‹ A travers Cuba, récit de voyage descriptif et économiqueChapitre 8 sur 13 · de 1,150,000 kilos · texte numérisé non relu

de 1,150,000 kilos

Ces cannes diverses parviennent à former des bouquets de 30 pousses, hauts de 4“,50, arrivant en mai ou janvier, après douze ou quatorze mois, à se colorer d’une teinte pas encore rosée, et à ériger des plumets qui annoncent la maturité.

La récolte, ou zalra, est cueillie par de nombreux travailleurs, usant de sabres trempés à Birmingham. Les cannes sont coupées en tronçons d’un mètre, qui sont mis en tas, puis rangés sur charrettes à bœufs, ou à mules, chargées d’environ

5.000 kilos, qui vont se déverser dans des wagons contenant de 9,000 à 15,000 kilos, s’acheminant, par voie publique ou privée longue de 30 à 100 kilo-

mètres, vers un abri à plancher mobile, formant plateau de la balance Fairbanks. Près de ce point, un wagonnet ou carrito à traction animale, amène les chefs d’industrie à une fabrique, dénommée « ingenio », c’est-à-dire machine, mot qui dépeint bien ce local singulièrement mouvementé.

De décembre à mai, pendant cinq mois, c’est une organisation fiévreuse ; le jour, le bruit sourd et confus invite au sommeil par sa monotonie ; et la nuit, au contraire, la sonorité s’accroît, provoque l’énervement et l'insomnie.

Voilà ce c[ui frappe dans la sucrerie ;

1“ Une cuve de bois où s’accumulent les cannes, entourée d’ouvriers déchargeurs, ou bien accostée d’un déchargeur électrique à leviers, servi par un seul homme ;

2" Un canal de marque américaine, Link-Belt, en tôle ondulée, ou barres de bois, qui se meut pour porter les roseaux à plus de cent mètres de distance ;

3“ Un cjdindre, garrrf de pointes trieuses, stoppant ou tournant au moyen d’une roue qui retarde ou active la distribution ; plus, deux cylindres cannelés défibreurs, desmennzadores, de marque cubaine, Krajewski et Pesant ;

4” Trois cylindres écraseurs, trapiches, superposés, avec une séparation en avant de G centimètres et en arrière de 2 1/2. Puis trois autres cylindres écraseurs, de remolida, superposés, avec une séparation en avant de 2 1/2 centimètres, et en arrière de 1, complétés par un tube criblé de trous laissant échapper de l’eau pour accroître le rendement sucrier, Ces appareils anglais ou américains

sont chacun muni d’un moteur de 90, 125, 200 ou même 300 chevaux ;

5® Un conducteur en tôle ondulée, ou barres de bois, qui se meut pour acheminer le déchet, bagasse, qui sert à alimenter les foyers ;

6® Des foyers en briques par groupe de deux ou trois, muni d’un puissant ventilateur de marque américainè, Sturtevant ou Buffalo, chacun servant à chauffer deux chaudières multitubulaires, tubulaires, ou tubulaires hérissées, de provenance cubaine, anglaise, ou américaine. Cinq à douze chaudières .fonctionnent à la fois, vu l’obligation d’une force abondante pour nombre de moteurs dont un refoule, après passage au tamis de cuivre, les 1" et 2® extractions de suc de canne, se confondant dans un récipient chauffé à 50 degrés en un seul et même jus ;

7® Ce jus sauvage, guarapo, perd son acidité, par adjonction de chaux en poudre ou lait. Il faut préparer le lait de chaux pendant six heures, à une densité de 15 ou 20 degrés Baumé, à raison de 150 à 200 litres. On en mêle 7 ou 8 litres à 6,813 et jusqu’à 30,280 litres de jus, selon la conteRance des cuves. Trois à douze, et même vingt-cinq de ces cuves, defecadoras, de fabrication française, donnent, après une demi-heure à une heure de chauffage à 60 jusqu’à 120 degrés de serpentin et de fond supplémentaire, un premier jus clarifié. Sept à dix autres réservoirs, de meladura, de même fabrication française, laissent reposer une heure pour que se déposent les résidus en excès ; et après quatre à six heures, cinq à vingt presses-filtres, de fabrication allemande, obtiennent de ces résidus un second jus clarifié ;

8® Ce jus purifié s’améliore encore dans des évaporateurs métalliques, revêtus, extérieurement, de bois, d’une surface de S25 mètres carrés, renfermant 1,000 tubes verticaux remplis d’environ

5.000 hectolitres de liquide qui se volatilise, par uu vide de 2 à 27 pouces, en passant d’une densité de 10 à 30 degrés Baumé, et d’une tenipérature de 100 à 85 et 65 degrés centigrades. Ces phases décroissantes se produisent en trois appareils dénommés pour cela triple e||c/, d’origine française, américaine, ou anglaise, où les pompes amènent le liquide transvasé et l’eau volatilisée dans un Condenseur barométrique, haut de 12 mètres et s’élevant dans une fausse cheminée de 20 mètres. Par cette opération, le jus se transforme en sirop, et se perfectionne dans un ou deux cuiseurs français ou anglais, donnant par jour en trois chauffes 300 hectolitres de masse, ou conglomérat plus dense.

9® Ces appareils, tachos de punlo, réussissent en six à dix heures à former des granulations assez nombreuses rendant 83 pour cent de sucre. Un ouvrier expérimenté les retire avec une sonde, et les vérifie sur plaque de verre ;

10“ Des centaines de wagonnets, ou encore deux à dix réservoirs malaxeurs, eniriadoras, de

25.000 litres, de marque française, servent à faire reposer pendant quatre jours, ou trente heures au minimum, la matière cristallisée qui bientôt se coagule, et peut être soumise ainsi à une dernière opération : le séchage.

11® Six à trente récipients de cuivre, turbines centrifuges, fabriquées en Amérique, tournant à raison de 1,800 tours à la minute, produisent, toutes les trois ou quatre minutes, une poudre de sucre

roux à grains assez gros, et un liquide qualifié miel. qui, étant cuit, et ayant reposé huit jours, devient de la mélasse, transformée par de secondes turbines centrifuges en une seconde poudre de sucre roux à grains fins ;

12° Enfin on emporte un bon sucre à 96 pour cent de parties pures, en sacs chacun d’une contenance de 150 kilos. On s’est assuré de la bonne fabrication par un examen minutieux ; 1° des cannes ; 2® et 3® de leurs deux résidus ; 4® et 5“ du jus sauvage et du jus clarifié ; 6® des déchets pressés ; 7® du sirop des évaporateurs ; 8° de la masse granulée des cuiseurs ; 9® et 10® des deux poudres de sucre sorties des turbines centrifuges ; 11® et 12® du miel et de la mélasse extraits du turbinage et du returbinage. Ces douze différentes analyses chimiques servent à estimer le sucre et en fixer le prix.

Il y a vingt ans, les 11 kilos 500^ valaient 12 réaux (2 fr. 40) ; ces dernières années, ils ne valaient plus que 11/2 et 1 3/4 de réaux (30-35 centimes) ; mais après, ils sont remontés au chiffre point de départ du gain, 4 réaux (80 centimes) ; et en 1905, ils atteignaient 7 réaux (1 fr. 40). Ce relèvement de prix s’explique par la pénurie du sucre de betterave en Europe, causée par la convention de Bruxelles, et par la cherté de sa culture. Sous ce rapport, la betterave est inférieure à la canne, cultivée si économiquement, renouvelée à peine tous les six à huit ans, et produisant par hectare environ 70,000 kilos et même 240,000 aux îles Havva’i.

1. Cette mesure correspond à Tunité de poids cubaine : Varroba.

Aussi, comprend-on la tentative actuelle d'accroître lexpioitation sucrière cubaine par de grands sacrifices.

Voilà à peu près le coût d’une fabrique de bonne importance, traitant par jour 700 sacs ou 105,000 kilos, soit par année 100*000 sacs ou 15 millions de kilos.

Ces frais sont :

Construction des bâtiments 100,000 francs.

Canal conducteur de cannes 7,000 —

Moteur avec cylindres défi-

breurs 45,000 —

Deux moteurs de 48,000 francs, leur transmission de 42,000 fr.

et six cylindres premiers et seconds écraseurs de 80,000 fr. . 170,000 —

Conducteur du résidu des cannes.. 7,000 —

Installation pour brûler le résidu

des cannes 25,000 —

Chaudières 100,000 —

Ventilateurs 7,000 —

Cuves clarifîcatrices 30,000 —

Presses filtres 22,000 —

Trois évaporateurs 80,000 —

Deux cuiseurs. ....... 80,000 —

Réservoirs de repos et réservoirs

supplémentaires de repos 38,000 —

Récipients-turbines de premier sucre et récipients-turbines de

second sucre 70,000 —

Accessoires divers 75,000 —

Escaliers, forge et atelier de

machines. 25,000 —

Eclairage électrique ......... 10,000 —

891,000 francs.

Cette somme comprend le coût des bâtiments,

de la machinerie ; plus le transport, l’entrée douanière, l’organisation, et le sol acheté, élevant la dépense faite jusqu’ici à 1,491,000 francs.

Ce qui entraîne :

L’achat d’une propriété de 1,350 hectares, au taux de

1,000 francs les 13 hect. 1/2 100,000 francs.

Soixante-quinze charrettes à

350 francs 26,250 —

Cent cinquante jougs à chaînes à 6 fr. 40, plus cordes d’attelage, etc 11,800 —

Trois cents bœufs à 300 fr. ... 90,000 —

Trente mulets et chevaux 15,000 —

Parc pour les animaux 5,000 —

Deux bâtiments logeant 300 travailleurs 45,000 —

Maisons de 15 principaux employés 30,000 —

Demeure du propriétaire 20,000 —

1,834,050 francs.

Ce déboursé, qui se rapporte au domaine et à rusine, est additionné de frais de mise en marche :

Plants, plantation, culture â 1,500 fr=, 5,000 fr., 1,000 fr.

les 13 hectares 1/2 et pour 1,350 hectares 800,000 francs.

Paiement d’ouvriers de récolte et de machines, de chimiste et de contremaîtres 400,000 —

3 millions 034,050 francs.

Encore ce total général versé, qui n’a pas commencé à produire, n’est considéré que comme une

avance approximative pour faire marcher certain nombre des 186 sucreries existantes.

Parmi elles, 2 et 6 sont en provinces pauvres, Ouest et Camaguey ; 31 dans une province prometteuse, Orient ; 28 dans une province bonne, Havane ; 50 dans une province riche, Matanzas ; et 69 dans la province la plus riche, Santa-Clara. Dominant toutes les installations, apparaît la plus grande, Chaparra, qui traite annuellement deux cent cinquante mille sacs. Elle ne nuit pas à d’autres, encore grandes, pourvues de certaines spécialités dignes d’attention.

L’usine Rosario est simple, avec appareils indispensables et un bon polarimètre analyseur de sucre. Celle d'Honniguero est superbe d’entretien ; un jour entier par semaine est réservé au nettoyage. Celle de Conchita est admirable d’aération, tempérant la chaleur dégagée par les machines dominées par une belle plate-forme, du haut de laquelle le propriétaire surveille le travail journalier. Celle de Soledad possède une machinerie neuve et un évaporateur pouvant recevoir par jour 1 million 250,000 kilos de sucre. Celle de Providencia est amplement montée en moteurs électriques. Celle de Boston est bien pourvue avec ses trois moteurs électriques, ses deux grosses pompes réfrigérantes alimentées d’eau de mer et ses appareils récents, tous en double. Celle de Constancia possède une pompe puissante, et perfectionnée à deux effets, aspirant par jour 3 millions 750,000 litres d’eau. Celle de Caracas est remarquable par son réfrigérant à fagots de bois, par sa grande batterie de dix-huit diffuseurs augmentant le rendement du

sucre, et par de nombreux moteurs à vapeur et électriques réduisant i'orlemenl la main-d’œuvre. Celle de Santa-Gertmdis a les machines les plus l'orles comme cylindres écraseurs, générateurs électriques, condenseur barométrique, un ancien et curieux système de châssis aux 5,000 cônes en tissu qui retiennent le sucre, ^ et quantité de bâtiments différents

Ces dépendances de sucrerie composent un « batei », au milieu duquel apparaît la luxueuse demeure du maître avec parc aux arbres précieux, puis 9 coquettes villas pour les principaux employés ; 100 maisons pour 600 ouvriers ^blancs ; 50 maisons pour 400 ouvriers de couleur ; un logis aux cloisons mal ajustées, sentant l’opium et autres parfums bizarres, abrite de nombreux Chinois ; une cour entourée de logements disparates, est réservée aux nègres. Il y a encore une longue bâtisse qui comprend : blanchisserie, salon de coiffure, café, restaurant, pharmacie. Et des échoppes sont approvisionnées de pain, vivres, vêtements, nouveautés, objets de bazar. Puis, voici l’école des enfants, le poste de police, les parcs d’animaux. Toutes ces annexes entourent les plus grandes usines desservies par des voies de fer privées ayant jusqu’à 100 kilomètres, avec 500 wagons et 8 locomotives, utilisés dans une propriété de 46 colonies aux mains de 4,000 ouvriers. Encore ce nombre est-il modéré vis-à-vis de toute l’industrie sucrière cubaine qui emploie environ 17,000 travailleurs.

De pareilles exploitations sucrières dépassent 13,500 hectares, et coûtent, de mise en train de

sol et d’usine, environ 10 millions, et annuellement d’entretien environ 1 million ; le rapport est d’environ 3 millions. On ne peut tenter avec succès de telles entreprises qu’avec une mise d’à peu près 15 à 20 millions de francs. Ces capitaux sont fournis par certaines sociétés en nom collectif ou en anonyme, entre autres : Terry et Frère, Luis Diaz Garcia, A.-G. Mendoza, Altkins et C°, Colonial Sugar Cy, United Fruit Cy, et autres trusts américains qui, non contents de renouveler des entreprises en provinces cultivées Ouest, sont en train d’en créer de nouvelles en provinces vierges Est, surtout dans la baie de Nipe, excellent point de départ pour les vapeurs, et dans la baie de Guantanamo, où se groupent quelques usines intéressantes : parmi elles, Romélie, possédant cinq gros cylindres écraseurs, San-Antonio, conservant un petit cylindre écraseur, début rudimentaire de son industrie sucrière, comparable aux procédés employés dans quelques petites fabriques « ingenitos », d’où sortent des gâteaux populaires dits raspaduras.

De plus grands établissements donnent dn meilleur sucre : six raffineries, celles de Providcncia, Tolon, Jesus-Maria-Crescente, une cubanoaméricaine, deux espagnoles. Ensuite, viennent trois distilleries, entre autres la nommée Viscaya. La plus vaste, VInlierno, place le miel en deux citernes de 2 et 3 millions de litres, le passe à l’eau à raison d’un litre pour 15 litres dans quatorze cuves, le fait monter par pompe en réservoir, dans un bac chauffé à 40 et 50 degrés, et dans un alambic à 80 degrés, produisant par jour 37,000 litres. Sorti

K TRAVERS CURA

de cet appareil français, le liquide repose en vingtdeux wagons de 16,000 litres, stationne en deux cylindres verticaux rectificateurs de 16 et 40,000 litres, se dépose en cinq cuves de 100,000 litres, et se garde en quinze cents à deux mille fûts de 15 millions de lities d’alcool, livré annuellement par cette usine remarquable par ses portes et planchers métalliques ainsi que son installation supérieure.

Mais l’industrie sucrière n’est pas l’unique curiosité à voir ; et, l’on rencontre bien d’autres choses intéressantes dans les régions de Matanzas et de Santa-Clara.

La PROVINCE de MATANZAS est large de 62 à 95 kilomètres, et longue de 125. Sa population était en 1907 de 239,812 habitants. Sa température suit la normale cubaine. Sa campagne est souvent dénudée avec peu de rivières, marais côtiers, savanes, plaines parfois ondulées de collines. A remarquer la San-Miguel, les Tetas-de-Camarioca, et une colline utilisée comme marque marine, avec sa forme originale de piton nommé le Pan, qui est couvert de palmiers rabougris, d’aloès, de bananiers, et d’autres arbustes. Cette végétation cesse à une cime haute de 396 mètres, qu’une pure atmosphère désignerait pour une bonne villégiature d’air. De gras herbages couvrent les pentes de Palenque ; le val de Guamacaro est fertile ; non loin se remarquent les grottes où s’abritèrent les insurgés du général Betancourl. Dans ces mêmes parages, se trouve Ceiba Mocha, gracieux village aux maisons de chaume ou de bois, avec église à madone de la Gandelaria, pieux pèlerinage, et avec une végéta-

k TRAVERS CUBA

lion luxuriante procurée par du maïs, des bananiers, et des orangers, qui produisent par an 500,000 fruits. Ceux-ci sont exportés par un chemin de fer qui se dirige vers l’Est, à travers une riante campagne au joli cours d’eau peuplé de nénuphars. 11 atteint à 87 kilomètres de la Havane, la belle gare à façade gothique du chef-lieu de la province, créé en 1693 et peuplé en 1907 de 36,009 âmes.

« MATANZAS ne rappelle guère sa vieille légende, qui la fit dénommer « place à massacres ». Aujourd’hui, c’est la ville cubaine la plus séduisante par l’entretien parfait de ses rues bien tracées et de ses maisons bien construites. Sa grande place, ombragée de palmiers, est égayée le soir par des affiches lumineuses. L’attention est encore attirée par la cathédrale, flanquée de deux tours, par une école secondaire d’Etat, qui montre un musée de fleurs en cire, par une caserne avec de nombreux pompiers, un théâtre avec soirées cinémalographiques, les quartiers Pueblo-Nuevo et Versalles, la promenade Marti décorée d’un monument commémoratif, la colline Cumbre et la haie de Play a essaimées de villas.

Cette apparente richesse cache néanmoins une certaine déchéance résultant de la grande concurrence du commerce havanais.

Aussi, à mon passage, y avait-il loin de voir en son port 60 voiliers ou vapeurs qui chaque jour faisaient escale. Leur nombre a cependant fini de décroître. L’Etat cubain a fait construire un nouveau quai par une compagnie américaine, ce qui a aidé l’embarquement de 700,000 sacs. Cette belle reprise sucrière de 1904 a été suivie de progrès à cause de frais de transit diminués à 60 cents ; aussi.

en 1907, eut lieu une exportation valant 59 millions 230,724 francs. Cela ranime la navigation du petit fleuve San-Juan et de la baie large de 3 kilomètres, longue de 10, dominée par la colline pittoresque de Monserrate. Tl y avait là en décembre un pèlerinage suivi d’un banquet où prenaient part cinq cents Espagnols. Beaucoup de ces nationaux ayant émigré à cause des événement politiques, il ne reste plus qu’une cbapelle de la Vierge avec un autel de liège, entouré d’ex-votos.

Du sommet, la vue plonge dans la gorge rocheuse de l’Abra, et dans le Val de Yumuri aux belles prairies et aux innombrables palmiers royaux, arrosés par le cours d’un petit fleuve.

Aux environs, les grottes de Bellamar, à une profondeur de 125 et 103 mètres, possèdent deux galeries de 1 et de 2 kilomètres. La plus longue a des parois rocheuses remarquables figurant un manteau virginal orné de pierreries, un arc-en-ciel sur pilier en forme de cygne, et plusieurs salles dites des Filigranes, du Purgatoire, de l’Indienne, aux minuscules stalactites cristallines imitant le verre de Venise. Le propriétaire actuel de ces grottes, un Asturien, est arrivé à les rendre rémunératrices, tandis que les premiers explorateurs, un nègre et un Chinois, ainsi que le premier propriétaire, un Galicien, n’y avaient pas réussi. Actuellement, et par an, plus de 12,000 personnes n’hésitent pas à faire à pied les 4 kilomètres de chemin qui conduisent à une merveille, atteinte aussi en voiture volanta, qui coûte 25 francs de location.

Suivant l’avis de plusieurs compatriotes français, entre autres un pharmacien, je pris le chemin

de fer qui me conduisit vers l’Est, sur le plateau dénudé où s’érige le village de Guanabana, aux constructions de bois, traversa les terres ondulées d’Ibarra, un des foyers de la dernière insurrection, et la rivière Canimao qui longe des mamelons arrondis. La voie ferrée se continue jusqu’aux gros villages de I.irnonar et de Coliseo, s’étend dans une plaine aux plantations de cannes et aux nombreuses sucreries, pa.sse à Jovellanos, petite ville avec fonderies et avec maisons massives, de 9,246 âmes. Ici, bifurcation vers le Nord, parcours à travers des herbages, bambous, cannes, jusqu’aux villages de Cimarrones et Contreras ; on passe devant une sucrerie aux constructions élégantes, Torrientes, située au milieu de jolis palmiers et manguiers ; enfin, voici un rivage marécageux de la mer, où se trouve bâtie, à 169 kilomètres de la Havane, une ville créée en 1827, et peuplée en 1907 de 24,280 âmes.

Cardenas a un faux air américain, dans ses quartiers de Quintas, de Versalles, de Pueblo- Nuevo, traversés par 23 rues coupant à angle droit 30 avenues. Mais le caractère espagnol recouvre son empire dans une place à parterres enjourés de murettes, avec une statue en bronze de Colomb et une église avec un dôme et deux tours polygonales, badigeonnées de blanc et de jaune. Une grande voie mène au marché qui est très bien tenu, pourvu d’une balance officielle pesant tout article à sa sortie. Le musée renferme une belle collection de crustacés : des colimaçons terrestres, coniques rayés de toutes couleurs, ou ordinaires rayés de noir ; un strophia torrei avec incrustation de fragment de pierre, un hélix imperalor à ouverture en

couronne impériale, un hélix peiiiiana, le second le plus gros du monde; puis de précieux coquillages fluviaux et marins. Certains ont l’apparence de la porcelaine, et un unique, trochus Irochilormis Born, présente une carapace mince garnie d pierres préservatrices. Tous ces spécimens Sunl classés en gradation heureuse de nuances par un méthodique conservateur, M. Blanes, qui expose encore des objets préhistoriques de la région et de Guamacaro, un oiseau-mouche rare, des animaux difformes, un morceau de l’arbre qui abrita l’autel de la première messe dite à la Havane. Des reliques guerrières rappellent que ces parages ont été, en J 850, le théâtre du débarquement de Narciso Lopez en sa première tentative d’insurrection. On peut visiter un spacieux hôpital, bien que, par suite de la bonne hygiène actuelle, les habitants connaissent peu la maladie. Leur vie est vouée à diverses industries : deux raffineries de sucre, deux distilleries, une tannerie, une fonderie dirigée par un Français, des pêcheries. Une bonne production règne ainsi que dans une campagne voisine intérieure, profitant d’une situation indépendante pour exporter assez par un nouveau port approfondi.

Après une visite à la petite station balnéaire de Varadero, un train m’emportait à l’Est, en passant en vue d’îlots. notamment ceux de Diana et de Cupeii, vers des bois variés, des prés remplis de bétail, et le riant village de Recreo. Voici des terres fertiles, avec de vieilles sucreries près d’Altamisal ; en voici d’autres, avec une tour munie d’une cloche avertissant les travailleurs de San-Martin ; encore de nombreux champs de cannes, avec de grandes sucreries, Alava, Santa-Gertrudis, suivies de celles

de San-José-de-Ios-Ramos et de Macagua. Des voies ferrées plus importantes sillonnent l’Ouest. On traverse Colon, petite ville avec fonderies, de 7,124 âmes, de plaisants villages producteurs de t ^re ; Guareiras, Amarillas, Aguada, la grande sucrerie Perseverencia, enfin d’autres gais villages adonnés a l’industrie sucrière : Corral-Falso, Navajas, et Bolondron aux curieux habitants de couleur, éclipsé par « Union-des-Rois », bourg avec des fonderies, de 3,941 âmes, auprès d’un autre de 2,870 âmes, voisin terrible, heureusement seulement par son nom « Scorpions », signification d’ALacranes. Ensuite, on arrive à un Orient des plus intéressants.

La PROVINCE de SANTA-CLARA est large de 92 à 125 kilomètres et longue de 290. Elle est la plus centrale, car, elle comprend le centre vrai du pays entre les villages Jaguajay, Placetas et Juaracabulla. Sa population était en 1907 de 457,431 habitants. Sa température suit la normale cubaine, modifiée par des pluies abondantes aux premiers ou aux derniers mois de la saison chaude. Sa campagne est bien souvent dénudée, avec des rivières navigables encaissées, ou s’élargissant dans les plaines, avec des marais côtiers d’un caractère particulier, surtout dans la grande péninsule de Zapata, des savanes, des plaines parfois ondulées de collines rocheuses en forme de pitons : Cance- Vaca, Cerros Calvo et Chivo-del-Capiro. Parmi les collines, les plus hautes à signaler sont : la Rarabubanao, la sierra Escambray, comprenant les groupes Gloria, Cubanacan et Guamuhaya avec un pic de 927 mètres, le Potrerillo. On remarque l*a

jolie cascade de Hanabanilla et la grotte de Banao. Cette province était appelée autrefois « Villas » à cause de villages devenus cinq villes. Elle est maintenant couverte des plus importantes cultures de cannes et de champs de tabac dénommé guinea de Miranda ou de Manicaragua.

Le chemin de fer traverse une partie Ouest très sèche, avec des herbes fanées, des arbustes variés, et des palmiers rabougris ; il dépasse le bourg de 3,090 âmes, Santo-Domingo, au clocher en calotte de faïence, puis une colline, sur la pente de laquelle s’étend une localité de 2,754 âmes, Esperanza, à l’industrie spéciale de confiture de goyave. Plus loin, l’on rencontre des terres ravinées avec de nombreux palmiers royaux ; puis, sur un plateau incliné, on aperçoit, à 283 kilomètres de la Havane, le chef-lieu de la province, peuplé en 1907 de 16,702 âmes.

SANTA- CLARA a été créée, en 1690, pour remplacer la localité côtière San-Juan-de-los-Remedios, désolée alors par des corsaires, et animée aujourd’hui de 6,988 âmes. Son aspect procède de deux époques : du passé par le vieux style de son église, sa rue Bon-Voyage, son square central Vidal, nom d’un grand insurgé, un obélisque élevé aux religieux Mendoza, fondateurs d’écoles ; et du présent par sa nouvelle usine électrique, son collège bien muni d’appareils de gymnastique, de minéraux, et son dispensaire fondation généreuse d’une dame Abreu, qui fit aussi le don d’un théâtre. Citons encore une société musicale enfantine tout â fait charmante.

Par une voie ferrée, je ne tardai pas à gagner le Nord, traversant des herbages, des palmiers de

savane, et des palmiers l’oyaux, un village grouillant, Rodrigo, une sucrerie Santa-Teresa, avec tours fortifiées au bas d’une colline, un village, Sitiecito, et une plaine avec une ville créée en 1842, et peuplée en 1907 de 12,393 âmes :

Sagua-la-Grande a été construite, pour remplacer les demeures d’Ysabela, bâtie très pittoresquement sur pilotis, à 17 kilomètres, et dont les rivages marins avaient été assaillis par des corsaires. Cette ville a subi deux inondations, en 1888 et 1894, la dernière ayant causé l’aventure d’un cheval, sauvé en prenant pied sur le maître-autel de l’église. Elle s’est montrée loujours très patriote, surtout en 1902, l’année où fut proclamée l’indépendance cubaine, quelle fêta par maintes réjouissances et par l’arrivée de cinq voiliers et d’une petite frégate symbolisant la république victorieuse. C’est un centre intellectuel, car, il a donné le jour au docteur Albarran. C’est aussi un centre industriel, par une fonderie, une raffinerie de sucre et une grande disiillerie. Une bonne production règne ainsi que dans une campagne voisine intérieure profitant d’une situation indépendante pour exporter assez par un port fluvial. Ses maisons sont bien construites, surtout celles qui entourent deux places aux poétiques palmiers.

Une autre voie ferrée, à matériel bien entretenu, allant vers le Sud, atteint, au delà de Santo- Domingo et d’Esperanza, des champs verdoyants, un ruisseau plaisant qui coule dans des ravins le China, une localité animée Ranchuelo, des plantations continues de cannes, des bourgs de 5,111 et 4,137 habitants de couleur, Cruces et Palmira, près des grandes sucreries Caracas et Hormiguero,

et sept autres usines. Là commencent des ondulations du sol avec palmiers royaux jusqu’à la sucrerie Soledad. Puis, s’étend une chaîne montueuse, aux cimes arrondies et bleuâtres, au pied de laquelle, au bord de la mer, à 309 kilomètres de la Havane, est édifiée une ville, dont l’origine remonte à 1819, peuplée en 1907 de 30,100 âmes.

Cienfuegos porte le nom de son fondateur espagnol ; mais on ne peut oublier le Cubain Santa- Cruz qui, sans profit, céda son emplacement, et le Français de Clouet qui, avec privilèges, créa et accrut une modeste colonie devenue grande agglomération augmentée des faubourgs : Marsillan et Punta-Arena. Cette cité a ses maisons et ses rues d’une parfaite régularité, un square central composé de longs parterres et d’allées touffues. On y admire une église, avec deux tours inégales aux petits dômes bulbeux, et avec une madone vêtue de costume brodé, un théâtre décoré richement dont la salle est ornée de guirlandes et de fins médaillons, grâce à la générosité d’un mécène vénézuélien, Thomas Terry. L’hôtel de ville est spacieux, peuplé de scribes ; les cercles sont luxueux, et leurs péristyles sont encombrés de membres. D’ailleurs, ici, on trouve bon nombre de fonctionnaires, d’avocats, de médecins, de professeurs, de commerçants, dont certaines enseignes arborent les mentions : Parlumerie de Paris, Nouveautés de France, Boulangerie de la ieunesse française, même un établissement dénommé Notre-Dame de Lourdes. Voici encore des devantures avec des drapeaux tricolores,

Deux habitants sont de curieux phénomènes : une Cubaine de 67 ans, naine de 75 centimètres ; et un Galicien de 20 ans, géant haut de 2 mètres. D’autres citoyens ont plus grande importance par leur trafic de charbon et surtout de sucre. Ce dernier article est logé dans des magasins qui contiennent jusqu’à 150,000 sacs. Une belle rue conduit au port le plus central du Sud cubain.

Ce port, te deuxième comme importance, reçoit et envoie chaque semaine : un vapeur cubain et deux vapeurs américains desservant la côte sud, plus quinze navires de marchandises, .\ussi, ce port, qui est, en outre, deuxième pour les exportations, a été visité, en 1906, par 1,672 navires de cabotage et de mer entrés et sortis, jaugeant 1 million 936,720 tonnes, réparties dans*une importation de 32 millions 402,905 francs et une exportation de 65 millions 2.55,725 francs (total de transactions de 97 millions 658,630 francs).

A mon passage, constrastait déjà, contre une importation presque exclusive de charbon et divers petits articles, une grande exportation en Angleterre et aux Etats-Unis de 27, .500 sacs et 1 million 205,880 sacs, égalant 185 millions de kilos de sucre.

Malheureusement, ce port si actif, n’a pas assez de quais, et avoisine une baie dépourvue de fond, qu’on a commencé à creuser ; son étendue de 8 kilomètres serait utile, même jusqu’à Caïmanera, port annexe qui pourrait envoyer le sucre de toute une campagne intérieure.

Par un petit vapeur, on peut faire une promenade agréable, jusqu’à la rivière Damuji qui arrose la grande sucrerie Consiancia, et vm bourg de

3,306 âmes, Hodas. Lin second petit vapeur fait le service d’une pointe de villas Punta-Gorda, de deux stations balnéaires, l’îlot Caréna et le village Gastillo-de-Jagua dressant en plus des fortifications pittoresques.

D’un goulet voisin nommé le Gué-des-Chevaux, part un plus grand vapeur qui opère vers l’Est une traversée par mer de 80 kilomètres pour aboutir à un port de pêche, armant surtout pour la capture du guasa, recevant du bois et du bétail, et expédiant du sucre. Ce gros village de 1,246 âmes, Gasilda. est au bas d’une belle route dont la rampe s’élève pendant 5 kilomètres, entre des touffes de verdoyants sureaux, jusqu’à une pente douce occupée par une ville, surgie en 1514, la troisième créée dans le pays et peuplée en 1907 de 11,197 âmes ;

Trinidad semble une agréable villégiature. Elle se distingue par la propreté de ses longues rues, par ses gracieux squares, avec charmille achevée en dôme ou parterre dominé de beaux palmiers. Ses maisons en pierres sont pimpantes, grâce à leur crépi blanc, rose, ou vert d’eau. Certaines ont deux ou trois étages : telle une demeure aristocratique avec écussons, telle autre avec véranda, colonnes et tour, appelée palais Beguer. Une demeure a son toit en auvent avec fenêtres encloses de barres de bois en forme de cages. Puis des croix de calvaire jalonnent un chemin de ronde, menant à une grande église. Tout cela évoque nettement le moyen âge. Le dernier siècle vit ces parages occupés par des insurrections fomentées par des hommes célèbres, comme Isidore Armenteros. Mais, en plus de ces politiciens, il y eut là des gens pratiques pour exploiter aux environs de belles cultures de

A IRAVERS CUBA

tabac, café, cannes, traitées dans 40 sucreries. Ces dernières fuient abandonnées après l’insurrection de 1808, ainsi que les belles demeures citadines, sous les lambris desquelles retentissent encore quelques accords de piano. Du reste, ici, la jeunesse aime à s’amuser, surtout de la Saint-Jean à la Saint-Pierre, époque de carnaval.

A proximité de la ville, existe une curieuse chapelie-pèlerinage appelée la Popa. Aussitôt après, une colline de 200 mètres, servant de vigie, domine : une plaine superbe qui n’est plus exploitée que par une sucrerie produisant 45,000 sacs, une gorge étroite et fertile, la Llano-de-las-Quintas, un sommet hardi, le Potrerillo, un fleuve paresseux, le Guaurabo, et enfin une rive marine fort dentelée.

Après avoir vainement attendu pendant trois jours un vapeur en réparations, avoir perdu un nouveau temps à espérer un bateau de passage, je coupai court à mes impatiences à Casilda, adoucies pourtant chez un aimable contrôleur des douanes. Je louai un canot qui fit vers l’Est une traversée de 55 kilomètres en doublant des pointes basses : Macio, Caoba, Manati ; des îlots espacés : Blanco, Fuga ; d’autres groupés en petit archipel ; des baies recevant des cours d’eau : Higuanojo, Tayabacoa; des promontoires : Guianacaïo, Ciego. Ocujes, Caney. Tant de détours me retardèrent à tel point que je mis vingt-cinq heures, avant d’être recueilli chez un obligeant contrôleur des douanes \ ivant en lieu sûr :

Las Tunas, port de sortie pour le miel, la cire, expédie encore eh masse des bois de cèdre, d’acajou et de campêche. Vingt voiliers sont ainsi occu-

pés de noveml)re à mai. Ce port est réuni à un village de 500 âmes, aux maisons de bois solidement bâties sur pilotis, à cause de la fréquence des vents, bourrasques et inondations. A mon passage, un ricbe habitant des environs se souciait peui des intérêts généraux ayant besoin de communications faciles. Les trains ne partaient que tous les deux jours ; et le personnel jouissait d’un repos de vingtquatre heures par semaine. Locomotives et wagons étaient rudimentaires. Un modeste sacrifice d’argent suffisait néanmoins pour rendre de bonne exportation un parcours de 39 kilomètres.

Le long de la voie on aperçoit des terres basses, arrosées par les méandres du tortueux fleuve, le Zaza, des prés avec des palmiers de savane et juraguanas, des steppes avec des arbustes et des aloès, des terres fertiles aux villages de Guasimal et Jarao, ravinées par les rivières Cayajana et Guainicu. Non loin, s’élève la colline de Banao, renfermant une grotte aux sépultures indiennes étudiées par le docteur français Montané. Après la colline d’Obispo s’étend la plaine de la Mena où est située une ville surgie en 1514, la quatrième créée dans le pays, et peuplée en 1907 de 17,440 âmes.

Sancti-Splritus cache bien sa vieille origine. Ses longues rues ont des maisons claires qui éclipsent de rares et vieux logis aux grosses grilles de fer ou de bois. Un pont massif franchit la rivière Yayabo, et une tour haute au clocher bulbeux décore l’église. Un terrible incendie et des assauts multipliés de corsaires étrangers, ne font pas oublier les hauts faits d’insurgés locaux, comme Serafin et Teyo Sanchez.

Cette localité a l’agréable privilège d’avoir une

bonne voie ferrée de 12 kilomètres qui mène vers des prés nelurels, des bambous qui bordent le ruisseau Tuinucu, jusqu’au grand ravin de la rivière Zaza après laquelle on trouve la gare de Zaza-del- Medio, distante de 369 kilomètres de la Havane.

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