Discours du '2 février
culte de la foncier d'une manière durable, mais étaient fort disposés à l'accepter, par leur peu de goût pour les usages monarchiques, leur défaut absolu de foi dans les conventions traditionnelles sur lesquelles se fondent la majesté et l'existence même de la royauté. Des dé[)Utés fort modérés de l'opposition pensaient ainsi, M. Dufaure, par exemi)lc, et M. de Tocqueville. Celui-ci ayant étudié le gouvernement démocratique dans le seul pays où il existât, avait rompu de bonne heure avec la monarchie légitime à laquelle le rattachait sa famille, et en aucun temps il n'avait montré à la monarchie de Juillet ni goût ni confiance. M. Dufaure, plus encore, ignoi'ait la monarchie à l'état de sentiment.
Mais M. Thiers n'avait pas seulement les opinions dun théoricien de liberté constitutionnelle, c'était aussi un homme sensible et un homme d'Etat. Rarement dans sa vie, il a été conduit par des principes absolus; les sentiments affectueux, les iii)[)rcssions personnelles ont toujours exercé une vraie influence sur ses décisions. Comment aurait-il vu partir sans s'émouvoir ce roi (ju'il avait aimé, tout en iv'-sistant à sa politicjue j)ersonnellc ? Comment n'aurait-il pas regretté cette monarchie qu'il avait créée dans son esprit, fondée de ses mains, quoiqu'elle se fût perdue pour n'avoir pas suivi ses conseils? N'avait-ii pas défendu ce gouvernement comme la seule garantie contre le retour des héritiers de Charles X et contre les rêveurs dangereux qui voulaient aller au delà de la monarchie révolutionnaii'c ? 1! avait toujours désiré
un gouvernement moyen qui satisfit, non point seulement les classes dirigeantes, comme disait M. Guizot, non point le peuple, suivant l'expression de M. Odilon Barrot, mais la nation; et en expliquant un jour ces termes à la Chambre des députés, il n'avait pas seulement lait un article du dictionnaire politique, mais une véritable profession de foi. M. Bérard, dans son cours de physiologie, expliquait qu'entre l'inertie et la contraction violente des muscles, il y a un état particulier qu'il ap})elait la force de situation fixe. C'est celle que déployait Milon de Crotone serrant dans ses mains une grenade, assez faiblement pour ne pas la briser, assez fortement pour que sa main ne i)ùt être ouverte sous aucun effort. Les principes de M. Thiers ont quelque analogie avec cette force déployée pour préserver. En 1848, la grenade n'était point brisée, mais la garantie que les doctrinaires avaient imaginée pour défendre lu liberté et la société, était atteinte. La main venait d'être violemment ouverte, et les fruits délicats de la civilisation étaient menacés. Le suffrage universel faisait son entrée, et M. ïhiers, en homme politique, n'était jamais insensible au spectacle de la force. Il en ressentait l'impression, avec excès peut-être, et songeait aussitôt soit à s'en emparer, soit à y résister. C'est ce dernier sentiment qui l'enflamma tout d'abord, et ([ui domina sa vie pendant les années qui ont suivi.
Le premier souci des bons citoyens devait être le maintien de la paix, il sendjlait à ceux qui avaient l'edoulé la cruelle exli'émilé de la «^uerre sous la nio-
narchie, qu'une révolution démocratique dût ranimer les craintes, exciter les colères, rallier toutes les forces des [);utis absolutistes en Europe. Le spectre des coalitions hantait le gouvernement provisoire et avec lui tous les politiques sérieux. Cette crainte de la gu(n're eut le bon effet de rallier les militaires à une révolution qui leur était antipathique, parce (pi'elle avait été pour eux une sorte de défaite. Très heureusement, ces a[)[)r(''hcnsions ne devaient point se réaliser, et il faut rendre justice à M. de Lamartine. Entre le lyrisme démocratique et la monarchie |)oétisée, il n'y a pas eu ])lace dans son âme pour l'épopée, et la gloii'c militaire l'a trouvé fort dédaigneux.
H y eut de meillt'ures garanties de paix : l'Angleterre libi-rale avait des griefs sérieux contre le ministère de ^L Guizot, et, comme les libéraux anglais étaient au pouvoir, on s'enqiressa de faire jouir la ]i(''publi<pi(; des bieniails du pi'iucipe de la non-intervention, l/eiiipereur de liiissie était trop partisan de l'ancien l'égime pour aiialhéniatiser une révolution (pii (b'irùiiail mu iisiii'pateur et envovail eu exil les plus grands enueujis de la légitiuiilé. Tout annonçait (pi'il serait plus indulgent pour la ll(''pul)li(iue ((ue |ioiir 1,1 nioiiaicliie d ()i'leans. Li- pa[H' était obligé de promettre aux llomains une constitution. Une insurrection éclatait à Milan, une émeute victorieuse a Jîerlin, la I u'|)ul)li(|iie était proclamée à Venise, euliu i'i'leruel eiiiiciiii de |,i maison (!'( >rléaus et de la France, M. de .Metleiiiich, était eu fuite. Un
pouvait donc se rassurer. La paix était garantie, et avec i)lus de hardiesse et de repos d'esprit, le gouvernement provisoire eût [)U tirer de la situation un meilleur parti, et faire ce que le gouvernement de Juillet n'eût pas hasardé impunément. Les circonstances étalent changées par le fait seul de la révolution de Février qui enhardissait les peuples et intimidait les rois.
Rassuré de ce côté, I\L Thiers se préoccupait fort des dangers sociaux, et c'est à en préserver le pays qu'il résolut de consacrer ses efforts. Il ne le pouvait faire qu'en entrant dans l'assetablée qui devait être élue le 19 avril. Cette assemblée future ne lui inspirait pas grande confiance, et il était disposé à croire qu'il y serait placé au sein d'une minorité girondine, sans influence, ni autorité. C'était une conséquence logique de l'état des esprits en France, des clubs de Paris, des commissaires en province, des proclamations du ministre de l'Intérieur, de cette perversion de la raison que produisent souvent les révolutions, non seulement sur ceux qui les font, mais sur ceux qui les subissent. M. Thiers avaif refusé d'abord une candidature à Marseille dont le succès lui paraissait aussi peu probable c[ue })eu désirable, puis il avait consenti, et voici la lettre qu'il écrivait à un ami.
« Paris, 3 mars 1848.
« J'avais espéré un moment être déchargé de la députation par mes électeurs des Bouches-du-
Rhône. Je comptais sur le clergé pour me repousser. Je ne suis qu'à moitié rassuré, et je crains encore d'être élu, malgré ma circulaire, qui a fait ici, je vous le confesse sans modestie, un effet fort grand. Aucun discours ne m'a valu autant de témoignages. (( Je suis désolé de n'avoir pas, dès le début, refusé la députation. Je vois fort en noir. J'ai pour cela de grands motifs trop longs à vous conter. Je suis dégoûté des choses sans exception, des hommes à très peu d'exceptions près, et je ne rêve qu'un logement dans une petite maison à Rome. Si je suis assez heureux pour échouer dans les Bouches-du- Rhnne, mon parti en est pris : je renonce au monde vivant, je vais travailler dans un coin les dernières années de ma vie, à quoi? à l'histoire du monde que je rêve depuis mon enfance, que je ne ferai pas, mais que j'aurai le plaisir d'étudier. J'aurai ainsi plus d'hommes à juger et à embrasser dans mon sévère jugement. Bien certainement il doit y avoir ({uelque chose derrière la toile sur laquelle sont peints les événements d'ici-bas, sans quoi la dérision serait trop grande. Nous, ((uasi proscrits pour avoir défendu contre notre gouvernement, celui qui était bien le nôtre, la liberté qui triomphe, dit-on, aujourd'hui. A'oilà donc la justice. »
M. Thiei's échoua sans regret aux élections générales, mais il n'accomplit |)as son projet de rcti'aite. Les électeurs et lui-même se l'avisèrent, et le <S juin il briguait cinq élections à la fois. On le nomma
partout, même ;i Paris, où il était placé sur une liste disparate à côté du général Changarnier et de MM. Victor Hugo, Pierre Leroux, Caussidière et Louis Bonaparte.
Le jour mèrac où il se rendait à la Chambre pour la première fois, un des badauds qui se ti'ouvaient sur la place de la Concorde, comme il est d'usage en ces circonstances, lui cria : « Surtout, pas d'Amérique! » A quoi jNL Thiers fit cette réponse de fort bon sens : « Si vous ne voulez pas de l'Amérique du Nord, prenez garde d'avoir l'Amérique du Sud ». C'est entre ces deux Amériques que la France était, et est encore appelée à choisir.
M. Thiers s'inscrivit au comité des finances où sa parole devait rencontrer moins de préventions que dans les comités purement politiques. Les élections avaient été modérés, et l'Assemblée constituante était fort sage. Aussi était-ce du côté financier et économique, du côté social, qu'il voyait le danger, trop exclusivement peut-être. Ses amis et lui reprochaient aux derniers ministres de la monarchie de n'avoir d'yeux que pour le mouvement de réaction, suite de la révolution de 1830 et des années de trouble, et ils subissaient un mirage du même genre, en sens inverse. La réaction très réelle, mais très limitée avant, s'était fort accentuée après février. M. Thiers s'y associa tant que les libertés politiques ne furent pas en péril. Juscpi'à la démonstralion pi-aliqiie de ce péril par les cons})iralions du prince Louis- Bonaparte en 1851, il resta le plus dévoué, le plus
passionné des conservateurs, dans le meilleur sens de ce mot si souvent mal compris.
Un des grands services quil rendit dans cette année même à cette cause, c'est sa défense de la Propriété^ publiée au mois de septembre. Le livre est amusant, claii', abondant, un peu superficiel, et rien n'y semble très original, rien, excepté l'auteur. C'est toujours cette individualité puissante et animée (pii attaclio le lecteur. Comment n'oujjlicrait-on ])as que les idées n'en sont pas très nouvelles, quand elles le sont si visiblement pour l'écrivain cpii ne les a reçues de personne, les a trouvées en lui-même et pai' lui-même? 11 les expose avec conviction, comme un lionune qui a pris la peine de les découvrir et qui rend siennes jus(pr;iu\ banalités, (^uaul au principe métaphysique du droit de pro]M'iét('', il ne songe pas à s'en encpiérir, mais il ne paraît pas (pie les philosophes plus techniques, et se piquant d'une grande rigueui", y aient jamais vu autre chose ((u'une conséquence de la liberté humaine, ou plutôt la liberté même sous une de ses formes, une des nécessités des sociétés civilisées. N'est-ce pas assez pour en justidcr les droits? M. Thicrs développe ce point de vue avec sa verve accoutumée, n'insistant |)as sui" ce (pii n'est pas accessible au pur sens coninuin. C'est l'arme (pi'il voulait emjjloyer conti'c les utopies dangei'euses. Il l'avait foi't aiguisée, et send)Iait (piebpies années |)lus tôt annoncer ipiel cas il en