DEUX SEJOURS A SAINTE-PÉLAGIE
J'ai fait à Sainte-Pélagie deux séjours d'un mois chacun ; c'est tout juste assez pouf pouvoir dire, par expérience, ce qu'était alors cette prison, qui a joué un grand rôle dans l'histoire politique du temps.
Ce fut à la fin de septembre 1832 que j'allai la première fois y prendre gîte, par suite de l'arrêt prononcé dans l'affaire de la Mode, dont j'ai parlé en' esquissant l'histoire de la revue légitimiste. A cette époque, les vastes bâtiments de l'ancien couvent de Sainte-Pélagie formaient encore deux parties tout à fait séparées et indépendantes l'une de l'autre : la Dette, transférée depuis rue de Clichy e qui avait son entrée par la rue de la Clef, et la maison de détention affectée aux délits divers, où l'on entrait par la porte principale donnant sur la rue du Puits-de-1'Ermite. Elle était alors presque entièrement occupée par les prisonniers politiques ; le petit nombre de détenus pour délits ordinaires qu'elle renfermait étaient placés dans un quartier à part, en sorte que les prisonniers politiques avaient
au moins l'avantage de ne subir aucun pêle-mêle impur : ils étaient là entre eux et chez eux.
En septembre 1832, la population de Sainte-Pélagie était au grand complet. Jamais les deux partis opposants n'y furent plus largement représentés. C'était un intérieur bruyant, animé jusqu'au plus haut point d'incandescence ; un tableau, en somme, extrêmement pittoresque, et qu'il faut avoir vu pour s'en faire une juste idée. Les condamnés légitimistes 'de la conspiration des Prouvaires, les détenus républicains des 5 et 6 juin formaient le plus ample contingent ; la presse avait là plusieurs des siens, entre autres M. de Brian, gérant de la Quotidienne, et M. Leduc, gérant du Courrier de l'Europe. Certaines feuilles avaient à Sainte-Pélagie un logement permanent : elles en étaient devenues habitantes attitrées, les procès se succédant d'une manière indéfinie. La Tribune, journal de la gauche avancée, était, sous ce rapport, au premier rang. Genoude, Armand Carrel, Marrast, les noms les plus marquants de la presse opposante de ce temps, ont figuré sur le livre d'écrous de Sainte- Pélagie, qui serait un curieux catalogue. Quelques écrivains auraient pu laisser à Sainte-Pélagie leurs pantoufles et leur robe de chambre, pour s'épargner la peine de les emporter et de les rapporter à chaque nouveau bail.
Quand on entre en prison, et qu'on n'en a j as l'habitude, ce n'est pas sans une impression singulière que l'on se place sous l'instrument qui prend la mesure de votre taille, pour le signale-
ment de rigueur. Cette formalité accomplie, je fus introduit dans mon domicile temporaire. Aussitôt, je reçus un accueil de connaissance chez les détenus au bonnet vert et blanc : c'était l'uniforme des légitimistes : le bonnet en mérinos vert avec un liseré blanc et un gland de même couleur tombant sur le côté. Quant aux républicains, leur coiffure distinctive était rouge : non pas, toutefois, l'ancien bonnet phrygien; la forme était la même que pour l'autre couleur.
Je fus placé d'abord dans un dortoir commun , mais toujours avec des détenus politiques. Ensuite j'eus une cellule où j'étais seul, tout en haut d'une espèce de tour carrée qui s'élève au coin du préau, à gauche, en entrant. Les murs étaient comme un album bigarré des noms de mes prédécesseurs. Leur nombre témoignait que la cellule n'était pas restée vide, et les expressions qui les accompagnaient auraient aisément fourni des textes à réquisitoires. Là, j'avais l'avantage de pouvoir travailler, si je voulais; mais je ne manquais pas de société pour éviter la solitude, et la liaison s'établissait vite, avec cette confraternité que formait l'exaltation du moment.
Le lendemain de ma venue , 29 septembre , les détenus légitimistes se réunissaient dans un banquet pour fêter l'anniversaire de la naissance du duc de Bordeaux. Le repas était fourni par un restaurateur. Le dessert avait pour morceau principal un superbe massepain ou gâteau de Savoie, décoré de fleurs de lys. Mais ne voilà-t-il pas qu'en
subissant au guichet la visite indispensable pour tout objet qui entrait dans la prison, le massepain légitimiste rencontre des difficultés! Là dessus, grande affaire, chaudes réclamations auprès du directeur, M. Prat. Celui-ci confirme la prohibition; M. de Brian, qui portait la parole, se monte jusqu'au diapason le plus vif. Cette question de fleurs de lys en pâte de biscuit devient une question d'Etat. Enfin, le fameux gâteau obtint gain de cause et figura sur la table avec ses fleurs de lys, lesquelles, dans le fait, ne firent courir aucun risque à la monarchie de Juillet. Quant aux toasts portés en de telles occasions, vous jugez s'ils étaient reçus et acclamés avec chaleur.
A présent que tout cela est si loin de nous par le nombre des années et plus encore par les désillusions, par le changement des temps, cette exaltation semble un autre monde d'idées. Par exemple, dans le mur du grand dortoir, on avait creusé en caractères énormes, à la profondeur d'au moins un pouce, l'inscription Vive Henri V! Le creux des lettres était rempli avec du plâtre vert, qui ressortait magnifiquement sur le plâtre blanc de la muraille. Sur quoi un gardien arriva, muni d'un seau d'eau et d'une éponge, pour effacer l'inscription séditieuse; mais l'éponge, en humectant la couleur verte, la faisait ressortir encore davantage, et devant ces infructueux efforts, chacun de rire comme une troupe d'écoliers tout glorieux d'un bon tour.
Outre MM. de Brian et Leduc, je citerai parmi
mes compagnons de prison, le commandant Charbonnier de la Guesnerie, MM. Bacquié, Griiérin , Fargue, ex employé à la préfecture de police ; Dutillet, ancien caporal de la garde royale , tous condamnés pour la conspiration de la rue des Prouvaires, et comptant par années la détention qu'ils avaient à subir. Mais cette perspective était supportée vaillamment, gaîment môme ; l'espérance y aidait : l'espérance, prompte à se nourrir de toutes les nouvelles, de tous les bruits que chaque jour nous apportait. L'imagination est si active chez le prisonnier, surtout dans cet état de surexcitation permanente où l'on vivait alors! Quelques-uns s'étaient chargés de faire la cuisine, et ils la faisaient fort bonne, vraiment; chacun payait sa part Après le dîner, prolongé le plus possible, on restait réuni jusqu'à neuf heures, où retentissait dans les corridors ce cri : la fermeture! et tout le monde se rendait dans son dortoir ou sa cellule, pour y être renfermé jusqu'au lendemain matin.
Oublierai-je les chansons politiques qui avaient cours à cette époque? J'en retrouve une qui était l'hymne favori des légitimistes et que les voûtes de Sain te -Pélagie entendirent bien des fois. Je vais la donner, à titre de pièce historique :
Peuple insensé qui prétends, mais en vain. Quanti de tes rois tu luises la couronne, Que ton caprice est le seul droit divin
Qui la retire ou qui la donne , De ta fureur les horribles excès Peuvent pour toi proclamer la licence ;
Ta peux encore, ivre d'un vain succès, En te jouant faire un roi des Français ; Dieu seul peut faire un roi de France.
Aux temps jadis, lorsque de toutes parts Nous déchiraient les discordes civiles, L'Anglais vainqueur planta ses léopards.
Sur les vieilles tours de nos villes.
Armé d'un droit qui ne périt jamais, Charles luttait pour notre délivrance ; Prodiguant l'or pour acheter la paix, L'Anglais alors était roi des Français;
Charles Sept était roi de France,
Par la victoire, un chef audacieux, Légitimant sa couronne usurpée, Naguère encore éblouissait nos yeux
Par les éclairs de son épée.
Un prince errant, sans cour et sans sujets, Fort seulement du droit de sa naissance, Sous les lambris de ses riches palais, Inquiétait l'empereur des Français,
Car ce prince était roi de France.
Et tu voudrais, toi qui n'as de nos rois, Que le beau nom.,, dont tu rougis peut-être, Que de Henri méconnaissant les droits,
La France te nommât son maître !
Non, non, Philippe, ah! garde toi jamais D'en concevoir la coupable espérance !
Par la bassesse, achetant des succès, Tu peux, Philippe, être roi des Français;
Mais Henri Cinq est roi de France.
Un chiffonnier, de sa sanglante main, Te couronna, tu règnes par sa grâce.
N'en tends- tu pas ce hideux souverain,
Hurler ta mort quand il t'embrasse ?
Pour l'enfant-roi, pur sang du Béarnais, Tu croyais donc à notre indifférence ? Non, sur le trône en vain tu te plaçais ; L'heure a sonné ; descends, roi des Français :
Voici venir le roi de France !
Ce chant, qui n'est pas d'une facture ordinaire, fut généralement attribué à Mennechet, et il n'en récusait pas la paternité. Ghazet passait pour l'auteur de Jemmapes et Valmy, une autre chanson qui, dans un style différent, eut aussi une grande vogue. On se rappelle avec quelle intempérance les journées de Valmy et de Jemmapes revenaient dans la bouche de Louis-Philippe, au temps où s'épanouissait souriante la lune de miel de la nouvelle royauté. Quand Jemmapes apparaissait, on était sûr que Valmy allait surgir, et Yalmy n'attendait pas longtemps Jemmapes. Cet abus monotone et peu modeste des deux batailles jumelles était plaisamment parodié dans la chanson en question :
Si nos ennemis de Jemmapes Et nos ennemis de Yalmy, Nous menaçaient comme à Jemmapes, Nous attaquaient comme à Valmy, Quoique moins jeune qu'à Jemmapes , Et quoique plus vieux qu'à Valmy, Je les battrais comme à Jemmapes, En triomphant comme à Valmy.
Et ainsi de suite.
Chazet avait bien de quoi n'être pas un ami de la révolution de Juillet, vu le changement de fortune qu'elle lui avait fait subir. Jadis un des merveilleux du Directoire et du Consulat, vaudevilliste si fécond, que Geoffroy l'avait surnommé Vinévitable, Alissan de Chazet, au retour des Bourbons, sut être un des mieux partagés. Sous la Restauration, il ne cumulait pas moins d'une dizaine de places, parmi lesquelles la recette particulière de Valognes, qu'il gérait par procuration. Le singulier emploi d'inspecteur des corps-de-garde de la garde nationale de Paris, dont il était pareillement in vesti, ne devait guère lui donner plus de peine. Chazet était, en outre, officier de la Légion-d'Honneur; il avait du crédit, et, dans cette position, quelque peu supérieure à sa valeur réelle, il montrait, il faut le dire, une humeur obligeante et serviable. Puis, si la faveur dont il disposait put paraître excessive, elle ne tomba pas sur un ingrat, et c'est quelque chose. Il paraît, malheureusement, qu'au temps de ses prospérités, Chazet n'avait guère prévu qu'elles pourraient lui faillir. Aussi , se trouva-t-il, après 1830, dans une situation fort pénible. Il reprit la plume; il eut part, sans se nommer, à plusieurs pièces, entre autres à la Comtesse du Tonneau (avec Théaulon), l'une des meilleures créations de Mlle Déjazet au Palais-Royal. Il pouvait avoir alors des raisons pour garder l'anonyme; mais il n'avait pas toujours fui la publicité de l'affiche, il s'en fallait de beaucoup; et cependant, par une singulière bizarrerie, on le contrariait très
vivement si on rappelait sa qualité de vaudevilliste. Ayant commis cette faute dans un article dont l'intention amicale n'était pas équivoque, je fus très surpris delà peine que je lui avais causée innocemment Chazet tenta en outre de faire un cours de littérature, dans le genre de celui de Mennechet; mais ce ne fut pas avec la même réussite ; il est mort dans une pauvreté bien voisine de la misère. Après Jnmmapes et Valmy, citons les couplets du joyeux Brazier, les 27, 28 et 29, sur l'air de la iomance de Joseph :
Depuis un an, aucune plainte N'a troublé nos chants glorieux ; Il est bien temps qu'une complainte Se mêle à nos refrains joyeux.
Je vais clans des vers déplorable?, Sur un air qui n'est pas très neuf, Chanter les trois jours mémorables Des vingt -sept, vingt huit et vingt-neuf.
Tu croyais, bon peuple de France,
Que de tes princes élant veuf,
Tu mangerais en abondance,
Du veau, du mouton et du bœuf.
Pour embellir tes destinées,
"bu moins s'ils te donnaient un œuf,
Ceux qui dévorent les journées
Des vingt sept, vingt-huit et vingt-neuf !
Peuple brave, peuple modeste,
Sous la mitraille on te voyait,
Et l'on trouve encor sous ta veste,
SOUVENIRS ET TROPOS DIVERS. iv
Los trous des balles de Juill t.
En attendant que la patrie T'habille en Louviers, en Eibeuf, . Ne mets pas à la loterie Les vingt-sept, vingt-huit et vingt-neuf.
Parmi les chansonniers légitimistes de ce temps, pourrais-je passer sous silence Bérard, — Bérard, l'auteur des Cancans? Lors clos événements de Juillet, Bérard était employé aux postes comme courrier de la malle. L'ardeur de ses opinions royalistes lui fit bientôt perdre sa place. Il leur donna cours alors dans ces petits pamphlets empreints d'une hardiesse, d'une verve, d'une énergie qui atteignent jusqu'à de véritables beautés ; car l'élévation de l'idée et de l'expression se mêlait, dans les Cancans, au ton familier et populaire. La prose et les couplets de l'ex-courrier des dépêches avaient un cachet qu'un talent exercé ne trouverait pas, sans cet ardent foyer de conviction qui avait crée Bérard écrivain et poète. Jamais le facit indignaiio ne put être mieux appliqué ; jamais le fouet acéré de la satire n'asséna des coups plus sanglants. Les Cancans obtenaient un très grand succès ; leur débit alla, dit-on. jusqu'au chiffre de vingt mil le ex em plaire s.
J'ai conservé un portrait de Bérard, une belle lithographie très ressemblante : taille moyenne, ligure agréable, ouverte, encadré 2 par des favoris bruns, animée par des yeux noirs pleins d'expression el de feu. Il est représenté assis sur la chaise de paille d'une chambre de prison ; en effet il est
presque superflu d'ajouter que le parquet n'épargna pas ses coups à cet énergique ennemi , vraiment redoutable dans sa guerre de tirailleur. Ecrasé sous les condamnations redoublées, Bérard dut cesser enfin une lutte devenue impossible. Un soir, je me trouvais dans un salon où une belle dame % moelleusement assise sur le coussin d'un bon fauteuil, exprimait son regret à celte nouvelle : « — Comment! Bérard ne fait plus ses Can- * cans ! » disait-elle nonchalamment et du bout des lèvres. — Eh ! madame la comtesse ou madame la baronne, aviez-vous pensé à monter dans votre voiture et à porter vos encouragements et vos sympathies personnelles au courageux prisonnier menacé de périr à la peine ? Aviez-vous songé, vous et bien d'autres nobles dames, à honorer de votre visite sa femme et ses enfants ?
Bérard a trouvé, depuis, une position suffisante à Rome, où le gouvernement pontifical lui donna un emploi.
Les organes du pouvoir faisaient grand bruit de la prétendue ligue légitimo- républicaine. Cette monstrueuse alliance, si elle eût existé, n'aurait pas été plus extraordinaire que celle des libéraux et des anciens républicains, sous la Restauration, avec les mameluks en retraite de l'Empire. Dans tous les cas, cette fameuse coalition se manifestait peu, je puis le dire, entre prisonniers. Pour ceux qui obtenaient de subir leur peine dans une maison de santé, chaque couleur avait ses établissements attitrés : pour les légitimistes, la maison du docteur
Perdreau à Chaillol; pour les républicains, celle du docteur Pinel, et une autre dans le faubourg Poissonnière. On avait le même adversaire, on souhaitait de le voir tomber, n'importe par quels coups, dans l'espoir d'être les bénéficiaires de sa chute; mais on n'allait pas plus loin. Si quelques ci-devant combattants des trois journés se rencontrèrent parmi les enrôlés de la rue des Prouvaires, c'était uniquement comme individus. À Sainte-Pélagie, les deux opinions avaient leur quartier distinct, et quand elles se promenaient dans le préau commun, c'était généralement sans communiquer ensemble ; les toques vertes et les toques rouges faisaient bande à part.
Néanmoins, le lendemain du fameux dîner au gâteau fleurdelysé, l'un des notables du quartier républicain, Charles Philippon, directeur et l'un des spirituels artistes de la Caricature, fut invité au déjeuner, très-confortable encore, que l'on fît avec les débris du banquet, et il accepta de bonne grâce cette politesse. Il est vrai que Philippon n'était pas un républicain qui se piquât, comme quelquesuns, de manières sauvages et farouches. Auguste Mie, imprimeur de la Tribune, et représentant du peuple en 1 848, fut aussi un de ces locataires républicains de Sainte-Pélagie qui ne recherchaient pas une apparence féroce ; même, pour mieux indiquer cette nuance, il se fit lithographier entouré des attributs de la vie élégante et polie, qui préfère les aises et les jouissances de l'Athénien au brouet noir du Spartiate.
82 SOUVENIRS ET PROrOS DIVERS.
Le délit qui avait logé Philippon à Sainte-Pélagie était le fameux dessin du Maçon, d'où naquit la Poire, plus fameuse encore. Ce Maçon offrait une fidèle portraiture de Louis-Philippe rebadigeonnant l'édifice social, et masquant avec du plâtre des inscriptions commémoratives de la révolution de Juillet. De là saisie et procès. A l'audience, Philippon croqua une suite de quatre pochades, dont la première représentait d'une manière non équivoque le roi des Français, avec sa face qui s'étendait en largeur par le bas. Par une gradation qui rattachait chacune de ces figures à la précédente, et qui indiquait de plus en plus cette forme faciale, la série aboutissait à une poire. — « Messieurs, » dit Philippon en montrant cette argumentation originale, « cette dernière figure n'est pas autre chose » qu'une poire, n'est-il pas vrai? Eh bien! j'ama1 » fait une poire qui se trouvera, par hasard, pré- » senter un certain rapport avec la tête du roi : me » condamnerez-vous pour cela? » Cette plaisante défense ne désarma pas les jurés, et Philippon en eut pour quelques mois de prison ; mais la poire acquit une popularité prodigieuse; on la voyait charbonnée sur tous les murs, y compris ceux des Tuileries ; on prétend que des voyageurs ont rencontré la poire jusque sur les Pyramides.
Sainte-Pélagie possédait, quand j'y fus, un autre dessinateur, Daumier, qui se fit une réputation par la collection des Cent et Un Robert- Macaire. Daumier était là pour une lithographie politique qui lit également quelque bruit. Une énorme araignée,
dont la tête n'était pas tout à fait celle d'un insecte, tenait dans ses pattes avides une couronne, P3i< ri tage des Coudés, et d'autres attributs significar On lisait au-dessous : cet animal fat appelé alignée. Le prince appelé à régner en 1830 parut trbj proche parent de cette araignée-là.
Si l'opinion légitimiste à Sainte-Pélagie se traduisait chaleureusement et n'avait pas une extinction de voix, les républicains étaient loin de mettre une sourdine à leurs manifestations. Outre le cha classique de la Marseillaise, — auquel la royauté de Juillet avait dès lors cessé de prêter son organe, — il me semble encore entendre ces douces parc retentissant dans le preau en chœur formidable :
Louis-Philippe a mérité D'avoir le poing coupé et la tête tranchée.
Aux armes ! aux armes !
Vengeons-nous, vengeons-nous ou mourons!
Le directeur Prat avait rude besogne avec pensionnaires de cette catégorie, et ses injoncti* pour cesser de tels chants étaient peine perdue.
Pourtant, ce n'était pas que l'autorité se refusât-, dans l'occasion, l'emploi des moyens de ligue Quelque temps avant ma venue à Sainte-Pélagie, une révolte de détenus républicains avait été l'objet d'une répression des plus sévères. La garde municipale fut appelée : au moment où les déte: • voulaient déboucher en masse dans la cour, elle fj 1 une décharge sur eux, et iiri malheureux nommé Jacobéus tomba mortellement atteint d'un coup
feu. Le mur de l'escalier où il fut frappé portait encore l'empreinte de la balle.
Une autre catastrophe avait naguère ensanglanté Sainte-Pélagie. Zanof, ancien soldat au 1er régiment suisse de la garde royale, était un des prévenus dans l'affaire dite des Suisses. En vue de l'insurrection qui se préparait dans l'Ouest, un ancien garde du corps, M. de Lapelein, avait enrôle un certain nombre de militaires suisses licenciés en 1830, et qui étaient restés à Paris ou dans les environs. Dirigés sur la Bretagne, ils y furent arrêtés en arrivant. On les ramena à Paris. L'instruction du procès fut longue. Depuis plusieurs mois, Zanof languissait en prison avec ses camarades, sans voir venir ni la liberté ni le jugement. Naturellement sujet à de sombres mélancolies, le courageux soldat échappé aux balles de Juillet ne put résister au morne ennui de la captivité, à cette accablante nostalgie qui abat toutes les forces de l'âme. La pensée du pays natal, si forte chez les peuples montagnards, accrut la noire tristesse qui le dévorait. Malade d'esprit et de corps, il parvint à tromper la surveillance de ses compagnons ; dans un accès d'égarement et de désespoir, il put se saisir d'un rasoir et il se coupa la gorge. Il vécut encore vingt-quatre heures, se croyant, dans l'ardeur de la fièvre, tantôt au sein de sa patrie et de sa famille, tantôt sous le drapeau de son régiment et prêt à combattre encore. Le pauvre soldat suisse mérite une place dans le triste martyrologe des prisons politiques (i).
(1) L'affaire des Suisses fut jugée par la Cour d'ussises de la Seine au commencement de 1832.
Plus lard, Sainte-Pélagie fut le théâtre d'une évasion conduite avec audace et adresse. Une vingtaine de détenus républicains, condamnés dans l'affaire d'avril 1834, trompèrent la surveillance des geôliers, et s'aidant d'un conduit d'égout, par vinrent à se frayer un passage souterrain par-dessous le mur. Cet étonnant travail de mineur les conduisit dans un jardin limitrophe, par où ils débouchèrent. La maison dont dépendait ce jardin était occupée par une dame qui, dans son étonnement de voir ainsi des hommes surgir de ses plates-bandes, pouvait donner l'alarme. Le premier qui sortit du trou courut la prévenir qu'ils étaient des prisonniers politiques et non pas des malfaiteurs, et qu'elle n'avait, par conséquent, rien à redouter d'eux. Seulement, elle était invitée à ne pas sortir de chez elle. Un incident imprévu avait compromis un moment la tentative, pour une partie des fugitifs. L'un d'eux, d'une forte corpulence, resta engagé dans l'étroit conduit, ne pouvant plus avancer ni reculer, près d'étouffer, et risquant de causer un éboulement par ses eiïorts désespérés. Heureusement, en le poussant, en le tirant, ses compagnons purent lui faire franchir ce oas difficile. Des voitures, préparées d'avance par les amis du dehors, qui avaient le mot, attendaient dans les rues voisines. Avant que les gardiens se
assent aperçus de rien, les évadés étaient déjà
loin, et la police perdit sa peine à les poursuivre.
En 1845, je retournai à Sainte Pélagie. L'extrait
suivant d'un article que j'insérai dans le Bon Mes-
tager pour 1846, dira quelle cause me valut ces nouvelles relations avec la geôle :
« Je sors de prison, Rappelons, en peu de lignes, pourquoi j'y étais entré.
» J'avais mis clans le Bon Messager, almanach à « sous, huit pauvres petites vignettes empruntées au Charivari, qui s'en était servi, depuis plusieurs années, le plus tranquillement du monde ; et non seulement le Charivari, mais encore la Mode et d'autres publications, avaient fait un [ [lient usage de ces dessins, sans que jamais le
as âpre limier du parquet leur eût cherché la ïndre chicane à propos d'autorisation et de pas-
ort.
> Mon almanach n'en fut pas moins saisi sous
rention de vignettes non autorisées. On m'au-
. donné à deviner en dix et en vingt, pour quel
je pourrais avoir maille à partir avec la
tice, que je n'aurais eu garde de songer à cette
isation-là.
» Toujours est-il que je dus me débattre contre tiele 20 de la loi du 9 septembre 1835. Douce
* Je me mis à compulser la collection du Ckari-
m". J'y retrouvai l'une après l'autre, dans les an-
:s Î839 et 1840, toutes mes vignettes, non pas
Bine fois, mais deux, quatre fois et davantage. Je as fermement avoir cause gagnée d'emblée quand
j'arrivai à l'audience, armé des gros in-folio qui «tenaient ces irrécusables témoignages d'une
publicité depuis longtemps acquise. C'était aussi l'opinion de tous mes amis, celle de mon excellent défenseur, Me de Belleval.
» Le tribunal de police correctionnelle, septième chambre (cet ordre d'affaire n'est pas justiciable du jury), vérifia mes allégations. M. l'avocat du roi en fit autant. Je n'attendais plus que le prononcé de mon acquittement; mais il fut ordonné que j'eusse à produire les autorisations elles-mêmes.
» Je n'espérais pas, en vérité, qu'il s'en retrouvât une seule. Je ne pensais pas plus à une pareille réquisition qu'à être mis en demeure d'exhiber un vieux mémoire acquitté depuis dix ans. Songez, d'ailleurs, aux montagnes de paperasses que plusieurs années avaient dû accumuler dans les bureaux du ministère de l'intérieur; et ajoutez, enfin, que ces effrayants dépôts avaient été, dans l'intervalle, déménagés et bouleversés deux fois !
» Pourtant, à force de chercher, de remuer, d'avaler de la poussière, de troubler les souris dans leurs retraites les plus intimes, cinq autorisations furent découvertes. Restaient trois vignettes, pour lesquelles je n'avais à invoquer que des preuves morales non moins puissantes, — je me le figurais, du moins, — que les preuves légales demandées. Et puis, cinq sur huit ! Ne vivons- nous pas sous le régime des majorités ? Enfin, si je suis coupable, le parquet ne le serait-il pas plus que moi? Ne doit-il pas être admonesté, vitupéré, destitué pour fait de scandaleuse négligence, lui qui aurait laissé si longtemps en circulation des vignettes
non autorisées, lui qui m'aurait ainsi montré, en quelque sorte, le chemin libre et ouvert ?
» Ainsi raisonnais-je. Très mauvais raisonnement, j'en dois croire le tribunal, qui m'appliqua les dispositions pénales de l'article 20 sus-mentionné. il ne s'agissait que d'une question de forme, puisque les dessins en eux-mêmes n'étaient pas poursuivis ; contravention (car il n'y avait pas même délit) absolument involontaire, et commise avec la plus entière bonne foi. Je n'en pus être quitte à moins d'un mois de prison et cent francs d'amende: cent cinquante- deux francs, avec les frais et le dixième en plus, le décime de guerre, toujours maintenu, malgré la paix à tout prix ; environ trois cents francs, au total, y compris la valeur des exemplaires saisis et confisqués.
» Quant à la question des circonstances atténuantes, qui permet d'abaisser considérablement ia peine et qui est toujours posée, souvent résolue par l'affirmative, en matière d'assassinat, d'empoisonnement, de parricide, elle est non avenue dans les affaires de presse. On peut être répute légalement excusable, jusqu'à un certain point, pour avoir assommé son père, mais non pas pour avoir commis sans le savoir une contravention à propos de dessins.
» Au surplus, l'habile plaidoirie de Me de Bellevai avait obtenu gain de cause pour un principe essentiel, et rendu ainsi un service important aux publications à vignettes : contrairement à la doctrine du ministère public, le tribunal avait consi-
déré les cinq autorisations retrouvées comme générales et valables une fois pour toutes. Mon acquittement était donc certain, si l'on avait pu remettre la main sur les trois autres.
» Les plaideurs malheureux ont, dit-on, vingtquatre heures pour maudire leurs juges. Il ne faudrait pas trop se risquer à faire un usage public de cette faculté-là. Je suis d'ailleurs très-persuadé que le tribunal a statué en son âme et conscience, qu'il n'a vu aucun moyen de ne pas m'appliquer la loi telle qu'elle existe. Je professe pour la chose jugée tout le respect voulu. Je veux seulement montrer, Code et faits en main, quelques-unes des conséquences qui dérivent de la loi, laissant à de plus habiles le soin de décider si cette législation est la. meilleure de toutes les législations possibles, et s'il n'y a pas, là aussi, quelque chose à faire.
» Grâce à plusieurs remises successives, le Bon Messager ne m'a pas fait savourer moins de quatre audiences du tribunal de police correctionnelle.
» Chaque fois, j'eus tout le temps de voir défiler, avant l'appel de mon affaire, une ample collection de vagabonds, for rai s ouréclusionnaires en rupture de ban et autres justiciables du même ordre, auxquels je me trouvais accolé sur le rôle. La loi, envers presque tous, était bien moins rigoureuse qu'envers moi. Il y avait notamment, à l'audience du 7 janvier, un cabaretier qui comparaissait par récidive, pour avoir accueilli chez lui des femmes de mauvaise vie, et avoir ainsi tenu sa maison ouverte à la débauche. Reconnu coupable, ce cabare-
tier fut condamné à vingt francs d'amende, point de prison. Je le félicite de s'en être tiré à si bon compte, st la législation ne permettait pas sans doute au tribunal de juger autrement; mais que dites-vous de cette énorme disproportion entre ma peine et la sienne?
» Il résulterait donc de ceci que, devant la loi, j'aurais infiniment mieux fait de commettre un délit contre les mœurs que de me tromper sur un défaut de forme pour quelques vignettes réputées en elles-mêmes innocentes.
» Voilà une déduction qui est parfaitement conforme à la légalité; mais comment s'en arrangera la morale ?
» Je suppose un instant que M. l'avocat du roi qui a requis ma condamnation se fût trouvé, au sortir de l'audience, dans la nécessité de choisir entre moi et ce cabaretier, pour admettre l'un ou l'autre à son foyer, dans sa famille. J'ose croire, — est-ce une présomption excessive? — que ce magistrat m'aurait fait l'honneur de nx' accorder la préférence. Eh bien ! M. l'avocat du roi se serait mis en désaccord formel avec l'appréciation légale, puisque la loi, par la peine dont elle me frappe, me répute énormément plus coupable que le cabaretier.
» Prenons le Gode pénal, et voyons un peu quels sont les délits dont j'aurais pu me passer la fantaisie à moins haut prix qu'il ne m'en a coûté pour mes malheureuses vignettes :
« Art. 409. — Quiconque, après avoir produit, » dans une contestation judiciaire, quelque titre,
SOUVENIRS ET FROrOS DIVERS. 91
» pièce ou mémoire, l'aura soustrait de quelque » manière que ce soit, sera puni d'une amende de » vingt- cinq francs à trois cents francs. »
» Point d'emprisonnement.
« Le fait défini dans cet article est assurément un acte flagrant contre la probité, une manière détournée, mais bien évidente, d'attenter à la fortune d'autrui. Or, j'aurais pu commettre une soustraction de pièces, une filouterie, autrement dit, et m'en tirer avec vingt-cinq francs d'amende, au lieu de mes cent francs et de mon mois de prison.
» Est-ce bien encourager la probité?
» Poursuivons. — «Art. 441. Ceux qui auront * établi ou tenu des maisons de prêt sur gages ou » nantissement, sans autorisation légale, ou qui, » ayant autorisation, n'auront pas tenu un regis- » tre conforme aux règles, etc., seront punis d'an » emprisonnement de quinze jours au moins, de » trois mois au plus, et d'une amende de cent » francs à deux mille francs. »
» Ici, le minimum de l'amende est le même que pour ma contravention. Le tribunal, en effet, avait bien voulu ne nVappliquer que le minimum des peines : la loi que nous devons à la libérale mansuétude des bénéficiaires de Juillet lui fournissait les moyens de me condamner à plusieurs mois d'emprisonnement et de mettre un zéro de plus à mon amende. Quant à la prison, le teneur de maison de prêt non autorisée en a moitié moins que moi. Quinze jours au lieu de trente! Cent pour cent !
» 0 législateurs ! il vaut donc mieux, selon vous, se trouver en défaut pour un tripot de prêteur sur gages que pour une vignette? Vous jugez l'oubli d'une formalité pour un dessin plus coupable et plus fâcheux pour la société que l'établissement clandestin de quelque usurier marron, de quelque sangsue du pauvre ?
« Inclinons-nous devant la loi 1
» Art. 311. Lorsque les blessures ou les ci » n'auront occasionné aucune maladie ni inca » cité de travail personnel de l'espèce mentionnée » en l'art. 309 (maladie ou incapacité de travail » pendant plus de vingt jours), le coupable sera •> puni d'un emprisonnement d'un mois à deux » ans, et d'une amende de seize à deux cents » francs. »
« Certes on peut, sans qu'il en résulte une m. die de plus de vingt jours, jouer des poings, du bâton ou du couteau, d'une manière passablement grave. Eh bien! j'ai, pour la prison, le môme tarif de minimum que le joueur de bâton ou de couteau, et, au point de vue de l'amende, je suis cinq fois plus coupable. »
« Art. 318. Quiconque aura vendu ou débite des » boissons falsifiées, contenant des mixtions nui- » sibles à la santé, sera puni d'un emprisonnement » de six jours à deux ans, et d'une amende de seize » à cinq cents francs. »
« Vous entendez : minimum, six jours de pris seize francs d'amende, pour avoir, non-seul trompé l'acheteur, mais encore pratiqué sur sa
personne un empoisonnement plus ou moins actif: car les médecins vous diront qu'une grande partie des maladies qui sévissent à Paris, et surtout des affections chroniques qui minent le corps, qui le rongent, qui finissent par tuer, proviennent de Tubage habituel de boissons ou aliments altérés et malsains.
» Donc, devant la loi du 9 septembre 1835, ma simple inadvertance est plus criminelle que la spéculation des marchands qui volent et empoisonnent leurs pratiques, car je suis frappé cinq ou six fois plus sévèrement.
« Prodigieux!
» Nest-ce pas un grand malheur, quand la légalité bouleverse ainsi la conscience humaine ?
» Puisque de véritables empoisonneurs sont traités moins rigoureusement que l'éditeur d'une vignette sans passeport , il est tout naturel que le débitant qui s'est contenté de voler tout simplement les chalands, obtienne encore bien plus d'indulgence. Au lieu de commettre, pour trois vignettes, une irrégularité de forme, que n'ai-je plutôt, en qualité de boulanger, fraudé quotidiennement le pauvre sur le poids de son aliment le plus essentiel î Les balances de la justice se contenteraient d'infliger aux miennes un avertissement si bénin, que cela ne vaudrait pas la peine d'en parler. Te paierais la bagatelle de cent sous d'amende, que je rattraperais dès le lendemain, avec des fraudes nouvelles. Pour que l'amende s'élevât à dix francs, pour que l'on y joignît trois ou cinq jours de pri-
son, il faudrait je ne sais combien de récidives.
» Après deux condamnations encourues dans la même année, un journal peut être suspendu, c'està-dire, par le fait, supprimé : après dix, quinze, vingt condamnations l'une sur l'autre, un débitant n'est pas déchu de sa patente.
» Que, dans la précipitation d'un tirage de journal à trente ou quarante mille exemplaires, il se glisse, par mégarde, des feuilles non timbrées, ce sera 22 fr. 50 c. d'amende pour chaque feuille: autant de feuilles, autant de contraventions, ce qui pourra produire facilement un total de quelques milliers de francs.
» Qu'un ouvrier compositeur oublie de mettre, sur une publication quelconque, le nom de l'imprimeur ; qu'il le place sur la couverture du livre , sans le placer aussi à l'intérieur; qu'un accident typographique fasse disparaître ce nom dans le tirage : cet imprimeur devra payer mille écus -y point d'échelle de proportion ; le chiffre est uniforme et inexorable, qu'il y ait intention prouvée de violer la loi, ou bonne foi aussi évidente que pour mes vignettes. Grâce à cet arsenal de peines exorbitantes pour la moindre irrégularité, il n'y a pas d'écrivain, d'imprimeur, qui ne puisse être poursuivi et ruiné, au moment où il y pense le moins, quand on n'a pas pu l'intimider ou le séduire.
» Suivant la valeur que les mots ont dans le die tionnaire, un délit est moins qu'un crime] une contravention est moins qu'un délit: comment donc se fait-il que certaines contraventions soient
l'objet de peines bien plus rigoureuses que certains délits, notamment les contraventions les plus minimes , les plus involontaires, en matière de presse? Cela n'est-il pas embarrassant pour la logique? Est-ce le dictionnaire qui a tort? Est-ce la législation?
» Tout ceci soit dit, encore un coup, sans aucune irrévérence envers mon arrêt: l'arrêt demeure, mais la loi peut être réformée. »
En 1845 l'on n'en était plus, il s'en fallait de beaucoup, à l'exaltation de 1832; la politique s'était assoupie dans la plupart des esprits, quoique Ton approchât du moment où devait s'affaisser et crouler ce pouvoir si bien assis en apparence. La fièvre des chemins de fer et de la Bourse remplaçait l'arideur des opinions. Les malfaiteurs avaient repris possession de Sainte-Pélagie comme d'un terrain qui leur appartenait : les écrivains détenus se trouvaient comme noyés dans cette foule immonde. Pour surcroit d'impureté, Sainte-Pélagie renfermait en ce moment une bande d'individus arrêtés dans la petite rue du Rempart, près du Palais- Royal, pour délits contre les mœurs de la nature la plus infâme ; en outre, une troupe d'escarpes, malfaiteurs joignant, dans l'occasion, l'assassinat au vol, comme en témoigne un mot caractéristique. L'un d'eux était un nommé Souques, jeune homme bien tourné, d'une figure qui n'avait rien de féroce. Un journaliste qui fit séjour à Sainte-Pélagie vers le même temps que moi, M. Charles Maurice, ré-
dacteur du Courrier des Théâtres, causait, par curiosité, avec Souques ; il lui demandait si sa bande se bornait à voler. — Heu! heu ! répondit Souques. nous faisions un peu de tout. Ce Souques remplissait, dans la prison, les fonctions à'aboyeur, c'està-dire que, pendant le temps du parloir, il se tenait dans la cour pour appeler les détenus que l'on demandait.
La première fois que ma femme et mon frère vinrent me voir, ce fut dans ce parloir qu'on les fit entrer, au milieu des malfaiteurs et de leurs visiteurs et visiteuses. Une chaise était là; je voulus y faire asseoir ma femme ; le surveillant s'y opposa et même assez brutalement : cette chaise était pour lui ; il fallait se contenter de la communauté d'un banc placé le long du mur. L'indignation me saisit; je courus au greffe, et je fis sentir si énergiquement l'odieux d'une pareille association, que les employés m'autorisèrent à faire entrer ma femme et mon frère dans leur bureau. J'aurais mieux aimé cent fois être privé de toute visite que de voir les miens salis par cet ignoble parloir.
Pendant les huit premiers jours de ma détention, j'occupai une cellule du corridor Saint-Louis, au milieu de tonte la tourbe en casaque et en pantalon gris, dont la physionomie était encore plus significative que cette triste livrée. Cette partie intérieure de la prison a son guichet particulier, où j'avais dû soumettre mon bagage à une visite. Je m'étais muni de mes rasoirs. On me déclara qu'ils ne pouvaient entrer, en leur qualité d'armes tran-
chantes. D'après mon insistar.ee, et par transaction, il fut décidé qu'ils resteraient au guichet, et qu'on me les donnerait quand j'en aurais besoin, sous condition de les rendre aussitôt après. Enfin, l'on me demanda si j'avais une montre. Sur ma réponse affirmative, on me dit que les montres étaient prohibées. Pour le coup, l'irritation me gagnant, je refusai tout nei de me séparer du meuble interdit; on consentit à me le laisser. La trempe très-fine des ressorts de montres peut les transformer en limes capables de scier des barreaux de fer. On voulut bien juger que ce genre d'emploi n'était pas à craindre de ma part.
J'avais apporté pour mon usage un couvert d'argent. On m'engagea officieusement à le consigner au greffe, de crainte qu'il ne passât bientôt dans les mains de mes co-locataires. « Il me semble cepen- » dant,» observai-je, «que des objets volés dans une » prison doivent s'y retrouver aisément. » Mais on m'assura le contraire ; peu de temps suffit pour qu'ils soient expédiés au dehors. Par supplément, on me donna l'avis de faire adapter immédiatement un cadenas à la porte de ma cellule, et de n'en pas sortir, fût-ce un moment, sans avoir bien soin de la fermer.
La solitude et le silence complet auraient été certainement beaucoup moins insupportables que l'horrible bruit de verroux, de sabots, de voix ignobles sans cesse retentissant à mes oreilles, et que ces figures dégradées dont je ne pouvais éviter la rencontre dès que je mettais le pied hors de ma
î.)8 SOUVENIRS ET PROPOS DIVERS.
cellule. J'avais adressé une demande au préfet de police, à l'effet d'être logé dans une autre partie de la prison, où ce contact impur me fût épargné. Au pavillon de l'Est, — le quartier le plus recherche, — des faveurs exceptionnelles avaient logé ce que j'appellerai l'aristocratie du vol, la banqueroute frauduleuse, le faux en écriture, de sorte qu'il ne s'y trouvait pas de chambre disponible. Le gérant de la Gazette de France, Aubr y- Foucault , voulut bien m'offrir la moitié de la sienne. II fallut plusieurs jours pour qu'on m'autorisât à profiter de son obligeance, et à me réunir aux deux ou trois honnêtes gens mêlés parmi les coquins de toute catégorie.
Tel était le régime fait à la presse dans la personne de ses représentants. Il semble cependant qu'en cas de condamnation, une prison à part était la moindre grâce qu'on dût leur faire. La conscience publique se refusera toujours à confondre le délit de la plume, — et mon fait n'était même qualifié, en l'a vu, que de simple contravention, — avec l'escroquerie, le vol, le brigandage, les délits immondes auxquels on ne craignait pas d'accoler l'écrivain, par un odieux pêle-mêle.
On est obligé ici, — c'est fâcheux, — d'établir une comparaison qui est à l'avantage de l'ancien régime. Au moins, dans ce temps-là, quand les écrivains étaient emprisonnés , on voulait bien les considérer comme une classe de détenus à part ; la Bastille était pour eux un logement qui les distinguait des voleurs et des bandits; la fameuse
prison d'Etat reconnaissait dans leur personne cette noblesse et cet empire de la plume qui tint tant de place dans le siècle de Voltaire et de Montesquieu ; l'anecdote suivante en fera foi.
Marmontel avait donné l'hospitalité dans le Mercure de France, qu'il dirigeait, à une pièce de vers satirique dont il refusa honorablement de révéler l'auteur. Pour cette affaire, il fut mis à la Bastille, mais avec des égards particuliers, car il put s'y faire accompagner par son domestique. Le premier jour, quand l'heure du dîner fut venue, un homme de service entra dans la chambre de Marmontel, apportant quelques mets tout simples, mais de fort bonne mine et de fort appétissante odeur, servis dans de la vaisselle de terre d'une irréprochable propreté. Marmontel se met à table et fait grand honneur à ce repas. A peine a-t-il fini la dernière bouchée, que l'homme de service reparaît, portant cette fois un dîner délicat : aile de poulet bien dodue, légumes de primeur, fruit magnifique pour le dessert, café de l'arôme le plus fin.
« — Que veut dire ceci? demanda Marmontel : pour qui donc était le premier dîner ?
» — Eh ! mais, monsieur, c'était celui de votre domestique ; et voici le vôtre, qui vient de la table de M. le gouverneur.
Marmontel prit la méprise en bonne part.
» — Mon garçon, dit-il à son domestique, puisque j'ai mangé ton dîner, il est juste que tu manges le mien : réserve-moi seulemen^e fruit et le café. »
B1BLIOTHECA J
C'est Marmonlel lui-même qui raconte l'anecdote dans ses Mémoires.
Ceci, bien entendu, n'absout nullement l'arbitraire qui pouvait vous emprisonner sans jugement, par simple lettre de cachet : la question de principe reste entière. Mais prison pour prison, il est triste que de nos jours, après les révolutions opérées au nom des droits de l'esprit humain, des écrivains, jetés dans une geôle de voleurs, aient été réduits à regretter le régime de la Bastille.