‹ A travers Cuba, récit de voyage descriptif et économiqueChapitre 10 sur 13 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

Province d’Orienl, la plus grande et le berceau de la nation. Santiago et ses environs ayant vu se livrer les derniers cpmbats décisifs de l’indépendance. Un val riant de villégiatures. Entreprise des mines. Guantanamo et ses environs composant une région rêvée de colonisation française. Entreprises des plantations de café et de cacao.

La PROVINCE d’ORIENT, la plus étendue de Cuba, est large de 110 à 165 kilomètres, et longue de 392. Sa situation se trouvant à environ 3 degrés sud de la Havane, ne rend sa température modérée jusqu’à 10°, qu’à la cime des montagnes, car ailleurs, elle atteint plus de 25°, et même jusqu’à 40°. Heureusement que la longue saison des pluies atténue cette grande chaleur. Sa campagne est infiniment variée et pittoresque. Le Nord-Ouest présente une plaine marécageuse et boisée, ravinée de cours d’eau parmi lesquels le plus considérable de l'île, le Cauto. Le Nord-Est, Le Sud-Est et le Sud- Ouest sont jalonnés de collines en piton : la Silla, le Cerro-de-la-Cruz, et de chaînes de montagnes : Bijaru, Nipe, Cristal, Toa, Cuchillas, Rus, Gato, Cobre, Gran-Piedra, et la plus élevée, la Sierra- Maestra. Plusieurs ont des formes très particulières. Le mont Yunque figure un trapèze ; la gorge de Yumuri est un effondrement à pic ; les côtes en falaises près de Baracoa et du cap Cruz imitent des escaliers ; et deux collines près de Santiago : la

Jesus-Maria rappelle une barrière, tandis que la Puerto-de-Boniato représente un massif à contreforts étroits et longs (forme orograpliique retrouvée souvent dans l’Est cubain). Tous ces monts supportent de nombreux arbres fruitiers, des bananiers, des cannes à sucre, du maïs, des caféiers et cacaoyers. Certaines parties rocheuses contiennent des grottes près de Guantanamo, de Gibara et de B aire. D’autres renferment des gisements de minerais ; fer, manganèse, cuivre, zinc, plomb, charbon, asphalte, etc. Beaucoup forment des plaques volcaniques grises dites dents de chien. Le sol est extrêmement argilo-calcaire.

La population était en 1907 de 455,080 habitants dont environ 50 pour cent de couleur, comprenant quelques Indiens d’origine louisianaise et peut-être d’origine du temps colombien, enün le reste en race blanche de souche espagnole ou française. Cette dernière partie a immigré, au siècle dernier, de Saint-Domingue, d’Haïti, de la Louisiane, au nombre de 6,000 personnes, réduites de nos jours à environ 1,000, plus 200 venues directement de France.

Cette province est en outre très intéressante, ayant été le théâtre des plus grands événements historiques : berceau national par Puerto-de- Palmas point d’atterrissage du conquérant Diego Velâzquez ; champ de première exploration par Narvaez, où furent trouvés les premiers indigènes, massacrés, ainsi que leur chef Hatuey, malgré les supplications du missionnaire Las Casas ; enfin le noyau des premières divisions administratives, et remplacement des deux premières capitales, en

1512, Baracoa, et, en 1515, une seconde ayant existé pendant deux siècles, et ayant formé en 1907 une agglomération de 45,470 âmes.

Elle se nomme en créole « Coube », en espagnol « Cuba », et en terme officiel SANTIAGO.

Cette ville est étagée sur les flancs d’une colline haute de 75 mètres, qui domine une baie large de 4 kilomètres et longue de 8, entre beaux marais et monts boisés ou dénudés striés de ravins. Ces sites attrayants viennent coïncider avec les perspectives des voies. Certaines rues, en pentes remplies d’ornières, sont bordées de maisons inégales à petites fenêtres aux barreaux de bois. Ces pittoresques rues San-Geronimo, Santa-Lucia, Sagarra, San- German et San-Basileo, sont surpassées par des rues principales Enramadas, Marina, San-Francisco, San-Felix, San-Pedro et Santo-Tomas, qui ont leurs noms accompagnés d'indications de leur partie haute ou de leur partie basse. Au temps jadis, les immondices n’étaient entraînées que par la pluie dans les ruisseaux ; aussi s’étaient-elles amassées sur 216,659 mètres carrés, dont n’eurent raison : qu un brûlage par 160,000 litres de pétrole, qu’une désinfection par 18.000 litres d’acide carbonique, 11,000 livres de chlorure de chaux, un roulement mensuel de 3,000 charrettes et une dépense par mois de 41,600 francs. Ces mesures américaines ont établi une propreté extrême de voirie, malgré la pénurie d’eau, à laquelle un nouvel .aqueduc n'avait pas encore remédié à mon passage. Aux procédés américains sont en outre dues des chaussées en asphalte résistant à la chaleur et à la pluie. Ces rues modernes sont bordées de

magasins au clair crépissage et à larges ouvertures, de demeures éclairées par de grandes baies grillées, avec des salons charmants où résonnent souvent de gais accords de piano. Plusieurs squares jettent çà et là une note riante. Un principal, central, est orné de superbes lauriers d’Inde et de gros canons français des siècles passés.

Par crainte des tremblements de terre, les édifices ne sont pas élevés. L’hôtel de ville ne comprend qu’un rez-de-chaussée de forme carrée. La cathédrale est un long vaisseau couvert de tuiles, à peine rehaussé par un dôme à lanterne, et par deux tours surmontées de petites coupoles. Cette vaste église paraît encore plus écrasée sous un lourd crépi jaune et rose, crème et sucre par hasard imités, on dirait une pièce montée par un confiseur.

D'autres églises sont aussi de couleurs variées. Le rouge appartient à Santo-Tomas, le rose à San- Francisco, le rose à liseré blanc à Santa-Lucia, le violet à liseré rouge à Santa-Anna, le bleu à la Dolores, le mauve à la Cristo, la Salud, la Carmen, et le gris à la Trinidad.

La ville possède encore un grand hôpital et un musée d’histoire cubaine des plus intéressants. On y remarque : des objets ayant servi à des insurgés célèbres, des chaussures et des culottes curieuses en fibres végétales, jagua et guacacoa, un torpilleur miniature, une imprimerie portative de journal de l’armée libératrice, des portraits de prisonniers en Espagne, des débris de cuirassés espagnols, le crâne du chef Fernandez à Pitirre, des attributs royaux de Sa Majesté Congo en 1877, une pieri’e de Constitution datant de 1812, des

costumes municipaux de cérémonie, un christ et des évangiles servant au serment des autorités, des curiosités préhistoriques trouvées à Guaso, Janco, et Catuco, près de Guantanamo, du Caney et de Gibara, des minéraux provinciaux et des plantes, des documents photographiques, ainsi que d’autres du sommet le plus élevé cubain, le Turquino. Ce musée est complété par une bibliothèque qui contient, entre autres, d’anciennes gazettes et un curieux acte de vente d’esclave livré : « âme en bouche et « os dans un sac », signifiant nègre « près de mourir » et « comme squelette », venu en 1817 à une époque triste, suivie d’une ère actuelle heureuse dont les bienfaits écktent dans deux œuvres américaines :

Une école, la plus belle de l’île, aux murs de granit, et à distribution régulière, avec une véranda supérieure vitrée, a été édifiée ces dernières années, ayant coûté une somme de 390,000 fr. On y apprend les langues espagnole et anglaise, l’histoire et la géographie, les sciences, le dessin, la physiologie, la morale non compris la religion, l’hygiène, la gymnastique, la calisthénie, l’agriculture, le tout inculqué d’une manière objective.

Une autre école la complète, école moitié non payante et moitié pay^ante, où on apprend les mêmes matières, auxquelles se joignent celles de l’industrie, du commerce ; avec la manière d’accueillir en affaires, de parler en public, d’exécuter le travail manuel, la cuisine, la tenue d’une maison. Tout cela est considéré comme passe-temps, et souvent agrémenté d’ouverture et de fermeture de classe avec des airs de violon. Une instruction aussi douce agit stir te corps et sur l’âme. Les

K TRAVERS CUBA

élèves sont incités à former des groupes d’entraînement physique et militaire, à rédiger des journaux variés, et à se lancer dans les arts, la musique jouissant d’une faveur certaine.

Ce système scolaire, si particulier, est organisé d’après les idées de Catherine Tingley, grande directrice d’une maison-mère à Point-Loma, en presqu île californienne. Celte institution, du nom indien « Raja Yoga », enseignant une sorte de religion très xx® siècle, pouvait réussir comme succursale en parages cubains d’Orient, les plus libres d’idées, adoptant : l’anabaptisme, le méthodisme, le presbytérianisme, le spiritisme, la superstition, la sorcellerie, enfin la libre pensée !

Toutefois, la vieille religion catholique est encore prédominante. Elle ne s’est certes pas entièrement relevée d’une époque troublée insurrectionnelle encore récente, qui lui valait un clergé réduit et sans zèle ; mais, elle commence à bien se réveiller, depuis la déclaration d’indépendance de 1902 qui a prononcé la séparation de l’Eglise et de l’Etat, laissant agir de riches congrégations : jésuites, carmes, dominicains, franciscains, ursulines, clarisses, Sacré-Cœur, Sainte-Thérèse, Sainte-Catherine, Saint-Vincent-de-Panl, et Frères prêcheurs français. Finalement, les prêtres indigènes sont devenus plus dévoués ; néanmoins, ils n’atteignent pas encore un nombre suffisant. Mais par les efforts de l’archevêque Barnada et de cinq évêques, il y a renaissance de foi chrétienne. Deux séminaires se sont reconstitués à Santiago et à la Havane. Des pèlerinages se perpétuent : celui de la madone de la Candelaria et celui de la madone de la Caritad-

cle-los-Remedios. Cette dernière vierge, couverte de joy.aux, est honorée dans une basilique ornée d’ex-votos, d’un trésor, d’un maître-autel argenté, qui embellissent le Cobre, gros village de 1,781 âmes.

Quoique métropole du catholicisme cubain, Santiago est toutefois réputée comme très liljérale à cause de ses habitants d’origines très diverses. Déjà ceux de race de couleur forment une cinquantaine de cercles suivant la nuance de peau, les vues politiques, littéraires ou commerciales, avec de nombreuses soirées récréatives. Ceux de race blanche forment six grands cercles suivant les nationalités, les vues politiques, littéraires, commerciales, ou goûts sportifs, avec bien des soirées musicales, théâtrales et dansantes. Le Naulico et le Philharmonica prospèrent en étant composés de Cubains ; le Catalan et le Colonia, aux salles et jardins luxueux, sont très en vogue auprès des Espagnols; l’Union, plus intime et plus gai, est aux Américains ; et un des importants de l’île, le San-Carlos, confortable et très muni de livres et journaux parisiens, renferme bien des Français à l’accueil qui m’a vraiment touché.

Jadis une grande immigration française, venue pour cultiver les terres, a policé les mœurs de la population ; auparavant, une colonie catalane avait initié la population aux coutumes commerciales. Aussi, remarque-t-on, de nombreux comptoirs d’importation et d’exportation, banques, maisons de rhum, bureaux d’armement, le long de la rue Marina, la promenade Alameda, et le quai Alta- Cristina.

Le port, le troisième comme importance, reçoit et envoie chaque semaine : deux vapeurs cubains desservant la Havane, un vapeur cubain et un anglais desservant la Jamaïque ; chaque quinzaine : un vapeur cubain desservant Haïti, et deux américains desservant les Etats-Unis ; trois fois par mois : deux vapeurs espagnols desservant l’Espagne, quelquefois des espagnols desservant Liverpool ; une fois par mois un vapeur français de la Compagnie générale Transatlantique. Aussi ce port, qui est en outre deuxième pour les importations, a été visité en 1906 par 2,078 navires de cabotage et de mer, entrés et sortis, jaugeant 3 millions 416,740 tonnes réparties dans une exportation de 21 millions 867,302 francs, et une importation de 42 millions 230,931 francs (total de transactions de 64 millions 98,293 francs). A mon passage, contrastait contre une exportation surtout de minerais fer, manganèse, cuivre, et modérée de sucre, cacao, cèdre, acajou, cire, tabac, miel, rhum, une importation grande de denrées alimentaires vins, tissus variés, machines, métaux ouvrés, produits chimiques et pharmaceutiques. Cette activité employait les services de deux câbles sous-marins, un anglais et un français, ce dernier excellant dans sa courte tranmission de New-York.

En parcourant la ville, on trouve encore un marché aux chevaux assez important, et un grand marché aux vivres où grouillent des gens de toutes couleurs, qui amènent leurs marchandises, en de curieuses charrettes triangulaires à châssis entoilés. L’ordre y règne grâce à une m.unicipalité éclairée, digne de la ville nui a engendré le littérateur José Marie de Heredia.

Il est vrai que Santiago s’honore de bien d’autres gloires, car elle a joué un grand rôle historique. Une place de la Révolution, ornée d’une colonne surmontée d’un bonnet phrygien, en est déjà le symbole. Après trois faubourgs ou (( entradas », nommés Tivoli, Cobre et Caney, ce dernier avec ses maisons originales composées de bois entrelacés simplement crépis, on débouche dans une campagne qui rappelle les combats qui ont décidé de l’indépendance cubaine.

La suprématie espagnole touchait à son heure dernière, car, l’armée qui la maintenait était très compromise par des circonstances néfastes. Ses soldats étaient mal accueillis dans les campagnes, plus favorables aux insurgés qui y trouvaient vivres et asile. Ceux-ci connaissaient mieux le pays, et savaient, selon le cas, attaquer ou se replier, en opérant un mouvement tournant qui assurait un succès final. Ces nationaux comblaient facilement les vides dans leurs rangs. Des troupes fraîches se transportaient rapidement vers l’Occident, que tenait Antonio Maceo ; tandis que leurs camarades demeuraient en Orient, qu’occupait Maximo Gômez. Ces volontaires, qu’une même solidarité anîmait, étaient intrépides, en se sentant soutenus par des contingents étrangers. Quinze mille Américains, soldats et sportsmen, commandés par le général Scliafter et deux officiers principaux, Wood et Roosevelt, ce dernier devenu depuis président des Etats-Unis, ne pouvaient qu’entraîner cinq mille Cubains commandés par le général Calixlo Garcia, à écraser les troupes espagnoles désemparées. .Malgré leur position avantageuse, celles-ci furent incapables de se maintenir sur la colline de San-

Juan et au village du Caney, héroïquement défendu jusqu’à la mort par le général Vara del Rey. Presque en même temps, quelques vaisseaux espagnols d’une structure défectueuse, ayant été amenés à venir se ravitailler et à attendre des ordres dans la baie de Santiago, furent détruits, comme ils essayaient une sortie, par six cuirassés américains commandés par l’amiral Sampson. Du reste, pas plus leur stationnement, que leur départ, n’aurait pu empêcher la défaite de l’amiral Cervera et la reddition du général Torral, qui déterminaient l’écroulement de la domination plusieurs fois séculaire de l’Espagne.

Mais, comme pour faire oublier un si cruel dénoument, la nature a comblé de charmes ces champs de bataille. L’arbre, sous lequel fut signée la paix du 16 juillet 1898, encore criblé de balles, est couvert d’exquises frondaisons autour desquelles un parc ne serait pas déplacé. La colline de San-Juan domine agréablement de riantes prairies. Le Caney, gros village de l,i067 âïnes, possède une église fraîchement peinte en gris, des maisons atix claires couleurs, avec des environs plantés des meilleurs arbres fruitiers de l’île. Là, habite un Indien plus que centenaire qui me contait sa fierté de descendre de la souche du temps colombien. Le fort Morro a ses murs bizarrément colorés, et des logements pour les soldats, annexes pimpantes groupées sur un plateau qui domine un ravin desséché et l’embouchure poétique du petit fleuve Aguadores. Dans les bois voisins, on trouve des quantités de crabes terrestres qui envahissent même le chemin.

Pourtant, le plus joli point du paysage, c’est

une route de 16 kilomètres qui passe entre deux vertes rangées de sureaux, remonte un val enchanté de villages, enfouis dans une végétation luxuriante : le riant Cuabitas avoisiné d’un massif de cocotiers qui penchent drôlement leurs cimes ; le plaisant Boniato que dominent de hardis palmiers royaux ; les gracieuses chaiimières de San- Vicente auprès de ruisseaux qui se fraient passage entre de gros hamhous ; la charmante retraite de Dolorita, près de Dos-Bocas au fouillis de végétations dont les excellents fruits se vendent au marché de Cristo, gros village de 1,316 âmes. Un chemin de fer de 20 kilomètres, se dirige vers Songo, gros village de 1,310 âmes perché de manière pittoresque, non loin de Maya, village en plaine, et d’environs en champs de café, de tahac, de cannes à sucre, en sucreries ruinées, et en hois trouvés vers la ferme California.

Il reste à parler des mines. La composition géologique de l’île est entièrement volcanique. Aussi, en 1907, 1,231 concessions étaient accordées pour exploiter 93,p98 hectares. Sur cette étendue, se trouvent des minerais nombreux dont les plus communs sont : le fer, le manganèse, le cuivre, le zinc, le plomb, le charbon, l’asphalte, l’amiiante,, l’aimant, l’antimoine, le marbre, l’argent, l’or, etc. Ceux qui donnent la meilleure moyenne sont : le fer tiré de 60 à 62 pour cent, le manganèse à 45 pour cent, et le cuivre à 20 pour cent. Les minerais sont souvent mêlés à d’autres matières ; néanmoins, aussi, ils se trouvent souvent à ciel ouvert, ce qui rend aisée l’extraction.

Autour de Santiago, s’affirme la plus grande

richesse minière, extraite de 857 concessions qui comprennent 72,667 hectares.

A mon passage.

A 28 et 40 kilomètres à l’Est, deux sociétés américaines tiraient du fer de deux points couvrant 540 hectares :

Juragua donnant par an 235,000 tonnes valant près de 1 million 850,000 francs.

Daïquiri donnant par an 493,000 tonnes valant près de 4 millions 100,000 francs.

A 20 kilomètres au Nord, deux autres sociétés américaines tiraient du manganèse de deux points couvrant 108 hectares : Cristo et Ponupo, donnant par an 26,352 tonnes valant près de 685,152 francs.

Et à 16 kilomètres à l’Ouest, une autre société américaine tirait du cuivre d’un point couvrant 169 hectares, le Cobre, qui donna 800 tonnes d’une valeur de 53,092 francs, comme ancienne affaire tout juste reprise, hélas ! dans une inondation, cause d’une grande catastrophe.

i\Ialgré tout, l’industrie minière cubaine prospéra. Aussi l’année 1907 se signalait par une exportation de 3 millions 540,130 tonnes, valant 14 millions 646,408 francs, somme accrue encore en 1909, la production du fer ayant été déjà à elle seule de 1 million 437,242 tonnes, à cause d’une zone ferrugineuse nouvellement trouvée en province santiaguaise, susceptible de dépasser 10,000 hectares, qui sont estimés recéler 600 millions de tonnes !

Il ne manque plus, pour aider au développement minier, que l’amélioration du transport : remplacer mules et charrettes par le chemin de fer. De là dépend l’avenir de cette entreprise qui sera la plus lucrative de toutes.

Santiago est relié sans cesse avec un port voisin situé à 7Ô kilomètres, trajet que les bateaux effectuent en cinq heures. On parcourt d'abord la baie, bordée d’un hameau ombragé de cocotiers poétiques, non loin de l’îlot Ratones. Des collines boisées forment à gauche la pointe Corda, les criques üaspar, Nispero ; et, à droite, aussitôt après l’îlot Smith, la pointe fortifiée Socapa fait face aux forts Estrella et Morro, le dernier perché à 76 mètres, gardant un détroit large d’environ 20(1 mètres qui aboutit à la m.er. Une navigation charmante vers l’Est fait découvrir ; une falaise à crête plate, tes petits ports Jiguanev et Daïquiri, les monts tourmentés Gato, Gran-Fiedra, haut de i,6()0 mètres, et Filipinas. Une baie étendue de 4 kilomètres, la Granadillo, précède 25 îlc4s, derrière lesquels se trouve une autre baie inlérieuie étendue de 18 kilomètres, qui baigne une campagne orientale fort attrayante.

GUANTANAMO est le centre principal de la colonie française, vivant en pays cubain depuis environ cent ans, figurée d’abord par bien des émigrés venus de Saint-Domingue, d’Haïti et de la Louisiane, pour cultiver en plaine la canne à sucre, et, sur les collines, 4 cacaoyères et 1,200 caféières. Ces exploitations ont été malheureusement abandonnées durant l'insurrection de 1868. Mais, dans ces premières années républicaines pacifiques, en 1907, un réveil a mené les champs de cacao à produire 9 millions 380,900 livres espagnoles de grains consommés dans le pays ; et un droit protecteur contre les cafés étrangers a mené les champs de café, devenus déjà au nombre de 1,411, à produire

6 millions 595,700 livres espagnoles de grains consommés dans le pays, et marchant hardiment vers la situation de l’année 1846 aux 2,328 caféières, qui produisaient 50 millions de livres espagnoles de café représentant la plus grande exploitation cubaine.

Actuellement, des cultivateurs parlant le patois martiniquais, sont à travailler pour le compte de nouveaux capitalistes français. A mon passage, aussi, se remuaient des Américains des Etats-Unis. Ils venaient de souscrire plus de 2 millions 1/2 de francs d’actions, et 260,000 francs d’obligations hypothécaires. Ils venaient de construire, avec 10 millions de francs, le port de Boqueron et des lignes de pénétration. Et, bien mieux, un groupe de ces Américains venait d’acquérir pour 520,000 francs, 20,250 hectares destinés à des exploitations agricoles protégées par une station navale américaine Pîaya-del-Este, établie avec 62 millions de francs pour abriter 70 vaisseaux de guerre.

Les spéculations de cultures hantent aussi d’autres étrangers. Pour conduire aux acquisitions du sol, s’offrent deux lignes de navigation et de chemins de fer. Je vis neuf sucreries qui marchaient, appartenant à divers nationaux en vive concurrence : Cubains, Anglais, Espagnols et Français cherchant louablement à refaire l’ancienne prépondérance de leur patrie.

La région a encore comme premier port recevant parfois certains jours cinq bateaux, Caïrnanera, qui est en outre une station balnéaire ainsi qu’un village de 500 âmes. De là, part un chemin de fer de 20 kilomètres, qui franchit des petits bois jusqu’à une petite ville de 14,559 âmes.

Guantanamo a de larges rues droites, une grande place éclairée par trente grosses lanternes, bien des magasins d’approvisionnements et des marchands colporteurs. On s’y montre fier d’avoir été des premiers à combattre pour l’indépendance. Sa population gracieuse fait tout pour aider une excursion à cheval en des environs agréables.

Un guide d’origine anglaise, Magin Wilson, ancien insurgé, s’étant signalé par plusieurs faits d’armes, me fut recommandé.

Le premier jour, je parcourai la plaine aux champs de cannes ; je visitai une sucrerie, Santa- Maria, joignant à sa fabrication une préparation d’alcool, de rhum, de vin, même de cognac. Puis, vinrent des terres ondulées, plantées d’aloès et de bois jusqu’à la ferme San-Vioente. Au 10° kilomètre, j’entrai dans Jamaïque, gros village expéditeur de sucre, de 1,490 âmes.

Le deuxième jour, je m’acheminai sur des terres plus ondulées portant une sucrerie française, Sainte-Cécile, une autre, Romélie, avec des employés français dont la gaîté me frappa. Au 10° kilomètre, j’arrivai à la sucrerie française, San- Antonio, qui exploite des mamelons accusés, parfaits d’exposition et de drainage, ainsi qu’exportant aisément leurs récoltes par un port voisin, Manati.

Le troisième jour, je traversai des bois, un hameau, SiguaL; j’attaquai des lacets escarpés, le col de Piedra, à 800 mètres ; je descendais un ravin comblé de végélalions, contenant deux fermes de café basquaises, San-Luis et Cuira. J’affrontai un versant collineux étageant trois autres fermes de café, une bordelaise, une béarnaise, une basquaise : Sorpresa, Diamante et Bellevue. Cette der-

uière, de 234 hectares, compte 300,000 pieds produisant 300 quintaux. Là, au 10® kilomètre, je dominai, à 500 mètres, une plaine riante jusqu’à la mer, et les collines tourmentées de Yateras, occupées par plusieurs familles indiennes originaires de la Louisiane.

Le quatrième jour, je m’approvisionnai d’un cochon de lait et de fruits pour traverser des parages difficiles. Je rencontrai un plateau broussailleux avec les ruines d’une fabrique de café, Hilario, un sol raboteux couvert d’arbres canneliers, une descente raide à travers des rocs abrupts entre deux hautes futaies verdoyantes.

Au 8® kilom.èlre, grotte de 650 pas de profondeur, par intermittence à ciel ouvert, puis obscurité entière. On y voit comme des modelages dans la glaise, une niche, un roc imitant une tête, et une salle à colonnes.

Après cet antre nommé Libano *, ses parages montueux appelés Rus * exposent, comme autres sites, des touffes boisées, des terres abandonnées, une gorge fertile en palmiers, la Piedra, une rivière située dans un curieux étranglement de roches dit Passage de la Nymphe, où est la tète d’un aqueduc construit par les Américains. Ensuite viennent le village de Guaso, une plaine à champs de cannes, des sucreries, Espcranza et San-Munid. enfin la rivière Bano, passée à la nuit tombante, par un gué où je subis une immersion complète, dont je ne pus réparer les dégâts qu’au 30® kilomètre, à Guantanamo,

Là, je me réfugiai chez un photographe en train

1. Noms incertains dans une région aux désignations géographiques multiples.

par hasard d’exercer la musique des pompiers à jouer la Marseillaise, que j’appréciai absolument comme si ce bel hymne était une démonstration faite en mon honneur.

Les terres guantanamiennes sont neuves, très profondes, argileuses légèrement ferrugineuses ; celles des coteaux sont encore plus neuves, très calcaires ou argilo-sablonneuses, favorisées de pluies fréquentes, d’un climat tempéré comptant même des brouillards de décembre à mars.

Aussi, la plaine produit de la canne à sucre, rendant en moyenne, aux 13 hectares 1/2, 1 million 155,000 kilos, et par hectare, 100 tonnes et plus de 11 pour cent de son poids. D’un autre côté, les collines produiraient bien plus le café, si on espaçait les pieds. Ceux-ci, taillés tous les deux ans, indemniseraient d’un entretien coûteux, par une vente à 93 fr. 60 les 46 kilos (1), laissant un bénéfice net de 62 fr. 40. Le cacao, abrité par des bananiers, n’exigerait que des frais de culture insignifiants, pour arriver à donner par semestre et par pied 250 à 500 gousses. La vente à 52 francs les 46 kilos, laisse un bénéfice net de 41 fr. 60. Ces plaines et ces collines qui peuvent produire, sans engrais ni . repos, parfois durant trente années, sont achetées très bon marché, 520 francs à 5,200 francs les 13 hectares 1/2. Elles pourraient encore produire des fruits, des bois, etc., car la région guantanamienne aurait bien des débouchés, ayant une situation propice près de la mer, avantage qui fait souvent défaut aux régions productrices.

1. Cette mesure correspond à l’unité de poids cubaine, le quintal de 4 arrobes de 11 kilos 500.

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