commune où l'agent secret Blanc a prétendu qu'il existait une réunion de factieux, dans laquelle il avait été admis; cette commune que JFïeW, dit Otampagne, agent provocateur , avait choisie pour le théâtre d'un nouveau mouvement , est aussi l'une des plus importantes du département par son commerce et son industrie. Ses magistrats ont constamment rendu justice au bon esprit des habitants , et ont su se concilier leur conGance par une administration sage et paternelle. 11 est à remarquer que, le 8 juin, la garde nationale de Tarare se rendit dansles communes où le tocsin avait sonné , pour y faire cesser les désordres $ ses habitants donnèrent en cette circonstance une nouvelle preuve de leur dévouement. Ces faits démontrent combien les agents provocateurs Champagne et Blanc avaient mal choisi le lieu de leurs opérations.
Nota. Si je ne Jais mention que de ces trois communes, c'est qu'elles Jurent l'objet d'attaques plus particulières.
santé précisément parce qu'elle était invisible, qu'ils nous expliquent donc pourquoi cette main puissante , si la conspiration était ourdie de bonne foi , l'aurait fait éclater , lorsque rien n'était prêt pour en assurer le succès? Ce n'est pas tout : il faut encore expliquer comment , instruites d'avance du mouvement du 8 juin, ces mêmes autorités qui prétendent en avoir été si effrayées, ne firent cependant rien pour le prévenir, et pourquoi le général Canuel se refusa même à prendre les mesures les plus simples, les plus indispensables et les plus vivement provoquées? il faut encore dire par quel singulier hasard tous les complots insurrectionnels ourdis à Lyon, depuis 1816, jusqu'à l 'arrivée du duc de Raguse , ont été déjoués, excepté celui qui a éclaté pendant mon absence? par quelle fatalité il n'en a pas été tenté un seul, sans que l'on n'ait saisi parmi les coupables des agents de cette même autorité militaire qui se vante d'avoir tout fait pour la tranquillité publique ? pourquoi enfin l'on retrouve à la tête du mouvement du 8 juin , non-seulement ces révélateurs dont les interrogatoires attestent l'absurdité du complot et leur propre infamie, mais encore le capitaine Le Doux, cet homme qu'on présentait comme un royaliste si ardent et si dévoué?
Non , ce ne fut point nne véritable conspiration qui éclata le 8 juin. Les faits n'en accusait pas ces hommes égarés par la plus horrible perfidie.; ils en accusent les provocateurs, qui, par d'odieuses ma-
nœuvres , se glissaient sous le toit paisible de queH ques individus froissés par les malheurs des temps, on exaspérés par des vexations, particulières : ils en accusent les sieaires de cette faction ennemie de notre repos , de cette faction pour qui l'ordonnance du 5 septembre fut une calamité; qui , depuis celte époque remarquable , n'a pas cessé de s'agiter en France , pour ressaisir le pouvoir qu'elle avait si heureusement perdu; qui n'a pas cessé d'attaquer par de lâches calomnies les courageux dépositaires de b confiance de Sa Majesté.
Sans doute il s'est manifesté un mouvement insurrectionnel , des désordres ont eu lieu dans quelques communes rurales; mais n'aurait-on pas voulu un commencement d'exécution pour le faire coïncider avec les absurdes révélations que Barbier devait faire plus tard, ainsi que pour donner quelque crédit aux fables débitées , aux plans de conspiration toujours supposés et toujours démentis depuis le 22 octobre précédent?
Il nie m'appartient pas de déterminer l'importance du rôle de chacun des agents employés pour préparer le succès de l'épouvantable intrigue dont le département du Rhône a été la victime. Je ne chercherai point à deviner à qui fut confié le soin d'en diriger tous les ressorts , quels sont ceux qui ont agi comme d'audacieux provocateurs; ceux qui furent entraînés au contraire , parce qu'on abusa de leur faiblesse ou de leur ambition ; ceux enfin <pxi furent des instruments aveugle^ parce que
persuades de la pureté de leur cause , ils croient tous les moyens légitimes pour la faire triompher. Les coupables les plus dangereux doivent être connus , et peut-être ne braveront-ils pas toujours la justice et l'indignation publique!
Pour moi, contre lequel Hs ont dirigé de si atroces , de si absurdes accusations , je ne demande* rai point ce qui m'a attiré leur haine. Je connais mon crime. Je suis coupable d'avoir éclairé leur marche ténébreuse et démasqué leurs manœuvres ; je suis coupable de n'avoir point voulu trahir le ministère auquel la France doit l'ordonnance du 5 septembre. Fidèle à ses instructions , j'ai servi le roi comme il veut l'être. La police, entre mes mains, a été, comme dans toute la France, celle qui convenait à l'état, et non à quelques hommes : elle n'a pas servi l'ambition ni flatté les fureurs d'un parti; elle a travaillé a mettre les partis à l'abri de leurs propres écarts, à les sauver d'eux-mêmes; et ce n'est pas celui qui l'accuse qui lui doit le moins de reconnaissance.
En me dévouant au service de mon pays , je devais m'attendre à la haine des ennemis de son repos; mais si un sentiment de douleur et d'indUgnation vient remplir mon aille, c'est sur-tout lorsque je vois la calomnie s'acharner sur une contrée déjà accablée par tant de malheurs; lorsque je vois diffamer une ville tout entière par ceux-là même .qui l'ont plongée dans les fiorreurs de l'esprit de parti; c'est lorsque j'entends appeler rebelle une
( i48) population qui a supporté avec la résignation la plus courageuse tout le poids de la rigueur des saisons, de l'inactivité du commerce et des charges extraordinaires.
Les habitants de Lyon peuvent-ils donc être présentés comme des cosmopolites; eux qui, de tous les temps , montrèrent un si grand esprit de famille (i); eux qui se sont constamment signalés par leur énergie , par tant d'amour et de dévouement pour le prince et pour la patrie?
Je m'afflige lorsque je suis témoin des attaques dirigées, dans le sein même du corps législatif, contre ce député (2) , que la noblesse de son caractère recommande encore plus que son éloquence à l'estime publique , et que la ville de Lyon s'honore de compter au nombre de ses enfants , parce que , le
(1) Cet esprit de famille, qui est la source de tant de vertus publiques et privées , a pu s'altérer quelques instants dans le cours de nos troubles ; mais cet esprit ne s'est jamais éteint dans les cœurs lyonnais. Combien de fois ne s'est-il pas manifesté par les sentiments de reconnaissance exprimés en, faveur des hommes distingués qui avaient rendu d'importants services , et que nos passions, n'ont plus intérêt, d'atteindre,! C'est ainsi qu'on se rappelle souvent l'administration paternelle et si remarquable de MM. à* Herhouville et de fiondi7 anciens préfets.
(2) M. Camille Jordan. r
Ce fut aussi Pun de ses enfants qui défendit Lyon en i8i). Le brave et digne maréchal Sucbet lui rendit les plus éminents services ; il préserva sa ville de tontes les
horreur* delà guerre, et la sauva des fureurs de l'anarchie.
premier , il a osé faire entendre une voix sévère contre les tribunaux d'exception; parce que, le premier , il a exprimé des regrets douloureux sur les excessives rigueurs qui ont répandu le deuil e£ l'effroi dans sa patrie.
Je m'afflige enfin , lorsque je vois les vrais auteurs de nos infortunes chercher à troubler de nouveau le calme dont jouissent maintenant la ville de Lyon et- le département du Rhône (i), depuis que l'un et l'autre ne sont plus sous leur fatale influence.
Heureusement les ténèbres, qui si long-temps ont protégé de funestes projet», sont dissipées; le gouvernement connaît la vérité, et veut le repos de la France. Il proclame ses intentions de manière à écarter tous les doutes; il les soutiendra par des moyens qui ne permettront plus la résistance. Une administration forte et prévoyante , établie dans la ville de Lyon , veille sur les intérêts de tous. Elle justifiera la confiante publique. Eclairés désormais sur la source de tant de divisions, tous les citoyens feront le sacrifice de leurs ressentiments, et reconnaîtront le bonheur de vivre sous l'empire des lois et du monarque auguste qui ne voit dans tous les Français que les enfants d'une même famille.
Paris, 19 mai 1818.
(1) Tout récemment des agents provocateurs ont été arrêtés à Lyon*
gyMMWMMAMMMAWMMMMMMMMMMWMMMWMMlMMMMMMMIMAMW^^