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CHAPITRE SIXIÈME

Entreprises de l’exploitation des ^forêts et de l’élevage du bétail. Province de Camagüey, Nuevitas, San-Fernando, Jiicaro, Santa Cruz del Sur, et le Grand chemin de fer central.

Aux deux principales entreprises cubaines du tabac el des cannes à sucre, s’ajoutent celles de l’exploitation des forêts et de l’élevage du bétail.

Sur un sol généreux, arrosé par d’abondantes pluies, possédant de nombreux cours d’eau et des mares, poussent des végétations désordonnées qui couvrent la moitié de l’île, soit environ 5 millions 265,000 hectares, dont un 13® appartient à l'Etat.

Les forêts offrent généralement, à la vue, une confusion de lierre à feuilles légères, genre volubilis, nommé campanilla, de laine végétale imitant la toile d’emballage appelée guayaca, de lianes dont une, la cupey, est surtout fatale aux végétaux, et une infinité d’arbres plutôt de taille moyenne et d’essences diverses, dont beaucoup sont utilisables.

Parmi les plus nombreux s’offrent :

Le cèdre (gros) pour ébénisterie, boîtes à cigares et cloisons;

L'acajou » » y> et wagons ;

Le majagua » » » corderie et carrosserie;

L’algarrobo » » » charpente et charrettes ;

Ee jucaro (assez gros) pour charrettes;

Le yaya (assez dur) pour véhicules, lances et perches de transport du tabac;

Le quebracho (dur) pour traverses de voies ferrées et plus de 35 sortes de palmiers pour maisons, objets domestiques, chapeaux, etc...

Parmi de moins nombreux, se trouvent :

Le granadillo sorte d’ébène, pour l’ébénisterie ;

L'acana propre à la charpente des ponts;

Le caiguaran rigide comme le fer; pour les poutres;

Le guayacan très résistant, pour mâts de navires

et coussinets de machines ;

L’ubero dont la courbe aide la construction

des bateaux ;

Le jaguey et le fustete. . . spéciaux pour les manches d’outils,

cannes, etc.

Le bambou précieux en une foule d’usages;

Le campêche utilisé dans la teinturerie;

La ceiba l’arbre le plus grand, d’une hauteur

atteignant 50 mètres, procurant de la laine à matelas, oreillers, et servant à fabriquer des canots;

L’almacigo l’arbre le moins utile, très décoratif

avec son tronc et ses rameaux de couleur laquée rouge.

enfin bien d’autres essences qui comptent plus de 3,350 espèces.

De telles richesses forestières sont l’objet depuis quelque temps de diverses exploitations. De vastes terrains ont été achetés de 250 à 500 francs les 13 hectares 1/2, ou loués à raison de 25 à 30 francs par arbre abattu. Des ouvriers ont été payés isolément de 10 à 40 francs pour faire tomber chaque arbre ou équarrir 1,000 pieds superficiels, et préparer des sections de 4 ou 6 mètres. Le transport est pourtant encore difficile, et s’effectue par le traînage parfois jusqu’avec huit paires de bœufs,

le flottage sur les rivières, la mise en mer sur radeau qui fait voile vers le navire exportateur. La sécheresse peut occasionner une livraison retardée de plus d’un an.

Heureusement qu’on est en train d’améliorer cette situation par la création de routes et de chemins de fer qui facilitent l’exploitation des régions letirées, souvent les plus riches. Ce résultat est aussi provoqué par des compagnies américaines qui offrent des concessions gratuites ou vendues par petits lots, ce qui augmente l’étendue des terres défrichées. Les expéditions ont lieu de novembre à mai, presque toutes sur des navires affrétés aux Barbades : trois-mâts norvégiens, danois, russes, anglais, plutôt qu’américains, se dirigeant vers les Etats-Unis, l’Allemagne et l’Angleterre. Les deux premières nations reçoivent le cèdre et la première et la troisième reçoivent l’acajou. Les ports cubains qui chargent le plus de navires sont : Jucaro, Santa-Crux-del-Sur, las Tunas, Manzanillo, etc., qui ont fourni presque toute l’exportation en 1907 de 45 millions 160,000 pieds valant 12 millions 861,690 francs, total qui progressera certainement, avec les commandes à venir de l’Europe qui est payeuse généreuse.

Dans l’île, se trouvent environ 6 millions 750,000 hectares de terres sans culture, couvertes d’herbes. Les marécages produisent la pitilla au fil fin ; divers points variés, la millo aux feuilles de petit roseau ; les terres basses, la parai ou chiendent ; et les terres hautes, la guinea, effilée en bottes. Ces deux dernières graminées donnent un bon lait et une bonne chair aux bêtes à cornes.

Le bétail, comprenant d’abord des bœufs, des taureaux et des vaches, offre un aspect robuste et beau. Ces animaux, exclusivement indigènes, constituaient un grand élevage parvenu à 2 millions 485,768 têtes, jusqu’aux insurrections qui exigèrent bien des sacrifices pour le ravitaillement, et après lesquelles il ne restait plus que 999,862 têtes. Ces bêtes créoles sont aujourd’hui avantageusement adjointes de taureaux et de vaches qui viennent de Porto-Rico, Colombie, Venezuela, Mexique, Floride, Texas, et même de Durham et Jersey en Angleterre. Le gouvernement cubain a pris l’initiative de faire une avance de 863,803 francs pour l’importation de 4,336 têtes, somme remboursable à divers intérêts et échéances. Il a promulgué une loi défendant toute sortie de vaches, et exonérant de tout droit d'entrée l’importation de ces dernières bêtes. Cette mesure, en un an, a majoré le nombre des têtes de bétail de 312,684 ; à mon passage, déjà leur total était de 1 million 303,650, et en 1907, de 2 millions 579,492 têtes en bonne voie vers 4 millions de têtes qui pourraient aisément vivre dans les herbages du pays.

Jusqu’ici, les principales propriétés d’élevage ont été Altarnira, Montego, Anton, Union, qui comptent chacune plus de 1,000 à 2,000 animaux. Dans plusieurs fermes, on fabrique des fromages, mais peu de beurre. Quelques-unes distribuent le lait pour la consommation. Jusqu’ici, quelques maisons de commerce, dont surtout deux importantes, ont eu chacune en dépôt de 1,000 à 2,000 bêtes pour la boucherie, acquises directement chez les propriétaires. Une telle recrudescence s’accroîtra cerlainemenl en améliorant les pacages, qui donneront

aux vaches plus de 10 litres de lait quotidiens, et aux bœufs une viande de boucherie de qualité supérieure, qu’on écoulera aisément aux Etats- Unis, pays qui ne peut avoir de reproduction aussi parfaite avec son climat capricieux.

Parlons maintenant de la région des forêts et du bétail.

La PROVINCE de CAMAGUEY est large de 60 à 120 kilomètres, et longue de 205, Sa popula tion était en 1907 de 118,269 habitants. Sa température suit la normale cubaine, modifiée par des vents fréquents et des bourrasques qui sévissent en septembre et octobre dans ses parages maritimes du sud. Sa campagne est aux trois quarts boisée, coupée de prés naturels, offre des rivières nombreuses et tortueuses, des savanes disséminées, des marais côtiers se continuant dans la mer en groupes d’îlots aux touffes vertes qui forment les archipels des Douze lieues, du Jardin de la Reine, du Jardin du Roi, ou les ilôts isolés CocO, Romano, Turiguano, Guajaba. C’est une plaine continue, simplement ondulée par les collines de Deseada, Najas, et la sierra Cubitas où se trouve la grotte de Canjilone ; terre vierge le plus souvent, qui n’a pas dû bien se modifier depuis les premiers faits de l’histoire cubaine : le 28 octobre 1492, débarquement de Colomb à la baie Sabinal, près du rio Maximo. Les îlots Sud du Jardin de la Reine ne furent qu’entrevus par les deuxième et quatrième croisières colombiennes. Plus tard, les côtes Nord et Sud furent visitées par les envoyés politiques Ocampo et Ojeda. L’intérieur de la région fut

exploré par le capitaine Narvaez, par le missionnaire, immortel ami des Indiens, las Casas, par des conquérants sanguinaires, principalement au bord de la rivière Caonao. Ces derniers créèrent l’esclavage pour les cultures, les mines d’or, et les pêcheries de perles. Ensuite, la région entière fut assaillie par des corsaires étrangers. Sa population fut la première acquise à l’indépendance, la proclama dès 1851, la rendit effective en 1869 par la création d’une république cubaine, la première dirigée par un Président et une Chambre forcée de se déplacer souvent. Enfin, cette province lut le théâtre de bien des combats qui ont préparé la république définitive.

Tant d’événements ne semblent pas avoir pu se passer en de si vastes solitudes, interrompues étrangement par l’apparition, à 540 kilomètres de la Havane, d’une ville surgie en 1514, la cinquième créée dans le pays, et chef-lieu de la province, peuplé en 1907 de 29,616 âmes.

CAMAGUEY, ancienne Puerto-Principe, est la ville cubaine qui a l’aspect le plus moyenâgeux : de longues rues bordées de maçonneries basses, toits lourds de tuiles, murs poudreux. Des crépis multicolores couvrent les hôtels et les églises. Quatre de ces dernières sont remarquables : la Merced au pavé en pente montante et avec un clocher bulbeux, la San-Francisco à voûte de bois, près d’un collège, dont les corps de logis sont séparés par des cours ombragées, le tout appartenant aux Pères Pies, la Caridad à péristyle, dôme et clocher trappus, enfin la Carmen avec ses deux tours, son porche Renaissance, et sa façade ornée de faïence de Delft. Ce qui donne le cachet le plus ancien, ce

sont des rues non pavées, aux étroits trottoirs de briques, aux modestes maisons, en murs barrés de bois brut contournant les fenêtres, coiffées d’auvents soutenus par des supports en bois tourné. Telles sont les rues de l’Hôpital, Enrique-José, Astillero, San-Martin, et San-Esteban, dont les demeures récoltent beau de pluie dans de simples récipients. Voici enfin du moderne : un pont sur la rivière Hatibonico, un parc avec une petite collection d’animaux le Casino Campestre, un square central aux palmiers majestueux, un éclairage et des tramways électriques !

Au delà de cette ville qui souffrit des assauts de corsaires, et qui fut le quartier général des premiers mouvements insurrectionnels, et le berceau d'une première république cubaine fertile en hommes célèbres : Gaspar Betancourt Cisneros, Agüero, Ignacio Agramonte, etc., s’étendent des savanes de palmiers fanés, des espaces coupés de prés et de bois, jusqu’au bourg de 4,386 âmes de Nuevitas, puis à San-Fernando, Jucaro, et au gros village de 1,640 âmes de Santa-Criiz-del-Sur, points maritimes des côtes Nord et Sud. C’est un désert qui commence à s’animer, ainsi que tout l’Est cubain, grâce à une œuvre de pénétration nouvelle.

Le Grand chemin de fer central, projet souhaité depuis près d’un demi-siècle, et qu’une compagnie française, entravée par le régime espagnol, n’avait pu faire aboutir, s’est enfin créé par suite d'une intervention américaine favorable à une société ayant son siège à New-York et à Montréal. Bien dirigée par M. Van Home,; promoteur du Canadian Pacific, la compagnie « Cuba » a dépensé

41 millions 600,000 francs pour ouvrir, en deux ans seulement, une ligne de 542 kilomètres avec environ 500 travaux d’art. Cette belle voie a été vendue à la « Cuba Railroad » qui exploite encore des embranchements latéraux, avec de nombreux hectares de terres cédées par petits lots, et 200 milles carrés au bord de la baie de-Nipe, près d’Antilla, nouveau port de départ de vapeurs rapides vers les Etats- Unis. C’est une salutaire ressource pour les terres orientales, qui commencent déjà à envoyer leurs produits à 35 centimes le kilomètre, tandis que les gens paient 70 centimes le kilomètre. Ce chemin de fer si pratique compte, en plus d’un matériel de marchandises, un matériel de voyageurs qui consistait a mon passage de 40 wagons et de 22 locomotives largement suffisants pour deux trains quotidiens qui font en 23 heures le trajet de la Havane à Santiago, la ligne devenant surtout spéciale au chemin de fer central, depuis Santa-Clara.

Une première section s’étend sur un sol irrégulier, qui comprend des broussailles, des ruisseaux tortueux, une plaine de cannes, de bananes, de tabac, avec des villages distants les uns des autres : Ochoa, Manajanabo, et le gros bourg de 6,184 âmes de Placetas, embranchement de ligne allant à Caïbarien, petite ville de 8,333 âmes agencée d'un port. Viennent ensuite des ondulations de terrain recouvertes d’herbes rousses, des terres brûlées pour la culture vers Cabaiguan, une colline rocheuse et une autre mi-boisée, l’Alonzo-Sanchez, dominant la gorge traversée par le beau viaduc de Zaza-del-Medio. Successivement se déroulent une plaine d’arbustes, une forêt assez haute coupée de dépôts de bois, un viaduc sur la rivière Jatibonico,

une grande suite d’arbres moyens ne pouvant cacher des embryons d’exploitation près de Majagua. Et on arrive au bourg de 4,242 âmes de Ciego-de- Avila, station avec buffet.

Une deuxième section s’étend sur un sol plat qui comprend une steppe d’arbustes, une forêt assez haute entrecoupée de dépôts de !)ois, une longue suite d’arbres moyens s’enlr’ouvrant pour des pacages de bétail à Algarrobo, puis des massifs espacés d’arbustes et de bambous. Voilà Camagüey, station avec marquise longue qui abrite des voyageurs de plusieurs races. A mon passage, au delà, le parcours était si désert, durant 238 kilomètres, que le train ne contenait plus que 30 voyageurs. On ne voyait qu’une steppe aux palmiers rabougris, de tons fanés, jusqu’à San-Ignacio, une forêt haute cessant à Hatuey, des prés naturels parsemés d’arbustes au devant d’une colline écartée, Deseada, des terres défrichées par le feu et des grands dépôts de bois, Marti, Lebanon. Après une grosse localité de 2,147 âmes, prise et reprise au temps des insurrections, las Tunas, station avec buffet, venait la forêt la plus haute, interrompue de grands dépôts de bois : Lindelie, Maceo, et d’une rivière, Salado, rencontrée près d’un arbre énorme, ceiba. Et passé le village de Cacocum, croissaient des végétations clairsemées jusqu’au coin touffu d’Alto-Cedro.

Enfin, une dernière section s’étend sur un sol mouvementé. Ce sont des prés naturels qui longent les chaînes de collines mi-boisées de Pinares et Mayari jusqu'à San-Felipe, des ravins traversés de viaducs importants surtout à Bahiati, deux rivières qui coulent dans un lit profond, le Cauto et le

Guananicum, la dernière aperçue entre Paso-de- Estancia et San-Nicolas. Des espaces boisés sont suivis de parages dénudés où se trouve le bourg de San-Luis. Ensuite des ondulations répétées sont couvertes de champs de cannes, de maïs, de bananes ; des ravins renferment bien des bambous vers Dos-Caminos et Moron. Un plateau porte le gros village de Cristo. Un val tortueux verdoyant descend, garni de plusieurs localités de villégiature. Et une plaine, parsemée de touffes vertes de sureaux, précède le point terminus des 856 kilomètres qui séparent la Havane de Santiago.

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