‹ A. ThiersChapitre 25 sur 27 · LA RETRAITE ET LA MORT · texte numérisé non relu

LA RETRAITE ET LA MORT

Les amis personnels de M. Thiers, qui se préoccupaient, avant tout, de sa santé et de sa renommée, n'ont pu être attristés pour lui du coup d'I'^tat [)arlcmentairc cpii lui l'ctirait la prc'sidonce. La nation lui rendit en respect plus qu'il ne perdait en puissance. Il avait grand besoin de repos, et ses soixanteseize ans n'eussent pu suffire lonu;lonq)s à celte vie surmenée, dont il ne ménageait jamais les heures de jour et de nuit. Ce ne sont |)as cependant les douceurs de l'oisiveté (jui le cliai'maienl, dans les jours qui suivirent celui cpii le l'endait à la vie j)rivée, à ses c/icrcs ctitdes. Ou a médit de cette expression, à ce point (pie, dans la Presse, c'est une plaisanterie courant*', un véritable lieu coiuniuu oratoire. Mais ]\L Thiers ne connaissait pas je lieu comnnin, ou du moins, il n'y en avait pas pour lui. Ce qu'il disait exprimait son inq»r(ssion, sa pensée, et il employait le mot pi'opre, en ignorant cpie ce

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mot pouvait avoir servi à d'autres. C'est très sincèrement que l'idée de travailler pour lui-même le ravissait. Ceux qui l'ont cru attaché au pouvoir pour le pouvoir, et non pour la puissance d'agir et de réaliser les conceptions de son esprit, ne l'ont pas vu dans ces jours si nombreux que l'Assemblée ne lui a pas ménagés, jours oîi il se croyait dégagé de ce qu'il appelait très classicjuement un fardeau, et libre de satisfaire ses goûts de travail et de curiosité. Ils ne savent pas sa joie naïve de retrouver ses livres, ses collections, ses œuvres commencées, toute la vie enfin c|ui pouvait difficilement se concilier aA'ec les occupations de chef d'un l-^tat où tout était à faire, à défaire, à refaire.

Les premiers temps de sa retraite se passèrent à surveiller les travaux de la maison où il comptait iinir sa vie. On sait que cette maison, place Saint- Georges , avait été démolie par la Commune. L'Assemblée en avait ordonné la reconstruction aux frais de l'Etiit. Ce cju'on n'avait pu lui rendre, c'étaient les objets d'art cjui l'ornaient. En quittant Paris, le 12 septembre 1870, il avait en prévision du siège mis à l'abri une j^artie de ces collections au milieu desquelles, depuis bien des années, il était accoutumé de vivre. Mais ce qui avait été laissé, faute de place ou de temps, le conseil de la Commune l'avait envoyé avant la démolition au gardemeuble et, de là, au ])alais des Tuileries. Chose étrange ! les tableaux et les marbres qui faisaient la joie de M. Thiers au repos, furent consumés dans

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la demeure de ces souverains qu'il avait, suivant les temps, conseillés ou combattus, et dont les événements lui avaient donné le pouvoir suprême, au déclin de la vie. Il en (It rechercher les reliques précieuses dans les cendres du palais et chez les brocanteurs. Tout n'était point brûlé, et les agents de la Commune avaient prélevé quelques bijoux (pi'on a ])u retrouver et racheter. D'autres ont été refaits, et, deux ans après le 24 mai, M. Thiers se retrouvait dans sa maison rebâtie sur le modèle de celle qu'il avait habitée quarante ans. 11 y reprit sa vie, ses distractions et ses travaux. Tous les matins, à cinq heures, il était au travail dans ce ca])inct si particulier, rempli d'œuvres d'art bien diverses, où le beau ligure sous toutes ses formes, depuis le célèbre Mime dansant de la vente de M. Denon q\.\c Satyre de Praxitèle, jusqu'à ces tètes de mulet en bronze si expressives, et qui ornaient, dit-on, le fauteuil des Césars. Et \ Hercule Farnèse, et la statue écpiestre de CoUeone, et le Mercure de Rude, et le Persce de Benvenuto Cellini, et les statues de la Douleur .aux quatre heures du jour par Micliel-Ange ! Sur les murs, des copies à l'acpiarelic des plus beaux tableaux de l'Italie; et, dans les cartons, ces rouleaux de soie où les peintres jajionais racontent les aventures de leurs poètes et les épisodes de leurs romans. Moins classique en art qu'en littc'-rature, M. Thiers, qui préférait, au fond, l'art lloicnliu et la Renaissance, s'était pris de goût pour ces artistes japonais, si réels et si fantastiques, et il eût pu pré-

tendre à la gloire d'avoir inventé le japonisme, si ce mot nouveau ne lui eût fait horreur. La description de toutes ces merveilles de goût a été faite })ar M. Charles Blanc , et l'on peut les voir au Louvre, M. Thiers ayant légué à l'Etat les fruits de ses heures de délassement, comme ceux de son expérience et de ses travaux.

Comme il était aisé de le prévoir, sa retraite n'avait pas arrêté le mouvement de la France, et les élections républicaines qu'on lui avait reprochées s'accentuaient davantage. Par un effet de réaction, de républicain on devenait radical. La nouvelle de la fusion entre les deux branches de la maison de Bourbon avait rallumé l'esprit public. Les populations rurales n'étaient pas très républicaines, mais le mot de Restauration les exaspérait. La vieille haine, tant de fois séculaire, des anciens serfs de la glèbe contre la domination des privilégiés, se ranimait au nom seul d'une d^-nastie d'ancien régime. Jusqu'à ce jour, la France avait distingué la maison d'Orléans de la maison de Bourbon. Cette distinction disparaissait, et avec elle les chances de la monarchie. L'Assemblée nationale ne j)arut pas insensible aux manifestations du suffrage universel. INLiis ce qui la troubla davantage, ce fut un événement qui n'a pu étonner que ceux qui n'avaient pas suivi le comte de Chambord dans sa carrière de prétendant exilé. Tout démontre que ce prince respectable ne désirait ])as régner, mais seulement garder intacts les droits qu'il croyait avoir, et ranger sous sa loi la famille

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qui, à ses yeux, les avait usurpés. A peine eut-il obtenu cette concession qu'il écrivit une lettre dont le sens était qu'il ne pouvait et ne voulait pas gouverner la France du xix" siècle.

Le maréchal de Mac-Mahon, le ministère et l'Assemblée se résignèrent, au grand scandale de M. de Falloux, ((ui leur fait dans ses Mémoires les inêmes reproches qu'il adressait à M. Thiers. Il les blâme d'avoir, eux aussi, cédé à la nécessité des choses. En p()liti(|iio, le plus habih' est celui (|ui \<iil le premier cette nécessité, et s'y prend à temps pour en conjurer les inconvénients ou en accroître les avantages. C'était une des supériorités de M. Thiers, et ses successeurs se trouvaient contraints de constituer la République dans des conditions moins favorables, car ils inspil'aient moins de cotiliaiicc, avaient envenimé les dissentiments et donné aux partis de nouveaux griefs et de nouvelles armes. C'était le plus clair résultat du 24 mai, et du remplacement p:n- .M .\1. de Mac-Mahon, de lîroglie, de I^a Ijouillerie, Tailhand, Dcpeyre, Baragnon, de MM. Thiers, Jules Simon, de Rcmusat, Dufaure, (]asimii- Périer, Léon Say.

i\L Thiers n'intervint pas dans la discussion, et se contenta de voler dans un silence ironique une Constitution exceUente d'ailleurs, et fort semblable à celle (pi'il avait présentée deux ans ;iup;\rav;i!it et ipii avait été l'occasion de sa chute. Il n'a\ait l'epani une dernière fois à la tribune, cpie pour soutenir a\cc passion, mesure et clarté, son ojjinion sur la construction des nouveaux forts d(> l^aris, c()iiti^st('e pai" le

général du Barrail, ministre de la Guerre. Il n'est pas invraisemblable de penser que, si M. Thiers eût pu choisir l'occasion de son dernier discours, c'est précisément cela qu'il eût préféré. La politique lui tenait surtout au cœur, dans les dernières années, par tout ce qui la rattache à la grandeur de la France vis-à-vis de l'étranger.

Après le vote de la Constitution, il fallut bien que l'Assemblée nationale fit place aux deux Chambres qui venaient d'être instituées. Les sénateurs furent élus au mois de janvier 1876, et les députés un peu plus tard. M. Thiers avait été nommé à la fois dans les deux assemblées; car, quoiqu'il dût o[)ter i)our la seconde Chambre, plus faite j)our l'action politique, les habitants de Bclfort, par une touchante reconnaissance, l'avaient choisi pour sénateur. La majorité de la Chambre des députés était fort décidée, et le manifesta promptement. Le président de la Ré[)ublique, après une faible tentative de résistance, fut obligé de prendre i)Our président du Conseil, c|ui? M. Jules Simon lui-même, dont la présence dans le cabinet de AL Thiers avait causé tant d'ond)ragcs et ])araissait l'une, des causes les plus sérieuses du 24 mai. Jamais le pouvoir de la logique n'a été à ce point démontré par les faits. Cette logique commandait aussi, sans doute, que les partis de réaction coalisés fissent un nouvel ollbrl par un de ces actes dont le i)ul ap])arcnt est d'arrêter le courant, et l'effet inévitable de le préci|)iter. Après quelques mois do gouvernement, M. Jules Simon faisait apparemment

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courir de nouveaux dangers à l'ordre, à la société, à la religion. Il fut disgracié brusquement, ainsi (ju'un grand visir pai' le sultan. Comme il avait été prouvé par la théorie et par les faits que la monarchie était impossible, un ministère de coalition monarchi(|ue fut ciiargé de [)roroger, puis de dissoudre la Clliambre. C'est ce qu'on a appelé le coup d'Etat du 16 mai 1877. En vérité, ce mois de mai fait épanoui^ des rieurs étranges.

Le jour de la dissolution, la Chambre fit à ]\I. Tliiers une touchante ovation. Le ministre de l'Intérieur ayant eu l'imprudence de l'éclamer pour le pouvoir l'honneur d'avoir délivré le territoire, l'immense majorité des députés se leva, toutes les mains se tendirent vers M. Thiers, et un cri [)resque unanime pi'oclama ses droits au titre de libérateur et à la reconnaissance du pays.

C'est la dernière fois qu'il devait paraîti'e en public. Sans être |)récisémcnt malade et ({Uoi([u"il portât allègrement ses quatre-vingts ans, il était affaibli. L'émotion ([n'accroissait sa faiblesse physique, les larmes ({u'il ne pouvait i-ctcnir en se vojant acclamé par les représentants de la nation, dans une circonstance solennelle, comme l'image (bi patriotisme et du droit, aiuiitaicul an pathi'liipH' de cette scène (pie rien n'eli'ace.

Un régime d'extrême (•()iu|)ressi(ju administrative, dcstiiu' à préparer les élections, avait succédé à la dissolution. M. Thiers, retiré à Sainl-Cermain, vivait entouré des soins touchants de Mme Thiers et de

Mlle Dosne, sa sœur, qui lui rendaient la vie heureuse, douce et facile. Il y achevait son livre de philosophie scientifique. Ce n'était pas trop changer de sujet c{ue de revenir à la politique et de résumer vme dernière fois les principes qui avaient dirigé sa vie et qui venaient d'être méconnus. Il s'occu[)a donc à rédiger un écrit que tout le monde a lu, et dont la publication assura la victoire aux libéraux. Il tenait encore la plume qu'il mourait subitement et doucement, le 3 septembre 1877. Le manifeste était publié quelques jours plus tard par les soins de M. JMignet, digne témoin de la constance des affections et des opinions de son ami.

Paris tout entier assista aux funérailles du premier président de la République, redevenu simple particulier. Les Parisiens avaient eu pour lui, durant sa vie, des sentiments multiples, comme il doit arriver à un peuple changeant, un peu nerveux, en face d'un homme qui changeait si peu. Ils n'eurent qu'un regret unanime sur le passage de son cercueil. INIme Thiers et ses amis avaient refusé la cérémonie officielle que proposait le ministère un peu embarrassé. On aima mieux s'en fier à ce goût délicat et touchant, à ce respect des morts, vertus particulières de la population de Paris, à ces souvenirs qui faisaient de ce petit bourgeois, comme il s'appelait, le représentant de la bourgeoisie entière. Ce publiciste ardent, cet historien passionné, cet orateur spii'ituel, avait toujours soutenu les idées d'un bon sens sage et libéral qui n'est pas le moindre titre à notre admiration, et

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