Discours du '2C> mars I8'i
Il y avait là un abus manifeste, en apparence certainement, en réalité peut-être, une attache officielle qui diminuait l'autorité des votes. C'est bien vrai que rindéi)endance de la fortune ou de la situation ne garantit pas de toute faiblesse, et l'on racontait, dans ce temps-là, la réponse d'un grand seigneur fort riche à un député sans fortune qui lui reprochait quelque vote de complaisance : « Vous êtes bien à l'aise, vous, pour vous brouiller avec l'administration, mais si vous aviez, comme moi, quatre mille hectares de bois! » JM. (xuizot disait, à peu près dans le même sens, lorsque M. Thiers entra, en 18G3, au Corps législatif : « Ah! M. Thiers s'est [)laint autrefois d'une Chambre de fonctionnaires; il verra ce que c'est qu'une Chambre de propriétaires ». Mais sous l'Empire c'était plutôt la manière dont les députés étaient nommés, l'oppression des électeurs qu'il faut regretter, et l'on ne peut comparer le Corps législatif de l'Emjjirc à aucune autre assemblée. Il est iiicom[)arable ! La composition de la Chambre n'en donnait pas moins prétexte à signaler les abus du gouvernement j)arlementaire, et l'on ne décrie guère les abus d'une chose sans décrier un i)eu la chose même. C'est pourtant à éviter ce dernier inconvénient que INI. Thiers et ses amis em])loyaient un admiraljle talent dont la modération jie peut être contestée que par des adversaires de |)arti pris. Et non seulement leur langage, mais celui de M. Odilon lîarrot offrait le même caractère. Les réformes que demandait la gauche plus avancée se l'enfei-maient
dans un cadre [)lus étroit que les libertés anglaises, n'allaient pas au delà de ce qu'avaient enseigné les publicistes de la Restauration. L'accord n'était vraiment pas inqiossible entre les chefs si libéraux d'un parti conservateur et une opposition si conservatrice.
Ce qui précède explique peut-être pourquoi cet accord ne s'est pas fait. Il y a une autre raison dont il ne senilde pas (pi'on ait parb', et qui iii('i-ilc qiiebpie attention. Les chefs des conservateurs, M. Guizot, M. Duchâtel, M. ^'itet, étaient encore cent fois plus capables de concessions (pic leur parti, et pour accorder ce qu'on leur demandait, il leur aurait fallu un effort aussi difliciie et aussi méritoire cpie celui que liobert l^ee! faisait })resquc en même temps en Angleterre. Ils ne se trompaient pas en pensant qu'une partie des Chambres, et même du i)ays, se détachait de res[)rit purement libéral qui avait fait la révolution et fondé le gouvernement. I^a paix et les progrès d(î la richesse qui l'accompagnent, favorisés par des lois excellentes et une administration éclairée, ne laissaient à une fraction notable de la I)ourgeoisie qu'une ardeur exclusive pour les intérêts matériels. Des doutes, des soupçons, des terreurs de toute sorte s'('nq)a)'aient de phis en pbis de ceux qui devaient formel", peu de tem|)s ai)rès, le parti réactionnaire, et (pii poussaient le gouvernement vers hi liiiiidih' et hi déliaiicc des l'éformcs, du côté où il penchait, c'est-à-dire, suivant l'expression de M. Guizot lui-même, « du côte oii l'on tombe ». II
fallait se montrer ciitre})renant et hardi, opposer une activité féconde, soit à l'agitation turbulente des partis ennemis, soit à l'engourdissement des amis. Loin de là, le ministère semblait disposé à ériger en théorie une craintive sagesse. On reculait même sur les projets qu'on avait présentés. Une loi sur l'enseignement secondaire avait été votée en 1844 à la Chambre des pairs, défendue par MM. de Broglie, Cousin, Villemain, Guizot. Un rapport excellent en avait été fait à la Chambre des députés par M. Thiers. On n'osa point en accepter la discussion, par la raison que cette lui était ti'op universitaire, trop peu cléricale. On fit plus : on molesta, on humilia cette Université dont les membres étaient et sont restés les meilleurs soutiens do la liberté et du gouvernement de raison. On croyait ainsi ramener le clergé et les légitimistes. Cette faiblesse n'empêcha point ceux-ci d'illuminer le faubourg Saint-Germain dans la soirée (lu 24 février 1848, et M. de ]\Iontalembcrt n'en (it pas moins au ])ouvoir la guerre acharnée (pi'il avait commencée au tenq)S du ministère de M. Casimir Péricr, lorscpi'il écrivait : « La France est livrée à d'effrontés jongleurs, exploitée par une horde d'administrateurs éclos du despotisme inn)érial, |)ar une magistrature c(ui semble commissionnée pour tuer la loi dans l'estime des hommes, par des parquets tenant à la fois de la nature du lacpiais et de celle du bourreau. On dirait que des eunu((ues ont été chargés de lui faire subir l'antique supplice de la femme adultère : ils l'étoufTent dans la boue. »
Enfin, s'il faut tout dire, dans les dernières élections, de i8''i2 à 1845, la coni[)Osition de la majoi-ité de la Chambre avait été fortement modifiée, et point dans le sens de l'amélioration. ])es députés nouveaux avaient paiMi, (ju'on devait s'étonner de rencontrer [)arini les soutiens d'un gouvernement qui, par son origine et la pâture de ses fondateurs, était destiné à traiter les hommes comme de pures intelligences, et dont le défaut semblait être de supposer (jue les idées leur sufiisent. Pour le comprendre, il faut remontci" plus haut et revenir à la littérature. Celleci avait montré, comme on l'a vu, une hostilité passionnée k ce gouvernement dhomnies de lettres. C'était fâcheux, assurément; mais on alla plus loin : un auteur célèbre, doué d'une faculté créatrice si puissante qu'aucun ne l'a [)eut-être égalée, mécontent de la vertueuse société politique de son tenq)s, imagina d'en créer une à son goût, sinon à son image. Avec un iTlicf, une réalité, une vie prodigieuses, il a jK'inl nii monde fantasticpie, rempli de gens de toute sorte, (|iii ne pensent (|u';i se donner la plus grande somme de plaisirs, d'amours et d'argent, et (pii emploient à cela toutes les ressources et tout(;s les (acilil('s du pouvoir. Ce monde imaginaire n'avait aucun l'apport avec le irinnde vivant, llien n'(''tait plus ('loigné de MM. de Marsay, de Rastignar, Ilulot d'iù'vy, de Ivubeiuprc', des Lupeaulx, que les légistes, les historiens (pii discutaient dans les assemblées, les orateurs ([ui se ilisputaient le pouvoir de 1<S,'5(), ou même de 1815, à 1848. l'our
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trouver des hommes politiques analogues, il faudrait remonter jusqu'à Louis XV, et encore jusqu'à Louis XV tout seul, car ses ministres avaient des opinions, et les plaisirs étaient pour eux le privilège et non le but du pouvoir. Et pourtant ces romans étaient si attachants, le talent de l'auteur, réaliste en tout sauf dans sa conception générale, était si supérieur, l'esprit public si perverti, qu'il se trouva des gens, non seulement pour s'amuser, comme d'une féerie, du spectacle de cette société imaginaire, mais pour la prendre comme modèle. La littérature n'était ])lus la peinture de la société, mais la société se modelait sur les fictions de la littérature. On vit alors paraître à la Chambre, même à la tribune, des hommes jeunes, hardis, pour qui la politique n'était qu'un nouveau champ à exploiter, qu'une occasion d'activité, de jeu ou d'amusement. Heureusement, aucun d'eux n'approcha du pouvoir sous la monarchie de Juillet; leurs es})érances ne devaient se réaliser que quelques années ])lus tard. Mais cette sorte de fausse aristocratie formée à la surface et comme l'écume de la classe moyenne, qui, suivant une expression de ce temps-là, « n'avait point conquis les Gaules comme le prétendait la noblesse ancienne, n'avait pas conquis l'Europe comme la noblesse inqx'i'iale », qui empruntait à la société passée l'espi'it de frivolité, à la société moderne l'esprit de calcul, (|ui n'entrait pas dans la ])olitique pour se donner plus de sérieux, mais pour gagner les jouissances do la sensualité et de la vanité, contribua à
donner aux dernières années du gouvernement de Juillet le caractère fâcheux que ses ennemis voudraient attribuer au régime tout entier et à tous ceux ([ui l'ont servi. Il n'est pas besoin de dire que les hommes de ce genre n'ont point de place dans l'opinion libérale. Ce sont les nifants perdus du parti conservateur.
C'est s'éloigner beaucoup de M. Thiers qui ne lisait pas les romans de Balzac, et n'avait nulle analogie avec iNIaxime de Traillcs. Son goût même ne le portait pas à écouter les attaques fort injustes répétées sans relâche contre la majorité. Il avait été lui-même tant calomnié qu'il était disposé à ne rien croire en ce genre. Il se contentait de défendre en toute occasion les principes de 1830, à prononcer des discours à })ropos de l'Université, des jésuites, du budget, des réformes. Est-ce à dire qu'il ait toujours vu clairement la situation ? Les opinions (piil soutenait, si on les avait appliquées, auraient cci'taiuement ]irolongé la durée de la monarchie. Mais tout un mouvement obscur, un sentiment de trouble et d'att<'nte vague, la pensée confuse, mais ti'ès répandue, que les réformes politiques importaient moins à la nation qu'une révolution sociale, paraissent lui avoir écha[)pé. 11 ne poussait pas l'iMusion ou la confiance jus([u'à écrire, comme M. de lîaraiite, dans l'adresse au roi de la Chambre des Jiairs, treille joiii's avant la iliiite : « Des opinions subversives de l'ordre social et de détestables souvenirs ont jeté de l'inquiétude, jjlutôt que de la
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perturbation, dans les esprits. De telles agitations sont impuissantes contre l'ordre public. Oui, Sire, l'union des grands pouvoirs de l'Etat, l'action des lois, la raison publique, suffiront à préserver le repos du pays, à ramener les esprits égarés, à dissiper des espérances insensées. » Il n'aurait pas non plus écrit comme M. Guizot à M. de IMetternich : « La France est maintenant disposée et propre à la politique de conservation. Elle a pour longtemps atteint son but et pris son assiette. Bien des oscillations encore, mais de plus en plus faibles et courtes, comme d'un pendule qui tend à se fixer. Point de fermentation j)rofonde et turbulente , ni pour le dedans, ni i)our le dehors. Il y a deux courants contraires dans notre France actuelle : l'un, à la surface et, dans les apparences, encore révolutionnaire ; l'autre, au fond, et dans les réalités, décidément conservateur : le courant du fond prévaudra'. )) Mais, quoiqu'il eût trop de confiance dans la solidité de la monarchie, M. Thiers ne voulut pas s'associer, non plus que ses amis, à la campagne des banquets. On sait quelle fut cette entreprise, ([ui devait mettre au jour la hardiesse imprudente des uns , la conliancc non moins imprudente des autres, et la fragilité de la Constitution, ^'ers la fin de 1847, le ministère avait déclaré que les réunions ou l)aiujuets ([ue tenaient les candidats étaient illégaux et pouvaient être dissous, même tenus dans