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Discours du 27 mars

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la Commune, l'Assemblée décidait, à une grande majorité, que les maires de toutes les communes de France seraient nommés par les conseils municipaux. C'est une chose juste en temps tranquille, mais contestable au moment où les communes semblaient se soulever contre le pouvoir central, où, de tous côtés, venaient des projets de décentralisation qu'une fraction de la Chambre poussait jusqu'à l'absurde, et la Commune de Paris jusqu'au crime. M. Thiers, très centralisateur, se trouvait avoir à défendre par le canon la République contre les communalistes de Paris, et par la parole contre les décentralisateurs de Versailles. La différence des armes et du lieu du combat dit assez la différence des personnes et des intentions, mais il n'est pas sans intérêt de remarquer combien les idées de ce genre, inapplicables ou criminelles, hantaient les esprits. Il faut remarquer qu'en même temps qu'elles lui demandaient cette mesure démocratique de l'élection des maires, les mêmes personnes lui reprochaient de donner trop de satisfactions et d'espérances aux délégués des communes et des grandes villes.

Ces délégués se succédaient à l'hôtel de la Présidence, inquiets des bruits répandus en province sur des commencements de restauration monarchique. Un mois se passa dans l'anxiété affreuse d'un soulèvement étendu qu'on n'aurait pu comprimer. On parvint à l'éviter, mais ce ne fut pas sans que M. Thiers s'engageât forcément davantage, d'attitude comme de conviction, dans le sens de la Repu-

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blique, et insistât sur le caractère républicain du gouvernement dont il était le chef. Cette attitude, ^ seule raisonnable et possible, devenait plus aisée, car les républicains libéraux et sages se ralliaient vivement à un pouvoir cpii, après tout, portait leurs enseignes, qu'ils pouvaient soutenir avec honneur, et à l'aide duquel ils s'affranchissaient de la domination toujours imminente des hommes d'anarchie. L'Assemblée elle-même le sentit si bien qu'elle accorda que le titre de Chef du pouvoir fût remplacé par celui de Président de la République. Il est vrai que, dans l'intervalle, deux grands événements s'étaient passés : M. ïhiers avait rétabli l'ordre à Paris, et les élections complémentaires du mois de juillet avaient envoyé à ^'ersailles plus de cent républicains modérés.

Les forces des partis étaient changées, et la volonté de la France s'exprimait nettement. C'était une dure nécessité })Our ceux qui avaient cru au prochain avènement du comte de Chamboi'd, de voir cpie le nouveau gouvernement s'établissait, et (jue la partie éclairée de la nation, après avoir douté que la République fût })ossible, se persuadait qu'elle seule était j)0ssible. Le chef de cette République affermissait l'ordre, refaisait l'administration, payait la contribution de guerre, gouvernait au nom de ce pouvoir fragile, au nom de cette convention de Bordeaux, qui n'i'lait (pic l'anarchie organisée, au milieu d'une liberté el d'un repos ([ue la l'^'ance n'avait peul-èti'(^ jamais connus, il est vi'ai ((ue, dès cpi'une couse''-

quence des efforts du Président éclatait au jour, l'Assemblée marchandait à celui-ci ses éloges et n'oubliait jamais de s'y associer elle-même : témoin ces séances où elle apprit la lin du siège de Paris, le payement d'une partie de la rançon, la conclusion des divers traités, notamment de celui qui avançait de deux ans l'évacuation du territoire.

La France conserve avec admiration et sympathie le souvenir de ce gouvernement de son premier citoyen, dont il serait si tentant d'oublier le rôle purement politique de fondateur du gouvernement le plus libre qui ait jamais existé, au milieu des plus grandes difficultés, pour [jarler de l'homme lui-même, ou plutôt de tous les hommes qui se confondaient en lui, et le rendaient si propre au gouvernement. M. Léon Say, son collaborateur et son ami, dans un discours spirituel et sérieux prononcé à l'inauguration d'une des statues qui lui ont été élevées, l'a appelé un grand financier. Il était l'écho de la voix publique, mais personne n'a meilleure qualité pour en juger. Chacun de ses ministres eût pu en dire autant dans sa spécialité. ]NL Hector Pessard, dans ses aimables mémoires qu'il appelle modestement « Mes petits papiers », a raconté une de ces journées si bien rem])lies, et l'a montré s'occupant de tout, avec des intervalles de conversation étincelante, ayant ce don précieux pour le gouvernement de persuader à chacun de ceux à qui il donnait un ordre ou un conseil, que de l'exécution dépendait la sûreté de l'Etat. Et sur quelles choses commandait-il, ou conseillait-il? Sur

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toutes choses. Et il ne se contentait pas de prescrire, il suivait jusqu'au bout la réalisation de ses volontés. Ses ministres, et il les avait très bien choisis, mettant quelque coquetterie à réunir autour de lui les hommes les plus distingués, ne lui suffisaient pas toujours, et quelle que fût sa confiance en eux, on ne peut déterminer jusqu'où, dans la hiérarchie, pouvait pénétrer son ardeur à tout savoir, à tout commander. Il avait sur les hommes un ascendant qui ne s'explique pas uniquement par la supériorité de son esprit. Son exigence passionnée, ses instances pressantes, sa volonté intolérante, obtenaient tout, même des plus récalcitrants. Il les entraînait })lus encore par une sorte de violence que par la persuasion. Quand il était animé par une circonstance qui le touchait, et quand ne l'était-il pas? il faisait tout conspirer vers le but qu'il avait à cœur d'atteindre, but linanciei', achuinistratif ou militaire.

Le but politifpic était peut-être celui qu'il atteignait le moins aisément, auprès de l'Assendjb'e du moins, car le pays était tout à lui. Mais il y avait l'U entre les députés et lui, dès le premier jour, un antagonisme caché sous un accord apparent. Au fond, sa politique d'union était la vraie politi([UC française, celle (pie llcni'i 1\', a|)irs la prise de Paris, recommandait aux callioli(pirs et aux protestants. Mais ce système, très opportun dans les circonstances oii il faut restaurer l'I^tat et la société en (h'pit des partis, est particulièrement difficile quand il s'agit de rallier une assemblée, puisque précisément une assemblée

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est une arène ouverte aux partis, à leurs jalousies et à leursrancunes. M. Thiers croyait très sincèrement que ses idées d'ordre et de conservation devaient rassurer tout homme de bonne foi; mais comment ces idées auraient-elles trouvé grâce devant une droite royaliste, puisque ces idées n'étaient invocjuées c[ue pour raffermissement de la République. On a pu dire qu'il prétendait pratiquer la politique de la droite avec la gauche, mais c'est ce que le parti conservateur semble supporter le plus diflicilement. Ce parti, comme tous les i)artis, aime souvent mieux, dans les Chambres sinon dans le })ublic, devenir révolutionnaire que ne pas diriger les affaires luimême. Il })rétend à la domination exclusive. Son honnêteté s'associe très bien avec l'animosité intolérante qui conduit parfois la vertu au fanatisme. Il se croit le. seul parti sur lequel un gouvernement puisse s'appuyer. INI. Guizot soutenait en son temj)s cette théorie, et M. Thiers était suspect depuis plus de trente ans pour n'y avoir jkis souscrit. M. de Martignac avait été, sous la Restauration, abandonné parce (pii! associait au pouvoir quelques membres du centre gauche; les conservateurs de la Chambre de 1847 avaient, dans la même crainte, isolé et perdu la monarchie de 1830; et la droite du Corps législatif aimait mieux risquer la guerre d'Allemagne, jdutôt que de se soumettre plus longtemps au ministère de M. Ollivier.

Les services rendus par M. Thiers à la cause conservatrice ne pouvaient donc lui vah)ir les suffrages

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des adversaires de sa politique générale. Il siil(is;iit que l'exposé qu'il en faisait à la tribune fût applaudi |)ar les députés de gauche pour que la droite se séparât de lui. On ne peut satisfaire les gens passionnés qu'en partageant leurs passions, et M. Thiers ne les partageait pas. Il y a eu des jours oii il aurait tout regagné, en disant du mal de la République, en désobligeant tel ou tel républicain. Il ne le voulait pas, et personne de sang-froid ne l'en blâmerait, car le ])arti républicain, dans sa masse, se conduisait très sagement. On prétendait, il est vrai, qu'on se contenterait de lui voir couper la queue de ce parti, suivant une expression ((ui a fait fortune. « Mais quand on coupe sa queue, disait M. Thiers, il se trouve toujours quelqu'un qui la ramasse et qui s'en fait un plumet. »

Le président de la Ré|)ubli(pie eût pu ramener, dans les conversations particuliri-es, des adversaires de sa politique générale. 1! l'essayait parfois, sa maison étant toujours ouverte. Mais comment exiger qu'il eût, au milieu de tant d'occupations absorbantes, les soins assidus d'un chef parieiiientaire? Il recevait aimablement, sans doute; mais sans y regarder de troj) près, il croyait bienveillants ou gagnés ceux qui l'avaient visité avec enq)ressemcnt, ou écouté avec déférence. Il refusait d'admettre les susceptibilités, les rancunes excitées, attribiiani volontiers les censures à rin<[ ou six mécontents. Il s'abandonnait à sa faculté de voir ses propres idées avec une telle évidence, dans une telle clarté, cpie toute

autre opinion lui paraissait une méprisable absurdité. Il transformait souvent, en les blessant, ses adversaires en ennemis, même ceux qui n'étaient pas mus par un sentiment nettement hostile à sa personne, mais qui se résignaient difficilement à accepter l'excessive i)art de personnalité qui prenait place dans ce régime si parlementaire, où la Chambre était toute-puissante. Si c'était une dictature, ainsi qu'on l'a dit, c'était du moins celle de la persuasion. On lui reprochait pourtant, comme à Napoléon, de n'être pas accessible aux observations. Il semblait avoir prévu l'accusation, lorsqu'il disait qu'on pouvait faire connaître la vérité à l'Empereur si l'on avait du courage, et il ajoutait que « quand on en est réduit à n'entendre la vérité que de la bouche de ceux qui ont le courage de la dire, on l'entend de très peu de monde * ».

Mais ce président si absolu, si rude parfois, en conversations, n'avait qu'à toucher la tribune pour devenir un modèle de grâce simple, pour prendre un ton de sincérité persuasif qui désarmait ou embarrassait ses ennemis. Si parfois il y manquait et se laissait aller à son humeur, il intimidait, en faisant appel au sentiment profond de l'Assemblée qui le regardait comme l'homme nécessaire, d'abord jusqu'à ce que l'insurrection fût domptée, puis jusqu'à ce que le territoire fût délivré. Il suffisait (pi'il menaçât de délaisser le ])ouvoir, pour que tout pliât

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