‹ A travers l'Afrique australeChapitre 15 sur 29 · L-KTAT rjBltE D'OBANGf · texte numérisé non relu

L-KTAT rjBltE D'OBANGf

On pourrait s'atlenilre à Irouvor dans une capitale des Iiùtels décents, mais c'est là uu luxe inconnu dans toute l'Afrique Australe. L'iiùlel BloemfoQlein, qu'on m'avait signalé comme le meilleur, est d'une saleLé toute africaine. La premiiTC nuit j'ai dil partager ma cijambro avec un Boor gigantesque, qui ronflait comme hqPoiyphème dans une cliomiso malpropre otdorraait avec un gros'cliien. Je ne parle point des concerts de cUats, dos piafToments do chevaux, des sarabandes de rats et do mille autres Iroublesommeil. Glissons sur ces petites misères, qui font partie d'un voyage d'agrément,

Cequej'cnvio le plus aux paisibles liabitanis de Bloemfontein, ce n'est ni le calme de leur existence bucolique, ni le bonlieur qu'on peut éprouver à ne rencontrer dans les rues ni soldats ni mendiants, ni même le charme qu'il peut y avoir à habiter une ville sans usines, sans fumée, sans bruit. Ce que je leur envie, c'est leur climat idéal, c'est la pureté du ciel, c'est l'air qu'ils respirent. Alil cet air du haut plateaud'Orange, comme il dilate les poumons, comme il pénètre tous les sons de joie et de bonheur! Aussi léger, aussi étliéré que l'air des Alpes, aussi sec, aussi sain que l'aîr qui baigne les glaciers du Caucase. Mainlouantque IJloemfontein n'est plus qu'à trente-six heures do Cape-Town, elle ne peut manquer de conquérir bientôt sa place parmi les stations cliinatériques les plus propi'es à

g;uérir ou à soulugor les pulmonaires. Située l.SOOmètres au-dessus du niveaudes mers, c'esl à-dire à la même aUiLude que la Maloya, cU) joint à une remarquable égalité de température une atmosphère plus éliislique et plus rafraîchissante que celle qu'on peut trouver en Egypte ou à Madère. Ce n'est pas, toutefois, queBlocmfoolein jouisse d'uu printemps perpétuel: j'y suis ^^ arrivé au cœur de l'hiver, par un jour pluvieux ^^L et froid, un de nos mauvais jours de novembre, ^^P quoique nous soyons en juillet, et le lendemain ^^ il soufflait un vent du sud aussi âpre et aussi mordant que notre vent du nord; j'ai une pliotograpiiie, prise au mois de juillet di l'année dernière, et représentant la ville blanchie par une mince couche de neige ; mais ce sont là, me dit-on, des phénomènes exceptionnels, et l'hiver, mémo avec ses rigueurs passagères, est la saison la plus sèche et la plus favorable au-'i

malades. Les nuits sont si claires quela ville se

passe d'éclairage : les étoiles do l'admirable cîi austral sul'lJseùt.

Dans cet air si pur les sons ont une eztraordîi naire intensité. Gomme jo contemplais le fin ment sur la grande place carrée qui s'ouvre centre de la ville, je fus tout à coup distrait ma rêverie pardes chants sauvages accompagoi du tambour. Les chants étaient d'une telle so qu'on pouvait les entendre dans toute , et jtt crus qu'ils ne pouvaient sortir qi

es« eU^

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de gosiers cafres. En iii'approchant, je reconnus que les prétendus Cafres se réduisaieiit à un sextuor de soldats lie l'armée du Salul, hommes et femmes, qui exécutaient leurs cantiques à grand renfort de'grosse caisse. Ces pauvres diables prêchaient danalo (Ii!!tsert, puisque j'étais le seul assistant, et quand je le leur (is remarquer, dans l'intervalle entre deux cantiques, la grosse caisse étouifa aussitôt ma voix , et les forcenés clianteurs redoubleront d'énergie. Je n'ai rien vu de plus lamentablement grotesque. En sa qualité docapitale, Bloemfontein aquelques édifices publics. Elle est la résidence du Staatspresident ou président de la République, elle est le siège du pouvoir législatif et du pouvoir judiciaire, elle a des églises, elle a des écoles. Les églises n'ont rien de monumental. La cathédrale, consacrée au culte de l'église hollandaise réformée, n'est qu'un temple de village. Pendant longtemps l'assemblée des représentants du peuple, le « Volksraad », a siégé dans un odieuxbàtimentsitué à l'extrémité delà ville; pendant que j'étais à Kimherley, on a inauguré, tout à côte, un palais législatif, le fl Raadsaal u. Ce prétentieux temple grec, qui n'a pas coûté moins d'un million de francs, paraît un pou dépaysé dans cette modeste capitale, L'édifice est surmonté d'une coupole, comme le Capitole de Washington. J'y suis entré à l'heure de la séance, qui se tient le matin, de

A TBAVERS L'AFRIQUE AUSTRALE

dix iicurcs à midi. La salle des dôbals csL d'une * grandeur tcllemcnl exagérée qu'on y logerait isénienL lous les liabitanis de la ville ; occupant presque toute rélenduc de l'édifice, dont elle a la forme oblongue, elle est divisée en deux enceintes d'égale grandeur, que sépare une simple balustrade en bois. La première enceinte est destiûéo au public, auquel sont libéralement allouées dix-sept rangées de seize confortableSh fauteuils ; mais il faut croire que les débats passionnent guère les paisibles habitants, ( je n'ai compté que trois assistants, rat-i nantêi dans cette houlode fauteuil s. La seconde enceintœ^ qui occupe le fond do la salle, est celle où siégeofl les cinquanlo-six élus do la nation : leurs fauteuils sont disposés non en bcniicyclQ, mais ea carré, autour do la table ronde ^où écrivent les scribes. Au fond, est la tribune en chêne où siègent le Raadsprosidcnl ot le Staalsprcsîdenl. La décoration de la salle est d'une sévère simplicité : les murs, couleur vert d'eau, supporteilH un élégant plafond auquel pendentune vingtaioH de drapeaux blanc et orange, couleur de l'ÉlÉ^ libre.

Ce Vollvsraad a une physionomie patriarcale^

tranquille el reposante, qui contraste avec ]

agitations de nus parlements européens : saÂ

les cinquante-six membres qui le composent, î

quarante-six Bocrs: un parlement de fermier^

le paysans, rellétanl bien l'imago d'une répa4

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bliquo pastorale. La séance eal d'un calme plat, coupée de silences plus longs que les discours : de lemps en temps, un orateur d'un aspect peu troublant se lève pour dire quelques mots dans la vieille langue hollandaise, puis se ras- Heoit. et il se passe plusieurs minutes avant qu'un autre orateur réponde au pn'opinant sur le mûmo Ion paisible et lent. Si ces Bocrs, boulonnés dans leurs rodiugotes, portaient le coslumo de leurs ancêtres, l'illusion serait complète ; ils ont, pour la plupart, des pliysionomies du dix-septième siècle, telles qu'on en voit sur les tableaux dos vieux pcinires hollandais, cl la langue qu'ils parlent ne s'est guère transformée depuis que Jean Van Kiebeek Fonda, en ^1652, la colonie hollandaise de l'Afrique Australe.

Le Volksraad est une assemblée bien plus omnipotente que ne le sont nos parlementa européens : il n'y a point ici une cbamhre basse et une cbamhre haute, il n'y a que le Volksraad, dont les décisions sont souveraines, car le président n'est point arraé du veto. L'as- Bemhlée représente presque exclusivement les intérêts ruraux : dos cinquante-six membres, il n'en est que treize qui soient désignés par les soi-disant villes, tous les autres sont désignés par les districts ruraux. La capitale elle-même n'envoie (|u'un seul député. Les villes qui ont quelques attaches anglaises ont donc une hion mîaime influence dans cette asseinbtéc de Boers^

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et coiiimo Il'3 Boi;rs sont lous do furvcnls par tisans du l'indépendanco de leur pays, l'Angli terre ne pourra jamais conflsquor celle indépendance que de la façon dunl elle a essayé d< le faire au TransvaaI. Les dëputés sont éltia pouf quatre ans, et la chambre est renouvelée par moitié tous les doux ans. Ils reçoivent une indemnité de vingl-cinq francs par jour pendant la ses^ sion. Le président de la République a un siégo â côté do celui du président de la cliambre : il peut prendre part aux débals, mais non aux votes.

La cliambre peut l'inviter à se retirer, mais i n'a Jamais usé de ce pouvoir. Le président élu par les bourgeois pour un terme de cinq ans, et comme il peut être réélu indéQniment, on vu le prédécesseur du préaident actuel, M. Brandi occuper la présidence pendant vingt-cinq années consécutives.

Le système électoral de l'Ëtat libre est beai coup moins démocratique que celui de la colonitt du Cap, en dépit do la furnie républicaine du gouvernement. L'électoral appartient aux bourgeois âgés de vingt et un ans, et sous ce titra do bourgeois on comprend trois catégories d'individus : les blancs nés dans le pays, les blancs résidant dans le pays depuis au moins un an et propriétaires de biens immobiliers d'une valeur de cent et cinquante livres sterling, enfin les Maocs qui ont résidé dans le pays pendant trois Consécutiyos. Les individus de la deu-

xiètne et de la troisième catégorie no peuvent toutefois être admis au rang de bourgeois qu'après avoir produit, devant le StaalspreBident, un certificat de bonne conduite émanant des autorités de leur dernier lieu de résidence, et, en outre, une promesse écrite de ililélité envers les lois du pays.

Co (|ui caractérise ce système électoral , c'est l'exclusion des noirs. Dans la colonie du Cap, le Cafre est électeur ; dans l'Etat libre, le Cafro n'exerce aucun droit 'politique. Les Anglais, en aiTrauchissant les noirs, ont proclamé le principe que dans un paya libre il ne pouvait y avoir aucune distinction de couleur, Los Hollandais n'ont pas eu st^rablables scrupules : le droit de suffrage est, cliez eux, un privilège exclusivement réservé aux citoyens de sang européen; et l'on comprend ainsi combien les Boers répugneraient à l'annexion anglaise, qui aurait pour premier résultat de supprimer un privilège dont ils ont toujours été si jaloux.

Aller à Bloemfontein sans voir lo Staatsprosident, ce serait comme aller à Rome sans voir le Pape. Le président Reitz est d'un abord facile, et les étrangers qui l'approchent se rôtiront toujours enchantés de ses manières simples et affables et de sa conversation pleine de charmes. De même que son prédécesseur le président Brandt, il est originaire de la colouie du Cap, et il a exercé laprofession d'avocat àCape-Town.

^^H II est iioHo (laas ses momonls perdus, et sQI ^^K vers respirenl l'amour de son pays, Comme ^^B est jeune encore, et qu'il a su se rendre popui ^^V laîre, il parait destiné à une Iong;ue carrier* ^^H présidoiitielle. Le président de la petite ri^publîl ^^B que d'Orange m'a paru être beaucoup plus con4 ^^m venablemcntlogé que le président de la grande ^^P république américaine dans sa piteuse Maison' Blanche. Il habite, à l'extrémité de la ville, une superbe villa entourée d'un parc, et celle demeure, propriété do, l'État, est le plus bel ornement de la capitale.

Je tenais de mon ami M. Josloin, consul général de l'État libre, une lettre d'i-ntroduclion pour « Son Honneur o, — c'est le titre qu'on décerne au Slaatspresidcnt. — Il s'est excusé de ne pouvoir me recevoir comme il l'eût voulu, parce qu'un septième enfant venait de lui naître 1 Voilà un chef d'État qui ne craint pas d'enseigner par l'exemple que le premier des devoirs est de donner des citoyens à la patrie I M. Reilz a le physique du robuste homme du Nord ; de belle carrure et de haute stature, le front haut, k- regard franc et doux, la barbe longue et toull'ue.il m'a rappelé le type norvvégien plutôt que le type hollandais. Physionomieavenante et sympathique, et iiomme I du monde faisant contraste avec son voisin du L Transvaal, M.Krnger, dont les mœurs rusliqui nt proverbiales. 11 manie la langue s : la même facilité que la langue des Bocru

et pour faire coniiaîlro son pays, il a même écrit en aaglais, à l'occasion de l'exposilion do Cliicago, une peLile brochure înliLulée: «The Orange FreeStalc Rcpiiblic, «dont il m'a gracieusement fait Iiommage: on y trouve des aperçus surl'liistoire, l'aspect, la populatioUj lo climat, les ressources et le gouvernement du pays.

Lora du voyage (|uo firent en Europe, il y a quelques années, M. Kruger et deux de sea ministres, il l'ut beaucoup question de l'émigration de nos populations au pays des Boers. J'ai voulu connaître surcepoïnt l'opîniond'un hommeaussi éclairé et aussi compétent que lo président Beitz, et il m'a déclaré sans hésiter qu'il appelle de tous ses vœux l'émigralion européenne. D'après le dernier recensement, qui n'est d'ailleurs qu'approximatif, la population du territoire de l'État libre n'est que de 207.000 habitants ; mais si l'on déduit de ce chiffre les indigènes Uasoulus et Barolongs, au nombre de i30.000, il ne reste on réalité que ll.iHiO blancs, et le nombre des bourgeois ne dépasse gufrro 17.000. Ce vaste territoire est donc à peine peuplé, et prés des doux tiers de sa population se composent de noirs. M. Reitz m'a beaucoup vanté l'extrême fertilité des districts orientaux qui confluent au Basoutoland, ou pays des Basoutos indépendants. Là la terre proiiuît le froment et toutes les céréales, et c'est la région qui se prête le mieux h la cuilure, tandis qu'ailleurs le pays n'est propre qu'à

A TRAVERS L'AFRIQCE AUSTRALE

l'élevage du biSLai!. D'après M, Reilz, ce distna fertile conviendrail ériiinemmenl à l'émigratiâfl de nos fermiers. 11 tient nos cultivateurs en hautf estime, et les regarde comme possédant le mieuO l'art de faire fructifier la terre et d'en retirer \t maximum de produits. Quand je Jui ai présenU la grosse objection de ceux qui redoutent le dam ger d'envoyer des populations callioliques parm ces Boers qui se glorifient de descendre di guenots et qui passent pour être d'une étroite intolérance, il m'a répondu que ni les lois ni les mœurs du pays ne s'opposent à l'immigration d'un nombre limité de catboliques. La constilution de l'État libre consacre la liberté des cultes, et telle est la tolérance religieuse que le Volksa raad, composé exclusivement de protestant&J vote périodiquement un subside pour subveaja aux besoins du culte catbolique. Mais il va c" soi qu'il ne peut être question d'une immigratiod en masse : si cinq cents familles catholique| arrivaient demain à Bloemfontein, elles s'expo^ seraient tout d'abord à mourir de faim, et ellel seraient fort mal reçues par la population, car let protestants sont les maîtres du pays par leu) immense majorité, et ils verraient de mauvaîfl œil l'arrivée d'un grand nombre de colons d'unq autre communion religieuse. Ce qui manqua surtout dans l'État libre, ce sont les professioni manuelles: tailleurs, cbarpentiers, mâchons, foiv ferons gagneraient ici do gros salaires. II y J

aussi grand besoin de mineurs pour exploiter les riches mines de cliarbon récemment découvertes dans le nord-ouest do l'État. Le seul danger pour l'émigrant, et contre Jequel il faut le mettre en garde, c'est, suivant M. Reitz, l'appât des mines d'or, auquel l'émigrant anglais ne résiste pas. Presque tous les Anglo-Saxons venus ici pour cultiver la terre ont couru bientôt aux « gold fields » du Transvaal, et quatre-vingt-dix-neuf sur cent y ont perdu tout leur pécule. Mais le fermier qui aurait la sagesse de résister à ce dangereux appât pourrait faire facilement fortune. Aux vues du Staatspresident sur l'émigration il est assez curieux de comparer l'opinion d'un des notables de Bloemfontein. M. Reck est le plus riche négociant de l'endroit, et sa mais est, avec colle du président, la plus belle et la plus hospitalière de la ville. C'est un Afncandcr liollandais, mais il protesterait hautement si on le qualiflait de Boer, car il m'a fait du Boer un portrait assez peu flatteur. Los quarante-s Boers qui siégcut au Volksraad sont tous, du premier jusqu'au dernier, hostiles à la politique du progrès : ils ont horreur du chemin de fer, du télégraphe, et autres innovations que les Anglais veulent introduire dans leur république pastorale, qui n'a que faire de toutes ces inventions néfastes. Dernièrement encore, ils ont refusé de voter la construction d'une voie ferrée qui unirait Bloemfontein à Port-Natal. Il a fallu

à une seule voix de majurit6 el après plusîeui échecs successifs, le vote de la convention laquelle les Anglais ont été autorisés à coal truiro à travers l'Orange le ciiemin de fer «ji fait communiquer la colonie du Cap avec I( Transvaal; et encore, jamais convention plus avantageuse n'a été conclue au profit d'un État: en vertu de l'accord intervenu avec le gouvernement du Cap, l'État libre, sans avoir déboursé un penny, a droit à la moitié des bénéûces de rexploilatioo, et peut, quand il lui plaira, racheter le cliemin de fer au prix coûtant. Suivant M, Beck, les Bocrs, qui voient de mauvais cci le cliemin de fcF) sont hostiles aussi à toute i migration iStrangère. Le territoire de l'État immense, mais il est à peine assez vaate poi un peuple exclusivement pastoral, dont chaqi ferme occupe une étendue do quelques kilomi 1res carrés. Les Boers ont leurs fermes, et leurs fermes leur sufGsenL : ils n'ont que faire des autres ressources du pays, ils se confinent daoa l'étroit égoïsme du paysan. Vos fermiers n' rien à faire ici, médisait testuellemeat M. B( Dans ce pays, toutes les fermes sont aux des Bocrs, et chaque Boer en possfidc plusieurs, i réparties dans des régions différentes. Souvent tune longue sécheresse, une pluie de sauterollt DU quelque autre Fléau s'abat sur un districts ■•«Mii cas, le Uoer, qui est liabitué à h to

ken », quitte sa ferme pour une autre ; ilémigre avec son bétail, et passe la saison dans un district plus favorisé. Ce que peut faire le Boer, rémigrant no le pourra point, s'il n'est assez riche pour acheter plusieurs fermes. Les ouvriers de ferme auront une condition pire encore à cause de la concurrence des noirs : les Boera n'emploient en elTetd'autresbras que lesCafres, dont la main-d'ceuvro ne coûte presque rien.

M. Beck m'a raconté qu'un grand soigneur anglais, voulant favoriser l'émigration vers les pays de l'Afrique AustralCj transporta à ses frais au cap de Bonne-Espérance un certain nombre do familles auxquelles il donna un petit capital et des instruments aratoires : sa généreuse tentative échoua complètement, et les pauvres gens durent être ramenés en Angleterre. M. Beck n'est d'accord avec M. Reitz que sur un point : il reconnaît que les professions manuelles trouveront ici de l'emploi. Dans toute l'Afrique Australe on entend direparloutquelegrand obstacle au développement matériel du pays est la rareté des bras. Les Cafres sont de bons valets de forme, mais ils n'ont aucune notion des arts manuels, et voilà pourquoi nos artisans seraient très bien accueillis. En un mot, les fermiers trouveraient le champ occupé par les Boers, les hommes do métier trouveraient le champ libre. Entre deux opinions divergentes il est prudent do n'accepter que la moins intéressée, aurloiit.

lorsqu'il s'agit d'une queslioD aussi grave et aussi (lélicato que rémigration. Quelle que 8oit la coinpiHouce de M. Kcilz, ou ne peut oubliei; qu'il est clief d'État et, à ce titre, intéressé daol la question.

Mais on peut se demander si l'État d'Orange»

qui est demeuréjtisqu'à présent, pour ainsi dir fermé au reste du monde, et qui a dû à cet isolcmeut même son existence do républiqna pastorale, ne va pas se transformer sous l'irrésistiblo impulsion des chemins de fer. La vie pastorale peut se perpétuer dans une contrée telle que l'Islande, grande île perdue près du cercla polaire; mais il est douteux qu'elle puisse perdurcrlongtemps dans une contrée englobée dans, les possessions britanniques et envahie par IdJ voie ferrée. Cette question des chemins de for est donc d'une importance suprême pour l'avenir; de cette république enclavée, et les Boerseo ont si bien conscience qu'ils ont toujours montré" les plus grandes répugnances pour les communications faciles et rapides. Le jour où fut inaugurée la ligne qui relie actuellement Cape-Town et Bloomfontein a marqué le point de départ d'une ère nauvolle, et il ne paraît pas douteux que cette ère nouvelle sera marquée dans les républiques des Bocrs par les mêmes phéno-' mènes de transformation qui se sont produits, s la colonie du Cap. II est, en effet, întéres-; Jlt de remarquer que dans -la colonie du Cap

aussi bien que dans la république d'Orange, ce futrélémenlconservateurdes fermiers qui, autrefois, manifesta la plus vive opposition contre la création du réseau de voies ferrées qui sillonne aujourd'liui le plateau sud-africain. Aiijourd'liui que le réseau existe, cette opposition n'est plus qu'un souvenir du passé. Qui ne voit que, par les voies ferrées qui rapprochent désormais les deux pays voisins, i'Ktat libre a pris un nouveau rang dans l'Afrique Australe ? Cet Ktat enclavé, qui n'avait point déports, se trouve aujourd'hui en quelque sorte prolongé jusqu'à la mer, et le premier effet du nouvel état de clioses a été l'union douanière conclue outre l'État d'Orange et 'le gouvernement du Cap, Antérieurement, l'État d'Orange était, en matière douanière, sous l'entière dépendance doses voisins. Aujourd'hui, il perçoit les trois quarts des droits prélevés par la coloiiic du Cap, le quart restant revenant à la colonie pour droit do transit. Cette convention est extrêmement avantageuse à l'État, et a augmenté son revenu anuucl d'une somme do deux millions et demi do francs. On (.'stime à quatre millions de francs le bénéfice annuel que lui rapporteia le chemin de fer, grâce surtout au rapide développement des mines d'or du Transvaal qui ont donné un sî grand élan au commerce de l'Afrique Australe. Ces résullals sont dus à l'espril éclairé du président Reitz et du président Brandt qui,paruneliabilepoliti(^ue^

\ THAVERS L'AFRIQUE AUSTRALE

pèrs"

OQt SU LriompiiQr des résistances d'un pai ment de paysans quine sont poinlde leur tem] Le président Brandt, qu'on appelle ici « le pèl de la patrie u, le Wasiiington de l'Ktat libre, a sa statue de bronze ijui viont d'èlro érigée devant le Parlement, Je suis arrivé un jour trop tard pour assister à la cérémonie de Tinauguralion de ce monument, d'un médiocre mérite artistiijuc.

Je o'ai pa3 mis moins de dix-sept heures à franchir, par le traia spécial hebdomadaire, les 310 kilomètres qui séparent la capitale do l'État libre de colleduTrausvaal. On part deBloemfonteiiiàsept heures du malin, ou arrive à Pretoria à minuit et demi. Du matin au soir ou traverse les plaines giboyeuses de l'Élat libre, qui, de l'une à l'aulre frontière, se répètent avec une souveraine monotonie : la seule distraction est de voir les évolutions dos troupes d'antilopes et de springhucks qui fuient à l'approche du train. Dans la soirée, on traverse le Vaal, rivière de peu de largeur et sans caractère spécial, qui sé> pare les deux républiques des Docrs. L'une s'étend de l'Orange au Vaal, l'autre du Vaal au Limpopo ; de là le nom de Transvaal, ou pays au delà du Vaal. De l'aulre côté du pont a lieu la visite de la douane, car le Transvaal ne fait point partie, comme l'État libre, de l'union doua-

[ A Élaudsfontein

uitte le chemin de fer du

gouvernement du Cap, qui se dirige vers Johati' nesburg, et on monte dansle train delà compagnie du ciiemin do fer néerlandais — Nederlandsche Spoorweg Maatsciiappy. — Le train se compose d'une unique voiture, dont la lanterne résiste à foules les tentatives d'allumage : au bout d'une heure on part avec, pour tout luminaire, une chandelle plantée sur une banquette. Pendant deux heures encore on file à toute vapeur sur la pente rapide qui descend du Rand,et on arrive enfin, avec une heure de retard, bien avant dans la nuit.

C'est une étrange sensation, à la descente du train, que de traverser en cab, par un froid de loup. les larges ruesdésertesetsilencîeusesd'une ville inconnue. Sous les clartés éblouissantes de la lumière électrique, cette ville parait démesurément grande, et sous les morsures d'une température sibérienne on a l'illusion d'entrer à Moscou. Mais quand le cab s'arrête devant nno toute petite maison sans étage, avec un toit de ciiaumo, les rêves do ville russe s'évanouissent. Nous sommes au Trnnsvaal Hotei, dont on m'a dit merveille. Je crois que mon coclior cafre se moque : c'est pourtant rhùtel,leseul de la ville, et il est tellement comble qu'il faut partager ma chambre, comme à iJloemfonlein, avec l'inévitable Boer aux ronflements do cyclope. Le rustaud, qui dégage une udeurrepoussante, a accaparé un des doux lits pour dormir et l'autre

lie ^M

comme porte- manleau; il a accaparé l'unique cuvette, l'anique serviette, l'uniriue chaise. Dès qu'il fait jour, je mo hâte de fuir l'hôtel pour aller me loger au club, où j'oCL^upe une confortable petite chambre, grâce à l'aimable recommandation de mon consul, M. Barveldt.

Délivré de ce souci, allons reconnaître la capitale de la république suil-africaine. Lorsque j'y suis arrivé la nuit, par les trompeurs mirages de la lumière électrique, je me suis extasié devant la largeur de ses rues, et j'ai cru que j'avais enfin découvert une ville dans cette Afrique Australe où je n'avais vu encore que des villages; mais au grand jour, Pretoria m'est apparue sous son véritable aspect : ce n'est ni une ville ni un village ; c'est un immense jardin où sont éparpillées, de loin en loin, des maisons, des villas, des cottages : c'est le o rus in urbe » d'Horace, la ville champêtre, telle que peut être la capitaled'une république de paysans. Les rues sont de vastes avenues, très droites, très larges, très longues, bordées de grands arbres que l'Iiiver ne dépouille point de leurs feuilles, car ces arbres, qu'on prendrait, à leur haute taille, pour des peupliers, sont en réalité des eucalyptus. Les avenues, tracées au cordeau, se coupent à angle droit. Elles ont une ou deux lieues de longueur, et elles se prolongent en chaussées dans la campagne. Pretoria s'éparpille donc sur un espace iav^raisemblable : c'est la ville des distances ma-

A TRAVUHS L'AFRIQCE AUSTRALE

guiGqties, faite par uu peuple qui oe roya( qu'à cheval ou en cliar à bu;ufs. Aujourd'b que les Anglais y ont introduit le cab, le cab* circule à cuté des chars à bteufs. Les Cafres seuls vont â pied. Ce sont eux qui donnent à cette ville africaine sa couleur pillorosque : on les rencontre dans toute leur simplicité native, à demi vêtus d'une grossiùre couverture de laine aux vives nuances, qui laisse à nu les liras el les jambes ornés d'anneaux de cuivre.

Cette ville immense est comme un désert.

Elle pourrait contenir un demi-mitlioa d'habitants, elle n'en a pas dix mille. Sa maigre population ne la remplit point. Ses rues, bordées de larges ruisseaux qu'il faut constamment enjamber, ne sont point pavées, et les pluies les transForraont en fleuves do houe. En dépit de la boue, qui est ici un cinquième élément, Pretoria oll're un coup d'œil agréable qui n'appartient qu'à elle. Chaque maison est entourée d'un grand jardin, et les jardins occupent les trois quarts de l'étendue de la ville. Un jour peutêtre les jardins disparaîtront pour l'aire place aux futurs alignementSj mais alors Pretoria perdra son cliarme idyllique. Ce n'est partout que verdure, fleurs el ombrages au milieu desquels circulent mille eaux courantes. Parmi les ombrages dominent les eucalyptus et les saules plijureurs, Importés de Sainte-Hélène, les saules ulauvcuvs sont ici aussi communs que les rosiers

dont un fait les haies qui clôturent les jardina. ' Je n'ai vu nulle part une telle profusion de^ rosiers et île saules pleureurs. Pretoria peut, s'enorgueillir d'être la viilo la mieux éclairéedu monde entier. La nuit, ses rues désertes oL vides sont splendidement illuminées par des centaines do lampes à arc, et il n'est pas d'ha- Ijitation (|ui n'ait son système de lampes incan-' descentes. Malgré ce luxe de lumière, on s'égare la nuit dans cet immense labyrinthe, où les passants sont si rares qu'on uo trouve personne à, qui demander son chemin.

Cette ville a peu de monuments, mais elle a un joli nom qui plait à l'oreille comme tous les noms qui sonnent à l'italienne. Ce nom lui vient d'un certain Prolorius, qu'il ne faut pas chercher, comme on pourrait le croire, dans l'histoire romaine, mais tout simplement dans les annales do la jeune république née d'hier. Ce Pretorius fut le premier président de la colonie des Boers, le Washington sud-africain. Il fut le chef de ces vaillants pionniers qui, lors du grand, « treck u, allèrent chercher au delà du Vaal une patrie libre et indépendante. Potchefstroom fut tout d'nbord la capitale de la nouvelle répuhlii|ue ; mais à Pretorius succéda un autre Pretorius, fils du premier, qui estima que le siège du gouvernement devait être transporté plus au cœur du pays : ot il fonda la capitale, actuelle, qu'il appela du nom de sou pèro.

^^H ' Située SDU8 Iq vingt-cinquième degré de la) ^^H tude sud, il semble que Pretoria doive jouir d'uj ^^B climat semi-tropical ; mais une altitude do 1.4dl ^^M mëlrcs au-dessus de la mer tempère les effets i ^^P voisinage du tropique. Je ne sais ce que peut ètri ^^ Pretoria on été ; mais, au mois de juillet, au cœur de l'hiver. Je climat m'y a paru aussi per-

I fide que désagréable : en vingt-quatro heures,

^^L on y passe par toutes les aUcrnativcs de froid ^^1 et de chaleur, et nulle part je n'ai éprouvé ^^r d'aussi soudains changements de température. A de glaciales matinées succèdent des journéesa brûlantes ; do midi à quatre heures, la chaleur! augmente au point de devenir véritablement:!

accablante ; puis, par une brusque transition, le coucher du soleil amène un refroidissement! de douze à quinze degrés qui vous surprend au -^ moment où vous êtes légèrement vêtu ; dès que 1 les étoiles s'allument dans le ciel, le rayoa-^ nenient nocturne provoque un nouvel abaissemont do température, et une gelée d'hiver suo) cède chaque nuit à une torride journée d'éléJ A trois heures de l'après-midi, on étouffe pai vingt-cinq degrés au-dessus de zéro, à troiftj lieures du matin on grelotte par cinq i sous zéro. Il faut la robuste constitution desV Boers pour supporter un climat aussi variable.! Ces brusques écarts de température provoquent '

fluxions de poitrine qui amènent la mort en quelques heures. M. Barveldt me disait'qu'il

a vu mourir cinq jeunes gons eu un« semaine.

En été, le climat a d'autres inconvénients : c'est alurs la saison des pluies et des fièvres, les orages éclatent avec une violence inouïe, accompagnés souvent de grêlons assez gros pour tuer un bœuf: un cavalier surpris dans la campagne par ces grêlons no peut éviter la mort qu'en se couvrant de la selle de son cheval. Les blancs, qui ne voyagent qu'à cheval, ont toujours celte ressource ; quant aux noirs, qui ,vont à pied, leur crâne est assez dur pour résister à une pluie do pierres.

Reprenons notre promenade à travers la ville. Voici, tout au centre, la place du marclié, (juieat si vaste que toute la villo y tiendrait à l'aise : c'est une plaine carrée, ou plutôt uno mer de boue, où aboutissent les grandes artères, et qui présente le matin l'aspect d'un immense campement, lorsqu'elle est encombrée de la fouie des campagnards venus dans leurs chars rouges couverts de toile blanche et attelés de longues (iles de bœufs. Au centre de la place s'élève, complètement isolée, la vieille église hollandaise réformée, construction très solide, très lourde, très laide, qui date de la fondation de la ville, etqui est en grande vénération chez les Boers. Le dimanche, ce temple est trop petitpourcontenirla foule des citadins et des campagnards, qui ont conservé dans toute sa pureté la vieille foi des Huguenots.

Autour (le la place sonlles offices publics, les maisons de banque, les principaux magasins, et enfin le palais du gouvernement, édilié depuis peu sur l'emplacement de la grange en chaume où siégeaientaulrefois les pères conscrits. L'édifice actuel est un immense bâtiment carré à trois étages, perce d'innombrables fenêtres, et surmonté d'une coupole et d'un campanile que domine une statue de fa Liberté. Au sommet do l'édifice flotte le drapeau de la pairie, aux couleurs hollandaises traversées d'une raie verte. Cecapitole, érigé par l'orgueil national des Boers, , n'a pas coûté moins de trois millions ctderai, et ce qui surprend le plus c'est do le voir àPretoria, dans une ville embryonnaire qui compte presque autant de rues que de maisons.

Dans ccpalais aux cent portes et aux cent salles on a réuni, comme au palais de Mexico, le parlementettuus les départements ministériels : le président de la République y a ses bureaux à côté du secrétaire d'État, du Conseil exécutif, du trésorier-général, de l'auditeurgénéral, de l'inspecteur des mines. C'est là aussi que siègent, sous le même toit que la législature, la cour suprême et la cour d'appel.

Ce qu'il ne faut pas manquer de voir, c'est le » Volksraad » , qui se réunit tous les matins pour légiférer. Dès neuf heures, au signal de la clociie, les législateurs déposent leur pipe malina/e, et ronl occuper, de \euv\oHïk\\,a.%AftçQ.Y8an

— traillictioli (lu mot «boor » — les vingt-quatre sièges disposés dans la aalle des séances, grande sallo carrée dont lo plus bel ornement cstle portrait du chef de l'État, en grand uniforme, la poitrine constellée de beauc<iup de décnralions et ornÉo du grand ruban vert qui symbolise le pouvoir présidentiel. Les pères conscrits s'asseoient devant des tables à tapis vert sur lesquelles sont alignés d'immenses vasesde cristalràvoirla facilité avec laquelle ils absorbentdes litres d'eau fraîciiej on peutjuger de la capacité de leur estomac. La S'Janco est déjà commencée quaud, par la grande porte qui s'ouvre au fond de la salle, apparaît un corpulent personnage que son large ruban vertdésîgneraitsuffisamment si Tonne reconnaissait tout de suite l'hommedont leportraitpendau mur. C'est lo premier citoyen de l'hlat, c'est Paul Kruger, ou plutôt c'est a Oom Paul », l'oncle Paul, comme ses concitoyens l'appellent familièrement. Quand il parait, tous so lovent, depuis le président jusqu'au greffier, et il salue l'assemblée d'une voixsonore,par le bonjour desBoers, " gocden morgen I >< On dirait d'une Majesté paraissant solennellement devant'ks représentants de la nation. Mais c'est une Majesté rustique, et cette rusticité apparaît jusque dans la coupe do sa trop large redingote noire et dans la gaucherie avec laquelle il porte son gros ruban vert aux dimensions épiques. Latribuneoù il prend place ressemble à un trône royal, surmontée d'un bal-

A TUAVEHS L-AFlirOUE AUSTRALE ^

daquindootles draperies aux couicurs naliuoiiles encadrent les arinus d« la République. AcôtéesL , une tribune plus modesLo, où siège, en toge noire eL earabat, le présidonlduVolksraad, qui est, après l'oncle Paul, le premier bourgeois du pays. Au pied de la tribune de l'oncle Paul siège, à u petite table, un homme d'un air martial, aux tits yeux décidés, à la barbe large et épaisse' c'est le héros dont les Boers sont iiers, commandant-général Joubert, le populaire vaillant capitaine qui vainquit les Anglais àAi juba Hill. Il jette un coup d'œil d'envie sur fauteuil oîi trône son rival, dont il fut le comi titeur aux dernières élections présidentielles,

Le Volksraad do Pretoria a une physionomie aussi tranquille que celle du Volksraad de Bloemfontein. Ce sont des Boers de même raci paisible, de même langue, de même religioi mais des Boers plus purs de tout contact l'étranger. Ils parlent la langue hollandaise dd' vieux temps, et ils semblent descendus des vieux tableaux j à voir leurs saines figures, on comprend que les hardis émigrants dont ils descendent ont pu coloniser l'Afrique Australe, Ils ont, dans leur façon de parler ou d'écouter, jo : sais quoi de rude et de sauvage qui tient du pionnier ou du pasteur : c'est par des interjections gutturales ou de pesants battements do l pied qu'ils manifestent leur assentiment ou UgapprobatioD. Impossible de comprendrelei

ice—

)u leu^fl

'eleuri^l

discours, lant leur prononciation s'éloigne de celle des Hollandais. Pendant toute la durée de la session parlementaire, ils reçoivent soixantequinze francs par jour. La femme de l'un d'eux se plaignit un jour que son mari ne toucliàt pas plus que les autres, alors qu'il parlait plus que ne taisaient tous les memlirosdu Volksraad. Ses collègues estiment qu'on devrait lui voter une somme double pour l'engager à parler moins.

On ne peut aller à Pretoria sans présenter ses devoirs à l'oncle Paul. Le président Rcitz m'avait remis une lettre d'introduction pour le docteur Leyds, secrétaire d'État, quia Lien voulu me procurer audience. J'ai été reçu par le grand homme avec une solennité grotesque, bien dilï'érente de l'aimable simplicité de son voisin Reitz. Après une trèslongue antichambre, j'ai été introduit dans la grande salle du palais destinée aux réceptions ollicielles du président. L'oncle Paul, à qui m'a présenté le docteur Leyds, trûnail sur on fauteuil surmonté des armes de la République ; sur sa vaste poitrine s'étalait, très large, très obsédant, l'inévitable ruban vert toujours attaché à sa personne. Au-dessus du fauteuil, un grand portrait en pleine lumière représentait le personnage dans tout l'éclat de son uniforme officiel rehaussé du ruban vert et d'une éblouissante collection de décorations. Par un elTet de cette mise eu scène, mon admi-

A TRAVERS L'AFHIQUfc; AUSTRALE

ration était partagée entre le portrait et l'oi ginal. Ce que j'admirais le plus, c'était la gueur de ce vieillard approchaat de soix dix ans, d'une puissante carrure, d'une superbe santé, d'une pmdigieuae force physique qu'il doit, dit-on, à son régime Carnivore. On m'a assuré qu'à l'exclusion de tout aliment végétal il mange ses deux livres de viande à ses trois repas, une somme de six livres de viande pi jour. Sa capacité, sous ce rapport, dépi do tous les chefs d'État. Le nez gros et charni la lèvre large et épaisse, la harlie tailli mode des marins, l'œil petit et malicieux, l'ei semble de la ptiysionomie réalise le type Boer dans, toute sa rudesse et son énergie ai tivc.

Les grands de la terre ne m'ont jamais intimidé ; mais j'avoue que devant la redoutable majesté de l'oncle Paul j'ai perdu contenance. Le shah de Perse lui-même n'est pas plus majestueux que le roi des Boers. Car l'oncle Paul est le roi des Coers, et en sa qualité de roi il touche deux cent mille francs de liste civile, il fait frapper des monnaies à son effigie, dans ses voyages on Europe il a vu plusieurs souverains, il a reçu beaucoup de décorations, et il est surtout fier d'avoir dîné avec l'empereur d'Allemagne et avec le prince de Bismark. Mais, quoiqu'il ait fréquenté les cours, il s'est peu dégrossi. Fils d'un brave fermier hollandais originaire de la

colonie du Cap, avec qui il émigra et traversa le Vaal en 1839, à l'âge (io Ireîïe ans, lors du grand (rek, W n'a re^u d'auU-o éducation que celle un peu rustique que son père lui a inculquée. On m'avait bien prévenu à cet égard, mais mon altcntc a été dépassée. Â mou cntréo il est resté immobile sur son fauteuil, et son seul mot de bienvenue a été « goeden morgen h (bonjour !). Comme il affectait de ne parler que le hollandais, je me suis borné à lui dire des choses banales que lui a traduites le D'' Leyds. Je lui ai débité mon boniment debout, car il avait oublié de m'offrir une chaise. Je lui ai vanté les splendeurs de sa capitale, mais sans obtenir autre chose qu'un sourire do satisfaction. Et je n'ai même pu le faire sortir de sa majesté lorsque j'ai fait allusion à l'héroïsme des Boers dans leur guerre d'indépendance. L'oncle Paul, que j'avais pensé éloctrîser par le glorieux souvenir d'Amajuba Hill, ne m'a pas encore invité à m'asseoir... Je me serais retiré content s'il m'avait présenté la tasse de café et la pipe qu'il a l'habitude d'olTrir à ses visiteurs, réalisant ainsi de petites économies sur l'indemnité spéciale qui lui est allouée pour frais de représentation, indépendamment de sa plantureuse liste civile, dont il ne dépense pas le quart. Mais je n'ai vu paraître ni la pipe ni le café. Possible que la pipe et le café ne soient qu'une légende inventée par les mêmes mauvaises langues qui m'ont assuré qu'il n'a réussi

IBB A TRAVERS L'AFRIQUE ADSTHALE

que par la corruplion électorale à se faire élire pour un Iroisième terme contre son populaire compétiteur le généralJoubert.

Rendons toutefois à Paul Kruger cette justice que s'il ne possède point les avantag;es de l'éducation telle que nou3 l'entendons, les circonstances l'ont élevé à la hauteur d'un véritable homme de gouvernement. C'est un enfant du sol, un grand patriote, un homme sévère de mœurs et de religion, dont la physionomie austère rappelle celle de ces anciens covenantaires écossais qui s'en allaient portant la bible dans une main et l'épée dans l'autre. Il fait partie de la secte des Doppers, correspondant chez les Hollandais aux puritains, et alTectant, comme eux, des principes particuliers non seulement dans les choses du culte, mais aussi dans la manière de vivre, de s'habiller, de se nourrir. Lors de l'occupation du Transvaal par les troupes britanniques, il fit deux voyages en Angleterre pour tenter d'obtenir le retrait de l'acte d'annexion; ce fut lui qui mena la guerre dos Boers avecune indomptable énergieetquiensuite négocia la paix avec l'habileté d'uu fin diplomate. 11 possède à un rare degré ces deux qualités si précieuses pour un homme d'État :1e bon sens et l'intégrité.

Goeden morgen I Ces deux mots me tintaient dans l'oreille tandis que je sortais de celte audience d'un présidcnl de république : et ces

deux mots, je ne les ai enlondua nulle part qu'au Volksraad el. chez le président. Dans cette capitale (lu pays des Boers, la langue des Boers est bien la langue officielle, maïs non la langue courante : à i'Iiôtel, au club, à la poste, dans les magasins, dans les banques, chez les libraires, partout j'ai été frappé d'un phénomène très signiGcatif : à Pretoria, la langue anglaise s'est substituée comme langue commune à la langue hollandaise. En sorte qu'on peut dire que la c.ipilale du Transvaal n'a gardé de sa vieille physionomie hollandaise que son président et son parlement. Pretoria est trop près de Johannesburg, cette ville anglaise inopinément surgie en plein pays des Boers, pour ne pas subir les effets de ce voisinage. Evidemment, la ville est assise sur des fondations hollandaises, et la race batave ne le cède guère, pour la ténacité, à la race anglo-saxonne. Mais, à coté du vieu.'i Transvaal, qui a son histoire passée, histoire non dépourvue d'originalité et de grandeur, il y a le nouveau Transvaal, dont l'histoire est à faire ; à côté du Transvaal pastoral représenté par les descendants des rudes pionniers qui colonisèrent l'Afrique Australe, il y a le Transvaal industriel créé par les modernes pionniers de la fin do ce siècle, El de même que les eaux du Mississipi jaunissent au contact du Missouri, de mémo le Transvaal s'infiltre de l'afflux anglosaxon, et n'est déjà plus, en fait, qu'un pays

anglais sous un gouvernement hollandais. Les nouveaux venus se soucient peu d'un gouvernement de lioers ; n'ayant d'autre but que d'exploiter les ricliessea minérales du pays, et d'obtenir des facilités de trafic, le reste leur importe peu; ils ne s'intéressent qu'à leurs affaires individuelles, et non aux affaires intûrieurcs de la Réputtliijue sud-africainu, Mais il est évident ([ue ce n'est là qu'une situation transitoire, et que le jour viendra où il s'opérera ou bien une fusion entre le Transvaal des temps passés et le Transvaal des temps nouveaux, ou bien une absorption de l'élément pastoral par l'élément industriel. La fusion ou l'absorption se feront suivant qu'il y aura ou communauté d'intérêts ou antagonisme entre lesdeux éléments. L'avenir résoudra le problème.

J'ai parcouru, en voiture, les environs de Pretoria avec M. Barveldt, qui m'a fait voir la promenade favorite des résidents : une vallée s'ouvrant à une lieue do la ville, où une jolie rivière serpente au milieu d'une végétation africaine assez touffue. Mais j'avoue que j'aime micuxnos riants paysages européens : sur le liant plateau du Transvaal le paysage a je ne sais(]Uoi de sévère et de morose : nature peu aimable, fronçant le sourcil, à laquelle il est difficile de s'habituer. Même dans les environs immédiats de la capit;i]c, les routes sont odieuses, t'i Inunes au plus

^^L vfii

■ gai

|tour dos chars à bœufs: une promenade envoitui'e y est agréinonlée de cahuls insupportables. Au passage à gué delà rivière, noua avons eu, util lire] le ment, une cullision avec une carriule coaduiLo par des femmes cafros; heureusement, l'accident s'est hdcné à une lanterne emporLéo et aux cri^ des femmes.

Çà et là, dans les environs de Pretoria, on apei"çoil la ferme d'un Uoor, où Ton truuve toujours un accueil aussi simple qu'hospitalier, l'accueil rustique du paysan, puisque « paysan u

t la traduction ilu mot. L'oHVe de la traditionnelle lasse de café est dans les mœurs du Boer comme dans celles de l'Islandais; maisle caféd» Boer n'a point, tant s'en faut, l'exquise saveur du café que j'ai tant de fois savouré dans l'humble demeure (le l'Islandais. La ferme du Boer a. d'un bout à rautreduTraHSvaal,un aspect invariabl©,-!Ht89i bien dans les environs de la capitale que dans les parties les plus reculées du pays. Par suite de la rareté du buis, le Buer construit son habitation en argile et la couvre' chaumo : les fenêtres, basses, étroites, ne laissent pénétrer que peu delumiére, olainsi la température se maintient fraîche dans l'intérieur. Autour de la maison blanche, basse, sans étage, assez semblable à celle des fermiers delà Campine, s'étendent des terres labourées, avec" mi' verger et uo potager, et quelques travaux d'irrigation. Une ferme au Transvaal contient gêné-

\ rai

A TRAVERS I.'AFHIfîUE AUSTRALE

ralemont un millier illioctares, ai plus ni moins ; une ferme qui n'aurait que la moitié ou le quart de cette cLendue serait considérée comme une demi ou un (|uart de forme. Aussi les Boers no jouissent-ils point des avantages du voisinage et deia vie sociale; et c'est à celte cause qu'il faut attribuer leur proverbiale rusticité; ils vivent aussi isolés que les bonds de l'Islande, Ils ne connaissent point l'assistance mutuelle, leur ferme est leur pelit monde qui suffit à leur existence heureuse et calme.

Rien de plus simple que l'intérieur de l'habitation du lîoer. La terre battue sert de plancher, les murs ne sont ni peints ni tapissés. Quant au mobilier, il se compose principalement de deux tables massives et de quelques hancs en sapins. Bien que le Boer soit d'origine hollandaise, on chercherait vainement chez lui la propreté hollandaise : on conçoit d'ailleurs que la propreté ne peut guère régner dans des demeures aii le sol égalisé sert de parquet : il en résulte une poussière inévitable qui s'attache aux meubles de rhabitation, aux vêlements des habitants, et même aux ustensiles de ménage età la vaisselle. Chez le Boer il ne faut pas regarder la vaisselle do trop près. Un colon m'a raconté qu'un jour, surpris par un orage, il alla demander l'hospilalité chez un Boer dont la femme lui servit du café dans le vase dont son enfant venait de se servir pour un tout autre usage.

Calviniste rigide, lo Botr est profondément imbu do principes religieux et moraux : la bible constitue touto sa bibliotlièquc, ot il la lit tous les jours on famille ; il se mario do bonne heure, Dlil n'est pas rare {[u'il atteigne la postôrilé do Jacob. Le veuvage lui est aussi pénible que le célibat, et la facilité avec laquollo il convole plusieurs fois s'explirjue parle fait (Icl'isoloment ofi il vit. Il déteste l'Anglais, qu'il consid^^e comme un envalilssour, el il méprise le Hollandais, qu'il regarde comme un intrus. Les dehors du Bocr sont ceux qu'on peut attendre de ces rustiques ermiles vivant loin de la civilisation. Rien n'est moins réjouissant que leur hospitalité grave et solennelle, qu'ils vous font payer par un long interrogatoire, toujours le même : ils veulent savoir si vous êtes marié, combien (le frères et sœurs, combien d'oncles et do neveux, d'où vous venez, oij [vous allez. Braves gens I Je n'en ai jamais rencontré un soûl qui eût la moindre notion de mon pays. Le plus triste aveu que jo pouvais leur faire était de leur dire que lo ciel ne m'a donné qu'un enfant. Comme ils me prenaient alors en pilié !

Il faut dire que les Boers valent mieux, comme nation et comme individus, que co que les ont dépeints les Anglais, qui en ont fait des sauvages et des bandits cruels, dignes d'être mis au ban desnations civilisées. S'ilaont lue sans pilié les Anglais lors de la guerre qu'ils ont soutenue

s. TlUVLltS L'AFRIQUF, AUSTRALE

contre eux, c'est qu'après tout ils défeudaicoE 1 leur pays contre l'envahisseur : c'étaient de purs j patriotes. Mais ilsont montré par deux fois qu'ils ] ont l'àme noble et magnanime. En 1879, quand J les Anglais faisaient la guerre aux Zoulous, il 1 eût été facile aux Boers de s'allier avec les indigènes ou tout au moins de profiter do la circonstance pour prendre les armes et chasser les Anglais du TransvaaI. Us n'en firent rien poui tant. Plus tardj quand ils furent en guerre ouverte avec les Anglais, ils ne commirent pas un seul acte de spoliation, ils ne profanèrent pas une seule demeure, alors que des milliers d'Anglais étaient à leur merci. Pretoria, ta capitale du TransvaaI, fut eoliérenmnt évacuée, à la , suite de l'ordre donné aux habitants par le commissaire britannique, de prendre leur résidencu I dans la forteresse, cuinme un peuple assiégé. Les Bners auraient pu brûler ou piller les j demeures da leurs ennemis, mais pas une 1 seule violence ne fut commise. La modération I qu'ils déployèrent pendant toute la durée de !& 1 campagne, s'abstenant de tout excès et de toute I illégalité, est vraiment sans exempte dans l'his-toire des guerres entre nations. En sorte qu'onJ ne sait ce qu'il faut le plus admirer, ou du cou- I rage héroïque avec lequel cette poignée del braves défendit sa patrie contre une puissatite'ff armée, ou de la générosité chevaleresque donta ils firent preuve après la victoire.

UN NOUVEL ELDOKADO

' Enfin, voici une ville! Depuis Cape-Towii j'ai n-anclii quatre cents lieues sans rencontrer une Ville, car on ne peut donner co nom ni à Protdta, ni à Blocmfunlein, ni mémb à Kimberley, la folconde en fer blanc. Mais Jolmnnesburg ost une véritable ville, qui ferait bonne figure dans n'importe quelle contrée civilisée, et dont la pliysioQoinie rappelle assez bien colle des jeunes cités américaines : elle n'est ni plus belle ni plus laide, et Je me garderais de l'admirer au point de vue de l'esthétique pure, mais elle a de vastes squares et de larges rues très géométriquement alignées, de aoiuptueux édifices, des boulevards, des cabs, des tramways, elle est éclairée au gaz, elle est pourvue de toutes les exigences de la civilisation. Et quand on songe que sa naissance ne remonte pas au delà de celle d'un bébé, on ne trouve pas d'expressions pour admirer un tel prodige.

Quel coniraate avec la paisible capitale du ïransvaal, ensevelie dans le silence et la pai.t

kl

■des sRules pleureurs ! tjuntic vie inlc>Qsc I QiioIIe

Wagilation 1 Quelle populalion affairée et enflé'

ÏTréo ! Une population cosmopolite, qui s'accroît'

Kchaqiie jourde nouveaux arrivants: à EtandsFon-

Itein, station située à la jonction des lig;nes di

rpretorîa et do Hapo-Town, j'ai vu le traîn en

vahi par une foule énorme : c'est un véritablo

« rush » vers le nouvel RI Dnrado, Aux appro-

clies de la ville de l'or, l'œil rencontre une forêt

de cheminées d'usine, ot l'on pourrait so croire,

aux environs de Pittsburgh. A la descente da

train, un immense cortège de plusieurs centaines

do cabs est la première scène qui s'offre à ma,

vue : ils vont tous au pas d'enterrement, car il,

s'agit, en effet, d'un enterrement, et comme le

défunt était un des membres les plus en vue du

club, toute la ville suit sa dépouille. Il a suC'

combé à l'épidémie de variole qui depuis quel

ques semaines fait rage parmi les blancs et les

noirs.

Puisque tous les cabs ont été réquisitionnés pour la circonstance, je prends d'assaut une rustique carriole, et me voilà courant à travers uq énorme nuage de suffocante poussière rouge que soulèvent les innombrables véhicules, les chevaux, les chars à bœufs ot la foule des piétons : c'est une circulation vertigineuse, telle que je n'en ai vu que dans le Broadway dt New- York ou dans la State-Street de Chicago, Tout le monde court, les omnibus et les tram-

^^ways

m NOUVEL ELDORATIO

ways sont Lnn^lôs, les vniiiirL's se croisent en tous sens, les cavaliers fendent la foule au galop; seuls les chars à bœufs vont à pas lent : image du vieux Transvaal offrant un saisissant contraste avec lo Transvaal nouveau.

Cette ville de Johannesburg, qui doit son nom à Jobannes RIssIk, ringénieur hollandais qui en a tracé les plans, a été créée do toutes pièces avant l'établissement du chemin de fer qui ne la dessert que depuis quelques mois : tout y a été transporté par les cbars à bœufs, depuis les matériaux de construction jusqu'aux cliaudières et aux machines à vapeur destinées à l'exploitation des mines. On ne la trouve que sur les cartes les plus récentes, car en 1887 II n'y avait pas une seule maison sur la vaste étendue qu'elle couvre- Aujourd'hui, avec ses cinquante mille âmes, elle est déjà la métropole du Sud-Afrique, elle a éclipsé Cape-Town et Durban, et l'on peut prédire que dans cinq ans elle aura deux cent mille âmes : ce sera la Chicago de l'Afrique, une Chicago où la race blanche fera souche, car une altitude de 1.700 mètres lui procure, en dépit du voisinage du tropique, un climat vivifiant et sain.

C'est ici qu'on peut voir pousser une villo : on ne voit que maçons, charpentiers et tailleurs de pierres, qiio briques et matériaux; partout les édifices sortent de terre comme par enchantement : ici ce sera une église, ailleurs, un hôtel

de ville, plus loin un palais de la bourse. Et celte ville en formalion offre cet aspect bizarre que, de même que de beaux iSquipages coudoient de rustiques chars à bœufs, de même de somptueux hôtels d'une grand hauteur voisinent avec de vulgaires cabanes sans étage. Les rues, que Johannes Rissik a tirées au cordeau, ont la régularité rigide des villes pennsylvaniennes. La place du marché, au centre de la ville, est d'une grandeur fantastique. Toutes les constructions sont en briques ruugcs, et ceux qui aiment lo rouge doivent être contents ici : il y a du rougo lion seulement pour l'œil, mais aussi pour la bouche et les narines, car une impalpable poussière rouge, soulevée par le vent, vous enveloppe constamment, vous oppresse et vous irrite le gosier. Quand les rues seront pavées, quand les environs de la ville seront plantés d'eucalyptus, la poussière disparaîtra ; mais les rues ne sont point pavées encore, les arbres sont rares, et l'ophlhahnie , conséquence de la poussière, aflligc une grande partie de la population.

Telle qu'elle est, cette ville de Johannesburg est un des plus intéressants apeptacles contemporains. On a vu naguère surgir un chemin de fer transcaspien dans les sables des désorts asiatiques ; ici c'est une cité qui a surgi sur iio plateau désert, comme une création de la lampe d'Aladin. Il a fallu à Kimberley plusieurs annéeo pour qu'une ville prît la place d'un groupe c

i UN NOUVEL ELDORADO IdT ■

lentes et de huttes ; ici la transition a eu lieu à vue d'œil, et là où hier encore le pionnier canipjît dans son char à bœufs, on trouve niaintciL Lnt des hôtels, de vrais liôlols à plusieurs étapes, pouvant rivaliser avec les hôtels européens. Jamais campement de mineurs n'a passé par une aussi rapidt; métamorphose. Joiiannesburg n'avait pas encore une année d'existence que, déjà, ses fondateurs prédisaient qu'elle . deviendrait en peu de temps la plus grande ville du Sud-Afrique : il n'a pas fallu cinq ans pour que la prédiction se réalisât; elle a conquis innnédiatement le rang de capitale du nouveau Transvaal, et n'alaissé àPreCoriaque le titre de capitale du vieux Transvaal. Dans la Commissi'iner Street, qui est la principale artère de la ville, les terrains ont été vendus par le gouvernement à des prix fantastiques : il y a là toute une suite d'édilices construits ou en construction, la bourse, les maisons de banque, les

ureaux des compagnies minières, les magasins Ifournis de tous les articles européens, les théâtres, ta poste, le club, la synagogue, dont la richesse arcliitecturale atteste qu'il y a ici beaucoup de fils d'Israël, comme à Kimberley, comme dans toutes les Gulcondes et tous Ice Eldorados.

Telle est cette ville dont je n'avais jamais entendu parleravant de m'embarquer pour l'Afrique

4 dont lu nom m'a sans cesse poursuivi depuis

i porte I

(]uej'aî mis le pied sur Je navire qui m'a porté au Cap : sitôt débarqués, les trois quarts des passagers prirentle train de Johannesburg: il y avait parmi eux des ingénieurs, des mineurs, et aussi des médecins, des avocats, des spéculateurs, et même de grands seigneurs, de nobles lords ayant perdu leur fortune au jeu et nourrissant le beau projet d'en conquérir une nouvelle dans la « ffolden city u, la ville d'or.

Si vous n'avez jamais entendu parler de mines d'or, venez à Johannesburg: vos oreilles en seront remplies du malin au soir. Cette ville est fondée sur l'or comme Kimberley est fondée sur les diamants. Là-bas revient toujours le mot « lileu II, ici c'est le mot « banket » qui vous obsède. Le sol d'or sur lequel est bâtie Johannesburg s'appelle le a Wùwa/ersrand » (la Rangée de l'Eau Blanche), ou simplement le « Band ». On désigne sous ce nom la ligne de partage dos eaux des deux grandes rivières qui forment les limites du Transvaal, le Limpopo au nord, le Vaal au sud, et dont la direction est à peu près de l'est à l'ouest. Entre les grès et les quarlzîtes se trouvent des couches de conglomérats qu'oo désigne dans le pays sous le nom que leur ont donné les Boers, banket, à cause de leur ressemblance avec un rocher d'amandes : c'est une sorte do gâteau dont les amandes sont des cailloux. Amandes et gâteaux sont mélangés d'une certaine quantité ,d'or, et il faut laisser aua

^^g UN nOUVEL ELHORADO 199

géologues le soin de rechercher à i]uelle époque et par quel mystérieux procédé ce mélange s'est fait. Ce qui apparaît plus clairement, c'est que les conglomérats sont un dépôt sédimentaire qui s'est formé un jour avec d'autres dépôts successifs, au fond d'une mer ou d'un lac intérieur : sur le lit marin ou lacustre s'accumulèrcut des dépôts.allernatifs de cailloux et de sable ; puis, sous l'action des forces souterraines, le lit fut soulevé et bouleversé, do telle façon que les couclies, au lieu d'être, comme elles l'étaient primitivement, superposées les nus aux autres, présentent actuellement une série de tranclies verticales juxtaposées. Le banket diffère sous plusieurs rapports des quartz aurifères de l'Australie et de la Californie : la masse des conglomérats est beaucoup plus considérable, et une plus grande régularité règne dans la distribution do l'or et dans la direction des gisements. F^n Australie, l'or est plus inégalement réparti, le même gisement contenant des parties très riches à côté de parties très pauvres; ici, le banket est une masse homogène, dont l'exploitation est à la fuis plus sûre et plus facile. Aussi le Rand est-il assailli par des milliers de mineurs accourus de l'Australie et de la Californie,

C'est en 188S qu'un certain llarry Struben découvrit le bankel aurifère. Il fit partde sa découverte au gouvernement du Transvaal, et une loi fut promulguée en 1886,qui érigealeWitwalers-

!flO A TBAVEliS L'AFBIQL'K AUSTRALE

rand en district minier. Après Harry Strubea, qui aujourd'liui vitdans l'opulence à Cape-Town, les mineurs accoururent, campèrent dans leurs chars à bœufs, sous des tentes, dans des hultes, et c'est sur l'emplacement de ce campement que s'élève actuellement le plus brillaol Eldorado (jue le monde ait vu. Mais les plus brillants Eldorados out leurs vicissiludes et leurs revers. LeS' premières fouilles absorbèrent beaucoup de Ira' vail et de capital; à une spéculation effrénée succéda, en 1889-91, une inévitable réaction, Beaucoup de gens perdirent tout leur pécule & creuser le sol sans trouver une veine rémunératrice. Des compagnies se constituèrent avec de gros capitaux, dont la part du lion échut aux vendeurs et aux promoteurs, tandis que celle qui restait affectée à l'exploitation ne lardait pas à être absorbée. L'outillage était danft l'enfance, et dans cette période du ^début les tâtonnements engendraient les doutes. Les un» prédisaient l'épuisement prochain de ce qu'ils^ considéraient comme un simple dépôt superficiel; d'autres opinaientquele banket se métamorphosait et cessait d'être aurifère dans les couches inférieures ; puis, quand un atteignit les roches dures, ou craignit que le coût de l'extractioa' n'absorbât tous les profits. Mais bicntiM un fora des puits profonds, on introduisit les machiaefi' perfectionnées, l'exploitation passa aux malnn' 'hommes compétents, connaissant les méthodes

us NOUVEL ELDORADO SOI

économiques pour le traitement du minerai, et l'on acquit alors la cortilude que les dépôls aurifères du RanrI sont d'une richesse incalculable. Suivant la croyance générale qui s'appuie sur les meilleures autorités, l'or gît dans les couches souterraines du Band en telles quantités, que le siècle futur pourra s'y alimenter. LeD' Schultz qui, dès 1848, travaillait dans les platers de la Californie, me disait que l'histoire dos mines d'or n'offre point d'exemple d'une pareille richesse : on a vu des dépôts aurifères plus abondants que ceux du Rand, mais nulle part on n'a vu des dcpAts d'une telle étendue et d'une telle régularité. Le rendement moyen du «maîni-ee/'» est de six pennyweitz par tonne, tandis qu'en Californie il n'est que de quatre pennyweilz; en maints endroits, le reef donne môme jusqu'à seize pennyweitz. Le conglomérat estengénéral très tendre, ce qui facilite beaucoup le travail d'extraction opéré par les Cafres, dont la main d'ceuvre est àvil prix. Le D' Schultz m'a prédit, avec une assurance toute américaine, que le Rand produira dans quelques années, lorsqu'il sera complètement outillé, autant d'or que le monde 'entier, étant donné que la production annuelle du globo est de vingt-six millions de livres sterling (six cent cinquante millions de francs).

Pour que cette prédiction vienne à se réaliser, il sufûra que le chiffre de la production cou-

4 TRAVRHS L'AFKIQUE AOSTBALE

liaue à progresser dans l'avenir dans les mémej conditions que par to passé. En 1888, dans le! premiers mois de l'exploitation, le renttemed progressait de 7-000à2G, 000 onces d'or par mois g pendant les trois années suivantes, les cliiffrel s'élevaient successivement à 39.000, à 50.004 i.OOO oqces ; l'année dernière, la produotion mensuelle dépassait 100.000 onces; et ce^ ' fut une fête mémorable dans la ville d'or quand M. Lionel Philipps, président de la chambre des mines, annonça ce résultat à la foule asgemblée devant les « Ecksteîn Buildings u, dont la fa- ' çade était pavoisée de drapeaux de toutes les , couleurs, et quand il proclama que la productioB totale des cinq premières années s'élevait & 2.429.694 onces d'or, représentant une somme de huit millions et demi de livres sterling ou, deux cent et douze millions de francs.

Actuellement, les différentes compagnies quii opèrent sur le Hand, avec quatre mille travail'^ leurs blancs etenviron trente-cinq mille indigènes,^ produisent par an cinq millions deux ceotmïlltt livres sterling, soit lecinquièmede la productioQ totale du globe. En 1892, les compagnies ont payé 812.864 livres sterling de dividendes. Or,, il ne faut pas perdre de vue que la plupart deft mines n'atteignent pas à la moitié du chiffre dd; .uction auquel elles peuvent légitimement pré-; : beaucoup opèrent avec un outilltfj

uelqucs-unes même, qui ucprodul'^

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