‹ A. ThiersChapitre 5 sur 27 · LcUrc (le M. Guizot ù M. do Mcttuniicli, du IS mai I8'i · texte numérisé non relu

LcUrc (le M. Guizot ù M. do Mcttuniicli, du IS mai I8'i

une uiaisoii parliciilirre. Rien n'était plus facile que de réduire ce dissentiment aux dimensions d'une interpellation, et de charger la Chambre d'en décider. On imagina de proposer à l'opjiosition de se réunir à Paris, dans ce Paris même où l'on n'osait ])lus, de|)uis sept ans, passer en revue la garde nationale, et de commencer un banquet qui serait dispei'sé par un commissaire de police. II en adviendrait un procès, et les tribunaux jugeraient. Peu de gouv(.'rnements auraient subi sans danger une telle épreuve. Et c't'-tait à ce moment et dans l'état des choses (pi'on la voulait tenter! Si la pro|)osition était venue de ro})i)osition, il eût été j)ermis d'y voir un piège. Mais point! L'opposition, même celle qui touchait au ])arti r('pul)licain , comme M. ()dil()n lîarrot et ses amis, ne s'y prêtait (pi'avec r('piignance.

M. Thiers v t'tait franrheinent hostile. Quoiqu'il en fût plus irrité (pralarujé , la démonstration lui paraissait dis|)r()portionn(''e avec les l'ésultats probables, inutile au jjoiiit de vue de la réforme, et favorable à une émeute, à dos ti'oubles tout au moins. Si le [)Ouvoir n'en était pas ('branlé, ou lui donnait l'occasion d nu appel ('nei-gitiue à l'incpiicHude des conservateurs. C'est, en ces occasions, la giMiidr préocciq)ation des modérés. 11 faut niesurei- les attaques au gouvernement, car ou va contre s(ui but, eu lui pernicltant de réveiller les ombrages des amis de l'ordre. Les abus de la liberté ont fait moins de mal par l'audace qu'ils ont excitée ou signalée chez

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les partis extrêmes, que par la peur qu'ils ont faite aux indifférents.

Le souci de M. Tliiers fut très augmenté par un incident ignoré, qu'il racontait quelquefois dans les derniers temps de sa vie : il recevait souvent des lettres d'inconnus, et notamment d'un correspondant anonjnie dont les conseils lui avaient toujours paru judicieux. Le 21 ou le 22 février, il trouva, en rentrant chez lui, une lettre de ce genre, longue et spirituelle, où son correspondant lui reprochait son insouciance, sa sécurité, son inertie : la situation était plus grave qu'il ne pensait; on touchait à la crise d'un grand mouvement démocraticpie, auquel il avait tort de rester étranger; il ferait mieux de s'en mêler, de s'y compromettre davantage, ne fut-ce que pour le tempérer, le diriger, le rendre [)lus innocent et plus utile; au lieu de cela, il perdait son temps à satisfaire ses goûts d'art et de monde, il bornait sa politique à des conversations avec cette hermine de Rémusat, qui, de peur de se salir, ne voulait tremper dans rien. Cette lettre l'avait frappé, et il disait, le soir même , précisément à celui (ju'on lui reprochait d'écouter : « Il se peut qu'on doive se résigner à voir tous les quinze ans la démocratie faire quelque grand pas en avant ». Il était cependant ])orté à croire ce qui se préparait plus insignifiant que dangereux. C'était sa disposition ])our les choses aux- (picllcs il était étranger. « Prenez garde, avait-il dit à quelques-uns des meneurs, si vous mancpiez la chance d'être odieux, de ne point manquer celle

d'être ridicules ». Il prévint toutefois les ministres; mais ceux-ci pensaient que l'effet de la démonstration serait j)ito3ahlc, que les masses ne s'y intéresseraient j)oint, que le public manquerait à l'appel, et que l'opposition en sortirait affaiblie.

Les partisans de l'opération i)ersistaient à es[)érer une démonstration qui, sans troubler gravement la paix publique, montrerait sous une forme si redoutal)le l'état de l'opinion que le ministère serait obligé de se retirer. Le ministère se retira, en effet; mais la monarchie fut renversée du môme coup, et M. Tliiers, ap|)cl('' seulement dans la nuit qui précéda le départ du roi, n'eut pas le temps de prendre une mesure, ni de signer un ordre; l'ordonnance qui le faisait ministre ne fut pas même écrite. A i)eine [)ut-il donner au l'oi le conseil de quitter Paris sans abdi(pier, et d'attendre les événements à quelque distance, avec des troupes fidèles. Mais il était trop tai-d |)Our exécuter, même pour discuter ce projet ((ui, vingt-trois ans i)lus tard, devait sauver la République. jNI. Thiers ne put qu'assister, l'âme navrée, au (b'part d'un roi (pi'il avait servi, à une révolution (l('ni()crati([ue (piil avait tout fait pour éviter, et à l'avènement d'une j)uissance nouvelle (|ui changeait, phis cpie tout le reste, les conditions du "-ouvernemenl (h' hi France : le sulfra^'e universel.

Un moraliste peut penser, et même doit penser, que deux choses ont manqué à la révolution de Février : une grande cause à faire triompher, et des griefs suffisants contre le gouvernement renversé. Quand la force est l'unique recours contre l'injustice, quand l'importance des plaintes égale la gravité de l'entreprise, non seulement des révolutions, mais même des conspirations qui tiennent du guet-apens, ont été absoutes par l'histoire. Il ne semble pas que l'on fût ici dans un de ces cas qui justilient un acte blâmable en soi. La monarchie de Juillet, sans être, si l'on veut, la meilleure des républiques, en était une cependant fort habitable, fort modérée, très capable de réformes, et qui pouvait se libéraliser et se démocratiser chaque jour. Il eût été de l'intérêt public que les pi-ogrès se lissent lentement, et que l'on ne passât point, par une secousse, d'un corps électoral trop restreint à un [leuple de votants. La Repu-

blique appuyée sur le suffrage universel, et qui devait être si tôt menacée par lui, surgissait dans un pays mal préparé pour la recevoir, très étonné de ce qui lui arrivait, de ce qui lui était imposé par la population de Paris. Celle-ci, cette population agiktée, toujours prête à s'enflammer pour des idées ou mour des hommes, sans regarder de trop près à la [valeur, au sérieux de ces hommes et de ces idées, n'avait point remporté sans surprise une victoire si facile. Le mouvement socialiste, très réel, mais très obscur, n'était guère apparent, en dehors du monde des sociétés secrètes et des révolutionnaires de profession. Bien peu de députés, peut-être peu de ministres, avaient lu les ouvrages de Fourier, de Saint-Simon, de Considérant, qui troublaient des imaginations naïves, en même tenq)s ((ue les Girondiits de M. de Lamartine enllaniuiaicnt des esprits plus positifs.

L'événement jclail la Fi'ance dans un trouble dont il n'est [)as nécessaire de rapi)eler ici toutes les causes, et il faut se boi'ner à explic[ucr l'état d'esprit de M. 'J'hiers et de ses amis. A ne considérer ([ue \r fond de leurs opinions, ils ne devaient pas avoir une ré[)Ugnance absolue pour la Républicpic. Ce qu'ils voulaient dès leur jeunesse, c'est un gouvernement pondéré, oii le dcniicr iimt appartînt à la nation. Ils ne pou\ai(iil croii'c, (•oiiiinc l'extrêiiic droite, (pie la Ré|)ubli(|ii(' soit la ruine universelle, ni, connue l'extrême gauche, (pie la monarchie ne puisse vivre (pic pai- riiumiliation des masses. M. le duc de

Broglie, M. Duvergier de Hauranne, bien d'autres, ont plus d'une fois déclaré que la France libérale peut choisir entre une république qui touche à la monarchie constitutionnelle, et une monarchie qui touche à la république. La liberté politique, c'està-dire la participation, efficace ou dominante, de la nation à son gouvernement, s'accommode mieux de la république (pie de la monarchie légitime. Il faut même ajouter que M. Thiers, prévoyant le cas qui se présentait, avait été au delà de ces principes, et disait dans un de ses derniers discours à la Chambre des députés :

« Je ne suis pas radical, messieurs; les radicaux le savent bien, et il suffit de lire leurs journaux pour s'en convaincre. Mais, entendez bien mon sentiment, je suis du parti de la Révolution tant en France qu'en Europe. Je souhaite que le gouvernement de la Révolution reste dans la main des hommes modérés; je ferai tout ce que je pourrai pour qu'il continue à y être; mais même quand ce gouvernement passera dans la main d'hommes qui sont moins modérés que moi et mes amis, dans la main d'hommes ardents, fût-ce les radicaux, je n'abandonnerai pas ma cause pour ce motif : je serai toujours du parti de la Révolution '. »

Ces sentiments étaient partagés par la phqjart des hommes qui avaient travaillé à rétablissement de 1<S.')(), (pii n'objectaient ;i la RépubJiipie «pie la dilfi-

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