‹ A. ThiersChapitre 19 sur 27 · LA GUERRE · texte numérisé non relu

LA GUERRE

D'un autre côté, l'on comprend que M. de Bismarck voulût i)roliter de ses entrevues avec un homme si considérable i)Our aller au delà, et pré- ])arer tout au moins les bases dun traité. Malgré tant de succès, à cause de tant de succès, ce traité paraissait difficile à conclure, et le chancelier prussien prévoyait de i^rands embarras à concilier les prétentions des militaires de sa nation et la juste lierté du peuple français. Nos malheurs ont dû abattre cette fierté; mais alors on citait ce mot remar- (|ual)le du Chancelier : « Tout cela est bien beau, n'est-ce pas? disait-il à un général allemand après notre désastre de Sedan; mais cela rendra la paix bien difficile! » M. Victor Hugo a dit plus tard, dans le même sens à [)eu près : « 11 y aura désormais deux nations redoutables, l'une parce qu'elle sera victorieuse, l'autre parce qu'elle sera vaincue ».

Trois jours s'étaient passés en discussions ([ui semblaient aboutir, (piand, le jeudi, M. de Bismarck parut moins d'humeur à traiter, et dit brusquement à M. Thiers : a Etes-vous sûr de représenter le gouvernement même révolutionnaire de la Défense? On annonce aux avant-postes (ju'une nouvelle révolution s'est faite à Paris, le 31 octobre, ((ue le parti jacobin l'a emporté, et (pie le gouvernement de la Défense nationale est renversé. Ai-je l'honneur de traiter avec le rc|)i'ésentant de y\. Félix Pyat et de ses amis? »

^I. Thiers, iiupiicl de cette comiimnicatiitu imprévue et tardive, obtint du (Chancelier l'autorisation d'envoyer à Paris pour savoir à quoi s'en tenir. Il

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apj)iit alors que le ministère présidé par le général Trochu avait été prisonnier à l'Hôtel de ville, puis délivré par le courage et la présence d'esprit de M. Picard et de ^I. Ferry. Le lendemain, ce gouvernement se soumettait à une sorte de plébiscite. Les pouvoirs de la Défense étaient confirmés, il est vrai, mais après une promesse d'écarter toute i)roposition d'arrangement.

Ces nouvelles permettaient encore à M. Tliicrs de négocier, mais diminuaient sensiblement son autorité, d'autant plus que paraissait en même temps une proclamation de Î\L Gambetta très hostile à toute paix, même à toute négociation. Les Prussiens en devinrent ]>lus arrogants. Non seulement ils n'accordaient plus la quantité de vivres nécessaire, mais ils demandaient qu'un fort leur fût donné, en garantie de la solidité des stipulations. Livrer un fort, c'était livrer Paris à la fin de l'armistice, si la paix n'était pas faite alors. Un gouvernement pouvait souscrire à cette condition, un négociateur à ])eine assuré de ses pouvoirs devait refuser même de la discuter. M. Thiers réclama donc le droit d'en référer au gouvernement de Paris : « J'y consens, dit M. de Bismarck; mais, plus encore que l'autre semaine, vous courez le l'isque d'être retenu; et vous nous demandez un grand sacrifice , car, de moins en moins, à Paris, on tient compte des sonneries et du drapeau parlementaire; chaque lettre nous coûte un homme. » Comment ne pas tout risquer cependant pour le succès d'une négociation qui pouvait

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arrêter reflusion du sang? M. Thiei-s revint à Fai'is par Sèvres; mais les ministres, redoutant une nouvelle échauflburée, lui donnèrent rendez-vous à Billancourt. Il y trouva, dans une maison abandonnée, ]\r. Jules Favre et le général Ducrot. Tous deux, le dernier surtout, déclarèrent que ni le gouvernement, ni Paris, déjà peu favorables à un armistice nettement avantageux, ne pouvaient supporter celui c[u'on proposait et dont la paix serait l'inévitable corollaire. Le gouvernement priait donc JNI. Tliiers, et lui enjoignait au besoin, de cesser toute négociation et de (piilter le quar'tier général.

Il reprit le chemin de Versailles, puis celui de Tours, où il rendit compte de sa mission à la délégation du gouvernement, dans un récit, et aux puissances neutres, dans une dépêche qui a été publiée. Il n'avait plus qu'à vivre dans la retraite et dans rin(pil('lude, car il n'augurait pas i)i('n d(^s armées impi-ovisées (pic JM. Gambetta suscitait sur tous les jjoints (hi territoire. Encore si ces armées eussent pu être commandées |)ar des officiers aguerris! Mais on n'avait plus que des novices, les autres ('tant prisonniers en Allemagne. Les effectifs des régiments ('•taient si faibles sous l' Empire cpi'on avait dû envoyer à l'ai'mée une pro|)()rlion exc<'ssive d'ofliciei's. « On avait fait la guerre avec des cadres », disait M. Thiers.

Aucun succès sérieux ne vint relever riiouiiciir de nos armes. Ce fut une suite non inlcrronq)ue de revers et de désastres, qui font mentir tous les lieux

communs sur l'inconstiincc delà fortune. Paris, ce noble Paris, si coupable en d'autres temps, nous rendait seul quelque cbose de ces joies patrioti([ues qui semblaient autrefois pour nous l'accompagnement obligé de toute guerre. Mais la caj)itale ne sauvait que son honneur; et quand, réduite |)ar la faim, au mois de janvier 1871, elle dut se rendre, toute chance disparut avec elle. Le gouvernement ■ dut traiter non seulement pour la ville, mais pour la France, et convenir d'une trêve pendant laquelle les départements nommeraient des députés. On faisait, par nécessité et dans une situation désespérée, ce qui, quatre mois plus tôt, sans la capitulation de Metz et l'émeute de Paris, eût jjrésenté des avantages sérieux et épargné tant de souffrances !

Les élections se firent plus facilement qu'on ne l'aurait pensé, et l'Assemblée réunie à Bordeaux, le 13 février, représentait exactement les sentiments de la France à ce moment précis. Elle était absolument jnicilique, et la France était affamée de paix. Cette assemblée était peu républicaine, car la République n'était représentée en province que par M. Gand)etta, promoteur d'une guerre à outrance. (]elui-ci avait sacrifie'- les intérêts de la Républi(|ue à ce ([u'il croyait l'intérêt tie l'honneur national. Au vrai, on avait peu pensé à la polititjue, cl M. Thiers était élu dans vingt-sept départements sur des listes très diverses, bien plus pour ses discours contre la guerre et ses elforts pour la paix, (|ue pour sa renommée d'historien et d'orateur libéral. C'est

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SOUS kl même impression (jue l'Assemblée le nomma presque à l'unanimité Clicf du pouvoir exécutif de la République fraiiraisc, et le charo-ea de gouverner le |)ays et de traitci' avec l'empereur d'Allemagne.

Une nouvelle phase de cette existence agitée commençait. Au déclin de l'âge, la destinée lui donnait, avec la plus haute fortune, l'occasion de rendre de nouveaux services à la patrie et de montrer ses [)lus rares facultés.

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