I.V CUERHF
sauter le |)ont cJo Creil pour retarder la inaiclic des Prussiens. C'est par l'Ang-leterrc qu'il comnicnçait ce voyage. Les Anglais, froids sans nialveillancc, nous devenaient peu à peu favorables. Cette faveur de l'opinion, M. Thiers la devait trouver très prononcée chez toutes les nations. Partout, dans les gares, dans les l'ues, dans les hôtels, des niai'ques touchantes d'intc-rêt se trahissaient par les paroles, le visage, les yeux souvent remplis de larmes, des ])assants de tout pays, et l'amertume du vovage en était atténuée. Les gouvernements ne niécoimaissaient pas cette symjKithie des peuph's, et sou veut enveIo])paient de hoiine grâce des refus qui serraient le cd-ur. (^elte grâce lu' pouvait être mieux exprimée et sentie (pie par laimahle ministre des Affaires étrangères de la l'eine. i.ord Cirauvillc, si Français par la iialiiic de son esprit, ses goûts et ses habitudes, reçut M. Thiers comme un ami. Mais ni lui, ni .M. Gladstone, ne voulaient rien |)romettre Cfu'ils ne pussent tenir. D'intervention armée, il n'en était pas cpiestion de la part de 1' Aiigleterr<-. mais seulement de bons offices, dont même les Anglais ne ci-ovaient pas utile de prendre I inilialixe. Ce (pi'ils pouvaient assurer, c'est ([uils i-econnaîti'aient le nouveau gouvernement, dès qu'une .assemblée serait rt'unie et lui aurait donne une existence h'-gale. .\'('tait-ce pas leur coutunu' après- chacune de nos l'i'voliitions, même celle du 2 (h'cembre; el ils ne regretlaieiit pas le 'i seplembre plus (ph' tnnle autre de in)s dates re\ nlnlionnairev , la poliliipn'
impériale ne leur ayant jamais donné de sécurité. L'opinion du cabinet anglais était que toute démarche devait venir de la Russie, et que lui-même se prêterait à autre chose qu'à un bon langage, si l'empereur Alexandre se prononçait. Ce n'était pas seulement l'opinion des Anglais, mais celle de M. de Brunnow,. ambassadeur du Czar près de la reine Victoria, vieillard fin, spirituel, bien disposé pour nous, et persuadé quç la visite de M. Thiers ferait merveille auprès du prince Gortschakoff et de l'empereur Alexandre.
De Londres à Saint-Pétersbourg, le chemin est long. La mer était gardée par des bâtiments allemands qui auraient volontiers fait un prisonnier important; et, leur eût-on échappé, comment passer une semaine sans nouvelles de France, et arriver en Russie, absolument ignorant de l'état de la guerre et des négociations? D'un autre côté, le voyage par terre, en contournant la Prusse, était malaisé, (yest à ce dernier parti |)ourtant que s'arrêta M. Thiers. Un bâtiment léger lui avait été envoyé, celui-là même qui servait aux voyages du jjrince Napoléon. La distance de I^ondres à (Cherbourg fut franchie en vingt-quatre heures; et aussitôt, il prit le chemin de fer pour Tours où il n'arriva (ju'un peu tard le lendemain matin. Le train qui précédait avait éprouvé, dans les environs de Mettray, le grave accident ou ])lusieurs ])ersonnes périssaient, notamment AL Jules Duval, rédacteui" très connu (hi Journal dos Di'hats.
\\n (piehpies heures, M. Thiers fut mis au courant
LA GUEIIHE. 173
(le l;i situation militaire par l'aiiiii-al Fourrichon, ministre de la (luerre. Paris n'était pas entièrement bloqué, mais les Prussiens avançaient toujours, sans rencontrer une sérieuse résistance. Même au[)rès des ministres français, M. Thiers ne négligeait pas sa mission. Ils n'étaient guère plus faciles à convaincre de la nécessité de convoquer une assemblée, que les étrangers de garder l'équilibre européen. Ils accédaient pourtant au projet d'élections pour le 2 octobre, élections qui devaient être si souvent remises; et M. Tbiers repartit, dans l'après-midi, avec l'espérance de représenter bientôt, non seulement un })Ouvoir né d'une émeute, mais une Assemblée émanée du suffrage universel.
Les gares paraissaient et disparaissaient devant le train rapide; et au moindre arrêt, les populations se précipitaient, demandant des nouvelles, racontant leurs misères, faisant des vœux pour le succès de la mission. L'émotion de M. Tbiers ne lui permettait |)as toujours de répondre. La frontière fut passée, le lend<;main; et a|)rès avoir francbi le Mont-Cenis, caile tunnel u'c'tail |)as acbevé, il mil le pied sur la terre italienne. La petite ville de Suzc, oii il arrivait le mercredi 2L septembre, à sept lieures du soir, apparaissait toute pav()is(''e et bientôt illuminée. Les trou|)es italiennes étaient entrées à Rome ! L'unité italienne s'acbevait ce jour-là, sans combat et prescjue sans secousse. Les Italiens n'en montraient pas moins une synq)atliie dénu)nstrative pour la France et son envoyé. Ce n'était j)as jjourtant l'beure de demander
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aux ministres du roi Victor-Emmanuel un appui {)olltique ou njilitaire. Aussi M. Thiers ne s'arrèta-l-il |)as à Turin, à Milan, à Venise, à Nabresina, mais seulement à Menne jjour causer avec M. de Beust, chancelier de l'empire d'Autriche-Hongrie. Cette conversation et celle du retour ont été racontées par M. de Beust dans ses agréaljles Mémoires. On ne pouvait guère espérer que l'Autriche, vaincue par nous en 1859, et par la Prusse en 186G, eût grande envie de se mêler aux débats sanglants de ses deux adversaires. Cependant, M. de Gramont, dans la séance du 15 juillet, avait dit, ou paru dire, que la France devait compter sur l'alliance autrichienne. M. de Beust démontrait facilement que rien, dans ses j)aroles ni dans ses dépêches, n'autorisait une telle assertion, et qu'il avait tout fait pour l'expliquer au ministre. Il l'a plus tard imprimé, mais il n'était pas ennemi d'un pays dont le rapprochaient les grâces de son esprit, et il plaignait son impuissance. Il disait ses regrets à M. Thiers, ajoutant que, partout en Europe, surtout en Italie, on ne lui donnerait que de belles paroles et rieîl de plus : « Oh ! dit tristement M. Thiers, je ne suis pas gâté * ». On était, du reste, fort ennemi de l'empereur déchu, et dans les rues animées de la jolie ville de Vienne, se trouvait partout une caricature qui représentait M. Thiers, vêtu en pythonisse, disant à Napoléon à genoux et contrit : « Je te l'avais bien dit, misérable, (pi'il n'y avait plus une faute à commettre ".