LA TROISIEME REPUBLIQUE
devant lui. Aussi comprend-on, sans l'excuser, que, lorsque l'Assemblée accepta, un jour, l'idée de faire une Constitution, et de sortir d'un régime provisoire qui rendait tout difficile, le premier article de cette Constitution était qu'on n'entendrait plus l'enchanteur, et que M. Thiers serait, autant (juc possible, écarté de la tribune française.
C'est un spectacle inoubliable ([ue celui de ce vieillard fatigué de ses grands travaux du matin et de la nuit, venu du palais de la Présidence de son pas alerte et vif, assis au premier rang dans ce théâtre tout bi'illaut d'or et de glaces, enveloppé dans des couvertures que ses habitudes frileuses et les courants d'air de la salle lui rendaient nécessaires, écoutant d'un air un })ou narcpiols les discours de quelque député, s'aniniant tout a coup, obtenant la parole, se débarrassant en un tour de main des vêtements qui auraient pu gêner la liberté de ses UKJUvements. Jamais la société moderne, dans ce qu'elle a de plus noblement démoci'atique, n'a été mieux représentée. Elle l'était mieux encore lorsque, plaçant ses deux mains sur le bois de la tribune, il commençait soit un exposé de sa i)olItique de sens commun, soit une instruction sur les finances, la banque, les douanes, l'armée, oi'i, de la façon la plus inattendue et la plus naturelle, apparaissait quelque épisode charmant, quelque fleur délicate d'une éloquence tout athénienne. 11 disait, par exemple, ;iu milieu (riin discours sur le recrutement, qui dura trois heures et oii 1 on trouverait plus d'un morceau digne des Concioncs de l'avenir :
« Prenez l'honnête homme clans notre société. A l'Age viril, il prend une compagne, il devient père. Quel est son souci? Je parle de l'honnête homme. C'est ])ar un ti\ivail appliqué, habile, honnête, de se procurer le bien-être pour cette épouse, pour ses enfants et pour lui; non pas seulement le bien-être |)résent, mais le bien-être à venir. Voilà l'honnête homme. Parfois même, si, à coté de sa famille, une famille est dans la détresse , il saura retrancher quelque chose du bien de ses enfants, pour secourir l'infortune. Il est bien rarement en présence de l'idée de la mort, excepté dans ses dernières heures.
« Telle est, dans notre société, la vie d'un honnête homme. Mais voici une société bien autre : A'ous prenez dans nos campagnes des gens qui n'ont pas participé à notre éducation, qui ne se sont pas nourris de toutes les grandeurs de l'histoire, qui n'ont pas vécu avec les œuvres ou les souvenirs des Turenne, des Condé, des Vauban, des César, des Annibal; et vous dites à un de ces hommes : « Tu ne songeras pas à ton bien-être. Pendant que tout, autour de toi, est en paix, la société te doit de bien entretenir tes forces, par une alimentation suffisante; elle te doit de ne pas te faire courir des dangers inutilement. Mais la paix ne sera qu'un accident dans ton existence; quand il le faudra, tu supporteras le froid, le cjiaud, tu te jetteras dans les glaces de la Bérésina, et, presque sans espérance de sauver l'armée, tu mourras pour la sauver. Tu supporteras
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les chaleurs ardentes de l'Afrique; et ton honneur, ta gloire, cest ta mort sous le drapeau.
« Est-ce là la vie ordinaire d"un honnête homme? Non, c'est une vie j)articulière, la vie du soldat que l'institution entretient, impose à certains hommes et linit par obtenir d'eux. C'est là, messieurs, c'est là que se forme le soldat. Savoir souffrir, souffrir des fatigues insupportables; avoir toujours devant les yeux l'idée de la mort; être presque heureux quand le moment du danger approche et qu'on peut se ranger à côté de ses chefs et derrière le drapeau; et, quand on l'a vu victorieux, triompher, être joyeux, joyeux comme d'un bonheur personnel : voilà la vie du soldat ^ »
L'exposé le plus complet de sa [)()lilique a été fait par M. Thiers dans un message envoyé à l'Assemblée à la rentrée des vacances de 1872. Ce qu'à peine il avait osé espérer à Bordeaux s'était réalisé : en moins de deux ans, il avait pansé et guéri les plaies du pays blessé, et il le rendait à l'Assemblée, ou plutôt à lui-même, pacifié, prospère et libre. Tous les événements, toutes les élections s'étaient prononcés en faveur de la République. J\I. Thiers se prononçait à son tour, sans |)ro]ioser toutefois une Constitution. Ce n'est Jii jtar (h'faul de logique, ni par timidité ou indécision (pi il n'allait pas jusque-là, mais par un sentiment conq)ris de bien peu de ses auditeurs. En ce moment même, il négociait avec l'Allemagne la