Discours du !S juin IH
délivrance anticipée du territoire, et il craignait d'entraver les négociations, en montrant l'Assemblée divisée , incapable de fonder un gouvernement, et trop disposée à le renverser, lui sur qui reposait toute transaction avec l'étranger et dont la parole était l'unique garantie. Il se contentait donc de semer ses idées dans les esprits , espérant que l'Assemblée comprendrait que le temps était enfin venu de sortir de cet état provisoire devenu insupportable. On ne lui sut point gré de sa réserve. Il fut attaqué avec violence, et ses adversaires lui en voulurent autant d'avoir montré que la Ré|>ublique était le seul gouvernement possible, que s'il eût tenté de l'imposer par la force. Ils invoquèrent ce fameux pacte de Bordeaux que précisément il avait respecté; car on ne pouvait vraiment lui reprocher d'avoir bien gouverné, et ce n'est qu'en gouvernant mal qu'il eût fait du tort à la République. C'est par cela seulement qu''il était pour quelque chose dans la déconvenue de ses ennemis, qui auraient tant voulu avoir besoin d'un sauveur, et se dépitaient de le trouver dans ce bourgeois éloquent et politique, devenu républicain par le raisonnement, comme la grande majorité des bourgeois de France.
L'Assemblée se reprit à discuter des lambeaux de constitutions, des procédés pour organiser, non la République, mais le « gouvernement républicain », suivant un euplnhnisme trop ingénieux. M. Thiers ne s'y prêta guère, et parut peu à la tribune pendant les derniers mois de son pouvoir si fort et si pré-
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Caire. Les négociations avec l/Vlleniagne prenaient' tout son temps, et il hâtait la libération avec autant d'empressenoient que si la conclusion du traité n'eût pas dû être le signal d'une dernière attaque victorieuse contre lui.
Enfin, le 17 mars 1873, le ministre des Affaires étrangères, M. de Rémusat, donna la lecture du traité, et la Chambre se sépara presque aussitôt pour prendre deux mois de vacances. Deux événements importants modifièrent alors la situation : une scission dans le parti républicain devint manifeste par l'élection de M. Barodet à Paris contre le ministre des Affaires étrangères; et M. Jules Simon déclara dans un discours public que M. Tliiers avait délivré le territoire français. On comprend quelle irritation une telle assertion devait produire dans une grande partie de l'Assemblée, tandis que la manifestation des Parisiens, assez sujets, comme on sait, aux fantaisies électorales, montrait que M. Thiers n'avait pas rallié les républicains de toute nuance. Ce devait être une raison de ])lus pour les conservateurs de le défendre. La Chambre en jugea autrement, et la démission de INL Jules Simon ne parut pas une satisfaction suffisante à ceux qui avaient été blessés par son propos. Une interpellation signée de 320 représentants fut déposée dès la rentrée, et la discussion fut fixée au 23 mai.
Cette discussion dura deux jours. M. Tbicrs la termina par un de s(;s plus beaux discours. 11 ne s'y préoccupait point de garder le pouvoir, et ne parais-
sait songer qu'à glorifier sa conduite et à honorer sa retraite. Il fit un résumé digne et lier de sa politique. Le ton n'était pas provoquant, mais le fond des idées ne devait pas désarmer les haines et ramener les flottants. C'était un discours d'adieu. Il répondait d'une façon hautaine à un interrupteur : « Non, je ne crains pas pour ma mémoire, car je n'entends pas paraître au trihunal des partis; devant eux, je fais défaut. Je ne fais pas défaut devant l'histoire, et je méritç de comparaître devant elle. »
L'Assemblée, à quatorze voix de majorité, vota un ordre du jour que M. Thiers n'acceptait point. Il aurait pu garder pourtant la présidence; car cette même Assemblée avait voté une loi singulière qui décidait que la Chambre et le Président seraient associés à vie, et disparaîtraient ensemble. Mais à quoi bon? Comment présider à une politique cju'il trouvait mauvaise et dangereuse ? Les conflits eussent été plus fréquents et plus insolubles. Il donna donc sa démission, qui fut aussitôt accejjtée, et la France cessa d'être gouvernée par le Français qui, avait le plus d'esprit : c'est une légitimité qui en vaut une autre.