‹ A travers l'Afrique australeChapitre 14 sur 29 · UNE CREATION DR CECIL RHODES · texte numérisé non relu

UNE CREATION DR CECIL RHODES

chours d'or, leur bousaole s'est orieoli^c vers un nouvel El Uorado.

Les corapouiuls n'ont pas peu contribue à moilifior la pliysionoinio de Kiinbcrley. S'imagine-t-ou l'aspccL d'une ville africaine dontlapopulatîon africaine est tenue sous clef ? Depuis qu'ils sont entrolonus et nourris par la compagnie, les iniligôncs ont cessé do fréquenter les magasins, au grand dommage du commerce.

Les propriétés immobilières sont frappées d'une telle dépréciation qu'il est arrivé qu'une maison rapportait un loyer annuel s'élevant presque au tiers de son prix d'achat. Celte dépréciation n'a d'autre cause que l'incertitude de l'avenir. Kimberley, qui ne vivait (|uii de l'industrie du diamant, devait déclioîr du jour où cette industrie fut monopolisée. Mais on se demande ce que serait dovcuu Kimberlcy sans cette mesure nécessaire. Le monopole a régularisé les fonctions d'un corps dont il a expulaô loa éléments malsains. Les raines sont inépuisables, mais le syndicat en limite la production, de façon à ne point laisser s'avilir le diamant. Or, comme le» mines de l'Inde et du Brésil no donnent qu'un septième de la production do l'Afrique Australe, Kimberley continuera à exercer sa souveraineté sur l'industrie du diamant aussi longtemps qu'un n'aura pas découvert d'autres gisements.

Mais Kimberley ne serajamais une ville. Mémo tliius ses plus beaux jours, elle n'a été qu'un

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campement de mineurs : elle n'a dû son existence qu'aux diamants, et elle ne sera jamais un séjour lise et pormaneot. Le site est lugubre, Io3 environs sont déserts, le climat est froid en hiver, lorridc eo été. Pendant mon séjour, il n'a cessé de pleuvoir, bien que l'Iiiver soît la saison sèche. C'est là que j'ai eu ma dernière crise d'inlluenza, compliquée d'accidents qui m'ont cloué deux jours au lit. Kimberley est un de ces lieux qu'on quille avec bonheur et avec le ferme- propos de n'y revenir jamais. Je n'y ai passé qu'une semaine, et combien long m'a paru ce séjour ! Et pourtant que n'a-t-on pas fait pour me retenir encore I Mais rtiospilalité la plus cordiale n'a pu me changer Kimberley.

A riieure du départ, je me vois entouré tous mes amis du club, qui ont tenu à venir me faire leurs adieux à la gare. Je retrouve parmi eux un compatriote, le docteur Van don Ueuvel, un de nos vétérans de l'exploration africaine, chez qui j'ai passé mes meilleures heures. Mais le train part, les dernières poignées de mains s'échangent... Adieu, Kimberley, adit

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Il n'y a peut-être pas deux villes au monde qui, tout en étantsi voisines, sonten réalité aussi éloignéesl'une de l'autretjuoKimberley etBloemfonteio.Les deux villes ne sont pas distantes de plus de 128 liilomètres ; mais la voie ferrée, qui suit les trois cùtés d'un parallélogramme, présente un développement de 640 kilomètres, le quintuple de la distance réelle, et l'on met vingt-quatre heures à franchir un trajet qu'on franchira en cinq heures lorsqu'on aura construit une ligne directe à travers l'État libre d'Orange.

Me voicide nouveau dans la solitude du Karou, tout seul dans mon wagon, qui roule avec une désespérante lenteur dans la plaine triste, jaune et infinie. Pour atteindre Bloemfontein, il faut refaire, jusqu'à De Aar Junction, un trajet déjà . fait. A septheures dusoirle trainfrancliit lefleuve Orange sur un long pont de fer, et une demiheure d'arrêt est accordée pour dîner à la gare d'Orange River. Le dîner justiQerait les doléances de lurd Raadolph Churchill, qui s'est

A THAVERS L'AFRIQUE AUSTRALE

pluint avec beaucoup de rnisoti du régime al mcnLairo (|u'il a eu à souHrir lors de son voya| en Afrique Australe.

Quand le traîn repari, j'allume un cigare poi oublier mon lamentable repas, et je meraets à ver dans la nui t. C'est une étrange impression que de rouler en chemin do fer dans ces pays neufs où hier encore le plus rapide moyen de transport était le coclio atlelé de dix mules. Diligences et cliars à brrufs ne sont déjà plusqu'un souvenir passé. Dans la nuit noire on peut se croire non en Afrique Australe, mais dans les prairies du Far West ou dans les pampas do l'Amérique du Sud, qui étaient, il y vingt ans, ce qu'était l'Afrique Australe il y a quelques mois. Dans vingt ans encore, l'Afrique entière sera peut-être sillonnée de voies ferrées, et le sifllet delà loco*^j motive retentira dans les déserts et les forêts il n'y a aujourd'hui d'autres sentiers que cei tracés par.lo tion et l'éléphant. Et quand^le chemin de fer aura uniformisé le monde entier, le monde sera pria do cet immense ennui prophétisé par cet écrivain qui parcourut l'Espagne temps des diligences, des mayorals et des bi gands.

A minuit j'arrive à De Aar Junctioa, point dl

rencontre des trois lignes qui consliluent

Beau de chemins de fer de la colonie, la ligne di

ï'Ouest, la ligne de l'Est, et la ligna du Centre,

■n employé du chemin de fer, à qui je demam

s'il faul changer de Lrain, me répond avec le laconisme anglais : « Vous le pouvez si vous le voulez B. Cette réponse, pour paraître pou polie, n'est qu'énigmati(|ue : on s'explique, et j'apprends que je puis changer aussi à NaupoorL ; mais comme nous ne serons à Naupoort qu'à trois heures du malin, mieux vaut changer ici pour dormir sans interruption. Mais quand arrive, une demi-heure après, le train de Capc- Town, le conducteur m'ohjecle qu'il n'y a pas do place dans le wagon-lit, et que force sera de changer à Naupoort, A cette objection, j'oppose mon papier ofiicicl. L'effet est magique, le conducteur s'ompresso de m'ouvrirun compartiment à couchettes où dorment à poings fermés deux dignes missionnaires anglais qui ont déposé tous leurs bagages sur les couchettes supérieures : dérangés dans leur doux sommeil, ces messieurs me fout place cq maugréant. Malgré l'exiguïté du compartiment hermétiquement clos, la nuit est glaciale, et je bénis le « karos » que j'ai acheté à Kimborley. Personne ici ne voyage sans ce précieux n karos u qui, pour n'être qu'une grossière peau do mouton, n'en est pas moins la plus chaude des fourrures. Mes deux missionnaires, en vrais Anglais pratiques, voyagent avec tout un arsenal de couvertures, de plaids, de châles, do pardessus, de coussins. Ou voit que l'opulente « Missionary Society » veille au bien-être do ses agents. Il est juste de dire

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qu'outre ce bagag;e malériel ils onl un bagag^H spirituel : ils ont toute uoe bibliotlièque <lo. publ^^| r.nlîons évanF^Iiniies. dft revufts rfilitrieiisos. rL ^*

calions évangiïliques, de revues religieuses, et, en guise de prière du matin, ils lisent, ou font semblant do lire d'immenses bibles dont la seule vue no peut manquer d'exercer une salutaire impression sur les indigènes du Swaziland qu'ils vont évangéliser, pour préparer les voie; l'aunexiou anglaise.

Pendant la nuit nous avons repassé la rivi^ Orange, et le pays qui se déroule maintenant s regard est le territoire de l'État libre, la plus ancienne des deux républiques indépendantes qui ensemble occupent une si grande place l'Afrique Australe. A l'aspect du paysage, on i se douterait guf're qu'on a cbangé de contrél car c'est toujours le même «veldtnsans arbres^ borné par les mêmes collines tabulaires. Les yeux s'ouvrent le matin sur les mêmes scènes qu'ils contemplaient la veille. A mon réveil, il tombe une pluie battante, qui durera toute la journée, tout comme si l'hiver n'était plus la saison sèclic. Je ne sais vraiment ce qu'il faut croire de cette prétendue saison sèche de l'Afrie Australe I Cette pluie accentue encore la sou- J-'veraine monotonie du voyage. Du matin au ^e sont les mêmes horizons. De loin en loin fît une ferme isolée, plus rarement encore un viUM stances semblent incoramensura" i les steppes de la Russie, et l'o

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représenLe difficile mont ce qu'il a fallu do terapa et de patieiice pour lus franchir au lourd pas des bœufs, lorsque les Boors viurcnt cherclier dans ces grandes plaines une nouvelle patrie.

Et en vérité, ces immenses espaces sont bien le pays qui convient aux Boers : chacun d'eux peut mettre entre lui et son voisiu la distance qu'il lui faut pour faire paître au largo ses bœufs et ses moutons. A la vuo do ces étendues illimitées, sans arbres et sans cultures, où errent de longues files de chars à bœufs, on devine qu'on est entre dans le véritable domaine des Boers.

Curieux phénomène que cette république pastorale de l'Orange, complètement enclavée au milieu des colonies anglaises de l'Afrique Australe, Dans ce vasto continent, ce n'est qu'un petit État, quoique son territoire égale le tiers de la France, L'enclave est complète ; l'Etat libre est absolument enfermé dans les pays britanniques, sauf du côté du Transvaal, auquel il confine par le nord, et qui n'est lui-môme qu'une enclave. Placé à soixante lieues do la mer do3 Indes età deux cents lieues derAtIantique,il est séparé des deux Océansparde hautes chaînes do montagnes qui l'isolent du monde; il n'a pas d'autre mer que le aveldts et jusque dans ces derniers temps n'avait pas d'autres vaisseaux que le cliar à bœufs. Mais depuis quelques mois le chemin do for le traverse de part en part, et avec le chemïnde fer la Bu de l'ère pastorale est

A TRAVERS L'AmiQOK AUSTRALE

^^M proche: les richesses du sol, inexploilâes juSf ^^M qu'aujourd'hui, seront bientôt mises ea valem ^^K par ces mêmes Anglo-Saxons qui ont posé leun ^^M rails sur le « veldli).

^^m L'Êlat libre doit son orîginr; au fameuiî ^" exode connu 'eous le uom de grand « Irek > L'émancipation dos esclaves, décrétée en 18M dans les colonies anglaises, provoqua le méconj tenLement dos colons hollandais, qui se considérèrent comme injustement dépouillés. Ils vendirent leurs hions et a Irekkèrenti par mil liera, vers les territoires situés au delà du IleuvQ^ Orange, qui n'avaient jamais été foulés par les blancs, et que les récils des chasseurs griquafi leur avaient représentés comme une contrée fertile et giboyeuse. Avides d'indépendance et dft liberté, ils elioisirent pour chef un homme pieuXi; intelligent et brave, du nom de Pieter Ketief, qoS conduisit son peuple vers la terre promise. PloBj de six mille émigranls, constituant l'élite de I9 colonie du Cap, voyageant les uns en char i bœufs, les autres à cheval on à pied, mirent 1q fleuve Orange entre eux et les Anglais. Un cer*tain nombre allèrent jusqu'au Natal et au delà duy Vaal, mais la plupart s'établirent entre le Va^ et l'Orange. Trouvant lo champ libre dans coft grandes plaines herbeuses qui n'étaient habitées ue par les Bushmen et quelques autres tribus [ènes, ilsy fondèrent une république eta mt ca 1854 une constitution calquée surcellâ

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L'ÉTAT MBRE D'ORANGE

États-Unis. Cette ropiihliiue est gouvernée par un président électif nommé pour cinq ans et par un volksraad, ou assemblée populaire, dont les membres sont élus pour quatre ans.

Une république qui se respecte doit avoir une capitale. La république d'Orange a la sienne, mais cette capitale fait si peu parler d'elle que j'avoue que je n'en connaissais pas le nom avant d'avoir combiné mon programme de voyage. Ce nom me fascina tout de suite quand je le vis pour la première fois sur la carte. Bloemfantem !

Naturellement, je traduisis « Fontaine des -fleurs M, et co nom si doux, si poétique, évoquait en moi les bucoliques souvenirs de l'Arcadic. Mais il paraît que je m'étais trompé; Bloerafontoio n'est pas la fontaine des fleurs. Au pays des Boers, villes et villages sont généralement situés dans le voisinage d'une eau courante qu'ils appellent (( fonteÎQ ». Or, le premier Boer qui s'établit au bord de la rivière qui arrose la contrée s'appelait Uloem : il donna son nom à la future capitale Je la république. Bloemfontoio, Jagorsfonteiu, Maljcsruntein, Olifantfonlciu sont autant do noms do villes.

Mo voici dans la métropole de l'Orange qui, il y aquoiques mois à peine, n'étaitencoreaocessiblo qu'en diligence ou en char à bœufs. A l'aspect de cet amour de capitule, oii l'on débarque aujourd'hui en chemin de fer, je me suis rappelé Tromsoe, cette capitale de Iji Laponie, qui

I préLouil au liLro de «Paris du Nord». Le plus ' naïf de nos villages aurait aussi grand air que lo « Paris desBoers ». Lorsqu'on m'assurait à Kiiiiberley qu'il fallait deux licurcs pour voir la ville, je croyais qu'on se moquait : on exagérait cncoi'o, car une heure suffit pour en parcourir toutes les rues.

Bloemfontcin compte uno population de trois mille blancs. Il y a, en outre, environ quinze cents Cafres ; mais cette population indigène reléguée dans un village voisin, une «location qui porte le nom de Wray Hook, C'est peu poi la capitale d'un territoire d'une telle étendm Dans cette république, la capitale est un villaj et lesvillages sont des fermes isolées, comme en Islande. Blocmfootein est eile-mème absolument isolée dans la plaine : sauf la « location m indigène qui se trouve à une demi-lieue do la villej elle n'a point de faubourg, et elle a des iimil aussi précises que celles d'une forteresse.

Qu'on s'imagine une aimable petite ville hollandaise, d'aspect plus propret, plus avenant que Kimberley qui est sa plus proche voisine et à laquelle elle ne ressemble en aucune fai;on : elle a des maisons plus substantielles, non plus en horrible fer-blanc, mais en briques et en pierres, cl généralement sans étage. Une longue î artère la traverse de part en part, coupée par î vaste place carrée qui forme le centre de la le et qui présente uu aspect pittoresque lee

^^Dur3 do marclié, quaiiil «Ile est eocombrée de chars à bucufs. Quatre rues courent parallèlement à celle grande artère et sont coupées à angle droit par des rues transversales, en sorte que Bloemfontein a l'irréprochable régularité d'une ville américaine. Cette ville do trois mille âmes est dix fois plus étendue qu'une de nos villes de même importance, par suite de réparpillcment des maisons entre lesquelles il y a de vastes espaces qui attendent les constructions futures. Elle n'est pas grande, sans doute, mais elle fait semblant de l'être, ot si elle n'a point les magni- Dcences d'architecture qui conviennent à une capitale, tout y respire un air d'aisancoetde bonheur tranquille qui atteste que la pauvreté y est inconnue. Le chemin de fer no manquera point de changer tout cela, mais aujourd'hui encore il en coûte, pour vivre dans cette petite ville, trois fois plus qu'à Paris; la monnaie de cuivre y est aussi inconnue qu'à Kimberloy;la cherté de la vie en éloigne les oisifs, lesmendiantsetlesvagabonds. Cette ville, qui n'apoint de classepauvre, n'a pas non plus de classe ouvrière, parce qu'elle n'a pas d'industrie. Aucune usine, aucune manufacture, aucune machine. C'est la ville des Docrs, et les Bocrs n'ont jamais été et no seront jamais des fabricants. Il y a bien la gare du chemin de fer, mais le chemin de fer est aux mains des Anglais. EnfinBlocmfontein ne scraitpas Bloemfontein si l'on y voyait des soldais. Cette heureuse ré-

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publique n'a point d'armôf!, quoique tous les citoyens puissoDt être appelés ù servir en temps I de guerre. Il y a Lien une citadelle, érigée somuiot (l'une colline qui domîjie d'un côté la 1 ville, de l'autre une compagne d'une complètef nudité et d'une souveraine trislcsso; mais elle 1 ne m'a pas paru bien terrible, celte jolie petite- ) citadelle do parade, défendue par deux pièces de [ canon et par un corps de quaranlo-lialt artilleurs I qui constituent l'armée permanente de l'État, afiublés d'un uniforme gris fort laid, sous lequel 1 ils semblent s'ennuyer à mourir. Je les ai vus s&i livrer, en guiso d'innocent pasae-temps, à des J exercices do gymnastique sur la barre rigide ' et sur lo trapèze. Cette armée d'opcra-comique suffit à maintenir la sécurité de la république, qui n'a d'ailleurs jamais' eu d'autres ennemis que les Basoutos. 11 y a, tout près de la citadelle, au point culminant de la colline, un monument , en forme de pyramide, érigé par la nation reconnaissante au.\ braves qui succombèrent dans n la guerre contre les Basoutos.

Eu somme, cette petite ville de Bloemfontoin ' a sou cacliet spécial : il n'y avait aucune raison de l'établir ici plutôt qu'ailleurs; lo site n'est nj , plus pittoresque ni plus fertile que le reste de la contrée, mais il était nécessaire que laropublique d'Orange eût une capitale, et Blocmfontcin a été choisie parce qu'elle est au centre du pays, tout comme Madrid ou Bruxelles.

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