Discours du G mai
2. Rapport du 20 juillet, discours du 2 août, du 13 septembre et du 10 octobre 1848.
qui paraissait être moins un méditatif qui cherche hi vérité, un sectaire inflexible, qu'un écrivain qui court après l'effet, un dci)itant de paradoxes, fut très aisément battu, et ne trouva qu'un compagnon, M. Greppo, pour le soutenir de son vote et partager sa défaite.
Le faible appui que rencontraient les ennemis de la société dans rassemblée répui)Iicaine, et la victoire plus disputée du général Gavaignac sur la sanglante insurrection de juin 1S4S, auraient dû convaincre le public que le plus grand danger était passé, et que rien n'obligeait à chercher un remède extraordinaire pour guérir nos maux. Mais, par un phénomène qui s'est reproduit plus d'une fois dans l'histoire, le péril conjuré par l'éloquence des uns et l'héroïsme des autres parut plus grand que lorsqu'on le prévoyait avant de l'avoir bravé. Il semble (pie la mémoire soit plus timide que l'imagination. La société se mit à chercher un sauveur, après s'être victorieusement défendue elle-même. D'ailleurs, le nom de l'onaparte avait été prononcé aux élections (lu mois de mai iS'iS, et dans la première moitié de ce siècle ce nom gardait un magique pouvoir. La nation, en l'entendant, se laissait séduire, oubliait toute l'aison, toute logique. Que de malheurs et que de fautes il a fallu |)our en éteindre le prestige! Le prince Louis Bonaparte, nonmié dans plusieurs dépai'liiiicnts, donna et r(>prit |tlusicui"s fois sa démission, se lit réélire par les électeurs les plus divers, s'entoura de quelques déclassés de la fortune ou de
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la politique, réussit ;i inspirei" assez de conliancc dans sa duplicité pour qu'on ne crût pas à ses affirmations républicaines, Ht, en un mot, œuvre de prétendant. Il devint le concurrent le plus sérieux du général Cavaignac qui semblait le candidat })roclamé par les événements, et dont la grande àme était digne d'une telle fortune. M. Ledru-Rollin se porta comme le représentant des socialistes et des jacobins.
La plupart des amis politiques de M. Thiers, MM. Dufaure, de Tocqueville, de Lasteyrie, de Rémusat se déclarèrent pour le général Cavaignac. Sans prévoir les extrêmes conséquences du succès de son rival, ils se déliaient de cette race ])rédestinéc, et leur prévoyance, aussi instinctive j)cut-ètrc que l'enthousiasme des masses, les rattachait à la république. M. Thiers était peu disposé à partager leurs inquiétudes. Il croyait les Français, à ce moment, fort éloignés d'accepter un maître. Entre les deux soucis qui doivent émouvoir un homme d'Etat, l'ordre et la liberté, celle-ci lui paraissait assurée, et il était plus près de redouter l'anarchie que le despotisme. Il hésita longtemps toutefois, d'autant plus que la réputation de l'ancien conspirateur de Boulogne et de StrasI)ourg ne lui insjiirait fpi'une confiance médiocre. Enfin, il prit son parti, et vota pour le Pi'ince. Il pensait (pi'un gi'aïul et suprême intérêt coiiiinandait à tous les bons citoyens de se concerter pour la défense de l'ordre social. Il était convaincu que, la l'épublique étant établie, ceux
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qui ii'iivaient ni le désir ni la })uissance de faire une révolution nouvelle pourraient, sans distinction d'origine, travailler au maintien de l'ordre et de la paix. C'est ce qu'il a tente plus tard dans des conditions plus tragi(pies et, à quelques égards, plus favorables.
Mais cela viendra en son temps. En 1<S48, ne croyant pas au succès du général Cavaignac, ni du ])rince de Joinville, dont la renommée populaire rendait la candidature séduisante, il fut tenté de fortider le i)arti conservateur de la force ])opulair'e représentée par ce nom de Bonaparte, (ùonimc le prince en (pii i'('sidait cette force, ne revi'uait pas de l'expédition (ri^g3'i)te, ni de la campagne d'Italie, on avait ([uehpic chance de ne pas le trouver trop infatu('', ni tr()|) sourd aux bons conseils. Son élection ('tait certaine, et on pouvait croire imprudent de mettre les amis de l'ordre en op[)Osition avec le vœu national.
Dans cette voie conservatrice et même réactionnaire, ]M. Thiers a laissé, comme ailleurs, la trace de son esprit. Il a représenté à ce moment une partie importante de l'opinion piil)li(pie, et il a conti'ihué à nioch'rei' cette opinion. Il a retenu et l'assuré cette bourgeoisie autrefois lilx'i-ale, et aloi's disposée à sacr'ilier à un besoin exagéré de sécurit('' les principes qui l'avaient honorc'e jii-s(pie-là, à devenii' conservatrice jusqu'à l'absolntistne, nionar('lii(|ne iiisipi'à la l('gitiniit(', ealliollipie iiis(pi'a l'ullrainontanisme. M. <le {''alioux a publit- des Mi-nii)ii-cs intc'ressants, oii se retrouvent une personnalité (jui ne s'oublie
jamais, et un machiavélisme qui n'est pas dénué de toute naïveté. Il paraît s'étonner que M. Thiers n'ait pas redouté le péril social jusqu'à se rallier à la maison de Bourbon, pour le conjurer, et à tenter de rétablir le trône renversé en 1830. Quelle aberration de l'esprit de parti ! Outre qu'une telle amende honorable dépassait le sacrifice qu'on pouvait demander à la dignité de INI. Thiers, on n'entrevoit aucune raison pour qu'il fût porté à la faire. Il cherchait une force à opjioser au flot grondant de la démagogie. Il pouvait trouver des points d'appui dans le Parlement, dans l'éloquence, dans des lois bien faites, dans des atténuations du suffrage universel, dans le nom de Bonaparte, dans la magistrature, le clergé, l'armée. Mais le principe de la légitimité, pour une nation qui ne le reconnaissait pas, la prétention de régner par hérédité sur un peuple qui, tant de fois, avait interrompu cette hérédité, que pouvait-ce être sinon une cause de faiblesse pour le pouvoir? Il fallait étendre autant que possible le front de résistance, et jNI. Falloux et ses amis proposaient de le restreindre à l'étroit bandeau royal ! Ce n'est pas au nom de l'ordre et des principes conservateurs qu'on eût appelé tous les citoyens, c'est au nom du comte de Chambord, d'un |)rinci])e inflexible toujours méconnu, d'un drapeau qui depuis longtemps ne connaissait plus la victoire. Que d'honnêtes gens se seraient écartés de la défense, si, en combattant pour l'ordre, ils n'avaient i)as cond)attu pour l'ordre républicain !
Le succès du prince Louis Bonaparte dépassa toutes les prévisions. Moins d'une année après la chute du gouvernement parlementaire sous la plus délicate de ses formes, après un appel si direct, si complet, si abandonné à la volonté nationale , la pi'emière magistrature appartenait au représentant du pouvoir illimité d'un seul. La popularité d'un nom, la magie des souvenirs lointains, l'éternelle illusion des partis monarchiques, la coalition des mécontents, les espérances des déclassés, tout s'était réuni pour donner au mouvement antilibéral une puissance inattendue. Le but était assurément dépassé, et pourtant une Chambre nouvelle vint Inentôt aggraver la situation. L'Assemblée constituante s'était fait honneur par son courage, son bon sens, son honnêteté. C'est une des meilleures qu'ait eues la France. Dans celle qui suivit, l'Assemblée législative, le jiarti modéré existait à peine. La républi- (pie n'y était représentée (jue par une Montagne escai'pée et hérissée. La majorité, i)lus ou moins conservatrice, était formée d'anciens fonctionnaires destitués, de politiciues découragés, de libéraux démoralisés, d'hommes d'affaires irrités, de légitimistes |)leins de confiance, de bona[)artistes déjà presque conspirateurs. Ces' associés d'un jour ne songeaient cpi'à résister ;ni jitirti ronge, et à réagir conti-e la révolution de Levriei-, double tâche à la- (pielle ils auraient tout saciilié.
Le premier discours lie M. Thiers dans cette assemblée, qui devait si méilioerenieiit vivre et si
bien mourir, n'avait d'autre but que d'assurer la paix. La révolution qui avait agi comme un stupéfiant en France, semblait un stimulant à l'étranger, et le nom de Bonaparte n'était point fait pour calmer les inquiétudes. Au mois de juin 1849, M. Thiers prit donc la [)arole pour défendre la politique du gouvernement en Italie, et faire voter les crédits de l'expédition romaine. C'était donner un gage considérable à l'opinion conservatrice en Europe , et ce gage ne coûtait guère à M. Thiers, car il s'était toujours montré favorable au Saint-Père, même au i)ouvoir temporel. «. Il ne nous manquait plus qu'un pape libéralisant! » disait en ce temps-là M. de jMelternich. Mais ce qui donnait de l'humeur à celui-ci rendait plus facile aux libéraux français de se rapprocher des catholiques. Quant au pouvoir temporel, M. Thiers avait [)lus d'une fois soutenu l'opinion ingénieuse et très contestable que, s'il est vrai que les peuples ont le droit de se gouverner eux-mêmes, ce droit n'est point violé dans la personne des Romains. Les Etats qui portent, ou plutôt qui portaient ce nom, appartiennent à tous les catholiques qui en constituent le [)euple souverain, qui veulent la royauté du pape, et ont ainsi le droit de rimi)oser. Ce service rendu à la" majorité des catholi(iues mit ce parti en goût de lui en demander d'autres, et on le trouva fort disposé à les rendre. Il avait été très frappé de l'altitude du clergé lors de la Révolution de 1848, contre la monarchie d'Orléans. M. Guizot avait dit à la tribune : « Le clergé n'a pas été chassé
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avec Charles X, mais il a été détrôné avec lui ». Même dans cette m"esure, la Révolution de 1830 ne devait pas être bien accueillie par un })arti aimant à dominer. Ce [)arli s'était autrefois montré peu satisfait de la Restauration qui avait à son service plus d'indifférents que de fidèles, et n'avait trouvé dans le gouvernement du roi Louis-Philippe que des égards sans complaisance. Aussi est-ce une opinion très répandue que, de 1830 à 1848, les prêtres ont été persécutés, et l'on connaît l'exclamation de ce vieux moine renvoyé do son couvent en 1881, ayant perdu dans le cloître la notion du temps et des révolutions : « Ce Louis-Philipi)e, disait-il, nous poursuivra donc toujours! » Al. Thiers était trop juste pour reprocher au gouvernement de M. Guizot des lois et des mesures ([u'il avait défendues de concert avec lui, mais il croyait voir dans le clergé et dans le parti catholi(iue une des forces qui peut-être avaient contribué à la chute de la monarchie, ({ui, dans tous les cas, l'avaient |»lus d'une fois obligée à capituler. C'étaient des adversaires redoutables , et par consétpient d'iililes auxiliaires. Aussi accueillil-il avec bieii\oillance, même avec enq)ressement, les propositions dont M. de Falloux était l'intermédiaire natui'el. J^a seule chose (pic le cierge; et ses amis |)usseiii demander, c'est précisément ce qu'on leur avait refusé sous les gouvernements monai'chicpies, c'est-à-dire II' droit d'enseigiiei', et une Nictoire deliriitnc dans ce ((luibal (le plusieurs siècles coiilre II iii\('r'sité. lies sciiliinciils de celle L iiiversiti- repri-sentaient
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assez bien ceux qui avaient inspiré les auteurs de la révolution de Juillet. Peu d'années auparavant, les plus illustres hommes d'Etat du temps l'avaient défendue à la tribune de la Chambre des pairs contre M. de Montalembert. 11 en était résulté le i)rojet de loi de 1844 dont M. Thiers avait fait le rapj)ort dans l'autre Chambre et qu'il avait fort loué. C'était donc une vraie concession qu'on lui demandait, mais il n'avait jamais montré grande ardeur ))our la diffusion de l'instruction, et n'était pas éloigné d'y voir un rêve irréalisable des doctrinaires, de M. Guizot surtout. Il reprochait aux professeurs d'avoir trop aisément accueilli les idées nouvelles ; il blâmait l'extension donnée aux études scientifiques, se plaignait même qu'on apprît trop la langue grecque, non parce qu'il ne la savait point, comme le lui reprochait M. Cousin avec une insolence amicale, mais parce qu'il préférait à l'esprit grec le génie rude et pratique de l'ancienne Rome. Enfin, si les professeurs se tenaient un peu à gauche, les instituteurs avaient passé à l'extrême gauche, et menaçaient de prendre dans les élections une influence dansfereuse.
Tout cela diminuait jjour M. Thiers les ennuis de la concession qu'on lui demandait de faire à la raison d'Etat. Son accession à la loi de 1850 n'en a pas moins été qualifiée de palinodie par les uns, de convei-sion par les autres, deux mots qui sonnent fort mal aux oreilles d'un homme j)oliti(pie. Dans un discours habile, il s'est justifié du reproche de versatilité par le seul moyen qui satisfasse les hommes
sérieux en de telles conjonctures, c'est-à-dire, en expliquant son changement, sans le nier, par le changement des circonstances. On entrevoit, en le lisant, qu'il avait fait tous ses efforts pour sauver ce qui pouvait être sauvé des intérêts du savoir et de la raison. Mais il ne put défendre complètement la loi du vice qui lui a été reproché, de livrer la jeunesse et la société de l'avenir à deux courants opposés l'un à l'autre, d'où devait sortir un conflit, comme la foudre rc-sulte de deux nuages électrisés différemment. Ces detix courants depuis longtemps en lutte, la loi de l(Sr)() en a hâté et aggravé la rencontre. Si les |)artis sont devenus des sectes, le succès des principes de M. de Falloux n'y a pas été étranger. Ivst-il nécessaire d'ajouter que personne ne fut satisfait, pas même peut-être ceux (|iii avaient préparé la loi? M. Guizot l'attaqua dans une lettre adressée au Journal des Débats, M. Jules Simon dans la Liberté de penser, M. Rartlu'lciny-Saint Ililaire à la ti'ihune, au nom de l'Université, et, de l'autre côt(', la ])rcsse ultramontaine et l'épiscopat ne ménagèrent pas les exconinuinications à M. de Falloux. Personne n'(Hait satisfait; C'('tait véritablement une transaction.
Quelques autres concessions faites à l'union ihi parti conservateur, à la concentration, comme on dit aujourd'hui, n'eurent pas un meilleur succès, et ont fait plus d'une fois regretter ces sacrifices à res|)rit du temps. Quel tenq)s! Et quel esprit! Le président de la l{('i)ul)li(|ue se chargeait d'annuler les plus
intelligents efforts, et aurait désuni des partis plus faits pour s'entendre. Il fallait le prévoir, si l'on prétendait l'empêcher. Sa politique consistait à promettre à la démocratie un gouvernement plus conforme à ses vœux que celui de l'Assemblée, qui écraserait la bourgeoisie, à celle-ci un repos qui ne serait point troublé par les agitations, les interpellations, les crises ministérielles. Quelques royalistes y ajoutaient d'eux-mêmes, et sans qu'on se donnât la peine de les tromper, l'espérance que le prince céderait le pouvoir suprême à leur roi. C'était à peu près la politique du premier Bonaparte, avec la grandeur en moins.
Le conflit des deux pouvoirs éclata le plus simplement du monde. Le général Changarnier commandait l'armée de Paris et, quoique médiocrement dévoué à la République, il passait pour le défenseur de la légalité, par conséquent de l'Assemblée. Cette qualité, son mérite et une véritable dignité faisaient de lui un personnage considérable. Sa situation visà-vis du Président rappelait celle du duc de Guise en face de Henri IIL Le général disait aussi : « Il n'oserait », quand on lui parlait d'une destitution possible. Le futur Napoléon III osa cependant, le destitua brusquement, et l'Assemblée sentit vivement l'injure et le danger. C'est à propos de l'interpellation à laquelle donna lieu ce premier acte de la conspiration que M. Thicrs a prononcé l'un de ses plus beaux discours. Il reprit la place qu'il n'avait abandonnée que pour un intérêt public qui lui semblait
plus ])ressant, dont il s'était exagéré l'impoi-tanco, et il rodcvint le chef incontesté dti parti libéral, ce cpiil fut jusqu'à son dernier jour.
Son discours est un modèle de ce bon sens prophétique que personne n'a égalé. Il relevait en détail les secours donnés par la (Chambre au président de la République, les concessions qu'elle lui avait faites, les l)icnfaits qu'il en avait reçus, et lui renvoyait le reproche d'une ingrate offensive. Il terminait })ar ces paroles qui ne p(i^vent être oubliées : « Permettez-moi de vous faire la réflexion que voici : lorsque deux pouvoirs en présence ont entrepris l'un sur l'autre, si c'est celui qui a entrepris qui est obligé de reculer, il a un désagrément, c'est vrai, c'est juste; mais, si c'est celui sur lequel on a entrepris qui cède, alors sa faiblesse est tellement évidente à tous les yeux (pi'il est perdu. Je n'ajoute plus (pi'iiii mot : i! n'y a (pie deux pouvoirs aujourd'hui dans l'Etat, le pouvoir exécutif et le ))ouvoir législatif. Si l'Assemblée; cède aujourd'hui, il n'y en a plus qu'un. Et quand il n'y <;n aura plus (|u"un, la foi-uie (hi gouvernement sera changée. Le mot, le titre viendront quand ils viendront, cela m'importe peu. Mais, ce que vous dites ne pas vouloii', si l'Assemblée cède, vous l'aurez obliim aujourd'hui même. Il n'y a |)Iiis (pi'iin pouvoir, je le rc'pète; le mot viendra quand on voudi'a.... L'empire est fait '. »