‹ A. ThiersChapitre 18 sur 27 · Mémoires du comte de Beust, l · texte numérisé non relu

Mémoires du comte de Beust, l

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De Vienne à Saint-l*étei'.sl)OUfg , il n'y a ([ue soixante heures de chemin de fer, ([ui furent franchies d'un trait. M. ïliiers avait hâte de voir le prince Gortschakoff, qui sonihlait tenir le sort des négociations. Celui-ci avait dit, il est vrai, à M. de Saint- Vailicr, le jour même de la déclaration du duc de Gramont, des paroles peu rassurantes; mais les temps changeaient : hi France n'était i)lus cet empire hautain et tracassier qu'on voyait humilier sans regret; et ceux mêmes que n'apitoyaient [)as nos malheurs, pouvaient être inquiets des succès d'une puissance non moins dangereuse et remuante. A défaut d'un appui matériel, on devait trouver en Russie un sincère désir de paix. L'hommage que rendait M. Thiers au Chancelier par ce long voyage ne pouvait être indifférent à celui-ci. Tout dij)lomate est, par nature ou art, un peu français. Nul est insensihle à l'avantage de plaire à un Français renommé. Et puis, M. Thiers ne venait pas seulement en son nom; il représentait la Répuhlique, et sur le choix de sou andjassadeur, on pouvait juger des sentiments de ce gouvernement. Les forces de la France étaient encore considérahles, et la résistance sérieuse. l.ies hahitants de Paris se conduisaient comme les plus héroïques soldats d'une citadelle investie. N'était-il pas tentant pour le prince Gortschakoff d'aider à ce relèvement d'une grande nation, et de contribuer à (picl((ue mesure (pii favoi'iserait la conclusion d une trêve et la formation d'une Assendjlée, soit pour renouer avec plus de sûreté les i-elations, soit poui'

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qu'un traité, désiré des neutres et peut-être nécessaire aux belligérants, pût conduire à une paix d'une certaine solidité? L'Empereur n'aurait pas d'objections, et n'hésiterait ])as, quoi qu'on en eût dit, à traiter avec la Piépublique. 11 regrettait peu Napoléon III, auquel il attribuait les désagréments de son séjour à Paris en 1867. Pourvu que l'établissement (|ui devait lui succéder fût pacifique et durable, il ne devait pas regarder de trop près à l'étiquette de cet établissement. Au fond, tous les souverains de l'Europe pensent que la France est en république depuis cent ans.

Les moyens et le but se précisèrent dans plusieurs entretiens enti-e M. Thiers et le prince, entretiens qui se conclurent par l'offre de l'Empereur d'écrire })ersonnellement au roi de Prusse, pour lui demander d'autoriser M. Thiers avenir à son quartier général et à traiter d'un armistice destiné à faciliter l'élection d'une Assemblée. Cela fut accepté, sauf, bien entendu, la ratification du gouvernement français, qui ne pouvait être donnée qu'à Tours et à Paris.

Il fallut traverser de nouveau ces longs steppes silencieux, cette Pologne si touchante dans son affection pour la France. A Vienne, M. de Beust gardait les mêmes sentiments. A Florence, M. Thiers trouva le roi Victor-Emmanuel , très français d'allures, de conversation et de cœur, mais retenu par son parlement et ses sujets. Le roi avait eu, lui aussi, un projet d'intervention [)acifique, et il en avait fait

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part au cabiiici anglais. Celui-ci, avant même que la (léprche de l'empereur Alexandre courût le fil du télégraphe, avait proposé aux neutres une démarche en connnun. Quatre puissances conseillaient donc l'armistice, et M. de Bismarck accepta la négociation. M. ïhiers n'avait j)lus ((u'à retourner à Tours, pour y conférer aAec la dch'-gation. C'est ce qu'il lit aussitôt. Un changement s'était opéré dans son esprit : dans les premiers jours de guerre, il éloignait toute idée de ])articij)ation à cett(> paix si cruelle; il pensait avoir le droit de n'attacher son nom à aucun des résultats d'une entreprise tant combattue par lui. Peu à peu, il sentait ((ue la paix pouvait être un bien relatif, mettre un terme à ces terribles calamités. Son imagination se familiarisait avec l'honneur douloureux d'employer son crédit en Eurojie à la délivrance de son pavs (jui, grâce à ses efforts, poui'rait la payer moins chèrement. Mais, à l'inverse, il trouvait à son retour en h'raiice des dispositions différentes, ou plutôt, il avait (piitté, à Pai'is, le parti de la paix, et il lui fallait ni'gocier, à Tours, avec le parti de la guerre. M. Gambetta, plein de généreuses illusions, animait de son (cm une grande partie des citoyens et de l'armée, et il ne le pouvait faire sans donner l'espérance de la victoire, sans cherchera inspirer l'horreur des saci'ilices au prix descpiels il faudrait acheter la paix. I^a violence àe ses proclamations, ])eut-ètre inévitable en de telles circonstances, semblait rendre impossible l'ouverture d'une négociation. Mais sous la (h'clanialion de M. dandjetfa se cachait un es|)ril

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sagace et sensé. Il comprit la nécessité de la démarche proposée, tout en désirant que cette démarche n'ahoutît point et laissât encore une chance de délivrer la France par les armes. Enfin, le 28 octobre, M. Thiers put quitter Tours et se rendre à Paris, en passant par Versailles, siège du quartier général : voyage plus dur que celui d'Europe, car il fallait traverser nos campagnes dévastées, sous la conduite et la garde des envahisseurs.

C'est dans la calèche pastorale de l'évêque d'Orléans, menée par les attelages de l'artillerie allemande, que le négociateur arrivait, après deux jours de voyage, à Versailles où, comme à Orléans, de grandes affiches en langue allemande annonçaient que le maréchal Bazaine venait de se rendre, énuméraient le nombre des canons pris et celui des soldats français envoyés en Allemagne. Il y en a eu jusqu'à quatre cent mille! Ce succès devait rendre nos vainqueurs terriblement exigeants, non pas quant aux prétentions territoriales, excessives dès leurs premières victoires, mais pour les autres conditions de l'armistice. Si l'on j)Ou\ait obtenir c{ue le gouvernement de Paris accordât, comme la délégation de Tours, l'autorisation de traiter de cet armistice, plusieurs considérations ])ouvaient décider les Prussiens à en accepter le ])rincipe : le désir de satisfaire les puissances neutres qui, soit par humanité, soit par l)olitique, désiraient la lin de la guerre; l'avantage pour les vainqueui's eux-mêmes de trouver devant eux un gouvernement reconnu, capable de négocier

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au nom de la l'rance et de mettre fin au siège de Paris ; le souci très réel des nouvelles armées qui se formaient partout; les dissentiments assez graves entre les peuples allemands confédérés dont quelques-uns ne cachaient })as leur désir de paix. Mais le 'meilleur argument du négociateur eût encore été la résistance de Metz et de nos meilleures troupes, qui immobilisaient un corps d'armée allemand.

En arrivant à Versailles, il ne s'agissait pour M. Thiers tpie d'ohtenir de M. de Bismarck le droit de traverser les avant-postes et d'entrer dans Paris. M. de Bismarck comprit (fu'il ne pouvait négocier avant la conlirmation des pouvoirs du négociateur par le gouvernement, car les ministres de Tours n'étaient qu'une délégation : « Nous discuterons à votre retour, si vous revenez, disait-il, car on nous annonce qu'une nouvelle r(';volutioii se prépare à l^aris, et |)eut-étre y a-l-il péi'il à vous y rendi'e ».

La route de \ ersailh^s à Sèvres se lit dans le même é([uipage, et l'ollicier prussien commanda d'arrêter la voitui'e en haut tic la Grande-Rue. Il prévint M. Thiers (pi'il allait descendre et faire les signaux nécessaires pour arrêlei- un feu (pii ne faisait pas grand mal, mais beaucoup de bruit. Cette i-ue de Sèvres était particulièrement ex|)OS('e aux obus du Mont-\'alérien. Il fallail attendre un peu de temps, avant que les signaux lussent conq)ris et que le bruit cessât tout à fait : « En I''rance, dit très galamment M. Thiers, nous ne faisons pas de dilIVrence pour le courage entre les militaires et les civils ». Va il îles-

cendit sur la berge. Le pont de Sèvres était détruit. Bientôt, un bateau, conduit par un soldat français, se détacha du rivage et traversa la rivière. Au retour, tandis que les obus, passant au-dessus des têtes, faisaient grand fracas, que le petit fantassin au pantalon rouge ramait avec indifférence, I\I. Thiers disait à son compagnon qui tenait le gouvernail : « Savez-vous ce que j'appellerais le pittoresque en histoire? C'est l'écrasement par un obus français de cette barque qui va porter aux Parisiens la délivrance et la paix. »

L'émotion était grande pour M. Thiers d'entrer dans Paris, et pour ceux qui le recevaient de le revoir lui-même, et d'apprendre les nouvelles de France. Toute la soirée, presque toute la nuit, se passèrent en conversations dont le résultat fut (pie le gouvernement de Paris, comme la délégation de Tours, acceptait l'armistice. La ville de Paris avait très glorieusement résisté. Dans l'opinion de ceux-là mêmes qui l'avaient fortifiée en 1840, ce n'était pas une citadelle destinée à se défendre jusqu'au dernier morceau de pain, mais un vaste cam|) retranché fait ])our servir d'abri à une armée. ALiis il n'v avait ])as d'armée. Le maréchal de INLic-^Mahon, au moment décisif, avait accepté d'aller à Sedan où il avait été |)ris, au lieu de revenir sous les murs de la capitale. Paris ne pourrait jamais se débloquer seul, l'armée de Metz venait d'être perdue, et il était presque démontré (pie les soldats de province seraient caj)ables de remporter (piehpies succès isolés, mais

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ne traverseraient jamais ce cercle de fer large de trente lieues qui enserrait Paris. Comment un gouvernement sage eùt-il refusé l'armistice qui, sans aucune faiblesse, aucune concession, de la part des assiégés, laissant les choses e/i l'état, permettrait à la France et à Paris même de nommer des députés et d'être régulièrement représentés? Si la continuation de la guerre était alors décidée, la capitale reprendrait, un peu réconfortée, son courageux sacrilicc, les conscrits de province auraient eu un mois (le plus pour se préparer, l'Europe attendrie se fût plus intéressée à nous, les confédérés allemands aul'aient eu des occasions de se diviser.

11 fut visible, le lendemain de grand matin, que la population de Paris était troublée, irritée. Nous avions eu, la veille, un ('cliec au village du Bourget, après un succès dont on avait grossi rinq)orlanc(', et l'on criait à la trahison, ressource ordinaire de la vanité. La rapitulalion de Met/,, annoncée j)ar un jouiMial avant d'être effective, avait été très justement démentie ])ar le-ministre (pii, maintenant, se ti'ouvail forc(' de la publier, de soi'tc (pi'tui l'accusait de mensonge. Des bruits de négociation, nud couq)ris, couraient dans les foules énerv(''cs pai' les souffrances du siège. II était évident (|ii'inic idiiriK-c, comme on dit à Paris, se [)réparait; c'était le .'51 octobre-, et M. Tliiers ris({uait fort de réaliser la |)i'('(Ii(lioii de M. de lîismarck, et d'être |)i'isoniii( r, non de ICnnemi, mais des Parisiens. C'eût été fâcheux pour la négociation, et comme, après tout, le gouverne-

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ment paraissait capable de vaincre l'émeute, ({ue tout était convenu, (ju'il importait de ne pas prolonger tant d'angoisses, ([u'on j)ourrait toujours revenir, M. Thiers se décula à retourner à Versailles pour })résenter au quartier général les propositions dont on l'avait chargé.

M. de Bismarck n'opposait ])()int un refus pérem- ])toirc à ces propositions, mais il en discutait les détails, non pas toujours en son nom, mais pour le parti militaire et le roi qu'il représentait comme plus exigeants ([ue lui. I^a grosse difliculté était le ravitaillement. Un armistice d'un mois, conclu sans que i'aris reçût des vivres de l'extérieur, c'était l'investissement continué pendant un mois de plus et, au terme, nous nous retrouvions affaiblis. Si, au contraire, la ville recevait des bœufs et des légumes, ce mois de repos nous était très favorable. JXégligeant les points accessoires, c'est de cela qu'il s'agissait surtout, car M. Thiers devait résister aux séductions du Chancelier prêt à beaucouj) accorder, si son interlocuteur voulait traiter de la paix délinitive : « Vous êtes un éditeur, disait-il à M. Thiers; et je veux bien traiter avec vous du jiremier volume, qui est l'armistice, si vous pouvez massurer le second, f[ui est la paix ». Cette seconde négociation, M. Thiers n'avait nulle (juallté pour l'entamer; il n'était investi d'aucun pouvoir réel. 11 n'était chargé (jue d'une mission très spéciale par le gouvernement de la Défense nationale, (jui hii-même ne pouvait |)as davantage.

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