‹ A. ThiersChapitre 3 sur 27 · I.F, COUVERNF-MENT DK .IIII.I.F.T · texte numérisé non relu

I.F, COUVERNF-MENT DK .IIII.I.F.T

tait giiL'i'c, M. Tliureau-Dangin prend soin de remarquer (|u'il manque à tous ses principes. Peu s'en faut (|u'il ne le considère comme un de ces l>rig'ands devenus gendarmes par lesquels M. Renan admet que l'ordre a été fondé dans le monde. Les uns cl les autres pourtant ne faisaient (pie se conformer au système général, à la théoi'ie qui avait triomphé en juillet i.S.'îO.

Ce n'est pas tout : à la chute réelle, à l'ahandon de quelques défenseurs naturels, à l'hostilité des histoi'iens ])assionnément orthodoxes, cette monarchie a joint une autre disgrâce : c'est d'avoir été ma! vue, ce n'est pas assez, d'avoir ('t('' (h'daignéc, haie, vili|)en(l(''e, })ar les écrivains d'imagination. Et ces écrivains ne sont pas sans disposer des opinions, et surtout des impressions de la postérité. Oui, ce gouYernoment fondé sur une tlu'orie ])hiloso[)liique, presque litti'raire, dont les pi-emiers inventeurs étaient des hommes (h; lettres, dont les ministres étaient nieinhres des aejuh'niies, oii le talent d't'crire et de parler (jonnait le pouNoir, oii l'on ne s'(''levait (pie par l'intelligelicc, a été sans rel;"iche haliUK' pai' ceux (pii librement t'ciMvaient à l'ombre des droits con(piis pai' les Nictimes de Iciii's sarcasmes. Sauf MM. (lasiniir Delavigne, Se ribe et AllVrd de Musset, celui-ci niriiie plutc'it par des l'elations personnelles, tous les autres, ]\I.M. de lîalzac, George Sand, l-'rédér-ic Souli('', Mugène Sue, (Ihailes de lîernard, Ijamarline (pii a passé sans transition de l'opiiiidn légitimiste à l'opinion démagogi(pu', d un l'éve a un

autre, tous ont affecté d'outrager ce gouvernement de bourgeois qui n'aspiraient pourtant qu'à donner le pouvoir au mérite. M. Victor Hugo lui-même, quoique pair de France, n'a rendu justice que plus tard, dans le roman des Misérables, au roi Louis- Philippe dont il a tracé un juste portrait.

La raison de cette étrange aberration du sentiment littéraire est malaisée à discerner. On peut penser que les jeunes seigneurs d'ancien régime ou les ouvriers socialistes sont les seuls héros capables de séduire les ingénues de ^L de Balzac et de George Sand. Et |)0urt<uit cela ne j)résente rien de nécessaire en soi. jNL Sardou a donné plus tard à l'ingénieur une situation enviable dans les romans et les comédies, et cet ingénieur peut être justement soupçonné d'être libéral ou républicain, sans cesser d'être aimé. Sans doute, ce n'est pas tout, et il faut tenir compte pour juger ces écrivains d'une humeur naturellement frondeuse. La littérature a conservé à travers les temps , l'habitude d'attaquer le })Ouvoir, même lorsque ce pouvoir est devenu littéraire. Qui sait si l'amertume n'est pas devenue plus grande entre ces deux puissances, lorsqu'elles se sont rapprochées, et ([ue les hommes d'Etat n'a3'ant d'autre prétention que d'être des hommes d'esprit, une rivalité s'établit nécessairement? Jusqu'à la Révolution française, dont en 1830 on tentait d'aj)pliquer les maximes, il y avait un abîme entre les ilcux professions. Les gens de lettres considéraient d'en bas les maîtres du monde, et n'avaient pas la prétention de s'égaler, même de

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se comparer à leurs ministres. Lu société moderne a donné le ponvoii' aux mêmes conditions que la gloire littéraire. 11 en fallait eonrlui'e ([ue les lettres étaient ennoblies : on a mieux aimé croire que le pouvoir était abaissé. Ce pouvoir cessait en même temps d'être redoutable, et il n'est pas dans la nature luimaine de respecter beaucoup ce qu'elle ne craint pas un peu. C'est une faiblesse (fui tend à disparaîti'c, et cela fait honneur à imtre temps. Mais, poui' prendre l'exemple d'un littérateur, très honnête homme et libre d'esprit, il n'est pas prouvi' (|ueM. Mc'rimée ne supportât pas plus aisi'-ment le jouii;', pins pesant cependant, d'un neveu ireni[)erenr ou d un ministre sans éclat, choisi pai" la faveur dn maiti'e, (pie l'autorité, si libérale (pi'elh; lût, d'un de ses confrères à l'Académie, sans autres titres au |)ouvi)ir (pu' d'avoir écrit l'Histoire de la civilisation on celle du Consulat, dont le style ne vaut pas celui du J'ase élrusque.

Cette révolution de Juillet faite i)Our établir le règne de la i-aison, et (pi y a-t-il de j)lus spirituel? excita donc la haine on la motpierie de toute la littérature nouvelle. Sous la llestauration, les pui's littérateurs, vaudevillistes ou romanciers, de M. l'Itienne à M. de Chateaidiriaiid, nieltaieiil leur pr('ten!ion à se transformer en journalistes, et l'ai't des panq)hlets politiques était devenu la premièi'e and)ilion de (piiconcpusavait tenir nue plume. La iionville g('n(''i'alion sui\it une marche inverse. J.assilnde, besoin d'innover, scej)ticisme cpii suit les rc'volutions, dévelop|)ement

insolite d'une facullé longtemps engourdie en France, l'imagination, tout contribua à faire rechercher dans l'art d'écrire, plus que toute autre chose, les formes et les effets de style. Les théories de l'art ])our l'art incitaient les jeunes gens à croire que la littérature n'avait pas d'autre but qu'elle-même, et que le privilège du talent était de ne rien devoir aux idées. La j)lus belle phrase devait être celle (jui ne contiendrait rien. On sait quelle dextérité JNL Théophile Gautier a dé|)loyée à ce j"eu. On trouva original et commode d'exclure ainsi de la républicpie des lettres tous ceux qui donnaient une application utile à leur art, et notamment ceux qui lemplovaient à écrire ou à parler sur la politique, surtout sur cette politique modérée, libérale, bourgeoise, pour employer l'expression la plus odieuse aux artistes en tout genre.

Pour tout dire, ou plutôt pour ne pas laisser dans l'ombre toutes les parties d'un tel sujet, il faut avouer que si les lettres ne pardonnaient pas au gouvernement de leur donner ce dont elles devraient être avides, la liberté, et semblaient regretter le temps oii elles étaient })rotégées, les politiques réi)on(lirent par un dédain semblable. Le feu duc de Broglie cpialiliait la littérature de son temps de a Ragoût de crapauds », et l'un des jjremiers joui'nalistes de notre âge, M. John Lemoinnc, a l'aconté (pie, pendant l'insurrection de 1871, M. Thiers lui ayant demandé des nouvelles de M. de Sacy : « 11 vieillit en paix, répondit M. Lemoinne, se consolant des maux présents par

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la lecture des classuiues. — Ah! il a bien raison! s'écria M. Thiers. Le romantisme, c'est la Commune ! »

C'était pourtant un noble si)ectacle que donnait, à la lin du mois de juillet 1830, une nation sûre d'ellemême, se révoltant contre l'ai-bitrairo, réveillant, suivant une ex[)ression célèl)re, a ce droit dt'licat et terrible (|ui sommeille au pied de toutes les institutions luuuaines, connue leur triste et dernière garantie ' )). JjC })eup!e de Paris encore ensanglanté se contentait d'une solution modérée qui répondait précisément à l'opinion nationale. A en croire quel- (pies docteurs (raujourd'luii, cette modération n'était cpi'un effet de la pcui-, et la France troublée s'y arrêtait comme un enfant grimpé trop haut dans un arbre se relient aux branches, pour ne pas tondjer et périr. C'était au conlraii'e comme une armée chargée d'occuper une |)Osilion déterminée, et qui s'y lient, ayant accompli l'œuvre j)rescrite. Il send)le que l'esprit hardi et sensé de INI. ïhiers ait présidé à tout cela. On sait par des récits nond)reux quelle pari il y a [)rise, pwiscpie c'est lui-même ([ui vint chcrciier le duc d'Oi'léans à Neuilly. Mais c'est surtout de littérature qu'il faut ici parler et, avant de raconter le dernier acte, le })remier ne doit pas être oublié, c'est-à-dire l'article de journal (pii inaugure cette révolution, la protestation des journalistes.

1. Discours du duc de Brog-lie sur riiitorvciiliou des lioiipes frtiuraiscs en Espag-ne,eu 18"23.

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Dans les bureaux du National, i"ue Saint-Marc, se réunirent les écrivains frappés plus immédiatement que les autres citoyens i)ar les ordonnances de juillet, pour aviser, non pas à la résistance année qu'on ne prévoyait pas, mais à une protestation dont il restait à chercher la forme. M. Léon Pillet, rédacteur du Journal de Paris, proposa de rédiger une protestation collective que signeraient ceux qui le voudraient. Cette })roposition étant acceptée avec empressement, I\I. Thiers fut désigné pour écrire la protestation avec MM. Châtelain, Cauchois-Lcmaire et Rémusat. C'est M. Thiers qui la (it tout entière. Ce n'est pas la seule occasion qu'il a rencontrée de protester contre des actes arbitraires ou attentatoires à la souveraineté nationale. 11 est intéressant de voir combien il a su mesurer la force de son style à la gravité de l'acte, et nous verrons, près de cinquante ans plus tard, ce qu'il a dit du 16 mai 1877. Mais les temps étaient fort différents. En 1830, tout était sérieux, et M. de Broglie disait, le soir même^ à l'un des signataires de la protestation , qu'il ne trouvait pas assez préoccupé des dangers que celte signature lui faisait courir : « Ne vous y trompez pas, ces gens-là seront très cruels ».

Ce manifeste sépare pour M. Thiers la vie du journaliste de celle de l'homme d'État. C'est encore un article, et c'est déjà une action. Avant de parler dans les Chamlji-cs, il publia une bi'ochure ' pour

1. La Monarchie de 18:!0, par A. Thiers, dépnlc des Bouches-du-Rhône, in-8. Paris, Al. Mcsnier, 1831.

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{lélendre la révolution et la monarchie (itii en sortait. Cette brochure expose les principes du droit nouveau, tel (jue les avaient d'avance expliqués les publicistes, et l<ls (|ue les accej)taient les amis de cette nionarcliic. Il faut, pour comprendre le gouvernement de Jiidicl, se Ijlcn reprc'senter (jue dès lors commence, au moins dans les idées, sinon dans les faits, une lutte. entre les amis d'espèce différente, ceux qui avaient appeN- le i"oi Louis-Phili[)pe de tous leurs vti-ux, et ceux qui lavaient seulement subi, comme en un naufrage on pi'end la première bai'cpu" n iiioiiirée, encore (pie jjcu solide 11 en résultait deux tendances contraires : les uns voulant faire porter à la révolution tous ses fruits de libertés et de reformes, préoccupés du soin de ne pas rompre avec le parti du piogi'ès; les autres se rattachant au passé, et cherchant à )'enouer avec les partisans du régime (h'chu. Pendant les premières annc'cs, la différence ('tait peu sensible, les uns et les autres étant occu[)és à (lélendre Tordre menacé. Mais le dissentiment devait arriver à la rupture et à l'inimitié. La brocluii'e de M. Thiers était écrite pour défendi'e la révolution et combattre l'es[)rit révolutionnaire. C'est la démonstration, api'ès le succès, de ce qu'il avait tant de lois (b'diiit en espc'rance.

Jamais circonstances n'ont paru meilleures pour satislaire les |)hilosoph(;s, et donner jour à re\|)Osé des doctrines de di'oit constitiilioniiel. L'exenq)le de l'ccourir à la force pour changer les institutions, sans motif valable, sans sagesse, ni i-éllexion, avait

été donné par le [)Ouvoir lui-même, en sorte que le rôle tout favorable de la résistance était échu à la société. Mais si légitime, si douce ({u'elle ait été, c'était une révolution, c'est-à-dire l'œuvre ra[)ide de la passion et de la force. Or il y a dans l'une et dans l'autre un danger difficile à sup[)rimer. Leur plus grand mal est d'offrir un spectacle qui trouble la conscience et la raison. 11 faut rassurer, garder ou rétablir tout ce qui n'est i)as contraire aux principes, aux droits nouveaux qui viennent de triompher, et apaiser cette surexcitation assez puissante un jour pour rompre tous les jougs. C'est à rétablir la France dans l'état tranquille , à lui montrer sa victoire, et à lui ap{)rendrc à n'en pas mésuser, ni abuser, que vise l'écrit de INI. Thiers. Après une révolution, on a affaire à deux, môme à trois sortes de ])ersonnes qu'il faut vaincre ou calmer : ceux qui regrettent le passé, uniquement parce qu'il est le passé; ceux qui veulent i)ro(iter des circonstances pour aller au delà des causes qui ont motivé le mouvement; ceux enfin, et ce ne sont ni les moins dangereux, ni les moins nombreux, qui sont effrayés de ce mouvement, a})rès l'avoir provocpié cux-mèracs. C'est la réaction la plus redoutable, parce ([ue c'est celle de la peur; nous l'avons rencontrée plus d'une fois, dans le cours de ce siècle.

Ce serait aller au delà de la brochure fort spirituelle, mais fort i)rati(pie, de M. Thiers que de chercher jusqu'à (piel point le gouvernement de 1830, comme plus tard la llépubli{[ue, put donner satisfac-

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tion aux vœux du pays exprimés depuis cent ans. La Charte et la Constitution de 1875, fort send)lablcs, avec la différence de cinquante ans passés et du suffrage universel inteivenu, ont réalisé ce (jue la Révolution française n'avait pu accomplir, mais avait rendu possible. Cette révolution n'avait échoué que par ses fautes contre l'humanité, la justice et la lil)ei'té, et les leçons ({u'elle nous donne sont toutes en faveur de la politi(pie libérale. La conclusion doit être toujoui's (jue la soci('té et le •^•ouvernenient, étant des choses humaines, sont soumises à la grande loi de l'humanité, et cpi'ainsi la morale gouverne la politicpie. ]jl\, coninic ailleurs, les i'ap[)orts du fait et du droit, de la passion et de la raison, sont les mêmes, et rien n'est bien que ce (pii est bien, juste que ce qui est juste. ()r sous le pouvoii- absolu, d'ancien régime ou de tlictature niodcnic, la nature liuiiiaiiie n'est jamais intacte et pure, ces |)oiivoii's agissant nécessairement |)ar intimidation ou coriMiption. C'est la liberté politique seule cpii hiisse à l'iiomuie sa liberté morale; elle seide peut donc sei'vir de base à une autorit(' b'gitime, et l'art des constitutions est de faire pr('\,iloii' la l'aismi et de la faire libi'emeiit reconnaître.

Il laiit laisser la nniapliysicpic et revenir au changement mat(''riel (pie la Charte nouvelle amenait dans la vie des lionnnes de Tàge de M. Thii'rs. Il anrait attendn sept ans encore |)our être d('"pnt('', sous la Restauration, n'ayant cpn' Irente-trois ans; mais l'âge lé-i-al venait d être abaissi'. Avant mènn^ son

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élection par le collège d'Aix, en 1830, il pouvait prendre part aux délll)érations, en qualité de soussecrétaire d'Etat au ministère des finances, ce ([u'il fut successivement sous deux chefs, M. Louis et M.Laffitte. Il n'avait pas encore réellement parlé, que l'on connaissait sa manière, le second de ces ministres ayant lu à la trilnine des exposés de politique financière qui étaient de M. Thiers, et qui avaient ]du par une simplicité claire et spirituelle. Ses amis n'avaient donc pas grande inquiétude sur ce qu'il dirait, mais sur la manière dont il le dirait. Ses ennemis faisaient remarcjucr sa petite taille, sa tournure, ses yeux cachés derrièi'c des lunettes, sa voix accentuée, mais qui pouvait devenir aisément perçante et commune, quand il s'animait. Il avait ilonc des ennemis? Hélas, il en faut convenir. Même avant (pie son talent fût plus contesté, il avait à souffrir des injustices de l'opinion, des violences de la presse, de la malveillance de ceux cpii n'aiment pas les nouveaux venus ou fpii redoutent des rivaux, de l'aversion dédaigneuse des lionnnes d'affaires pour les hommes de lettres dont leur esprit seul a fait des hommes ])olitiques.

Ce furent ses ennemis ({uc réjouirent ses deux premiers discours sur les finances, à la lin de iS.'ÎO. Il parla avec une dili'usion monotone, une abondance hésitante et incori'ccte, et ne parut pas ca|)al)Ie d'opposer son talent aux injures des journaux acliai'nés contre lui. Jamais ch'hul ne fut |)lus trouipcui". Le ministèi'e élail mal vu des (h'putés, et on l'acca-

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blait d'attaques de tous côtés. On trouvait même, ce qui paraît foi't exagéré, quand on lit ces discours, que M. Tliiers tâchait de copier les Montagnards et les Girondins, et qu'ayant longtemps vécu, par son histoire, dans la familiarité des orateurs de la fin du' dernier siècle, et singulièrement de Mirabeau, il avait quelque aml)ition de lui ressembler, à quoi il ne réussit point, heureusement. Quelque lointaine, d'ailleurs, que fût l'imitation, l'effet en eût été mauvais. Dans les assend)lées j)oliii(pios, il ne faut imiter personne; la meilleure règle est d'être soi-même. L'éiixpiencc parlementaire est, de tous les genres litléraircs, même oratoires, celui cpii exige le plus de sincérité dans la manière, le plus de naturel. L'individualité y est absolument nécessaire. On peut écrii'e autreuieiit ([u'on ne pense, même autremenl (pi'on ne parle, se créer un talent factice. Ce talent peut être hardi dans un être timide, sentimental chez un homme égoïste et sec. Même un pr('dicateur dans la chaire, un avocat à la barre, peuvent se montrer, sans échouer, fort différents de ce qu'ils sont dans la vie, et parler avec ime passion, une violence, (pii contrastent avec leur llegme ordinaire. Devant les Chaud)i'('s, il faut paraître ce qu'on est. Assurément, on peut être dérhuiiatiur, eoniine M. lîei'ryer, mais il faut que la déclamation soit^ comme rbez lui, une seconde natui-e. M. Guizot devait s'exprimer à la ti'ibuiie ((Hiime un professeur doctrinaire, M. de Lamartine eoMUiie un |)oèle lianiionieiix. Il (allait, pour rc'ussir, que M. Tliiers li'onvàl une laion t\c

parler qui fût absolument en rapport avec son extérieur, sa voix, son talent. La plus simple phrase empruntée sonne faux Ix la tribune. Les Chambres sont pleines d'hommes distingués qui n'ont pu remplir tout leur mérite, faute d'avoir rencontré le ton qui convient à la nature de leur esprit, à leur personne, même à leur situation dans la vie, car, à la tribune, toutes les professions ne doivent pas tenir le même langage.

Heureusement, les essais n'ont pas été longs, et j)eu de mois après son demi-échec, M. Thiers avait triomphé non seulement des difficultés physiques, mais des dédains et des préjugés. C'était dans la discussion de l'adresse, ])eu de temps après l'arrivée au j)ouvoir de J\L Casimir Périer. Le ministère qui, dans le langage parlementaire , porte le nom de Cabinet du 13 mars, n'inaugurait pas des idées précisément nouvelles. Ses déclarations, et jusqu'aux discours de son chef, étaient, j)our la [)luj)art, écrits par des journalistes fort actifs dans l'opposition de la Restauration, fort imbus des idées de Juillet, et le président du Conseil n'était point d'humeur à i-ien renier de son passé. Ce qui séjjarait ce ministère des précédents, c'était la fermeté avec laquelle ces idées étaient soutenues. La force et la décision succédaient à la faiblesse et à l'absence de volonté. Ce changement n'était ])oint assurément pour déplaire a M. Thiers. Poui'tant il se trouvait embarrassé, ayant rol)ligalion de défendre })arfois l'administration ministérielle qu'il avait servie. 11 le lit notamment contre

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M. Ilumanii quij dans un exposé de la situation du ïrésoi", avait été très agressif, et c'est à cette occasion ({uc M. Thiers se plaignit de l'art de grouper les c/i/ffrcs, expression (pii a fait fortune.

Il se déliait aussi (pielque peu de INF. Casimir Périer, craignant ([ue ce ministre au langage hardi ne provo(|uàt une guerre européenne. On sait de (piclle manière les puissances de l'Iùirope traitaient la nuiison d'Orléans et son gouvernement. Les Mémoires du prince de Metteriiicli, si désobligeants cependant, n'en donnent (piune idée adoucie; car le pi'ince, tout ennemi cpi'il lût de la l'rance, du constitulionalisnic, du lihéi'alisme, de tous les isiiies, connue il disait, avait accueilli la révolution avec la satisfaction relative d'un homme rpii a prévu un événement, qui est in('(()iilciit de ceux (jui lOiil rciuiii iiiévitahie, et qui n'en souli're pas lui-même.

JjCs autres puissances d'ancien r(''ginie étaient plus menarantes, et l'adhésion (le> M. Thiers à uu miiiistèi'e (pii lui convenait par tant de côtés, fut rctardc'e [)ar celle iiupiii-tude. ]*'nlin, sa coidiance dans la sagesse du roi, <lans la feiTnet('' du ministre des Affaires étrangères, le géiu'i'al Sébastiaui, dans la bonne volonté de l'Angleteri-e, ses propres rc'-llexions surtout, car les ich'es lui venaient rarement (hi dehoi'S, tout se r('iinil ponr apaiser sa d(''liance, el il lit, dans la discussion d'aoùl IS.')| , nu discoui's sur les allaii'es étrangères (pii Inl un ('vi'nenienl. l/inallendu en releva le nn'i'ite. Les membres de l'ancienne (]li;nnbre ne pouvaieiil croii'e <pn' ce iVil le même honnne

qu'ils avaient condamné à rester muet toute la vie. Son discours présente assurément quelques-uns des défauts, mais aussi toutes les qualités de sa manière : l'ordre, la clarté,, la netteté, cet art de rendre tout accessii)le, saisissable, décisif, et à travers une élocution })eu correcte, une chaleur et une passion qui animent tout et relèvent des choses même communes par l'originalité de la personne qui les prononce. On vit sur-le-clianq) qu'il allait être avec M. Guizot l'un des maîtres de la tribune. Celui-ci, plus âgé de quehpies années, avait pu parler dans la dernière Chambre de la Restauration, et s'était, lui aussi, rapiilement relevé d'un j)rcmier début qui n'avait j)as tenu les espérances que concevaient les admirateurs de ce grand esprit, de cette ligure caractérls('e et de cette voix sonore, espérances qu'il devait tant dépasser. Ce n'est point par ces dernières qualités, on le sait, que se distinguait M. Thiers, et il faut j)eutètre renoncer à donner une idée de ce (pi'il était, à ceux (jui ne l'ont jamais entendu. Il y a dans l'art de l'orateur quelque chose (|ui échappe à la postérité, et c'est pour cela qu'il est juste d'admirer plus encore les discours qui, même privés de l'intérêt (jue donnent le déi)it de l'orateur et les mouvements de l'assemblée, restent de i)ons et utiles ouvrages. Tous, même les siens, gagnaient à être prononcés par l'auteur. Ses yeux gris et cach('s i)rillaient tout à coup dune malice profonde, ses traits arrrtc's et ses cheveux cDiirls le faisaient ressemblei" à certains i)ustes l'omains au\(picls l'intelligence et r('iicrgie prêtent

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une sorte de beauté. Les grandes idées, les sentiments forts relevaient sa physionomie, son accent devenait plus grave, son regard, le mouvement de sa tète prenai<'nt do la noblesse. On peut dire, sans paradoxe, que sa taille, sa ligure, son port, son organe, tout était ingrat, et que rien de tout cela ne l'a gêné ni desservi dans sa carrière j)ul)li((ue, mènic à la tribune.

])ans les gouvernements libres, le ministère est rapidement le ])rix du mérite. M. Tliiers devint ministre de l'inlr'rioui', dans le cai)inet du il octobre 1832, sous la présidence du maréchal Soult, le duc de lîi'oglie ('■tant ministre des Affaires étrangères. C'est M. Tliicrs (|ui lit, un mois après, l'exposé de la politi(pie du cabinet, et ce nouveau succès jiarut plus grand (pie b; premier. Le discours commençait par un de ces résumés rapides de l'histoire de France depuis la Révolution, (juil devait ré|)éter tant (l(; fois avec une V(''rit('! et une variét('; (pii n'ont jamais pci'inis aux auditeurs de s'en lasser. L'espace maïupie pour en citei' même des fragments, comme aussi pour ('nnm('rer et discuter les changements d(.' ministres (pi on icpi'oclie tant aux gouvernements parlementaires, et (pii en sont une des inévitables misères. ()n |)eiit en lire reniiiiK ratiiui dans les histoires du temps, et mieux dans l(!s c(3urtcs préfaces (pie M. (lalmon a plac(''es devant chacun des discotirs de M. Tliiers, piibli('s par lui. (l'est une e\i-ellenle histoire et un piv'cieiix commentaire p( ipeliiel. Ce eommeiitaire et ces discours ti'iiioigneiit de la pro-

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digieuse activité de cet esprit propre à connaître et à exposer, non seulement les questions de gouvernement, mais celles des finances, de la guerre, de l'administration. Comme les grands ministres anglais, A\'alpole, Pitt, Robert Peel, il pouvait traiter tous les sujets, et parler sur les affaires proprement dites aussi bien que sur la politique. En toute matière, il portait une clarté attacbante, une solidité de discussion, tous les signes d'une connaissance technique, d'une compétence j)arfaite, sans nulle trace de pédanterie.

Va les défauts? Il les faut dire aussi pour être complet. Cette abondance ne va pas sans quelque prolixité, ce style simple sans quelque vulgarité. Les raisons ne sont ])as toujours aussi fortes qu'elles paraissent plausibles. Il donne parfois la clarté pour l'évidence, abonde à l'excès dans son propre sens, méconnaît la gravité des ol)jections. Il se conqilaît trop à enseigner; mais il faut avouer qu'il n'ennuie jamais. On l'a accusé d'être superficiel. Ne l'a-t-on pas reproché à ^'oltaire? Tous deux n'estimaient guère ce qui ne })eut être vulgarisé, c'est-à-dire compris par les seules lumières du sens commun. Comme \'oltaire aussi, il était peu novateur, et délV-rait volontiers aux conseils de la routine. Aussi, (piand il se tronquait, ce n'était jamais du côté de l'innovation et de la hardiesse. Chose assez étrange, c'était surtout dans l'opposition que sa timidité en fait de réformes était extrême. Au pouvoir, sa hardiesse était plus grande, et en cela il était vraiment

un homme tie gouvernement, car il ne craignait pas la responsabilité. Il a pris des mesures qu'il n'aurait ose théoriquement conseiller.

Dans l'action, pourvu ((u'il eût le temps de réflccliir, il [)renait hardiment son parti, car cet esprit, si vil pourtant, avait quelque lenteur à saisir les idées nouvelles pour lui. On pourrait dii'c (pi'il était à la fois hardi et timide , tcMuporisateur et pressé. Ta's compagnons de ses luttes lui reprochaient, en tenqis ordinaii'c, ses hésitations, ses retards, la difficulté d'obtenir de lui le sacrilice de ses goûts, de ses aises même, sa ré|)Ugnance à se concerter, à entrer chins des combinaisons cprij n'avait pas conçues le |)i'emier. Mais dés ({u'une nécessité |)oliti(|ue lui apparaissait, il donnait tout : repos, santé, travail; rien ne coûtait à son iid'aligable activité; sa manière un peu solitaire de penser et d'agir sans concert, lui pr-êtait une force et une conliance singulières, (piand son parti était pris. Il ne connaissait pas le découragement, ni le doute. Toutes ses qualités avaient ainsi un envers, et ses défauts un bon côte. C'est le cas de ces êtres supérieurs, et l'on est toujours tenté, pour les peindre, de rappeler la scène du Bourgeois gcnlillioininc où Coviclle relève les défauts do l.ucile. Cléonte convient de tout, et riposte j)ai' la (pialité : « l'allé a les yeux petits, dit l'un. '■ — Cela est vrai, répond Cléonte; mais elle les a pleins de feu, les plus brillants, les plus perçants du mondt'. — Tour sa taille, elle n'est pas grande. — Non, mais elle est bien

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prise. — Elle affecte une nonchalance dans son parler et clans ses actions. — Il est vrai, mais elle a grâce à tout cela, et ses manières sont engageantes, ont je ne sais quel charme à s'insinuer dans les

cœurs. — Pour de l'esprit — Ah! elle en a, Co-

vielle, et du plus lin et du plus délicat. — Sa conversation — Sa conversation est charmante. »

Ce dernier trait se ra})porte encore plus que les autres à INI. ïhiers dont la conversation a été fort vantée. Ce n'était pas, à vrai dire, une conversation, mais un monologue abondant et plein de saillies, d'anecdotes, de rapprochements historiques, qui ressemblait à un de ses discours, qui était souvent le discours lui-même, ou un fragment du discours (ju'il devait prononcer. On y retrouvait le talent de composition, l'un des dons les plus précieux de l'orateur, et on le voyait suivre une déduction logique pendant toute une soirée, à travers les interruptions de toute sorte, les digressions les plus imprévues et les })lus prolongées. Là, comme à la Chambre, il n'écoutait guère les objections, et ses propres idées lui apparaissaient avec une telle clarté que celles des autres restaient, pour son esprit, un peu obscures. Il ne les entendait pas, sur le moment du moins, mais il n'était i)as rare de le voir revenir de lui-même à une idée qu'il avait d'abord rejjoussée. Il fallait que cette idée, déposée dans son cerveau, y eût germé sous la forme parliculii'i'c (pi'il était accoutumé à doniu'i' aux siennes. Aussi l'inlerrouqiait-on peu, non seulement par déférence, nuiis par sentiment de l'inutilité, et on

LK GOUVEItNIiMENT UK JUILLKI. 03

se laissait aller au charme de ce langage lacilc, coulant, abondant, plein de verve sans déclamation, de grâce sans edbrts, de traits sans recherche, d'images sans pompe.

C'était ainsi du moins dans les vingt dernières années de sa vie, et M. Doudan nous apprend dans une de ses lettres ' que nous l'aurions li'ouvé tel au lcnii)s de sa jeunesse.

« Paris, U) avril iS'iO.

(( M. Tliici's dhiail ici hindi. Il a parlé sur l'Alricpie avec une vivacité qui a clianuc' Albert, entre autres, disant cpie c'était le seul instinct un peu désintéressé, un peu héroujuc, qui restât au pays, montrant cet Atlas connue une sorte de séminaire guei'rier où se l'ormaient aux périls, à la vigilance, au sang-l'roid, tous les officiers de iu)lr<; armée, démontrant par tous ses souvenirs militaires (pi'il n'y avait })as de meilleures trou|)es (ju(! celles ([ui avaient combattu longtemps contre la cavalerie légère. On voyait dans ses discours les Arabes descendre, bride aliattue, toutes les collines de l'Afrique, et l'infanterie françafse, immobile, dissiper cet orage (jui vient des montagnes, avec ses feux i-éguliers. Puis les souvenii's (le rarm(''(' d'l'".gyplc, et les Sabres recourbés et les turbans des .Mameluks, cl les noms d'I léliopolis et des Pyi'amidcs, cl la légion romaine contre les

1. Mélaiif^cs L'I icllres de M. Doiidaii, l. 1, p. 3u7-o(.i8.

64 A. THIEUS.

cavaliers numides. M. d'Haubersart n'avait i)as l'air ému le moins du monde, et il persistait, malgré les Numides, malgré les journées d'Héliopolis et du Thahor, à compter sur ses doigts combien nous avions de soldats en Afrique, combien nous en avions perdu depuis dix ans par la lièvre, cond>icn dans les routes de Constantine et de jNfascara. l'^t INI. Thiers ramenait contre lui, avec une sorte de furie française, toutes les armées invincibles formées en Afrique, avec leurs beaux étendards déchirés dans les batailles, sous ce brillant soleil, et tout le chœur des âmes héroïques formées par la guerre ; et M. Duvergier reprenait que cette école militaire était

formée sur un bien grand pied M. de Ganouvillc

écoutait tout ce tumulte en silence et, après le déj)art de M. le Président du Conseil, il me dit : « C'est « singulier, je ne suis pas de son avis, mais ce petit « homme me rappelle pourtant la manière et le geste « et la vivacité de paroles de l'empereur, les jours oii « il n'était i)as très raisonnable. »

Rien de plus vivant et de plus vrai (jue ce tableau, sauf le dernier membre de phrase qui est évidemment ici pour le trait, car M. Doudan, fort ennemi 'de l'Empire, et M. de Canouville, ancien maréchal des logis de l'Empereur, savaient très bien ce qu'était celui-ci quand il n'était pas très raisonnable . Pour l'Algérie, on racontait alors une anecdote caractéristique. La conquête en remontait à la Restauration, et s'achevait a})rès 1830. On agitait naturellement la

question de savoir si on ne l'abandonnerait pas, comme on fait dans notre i)ays toutes les fois qu'une colonie a été concjuise au prix de quelques difficultés et de quelque gloire. Les ministres décidèrent qu'il fallait la garder : « C'est une école de patience, disait M. Guizot. — C'est une école de guerre, répondait M. Thiers. — l'inlin, dans tous les cas, c'est une école », concluait M. de Broglie.

Quant à l'analogie de M. Thiers et de l'empereur Najjoléon, on n'en i)eut guère imaginer d'autre que la vivacité, la facilité à subir l'impression des événements et à rendre cette impression avec foi'cc, l'improvisati(«i intai'issablc et pleine d'images, l'irritation parfois aveugle contre les obstacles, toutes choses que l'on trouve aussi chez Voltaire, car c'est par les défauts que les hommes de génie gâtés par la fortune se ressemblent. Pour I\a])oléon, il avait avec M. Thiers une certaine confoi-mité par la manière de concevoir les grandes institutions sociales, le clergé, l'université, l'administration, la justice, le conunerce. Sur tous ces points, pour M. Thiers, la manière d'entendre et de consolider la R('v()lntion n'allait guère au delà de celle du Premier Consul, et c'est par un effort d'esprit et une vue claire des nécessités prati- (pies, qu(.' la libei-ti- de la presse et le gouvernement j»ai'lementaii"e ont trouvé en lui un défenseur. On peut dire (pi'il n'aimait pas pi'écisément la liberté, voilà l'analogie; il aimait une constitution libi'e, voilà la diffei'ence.

Mais revenons à l'élocpicuce de ]\1. Thiei's. Il se

confiait peu à rintciligence de ses auditeurs, et ne négligeait pas, non seulement de répéter ses arguments, mais de prendre toute affaire à l'origine, d'expliquer par le menu la naissance et l'histoire de toute question. Le défaut a été trop agréablement relevé dans un roman célèbre, il y a quarante ans, pour ne pas citer la page même. Ce sont les impressions de Jérôme Paturot, devenu député, et racontées par lui :

« Un autre orateur du premier ordre existait à la Chambre, et c'était celui-là que je devais choisir pour modèle. Il faut dire que je ne pouvais me lasser d'admirer l'essor rapide qu'il avait pris. Pour conquérir une grande situation parlementaire , il avait dû lutter contre des obstacles de nature, contre son organe, contre sa taille, contre un extérieur peu avantageux. Les hommes qui occupaient la tribune avec éclat, avaient sur lui cette supériorité de la prestance et de la voix. Il avait fallu les vaincre par la dextérité de la parole, la fécondité des ressources, la souplesse du talent. C'était là mon idole, le maître de mon choix. Chaque fois qu'il gravissait la rampe de marbre, je me recueillais, comme un homme qui va écouter une leçon. Il faut lui rendre cette justice qu'il n'y épargnait i)as les heures, et que j'avais tout le temps nécessaire pour me pénétrer de sa manière et m'inspirer de ses procédés. Ce qui me plaisait en lui, c'est qu'il prenait une question au berceau et ne la quittait qu'après l'avoir épuisée. Il sujjposait toujours, et Dieu sait avec quel à-propos, que la

Chambre ignore jus({u'au premier mot des choses : cela indiquait une profonde étude du cœur humain. Grâce à lui, je faillis comprendre la question d'Orient. Un discours de plus et je mordais au problème. Malheureusement, je demeurai avec quatre heures de leçon; ce n'était point assez. Mais ce qui m'est resté de la question d'Orient, je le dois à l'orateur qui m'a servi d'étoile. Par ses soins, j'ai appris qu'il existe sur le Bos[)hore une ville cpii se nomme Constantinople, et que les Turcs y sont en majorité. C'est là incontestablement une notion très essentielle en tout état de cause. Encore (pidcpies efforts, et j'aurais su ce (pi'est ri']gyptc, ce (pi'est la Syrie, pays célèbres dans l'antiquité ^ »

Cette manière d'instruire, et de tout sacrifier à la clai'té,de frapper l'auditeur par le fait seul et le raisonnement, de garder toute l'attention pour convaincre, obligeait souvent M. Tliiers à prendre le ton incorrect de la conversation; mais ce qui semble chez lui une négligence, était pai'fois un effet de l'art. Dans tous les cas, il savait, cpiaiid il n(,' parlait pas aux Jérôme Paturot de son temps, changer de ton et se souvenir «pi'il était un grand écrivain, en même temps (pi'uii oi'ateur populaire. Il avait été élu membre de l'Académie française, le 20 juin 1833, étant encore ministre. Son concurrent, Charles Nodier, avait obtenu six voix contre dix-sept et deux buUc-

1. Jcrchne Paturot à la recherche d'une position sociale, par Louis Ucybaiid. Paris, in-18, 18'i2.

tins blancs, sur vingt-cinq votants. M. Viennet reçut M. Thiers le 13 décembre de l'année suivante. Après avoir parlé avec goût et mesure de la jeunesse et des premiers travaux d'Andrieux qu'il remplaçait, puis des jolis contes et des comédies qu'on trouverait de nos jours un peu fades, le nouvel académicien profitait de l'occasion pour juger, comme on faisait alors, comme on fait encore, le temps où son prédécesseur avait vécu :

« Quel temps, quelles choses, quels hommes, depuis cette mémorable année 1789 jusqu'à cette autre année non moins mémorable de 1830! La vieille société française du xviii*^ siècle, si polie, mais si mal ordonnée, linit dans un orage épouvantable. Une couronne tombe avec fracas , entraînant la tête auguste qui la portait. Aussitôt, et sans intervalle, sont précipitées les têtes les plus précieuses et les plus illustres : génie, héroïsme, jeunesse, succombent sous la fureur des factions, qui s'irritent de tout ce qui charme les honnnes. Et de ce chaos sanglant, sort tout à coup un génie extraordinaire, qui saisit cette société, l'arrête, lui donne à la fois l'ordre, la gloire, réalise le plus vrai de ses besoins, l'égalité civile, ajourne la liberté qui l'eût gêné dans sa marche, et court porter à travers le monde les vérités [)uissantes de la Révolution française. Un jour, sa bannière à trois couleurs éclate sur les hauteurs du mont Thabor; un jour, sur le Tage ; un dernier jour, sur le Borysthène. Il tombe enfin, laissant le monde reuq)li de ses œuvres, l'esprit humain plein de son

image. Et le plus actif des mortels va mourii', mourir d'inaction, dans une île du grand Océan!

« Voilà, messieurs, les grandeurs aux(juelles nous avons assisté. Quel que soit ici notre âge, nous en avons tous vu une partie, et beaucoup d'entre nous les ont vues toutes. Quand on nous enseignait dans notre enfance les annales du monde, on nous parlait des orages de l'antique forum, des proscriptions de vSylla, de la mort tragicpie de Ciccron; on nous parlait des infortunes des rois, des malheurs de Charles l", de l'aveuglement de Jacques II, de la prudence de Guillaume III; on nous entretenait aussi du génie des grands ca[)itaines, on nous entretenait d'Alexandre, de César, on nous charmait du récit de leur grandeur, des séductions attachées à leur gc'-nie, et nous aui'ions désiré connaître de nos i)i"opres yeux ces hommes puissants et immortels.

« Eh bien! messieurs, nous avons rencontre, vu, touché nous-mêmes, en réalité, toutes ces choses et ces honnnes. Nous avons vu un foi-um aussi sanglant que celui de Rome; nous avons vu la tête des orateurs portée à la tribune aux harangues; nous avons vu des rois plus malheureux ({ue (^hai'Ies V', plus tristement aveuglés que Jaccpies 11, nous voyons tous les jours la |)ru(l(MU"e de Ciuillaume, et nous avons vu César, César lui-même! Parmi vous cpii m'écoutez, il y a des témoins (pii ont eu la gloire de rapprocher, de l'encont rer son regard étincelaul, d'entendre sa voix, de i-ecueillir ses ordres de sa

70 A. THIElîS.

propre bouche, et de courir les exécuter à travers la fumée des champs de bataille. »

M. Guizot fut élu l'année suivante, car ces deux hommes semblaient alors conduits par la même destinée, et leur gloire s'est balancée longtemps. Venus de points très éloignés quant à l'origine des idées, et fort différents par la manière de raisonner, ils étaient pourtant arrivés à la même conclusion pratique : l'organisation du gouvernement anglais dans la société française. Tant qu'on s'est trouvé dans la période de fondation de ce gouvernement, qu'il a fallu le défendre contre les attaques subversives, leur accord a été presque com[)lct. On a attribué plus tard à leur désunion des conséquences funestes, comme on a cherché les causes de cette désunion dans une rivalité de talent et d'iulluence, dans une mesquine jalousie, dans tous les sentiments bas de l'âme humaine, auxquels ils étaient étrangers. Tous deux ont été de très bonne heure convaincus qu'ils ne devaient être jaloux de personne. Pour ne parler d'abord que du talent, et non seulement de celui de M. Guizot, mais des grands orateurs qui ont marqué sous la monarchie de Juillet, il est très commode et très doux à l'auteur de ce livre d'en em[)runter l'appréciation à l'écrivain qui a reçu M. Jules Favrc à l'Académie française, le 23 avril 18G8 :

« M. Roycr-Collard regrettait ici même de n'y pas retrouver Serre, Foy, Camille Jordan. Il y cherchait vainement ses émules et ses compagnons d'as-

semblée. Vous êtes plus heureux, monsieur, et vous voyez, en entrant parmi nous, ([uelle juste part l'Académie a laite, dans ses choix, à l'art de bien dire, à cet art si beau qu'on oublie trop souvent combien il est utile. Sous combien de formes diverses, en effet, l'Académie n'a-t-elle pas su le reconnaître et proclamer sa puissance ! Tantôt, unissant la gravité à l'élévation, calme ou véhémente à propos, l'éloquence politique s'adresse avec une impérieuse autorité aux esprits les plus rebelles, et dérobant une habileté profonde sous l'austérité d'une inflexible conviction, dominant les passions qui l'animent, comme celles qui lui résistent, elle se fait admirer de ceux qu'elle désole, et respecter de ceux qu'elle offense. Tantôt, abondante, aisée, simple et lumineuse, elle sait prêter un inlérêt (pii captive, aux arides détails des affaires les plus compli([uées, parcourir, sans s'égarer, tous les détours des (jucslions les plus vastes, répandre sur les plus obscures le jour éclatant de l'évidence, semer, comme en se jouant, sur sa route les vérités brillantes et les mouvements heureux, et cachant une méthode réfléchie sous les dehors d'une inqM'Ovisation facile, déployer un art d'autant plus savant qu'il conserve tout le charme de l'abandon et tout l'entraînement du naturel, reproduire enfin cette grandeur négligée qu'on admii'ait dans M. Fox. D'autres fois, l'orateur armé de tous les dons de l'action, joignant, dans son langage, la force à la beauté, saura de sa voix puissante commander à la tiiiipête, soumettre une assemblée qui gronde, et l'emporter,

toute ravie d'enthousiasme, dans le torrent d'une conviction passionnée qui brave l'incrédulité et défie la fortune. Ou bien enfin, maître de lui-même, prompt à surprendre le secret de l'auditeur et le faible de l'adversaire, il met au service d'une sincérité persuasive les plus subtils artifices de la discussion, il ébranle les plus décidés, l'ixe les })lus incertains, déconcerte les plus hostiles, et suivant avec une chaleur contenue, avec une fidélité stoïque, le fil d'acier d'une logique infrangible, il maîtrise la raison par la vérité, et montre à la conscience émue le modèle vivant de l'honnête homme habile à bien dire. Car tout est du ressort de l'éloquence : élever les esprits, les éclairer, les transporter, les dompter, les confondre, elle peut tout K »

Le dernier de ces orateurs, M. Dufaure, a surtout mérité ces éloges après la chute de la monarchie. C'est dans les assemblées de la République, ou jdutôt des deux Républiques de 1848 et de 1871, cpi'il a donné les plus grands modèles de son art puissant. Quant à M. Berryer, il fallait un grand effort d'impartialité à un ami du gouvernement de Juillet ])our le louer, car c'en était le plus grand ennemi. INI. Thiers disait, moins académiquement, qu'on aui-ait du inventer pour lui cette définition de l'orateur : « (rest le corps qui parle au corps », et il ajoutait : « J'ai besoin, moi, avec ma voix et ma figure, d'avoir

l. Discours de jM. de Rémusat en réponse au discours prononeé par M. Jules Favre pour sa réception à l'Académie française.

la vérité pour moi; je ne réussis que dans le vrai, et Berryer est l'orateur du faux. » C'était fort juste alors, mais plus tard, sous l'Empire, M. Berryer a montré (ju'il savait aussi ])laider pour la vérité, ayant eu la bonne fortune en ses derniers jours de faire partie d'une op])osition <pii, suivant M. Thiers luimême, avait raison sur tous les points, ce qui est rare pour les oppositions, pour les gouvernements, et, en général, pour l'humanité.

Au temps du roi Louis-Philippe, il en était autrement, et singulièrement pour M. Berryer, portcpai'ole (l'une opposition qui avait tort sur tous les points, piiisipi'il lui fallait être ti'cs légitimiste et très libéral, conspuer et flétrir non seulement les conspirations, mais la plus naturelle défense d'une nation oj)priméc, et, au nom de |)i"inces revenus par l'étranger, accuser de faiblesse envers l'étranger un gouvernement qui venait de relever le drapeau tricolore. Il a mérit('' plus d'une lois (pic M. 'l'Iiicrs lui lit (picbpie réponse virulente et semblât (nnprunter des foudres aux procédés de son adversaii'e. Qu'on relise les tliscours |)rononcés par lui le M décembre 1834 et le 22 janvier 1<S35, et Ton verra s'il ne savait pas ([uitter à propos le ton d'une conversation spii-ituellc pour ce (pi'on appelle plus classiquement rc-locpiencc. Il disait, |)ar exemple, aux loyalistes :

« La l(''gitimité! A-t-elle |)u nous (lonnn- la s('curilé;' Songez-y : elle a laissé touibei' trois lois le tr('>ne légitime. I^oiiis Wl ir('tait-il l)as Ic'gitiiiie ? Louis X\ I 11 n'i'lait-il pas b-gitiiiie ? Chai'les X ne l'étail-il pas?

74 A. ÏHIEIiS.

Eh bien! il ;i sufii d'un soufde de révolution pour renverser, au iO août, en 1815 et en 1830, leur trône légitime. Voilà la sécurité que vous nous })romettez. Qu'est-ce donc que cette puissance, qui trois fois n'a l)u sauver son trône, et l'a laissé tomber devant le premier souffle populaire? Si c'est là la sécurité que vous nous offrez au nom de la légitimité, retirezvous; car il faudrait oublier l'histoire contemporaine pour croire que cette sécurité en soit une Sécurité, vous ne l'avez pas donnée, car vous êtes tombés trois fois; clémence, vous avez versé le sang et refusé d écouter les mères; dignité, vous vous êtes donnés à garder à l'étranger. Que vouliez-vous que le pays attendît de ce principe de la légitimité qui ne pouvait le rassurer contre aucun orage, qui ne lui donnait ni sécurité, ni clémence, ni dignité? »

11 faudrait tout citer, et c'est une des difficultés de la tâche de parler de M. Thiers en un petit volume, que l'obligation de se contenter de quelques citations tronquées, tandis que l'une des beautés de ses discours en est la simple et belle ordonnance. On entrevoit cependant qu'il pouvait lutter contre M. Berryer, môme avec les armes de celui-ci, et en lui laissant le choix du terrain. Et pourtant M. Berryer était l'homme le plus conq)let pour l'action oratoire ([ue les anciens prisaient si haut. Sa physionomie ouverte et expressive, sa large poitrine, sa voix })uissante, ses mouvements nobles, animés, cette précieuse qualité de rester naturel, en étant déclamateur, de paraître s'échauller, sans art, de cacher une grande

habileté sous les dehors de lu franchise, rendent ini[)ossibIe de l'oublier, quand on l'a entendu, fût-ce une seule fois, même affaibli par l'âge.

Les années oit le gouvernenient de la maison d'Orléans n'avait à se défendre que contre les révolutionnaires, les radicaux, comme on dirait aujourd'hui, et les carlistes, comme on disait alors, sans être précisément un âge d'or, car le sang coulait trop souvent dans les rues, sont très honorables pour la nation et ses chefs. C'était le moment facile des gouverneraenls, celui où ils s'affermissent, ayant encore toutes les forces qui les ont créés, le parti du passé ne reprenant })as courage, et celui qui se croit l'avenir, n'ayant pas d'espérances. On attend des deux parts, et le devoir des fondateurs est de chercher ce qu'ils fci-ont de la liberté ou de la foi'ce ([u'ils ont acquise. 11 est logique alors (ju'ils se divisent. Le gouvernement n'est pas un but, c'est un moyen d'acconq)lir des l'éfornics, ou siniplenicnl de contribuer au bien puldic, et le doui)le courant des conservateurs et (b's libéraux devait se dessiner lorsque la Hinii;ii-cliic paraîtrait all'crnii(,'.

Un incident contribua à. retarder ce moment inévitai)le. Par des raisons trop longues à rapporter, le roi, api'ès divers essais, avait été conduit à prendre ^L Mole pour président du Conseil, et à former le ministère du 15 avril, ministère étrange, qui ne satisfaisait personne, et oii ne siégeaient pas, suivant une cxpi-cssioii i\f M. Saiiite-lîeuve, » les princes de la tribune, les grands vassaux du gouvernement

représentatif». Ce cabinet avait contre lui, uniquement par sa composition et son origine, de redoutables ennemis. Dans le système représentatif, un ministère de cette sorte est réduit à l'impuissance et ne peut avoir d'autre ambition que de vivre. Ce n'est pas suflisant, et bien des gens, surtout ceux qui n'en sont pas, ne voient pas la nécessité de cette existence, et la rendent rapidement difficile. Délié de se maintenir au pouvoir par toutes les oj)positions, M. Mole mit son arnour-proprc à les faire mentir, et se garda d'aspirer à rien de plus. Pour y réussir, lui surtout, qui n'était pas, à proprement parlei", un homme de tribune, devait s'attacher à ajourner les grandes questions et à faii'c avorter les discussions, à séduire, sinon à corrompre les individus, à semer la division dans les associations politiques, à transporter, en un mot, la diplomatie des conclaves dans les assemblées. C'est diminuer beaucoup les avantages du gouvernement parlementaire, et il était naturel que ceux qui tenaient fort à ce gouvernement, fussent mécontents, et ({u'il se produisît entre ceux mêmes qui étaient séparés jiar des nuances d'opinion, une union, une coalition, c'est le mot qui a prévalu.

Rien n'était ])lus naturel, sans doute, et rien même n'eût été ])lus légitime, si l'on n'eût pas abusé de la situation, si l'on n'eût |)as exagéré les griefs, si l'on eût conservé la mesure qui convient contre un gouvernement ([u'on ne veut |)as renverser, mais sim- |)lement avertir. (]'est une délicatesse ([ui a souvent échappé à nos parlementaires, et qui devait, en 1848,

cont!"il)iiei' à une révolution. Notre liberté n'était pas, n'est peut-être pas encore la robuste liberté anglaise. Lors(ju'on se querelle au Parlement, surtout lorsqu'on se querellait, au temps du suffrage restreint, il ne faut pas oublier qu'on est devant un public qui peut être tenté de n'avoir pas plus de considération })our les acteurs que ceux-ci n'en montrent les uns vis-à-vis des autres. Malgré tout le respect que le nom de M. Guizot inspire, il faut reconnaître qu'il s'est montré le plus ardent, le plus outrageant dans cette lutte. Il en a exprimé ses regrets dans une page de ses Mémoires '.

M. Thiers ne s'associa pas tout de suite à la coalition dont jNI. Guizot était le chef. Soit par un sentiment de mesure, soit parce qu'il sentait que les opinions de ]\I. Mole étaient tout au moins aussi éloignées des siennes que le devenaient celles de M. Guizot, il s'abstint ([uehpie tenq)s d'attaquer le ministère, et ne s'y décida que lors de la discussion de l'Adresse, au mois de janvier i839. Il vint alors aussi, comme les auti-es, énumérer ses griefs contre M. Mole, et il faut dire (|u'il avait beau jeu à lui re|)roclier sa timidité, sa crainte des aventures ([ui le portait à l'inuiiobilité, son souci exclusif des intérêts matériels, sa polititjue extérieure qui le décidait tantôt à abandonner l'Espagne, tantôt à négliger l'Angleterre, tantôt à évacuer Ancône.

Quoi (pi'il en soit, et sans insister sur dinlinis

1. Mcntoircs pour scri'ir à l'Itisloirc de mon temps, t. IV, p. 287.

détails, car les discours de INI. Thicrs dans le mois de janvier 1830 occupent près d'un volume, il est certain que cette discussion nuisit sérieusement au gouvernement parlementaire. Comme les seigneurs, à la fin du premier acte, se succèdent pour reprocher à Lucrèce Borgia tous ses crimes, chaque chef de parti, M. Guizot, M. Thiers, M. Berryer, M. Barrot, vint tour à tour énumérer à la tribune les f;\utes du gouvernement, avec une évidente exagération. Le public les prit tous au mot, et jugea très sévèrement, très injustement, le régime et le roi lui-même, qu'ils découvraient imprudemment. Les opinions de M. Mole ne pouvaient être populaires, mais il soutint une lutte inégale avec tant de bonne grâce et de dignité qu'on eut pitié de cet homme frôle, se défendant contre les invectives de tant de talents conjurés, et qu'un certain discrédit s'étendit à tous ses adversaires. M. Guizot avait terminé l'un de ses discours, en appliquant aux courtisans cette phrase de Tacite : Oinnia servillter pro dominatione. M. Mole, se levant à son tour, commença le sien par ces mots : « Tacite n'a point dit cela des courtisans, mais des ambitieux ». Et le succès, même dans la Chambre, fut pour le ministre.

Ambitieux! M. Thiers l'était-il? C'est outrager un homme politique de dire qu'il ne l'est pas dans une certaine mesure, c'est le soupçonner de n'avoir pas assez de confiance dans ses idées pour désirer les appliquer. M. Thiers voulait assurément réaliser les siennes, et d'autant i)lus cju'il ne doutait point de le

LE GOUVERNEMENT DE .lUILEET. 79

faire mieux que personne. Mais il n'aimait pas le pouvoir lui-même, non ))as seulement pour les jouissances (pi'il procure, cela va sans dire, jouissances nulles dans les pays libres, mais même pour le ]>laisir de commander, pour l'importance. Peu impatient d'arriver, jaloux de sa liberté et de son repos, il a souvent voulu le pouvoir pour agir, mais il ne le pouvait garder longtemps, précisément parce qu'il en faisait quelque chose. Il n'aimait que le travail qui lui plaisait, et prenait souvent en dégoût les affaires pour lesquelles il ne se sentait pas un penchant particulier. Même président de la République, c'est très sincèrement qu'il se montrait prêt à donner sa démission, et désireux de retrouver la liberté de son temps et de ses goûts.

Dans les discussions un peu confuses de 1830, M. Thiers avait pris la })lace (pi'il ne devait plus (juitter, celle de défenseur des progrès compatibles avec le gouvernement de Juillet, tandis que M. Guizot devenait le chef incontesté des conservateurs timorés. Il y avait désormais en France des whigs et des tories, j)rcts îi se disputer, sinon le ministère, du moins l'influence. La différence, au fond, n'était pas très grande, et ne doit pas lêtie. Tous deux étaient des libéraux, dévoués à la monai'cliie de 1830, mais, tandis que l'un s'applitpiait à i-egagner ceux que cette révolution avait froiss(''s, l'autre s'attachait à satisfaire et à rallier les députés et les électeurs plus exigeants en fait de i-éformes ou de démocratie. Ce n'est pas (jue M. Cuii/ot fût absohiiuciit hostile

80 A. ÏHIERS.

aux réformes; son esprit supérieur les admeltait, les comprenait toutes, mais il ne croyait point qu'elles pussent être faites par d'autres que par les conservateurs. Tous ses discours de ce temps, ou plutôt des dix-huit années, sont d'éloquentes variations sur ce thème. 11 préconisait le repos, le bien-être, la paix, la timidité en toutes choses, la confiance dans l'initiative gouvernementale. Il mettait un art infini à dissimuler le fond de défiance, de crainte, de scepticisme, qui déparait cette politique. De même qu'il avait dit, un jour, que le talent grave de M. Odilon Barrot excellait à « mettre des culottes à des opinions qui n'en avaient pas », on aurait pu dire de lui qu'il mettait une toge à des opinions qui n'avaient qu'un habit bourgeois.

La répugnance de M. Thiers pour les nouveautés était si bien établie qu'on l'a accusé d'avoir méconnu l'utilité des chemins de fer, ce qui, par parenthèse, est fort injuste. En dépit de quelques traits de conversation qu'on peut citer, c'est précisément pendant son ministère que furent votées les premières voies ferrées. Il était porté à plus de hardiesse en toutes choses, en fait de politique étrangère, de réforme électorale; et tout au rebours de son adversaire, il pensait qu'il fallait faire de la politique conservatrice avec les libéraux, et associer au gouvernement les hommes d'une opinion plus avancée. C'est le cabinet du 1" mars 1840 qui réalisa la séparation des deux ])olitiques et des deux hommes qui les rej)résentaient. La formation de ce ministère était

une entreprise diflicile, car il se trouvait à la merci d'un parti conservateur qu'il mécontentait et d'un parti libéral cpiil ne contentait pas. C'est jiourtant à pi'ojjos des affaires d'Orient, et non des débats de politique intérieure, que se traduisit le dissentiment. Il ne s'agissait i)as de cboisir entre la guerre ou la ])aix, mais d'apprécier jusqu'à quel point on pouvait être hardi sans témérité. M. Thiers était ministre des Affaires étrangères, et M. Guizot son ambassadeur on Angleterre. Celui-ci, connue le roi et la Chambre, pensait que le jeu ('lait trop dangereux. Cela est possible, et s'il n'était i)as aisé de le savoir, il y a cinquante ans, combien cela serait plus malaisé aujourd'hui! Quels sacrifices [)ouvait-on demander à l'Europe? Dans quelle mesure une royauté improvisée })ar une insurrection populaire pouvait-elh; inq)Oser ses volontés, se faire écouter ou se faire craindre? La guerre de Crimée a prouvé que la Russie n'était jxiint invincible, et celte guerre glorieuse pour nous s'est faite avec l'armée même de la monarchie, celle armée organisée \);\v les généraux d'Afri(pie cl j)ar les pi'iiices d'()i'i('ans dont il faut prononcer les noms (piand il s'agit de ce (jui s'est fait de bien de 1830 à 1848. Le lestament du duc d'Orléans a appris au monde toute la noblesse des sentiments de ce [)rince; sa niorl a ('■{('■ la grande infortune de la monarchie de 1830; el l'on a su, j)ar les [)apiers trouvés aux Tuileries, (pic ses frères jugeaient avec clairvoyance la politicpu' des deux partis. Cette armée eût donc été égale, siinm supérieure à ce qu'elle a

été en i855, car les généraux Laraoricière, Changarnier, Bedeau, n'en avaient pas encore été rayés par un pouvoir ombrageux. Mais l'état de l'Europe était moins inquiétant en 1855 qu'en 1840, et ce qui a réussi plus tard, sans grand avantage pour la France, pouvait échouer plus tôt. C'est cette question qui décida de la chute de M. Thiers et de la formation du ministère du 29 octobre 1840, dont M. Guizot était le chef, et qui devait mener la monarchie à la république.

M. Thiers et ses amis étaient rejetés dans l'opposition, non pas une oi)position factieuse assurément. Leurs critiques, rarement amères, étaient enveloppées dans les déclarations les plus sincères de respect pour la Constitution. Ce sont des modèles d'opposition constitutionnelle. 11 est regrettable de n'en pas citer des extraits pour le prouver, car on le croirait difficilement, tant, depuis, les oppositions c|ui se croient modérées sont naïvement révolutionnaires. Quant aux sujets qui divisaient l'opposition et le gouvernement, le nombre en serait fastidieux à comi)ter. Deux questions surtout passionnaient l'opposition dynastique, et faisaient crier : « Vive la réforme! » à la garde nationale, ({uand par hasard on la réunissait, cri peu révolutionnaire en lui-même , sauvegarde des gouvernements libres quand ils l'écoutent à temps, qui a notamment tiré l'Angleterre de plus d'un mauvais pas.

Cette réforme comprenait deux modifications de l'état de choses créé par la révolution de 1830 :

l'extension du droit de suffrage, et la diminution du nombre des fonctionnaires dans la Chambre des députés. En 18,'3(), le cens, c'est-à-dii'e le montant des contributions que devait payer un citoyen pour jouir du droit d'élire, avait été abaissé. Il était naturel et nécessaire de l'abaisser encore, à mesure que se répandaient l'instruction et les lumières. Un moyen plus simj)le se [)résentait d'étendre utilement la base sur laquelle reposaient les institutions du pays : c'était d'assimiler au cens l'exercice des professions libérales. Chose étrange! Dans un gouvernement ([ui se réclamait de la bourgeoisie, qui n'était (pie trop dis[)osé à faire ch' hi bourgeoisie une classe dirigeante, on n'admettait pas au vole les avocats, ni les médecins, la fleur même de la bourgeoisie française. C'est une de ces propositions sur lescpielles il scnd^le facile de céder, et honorable de satisfaire une opposition, et c'est à la faire rejeter que M. Guizot a consacré l'un de ses plus athiiirables discours ' où il établissait une s<''|)ai'ation profonde entre rintelligence et la capacité.

Quant à la réforme parlementaire, l'effet en eût été tout aussi |)rompt, et les raisons en semi)laient péremj)loires. 11 s'agissait, non pas (finteivlire à tout fonctionnaire d être (h''put('', mais de liiiiil( r le nombre des fonctionnaires dans la (^haiidire. (Jellc-ci était composée, pour la majeure partie, de conseillers d'Etat, procureurs du roi, conseillers de cour royale.

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