‹ A travers l'Afrique australeChapitre 16 sur 29 · UN NOUVEL ELDORADO · texte numérisé non relu

UN NOUVEL ELDORADO

sent rien acLuellemeat, ne Iravailleot qu'un vue des résultats futurs. L'achèvement récent du cherain de fer qui relie le Rand au cap de Bonne- Espérance, l'achèvement prochain des lignes qui aboutiront à Port-Natal et à Delagoa-Bay, l'abaissement des prix do transport, qui facilitera l'usage des machines, l'emploi de meilleurs procédés d'exploitation, l'application des méthodes les plus nouvelles pour le traitement du minerai, voilà autant de facteurs qui concourront à raccroissenient de la production de l'or dans ce bassin du Rand. Ce n'est que depuis peu de temps qu'on a inauguré lo traitement chimique du minerai par lo cyanite de potassium et parla ciilorination : à l'aide de ce procédé aussi simple qu'ingénieux, ou récupère une notable partie de l'or que l'on perdait autrefois. Le transport par chemin de fer rendra possible l'exploitation des veines qu'on avait regardées jusqu'à présent comme n'étant pas assez rémunératrices, et si les faits confirment toutes les prévisions fondées sur une période qui n'est que celle du début, le bassin du Rand deviendra un des plus fameux lieux de production dont fassent mention les annales des mines d'or.

Voilà ce que j'ai entendu dire ici, non par de simples aventuriers, mais par des hommes réfléchis et bien posés, auxquels m'a adressé le gouverneur général de ta colonie du Cap, par M. J.-B. Taylor, un des capitalistes anglais qui

l TRAVERS L'AFRIQUE AUSTBALE

licur [laDs rige

ont acheté la mine Robinson, par riQgi<nicur américain D^ Schuitz, qni a passé sa vie dans les mines d'op de Californie, et qni dirigeaujourd'liui les travaux da la mïne Robinsoof] J'ai écouté leurs pronostics, tout en pensant s déceptions, aux ruines que tant de gens ont" trouvées ici comme dans d'autres Eldorados. Il y a toujours les dégoûts à côté des enthousiasmes, et si l'on admet l'axiome que la vérité 80 trouve entre deux exagérations, il faut bien reconnaître qu'il y a une part de vérité à accepter dans tout ce que l'on dit sur le bassin du|l Raad. ■

Pour ma part, j'ai visité conscicncieusemeatl avec le D' Schuitz la mine Robloson qui est, de toutes celles qui sont exploitées dans le Rand.la mieux organisée, la mieux outillée, la mieuxpourvue de capitaux ; j'ai vu les machines àair comprimé, venues en droite ligne de Chicago, qu'oi utilise pour la perforation du Reef; j'ai goûtée émotions d'une descente dans une ^d' ascenseur qui, en moins de deux minute!

«déposé à quatre cents pieds sous terre, au ■"jits où aboutissent les excavations r les perforateurs mécaniques ; j'ai au bout une galerie pratiquée dans ' M ; j'ai touché du doigt le banket, ipoplé de superbes spécimens oiî cerner, avec un peu de bonne il incertain des paillettes d'or ; j'ai

Itéw

Vy NOUVEL KLDORADO Î05

Il les Cafres fouiller la roche aurifère avec le pic, la Bueur perlant sur leurs noirs corps nus; remonté a la lumière du .jour, j'ai visité les usines où s'opère le traitement du minerai, lâchant de comprendre les explications techniques de mon savant cicérone; j'ai vu les batteries armées d'énormes pilons, qui, sous l'action motrice de la vapeur, tombent et retombent sur lo conglomérat qu'ils pulvérisent avec un bruit assourdissant, chaque balterio de cinq pilons mangeant en vingt-)|uatre heures deux tonnes et demie de minerai ; j'ai vu, sous les batteries, couler sur des plaques de cuivre des nappes d'eau chargées d'or ; j'ai vu, dans un vaste laboratoire, s'opérer la mystérieuse action chimique du cyanito de potassium, et l'or se déposer sous forme de poudre noire sur les bords de petits réservoirs oij nagent des herbages de zinc simulant une végétation aquatique; j'ai visité eniin les ateliers do chlorinalioo, oii le minerai, brûlé dans les fournaises, passe ensuite par une série de manipulations dont il sort sous forme de chlorite d'or. Et enfin, après avoir vu toutes ces merveilles de l'industrie et de la chimie, j'ai vu une merveille d'un autre genre, la ravissante maison de campagne de M. Taylor où j'ai déjeuné, avec le D' Schultz, des produits de sa chasse, dans une luxueuse et confortable villa anglaise dont M"** Taylor, une femme aussi jolie que spirituelle, faisait les honneurs avec

une gràco cliarmaoLe, nous cueillant dans son jardin les plus belles fleurs d'Europe qui s'épanouissent ici au cœur de l'hiver.

Eli bien I après avoir tout vu et tout entendu, je sais exactement ce que je savais avant d'avoir vu et entendu, ou plutôt je ne sais rien : car, malgré l'intérêt que j'ai pris à tout cela, je ne me sens les aptitudes ni d'un mineur ni d'un spéculateur, et si jamais je découvre une mine d'or dans mon jardin, j'en serai aussi marri que les Boers, que la découverte de l'Eldorado a plongés dans la consternation.

A première vue, il peut paraître étrange que les Boers soient seuls à no point se réjouir des mines d'or du Transvaal. Mais songez de quel œil jaloux ils doivent suivre les progrès étonnants du nouveau ïransvaal, eux qui ont créé le vieux Transvaal I Les fermiers, dont la richesse n'est point l'or et l'argent, mais te blé et le bétail, n'apprélicndent rien tant que la découverte sur leurs terres de gisements aurifères, et la déconvenue que leur causent de semblables découvertes pourrait fournir le thème d'une amusante comédie. Autrefois, ils pouvaient, en pareil cas, revendre leur feruie à beaux deniers et s'établir dans une autre région : habitues à émigrer, il leur coûtait peu de parcourir des centaines de lieues à la recherche d'autres

à contâmes de lieues à la recherche d autres pâturages. Mais le Transvaal, qui, naguèreaj n'avait pas de limîteSjest devenu à son tour uoâH

m NOUVEL ELDORADO 307

enclave, tout comme l'État libre d'Orange, et à mesure que la République se peuplera, le trek j deviendra de plus en plus difficile. Oij donc les Boers que l'or maudit expulsera de leurs domaines pourront-ils chercher des domaines nouveaux ? De quelque côté qu'ils regardent l'horizon, ils ne trouvent plus d'issue. Quand ils quittèrent la colonie du Cap pour s'affranchir de la domination anglaise, ils trouvèrent entre les rives du Vaal et du Limpopo d'immensea espaces inoccupés. Puis, quand ces espaces se peuplèrent, ils s'habituèrent à l'idée qu'ils pourraient un jour franchir le Limpopo au delà duquel ils trouveraient d'autres territoires vacants. Mais aujourd'hui c'en est fait do ces raves d'expansion : l'Angleterre a imposé au président du Transvaal une convention par laquelle il s'interdit à jamais toute expansion au delà du Limpopo. Enfermés dans leurs frontières trop étroites, les Boers devront se faire sédentaires, do nomades qu'ils étaient.

Les Boers soutinrent, il y a dix ans, une guerre héroïque contre les Anglais qui avaient pris possession de leur pays d'une façon un peu sommaire, et une poignée de fermiers, soutenus par la passion de l'indépendance, extermina à Amajuha Hill tout un régiment anglais. Mais voici que Harry Struben découvre les gisements aurifères du Rand. El à ce nom magique de l'or, les Anglais que l'humiliante détaite d'Amajuba

Î08 A TRAVERS L'AFaïQUE AUSTRALE

avait chassés da Transvaal volé aux Boers, prennent la route du Transvaal rendu aux Boers, ils y affluent en masse, ils y fondent Johannei burg, une ville anglaise en pays liollandais, et celte ville, qui se gouverne elle-même, devient tout de suite la plus grande ville de l'Afrique du Sud, si bien qu'avant peu le -Transvaal comptera plus d'Anglais que la colonie du Cap. Ktles Boers, qui naguère caressaient le rêve de chasser les Anglais de leurs anciens domaines et do régner à leur place du cap de Bonne-Espérance au Zambèse, les Boers, qui considéraient le Transvaal comme leur inexpugnable citadelle, voient aujourd'hui celte citadelle envahie non plus pardos soldats, mais par des légions do mineurs, d'io^: génieurs, de spéculateurs, accourus non avec deS^ armes, mais avec leurs capitaux ot leur énergie,

El devant cette invasion plus irrésistible que celle des régiments, que peuvent faire les Boers, sinon cnvisagerenface le nouvel état de choses, accepter l'inévitable, et sacrifier l'idéal à la réa-, lilé? Non seulement ils n'ont pu empêcher li ville de Johannesburg de s'octroyer des înstiti lions municipales indépendantes du gouverai ment de la république, ils ont dû accorder e core aux nouveaux venus une modiûcatîon de constitution du pays.

Jusque dans ces dernières années, la législi tion du Transvaal, tout comme celle de l'Etat ' libre, se composait d'une chambre uniquoj mi

ers,^

UN KOUVEL ELDORADO

récemment, une deuxième chambre a été insliluéc pour répondre aus vœux de la population minière qui réclamait certains privilèges politiques. Cette seconde chambre a dans ses attributions tout ce qui concerne les mines, et on outre les travaux publics, los postes et télégraphes, Icb brevets d'invention, lescompagnies industrielles. Cette réforme constitutionnelle, qui semble à première vue de peu d'importance, est en réalité pour les Anglais une conquête qui leur assurera ia domination du Transvaal mieux que l'annexion éphémère qu'ils tirent de ce pays en

Pour saisir toute la portée [do la réforme, il faut voir dans cette seconde chambre un corps qui représente l'élément anglo-saxon, avec son activité, son initiative et ses capitaux. Dès 1890, les nouveaux venus élevèrent la prétention qu'ils devaient être représentés au Volksraad. Mais on comprend que le Volksraad , composé de Boers très obstinés dans leurs vieilles idées, n'était pas d'humeur à laisser envahir le parlement parles représentants d'un élément étranger ; après bien des tiraillements, on aboutit à une transaction : il fut admis que les nouveaux venus auraient une nouvelle chambre, une chambre à leur seul usage, où ils seraient seuls représentés, et qui constituerait cummo une sorte de comité central appelé à régir l'iniluslrio minière, à laquelle la population de cette république pastorale était

^^H resLée jusque-là volontairement étrangère. Cettt ^^V seconde chambre notiHo ses résolutions à la pre- I mière, qui leur donne ou refuse sa sanction.

Elle n'est donc pas un pouvoir, puisqu'elle ne I peut que proposer dos résolutions sans leur don-

ner force de lui. Mais elle représente les nouveaux venus, elle parle au nom de cet élément I grandissant de la population qu'excite l'esprit

d'entreprise, et si ses pouvoirs sont limités, riea ne peutlimiter les effets de son caractère représentatif, qui lui permet d'élever toutes les revendications. Les conditions d'éligibilité à li seconde chambre en rendent l'accès facile ai nouveaux venus. Tandis qu'onexige pour la première cbambrequinze-années de bourgeoisie, ce qui implique vingt années de résidence, outre li conditions d'âge, de cens et de religion, il sufBt, pour être éligihlo à la seconde cliambre, d'appartenir à la religion protestante et de justifier d'une résidence de cinq années. Autrefois le Volkaraad unique comptait quarante et un membres; depuis 1890 les deux chambres comptent chacune vingt-quatre membres. Le Volksraad s'est dédoublé : la première chambre gouverne, diminuée de la moitié de ses membres, tandis que l'autre moitié fonctionne comme conseil des mines et de l'industrie. Le but de celte réforme transitoire a été tout ii. la fois de donner satisfaction aux hommes nouveaux et de préparer les anciens à l'ère des innovations qui semblent

ttefl re-c^l

UN NflUVGL ELDORADO 2H

devoir bouleverser un pays qui naguère n'était peuplé que de fermiers, et où aujourd'hui les villes sortent de terre,

La concession peutparaître anodine, mais qui ne voit qu'elle n'est qu'un premierpaa vers d'autres concessions qui achèveront la conquête pacifique du Transvaal î Etrange ironie du sort I Les Boers, victorieux sur le champ de bataille, se voient menacés d'être vaincus sur les champs d'or. Dédaigné par M. Gladstone, leur territoire, qu'on croyait pauvre, leur est restitué ; mais du jour où ce territoire se révèle comme un Eldorado, cet Eldorado sert, dans les mains des Anglais, à forger une chaîne d'or dont chaque anneau remet en question l'indépendance du Transvaal proclamée par l'armistice de 1881. Quand les Boers repoussaient ai vaillamment les baïonnettes anglaises, ils no prévoyaient pas les pics des mineurs.

Il n'y a qu'une seule éventualité qui puisse modifierle cours des choses et arrêter l'invasion du Transvaal par les bras et les capitau-K anglais : c'est que le bassin du Rand s'épuise ou cosse de rémunérer le capital, ou encore qu'un autre Eldorado provoque un aulre exode au delà des Irontières du Transvaal. Quelle nouvelle surprise du sort, si cette ville de Johannesburg, après quelques années d'existence éphémère, partageait la destinée de tant île villes minières et venait à se vider en un mois au profit des dis trictsauri-

«ï A TKlTEBS LlFKi»îrE ACsTRàUE ■

Rires r^emment signalas dans les immenses territoires du MaâbuDalaod et du Matabélétand. domaines d'une cumpagaie à charte royale créée à l'iostar de rancieaae compagnie des Indes par réuergii]ue initiative de M. Rhodes! Rien ne pourrait arriver de plus lieureux pour les Boers qu'un exode des Anglais vers ces contrées viergefi du Zambèse, où l'on dit qu'il y a de vaste^ dépôts (l'alluvion beaucoup plus riclies que I bassin du Rand. Que les Anglais aillent au Zaf^ bèâe, et le Transvaal restera aux Boers.

J'avais hâte de quitter l'hiver des hauts plateaux. L'état de ma santi^ réclamait un climat plus doux et plus é^al, des nuits moins glaciales succédant à des jours moins brûlants. Après les horizons gris et monotones du Karou, dont je commençais à me lasser, j'aspirais à contempler les horizons verts et variés du riant Natal.

Mais comment gagner ce jardin de l'Afrique Australe ! J'aurais pu, en cinquante-deux heures, retourner àCape-Town et y prendre le prochain paquebot pour Port-Natal, en touchant à Port- Elisabeth et à East London. Mais à ce long et fastidieux détour j'ai préféré les rudes chemins directs du paradis africain. Ce n'est pas chose aussi aisée, en effet, de franchir en poste les soixante lieues qui séparent Johannesburg et la frontière du Natal que d'aileron train spécial à Cape-Town. Le chemin de fer qui réunira dans un avenir procJiain Port-Natal à Pretoria s'arrête auluellement à Charlestown, sur la frontière du Tranavaal, à cause de l'opiniâtre résistance de

i A TRâVEna L'AFRIQUE AEJSTBALË

, Kruger et de son Volksraad; et quoique colonie du Natal louche au Transvaal,elle réalité plus éloignée que la coloaic du Cap, pi suite de la diflicullé des communications eutl Charlestown clJohannesburg;.

J'avais pu jusqu'ici franchir l'Afrique Australe h la vapeur ; mainlenanl mon clioix se trouvait limité entre la diligence et le char à bceufs, le classique moyen de transport de l'Afrique du Sud. Le char à bœufs m'eût séduit en toute autre saison ; mais comme c'est précisément la région la plus froide du Transvaal qu'il me fallail traverser, et que l'usage est de faire voyager h bœufs pendant la nuit, comme d'ailleurs j'i bâte de gagner un climat plus chaud, je reaori' çai à ce mode de transport avec lequel j'auraû pu franchir, au plus, dix lieues par jour, Je m\ décidai donc à goûter les émotions d'un voyai en diligence, quoiqu'il faille être doué d'uoi constitution de fer pour user de ce rapide moyei de locomotion,

La diligence part de Johannesburg tous li jours à quatre heures du matin, et comme elle est toujours pleine, j'ai retenu, deux jours à! vance, à l'agence Donamicis, une place que j'ai payée cent et vingt-cinq francs. J'ai payé en outre vingt-cinq francs pour excédent de bagagOj chaque voyageur n'ayant droit qu'à quarante I vres. Et comme je prévoyais que j'aurais à souf-' frir du froid, j'ai acheté, dans un magasin de 11

ii9

EN DIUGENCE ÎIS

Commissioner Streef, une chaude fourrure complémentaire, un cache-nez et des gants en laine. La veille du départ, je ni"étaia couché de bonne heure, car ilfallait ôtre debout à trois lieures du matin. Je dormais da sommeil du juste, quand, à une heure, je fus réveillé par des cris de sauvages qui montaieut de la rue, et qui évidemment sortaient de gosiers indigènes. Â ma grande exaspération, le vacarme ne fit que croître: les lueurs rougeàtres qui illuminaient ma chambre medonnaientàcroire qu'il s dequelque fête nocturne aux llambeaux célébrée sous ma fenêtre par les Cafres. Et je maudissais la police d'une ville où Tonne respecte pas mieux le sommeil des voyageurs qui doivent être debout avant l'aube. Mais quand je vis les lueurs briller d'un éclat plus sinistre, je sautai de mon lit et ouvris ma fenêtre. Ciel ! un incendie 1 Deux maisons attenantes à l'hôtel étaient en feu, et l'hôtel était menacé de brùleràson tour. Comme j'étais logé à l'étage le plus élevé, je jugeai la position dangereuse : m'habilEer et empoigner ma valise fut l'atTaire d'un instant, car le gros de mon bagage avait été expédié la veille au bureau des diligences. Et je me trouvai bientôt dans la rue, par un froid de loup, en dépit des llummes qui montaient jusqu'au ciel du sein du foyer ardent. Une foule énorme suivait les progrès (" l'incendie, et la question que chacun se posait était celle de savoir si l'hôtel Nortli-Western, le

i TRAVERS L'AFRIQUE AUSTRALE

aux 6Iume.

plusbel liLilel fie Johannesburg, échapperail aux

I flammes. Je dus quitter les lieux sansavoirpuélu

ciderlo problème, carl'hcure du départ était venue.

11 est quatre beuros du matin, et il gèle ferrai J'arrive à pied, par les rues noires, à l'offii Bonamicis. La diligence, dont les formes solides et massives se profilent vaguement dans la nuit, est attelée de ses dix mules, et les douze voyageurs inscrits répondent à l'appel de leurf noms. Grelottant de froid, je m'enquiers d( mon kaross, la précieuse peau do mouton qui j'ai envoyée la veille au bureau; j'ai beau li clamer à grands cris, le /carnxs ne se rotrouvi pas : oo ne le trouvera qu'au bout du voyagOj car on l'a tout simplement emballé avec mei autres bagages sur lo toit de la voiture. Do qui ceil d'envie je considère mes compagnons d< voyage, qui tous ont leur kaross dans lequel il s'enveloppent bien chaudement 1 N'y pensoi plus, et songeons, pour nous consoler, que nouS' serons bientotsousle ciel béni oii s'épanouissent le palmier et lo bananier. Déjà le conducteur trône majestueusementsur son siège élevé, cha^ cun se case comme il peut dans la voiture où fait noir comme dans un four, la trompette di postillon jette dans la nuit sa noleclaircetgaic, le coche se met en branle au galop des di.\ mules, nous sommes partis, et chaque tour de roue nous rapproche de la terre promise du Natal

Quelle joie dans le signal dudypart ! Quel àpri

Ey DILIGENCE ÏI7

plaisir de se sentir emporté vers l'iiieoimu dans la classique diligence de nos pères ! Les mules courent à fond do train sur la route poudreuse mal éclairée par les lantcr[iea, et ce vertigineux galop dans la nuit a <juclquc chose de fantastique qui me rappelle les romanesques odyssées en diligence que j'eus au Mexique il y a dix ans. Ce lointain souvenir devieut comme une saisissante réalité quand, à six heures du matin, le jour qui commence ù poindre nie laisse entrevoir l'aspect de la voiture. Eh quoi ! J'ai peine à en croire mes yeux : je reconnais mon inoubliable diligence mexicaine, le môme vieux coche type Louis XV, suspendu sur les mêmes ressorts do cuir, les seuls qui puissent résister à des chemins impossibles; les mêmes banquettes, au nombre de trois, dont celle du milieu a pour dossier une bande de cuir mobile ; le même plafond garni d'un réseau do cordes auquel ou suspend les menus bagages ; les mêmes fenêtres garnies de tentures déchiréeset de vitres brisées; enfin, et ceci explique l'énigmo, la même marque de fabrique. La diligence du Transvaal est importée des États-Unis tout comme celle du Mexique : c'est la voiture classique des Américains, connue sous le nom de « Concord coach », la seule qui, par sa construction spéciale, puisse, sans se réduire en miettes, franchir au galop des mules les routes absurdes et les mille cassecou do l'Amérique et de l'Afrique. Les grandes

roues, qui n'ont pas moias de deux mètres de diamètre, sont très écartées, pour diminuer les chances de verser. Quand on verse, ce qui est dans les éventualités prévues, on rattrape le temps perdu en courant toute la nuit sans s'arrèler. La poste, ici comme au Mexique, ne répond pas des catastrophes qui peuvent tuer ou blesser les voyageurs : elle répond bien du départ, mai; non de l'arrivée.

Ce n'est qu'au lever du jour que je puis enl reconnaître mes compagnons de route. Et h l'analogie avec le Mexique cesse : autant mes compagnons mexicains étaient liants et comraunicatifs, autant ceux-ci sont roides, guindés, muets : affaire de race ! Parmi eux je retrouve un des deux missionnaires anglais avec qui j'aî faitroute en wagon-lit: il se rend auxmissionsdu Swasiland, armé de son immense bible, et confortablement muni d'un attirail compliqué de manteaux, de couvertures et de fourrures. Le type le plus curieux est un vieux petit Hindou qui s'en retourne à Bombay, après avoir fait ici sa petite fortune : uno face de singe, fortement bronzée, avec des lèvres lippues et quelques poils grisonnants au menton ; quand il enlève sa cape brodée d'or et d'argent, il découvre un crâne chauve ; ce pauvre Parsi est traité par tout le monde en souffre-douleur : s'il ferme la fenêtre, on lui enjoint de l'ouvrir ; s'il l'ouvri oalui commande de la fermer.

Tout le long do la route sont échelonnés des rolais où d'heure en heure on change de mules. Comme on compte une vingtaine de relais de Johannesburg à Charleatown, il ne faut pas moins de deux cents mules pour effectuer ce voyage de soixante lieues. On ne s'arrête au relais que quelques minutes, le temps de dételer et de réatteler, ce que les Cafrea font avec une célérité extraordinaire : pour empêcher les mules de se sauver, ils leur mettent des entraves aux pieds. Le relais est généralement situé en plein désert, et, se compose d'un bâtiment unique, l'écurie, faite de cette odieuse tôle sinueuse dont la vue voua poursuit dans toute l'Afrique Australe. Les Cafres attachés au service du relais logent daus de pittoresques paillottes, de ' forme circulaircj autheutiquea demeures africaines.

Les routes du Transvaal ne valent guère mieux que celles du Mexique : de simples ornières creusées par le passage des chars à bœufs à travers la plaine. Un de mes compagnons me faisait admirer la largeur de la route, en ua endroit où il n'y en avait d'autre trace que les empreintes des bœufs et les sillons des chariots ; la réflexion m'a fait sourire : la route, en effet, est fort large, aussi large que celle que suivrait un navire sur l'océau ; elle n'a d'autre direction que le caprice du conducteur, et elle dévie de quelques kilomètres d'un jour à l'autre. Oa

A TRAVERS L'AFRIQUE ADSTRALK

I franchît à giié les rivières et les marais, car les ponts n'existent généralement qu'à l'état de projet. On s'imagine ce que doivent être de telles routes en été, dan» la saison des pluies : elles» dégénèrent alors en bourbiers où les mules patau^eutjusqu'aux genoux et où le eoche s'engage jusqu'aux essieux ; il arrive souvent qu'on se trouve arrêté pendant des jours et des semaînea devant une rivière grossie par les pluies. Heureusement, nous sommes en hiver, et nous roug ' Ions sur un sol ferme et durci par les gelées et ^^V le soleil ; mais cet avantage est compensé par ^^H les cahots qui vous font sauter comme un pois ^^1 sur un tambour, vous projettent le crâne contre ' le plafond de la voiture, ou vous envoient daas

les bras d'un voisin ou sur les genoux d'une voi- 1^^ sine. Au bout de quelques heures, vous ^^B éreinté, moulu, courbaturé. Et imaginez ce qui ^^^ dix mules peuvent soulever de poussière!

^^ ne sont point de simplesnuages de poussière, m;

de vraies cascades, des fleuves, des trombes fondant sur la pauvre voiturequijde glacière qu'elle était à l'aube, est devenue fournaise à midi. Telles sont les beautés d'un voyage on diligence au Transvaal ; à part les aventures de brigands qui ajoutent une couleur spéciale au tableau, ï logie avec mes impressions mexicaines est frappante.

Je ne sais si j'étais le jouet d'une illusionJ mais j'aurais iuré que j'avais retrouvé le Moxf

tes ^

EX DILIGENCE ÏSl

que dans le village do Hoîdelberg, oCi l'on s'arrête au troisième relaia : avec sa grande place carrée, commandée par le clocher de l'église, avec ses blanches maisons basses, sans étage, avec ses plantations d'eucalyptus, cette localité m'a absolument rappelé les villages du plateau de l'Anabuac, et je me suis cru positivement dans une posada mexicaine lorsque, à l'auberge tenue par un Boer, on nous a servi, avec du moutOQ, une espèce d'arachides que les Boera, ,tout comme les .Mexicains, élèvent à la hauteur d'un plat national : la chose est la même, le nom seul diffère ; chez les Indiens du Mexique cela s'appelle /'rijoles, chez les Boers, /tarde boontjes, ce qui se traduit par i fèves dures » [Avachis htfpogaea).

Heidelberg, fondée par un colon allemand originaire des bords du Neckar, est la seule bourgade qu'on rencontre entre Johannesburg et la frontièredu Natal. Quoiqu'ellenecomptepas plus de trois ou quatre cents âmes, elle est la capitale d'une province aussi vaste que la Belgique, et cette province ne compte pas d'autre village. La localité a pourtant un certain air de prospérité et possède quelques winkels, ou boutiques bien achalandées.

Tenir boutique est un bon moyen de faire fortune au Transvaal. Le storekeeper vend au détail, au double, ou au triple de leur valeur, des marchandises de qualité inférieure, et à ce métier il

A TUTCRS VkFBQm ACSTBALE

s'enrichît très npidement en spêcnlant sar la crédulité et l'ignoraDce des Boers qui lui échang'eot leurs produits. Inutile de dire que ce sont presque toujours des juifs qui tiennent boutique.

Au delà de Heidelberg oo traverse les hauts plateaux déserts du Transvaal. Pendant tout le jour se déroulent à perte de vue de vastes plaines ondulées, sans un arbre et presque sans un seul enclos. Contrée monotone et inculte, contrée pastorale oïi d'immenses troupeaux montons paissent sur Therbe jaunie par \< gelées. On n'aperçoit pas la moindre culture dans ce pays qui pourrait être le grenier de l'Afrique : c'est au plus si, de loin en loin, on dislingue un morceau de terre arable destinée à produire du fourrage pour les bestiaux. L'incident le plus fréquent est la rencontre des longs attelages de bœufs, marchant à l'allure d'un bon piéton, et transportant à Johannesburg les produits da Natal elles machines pour l'exploitation de l'or. J'ai vu ces bœufs tirer à vingt une immense chaudière 1 Parfois aussi on aperçoit, à quelque distance delà route, la blanche ferme d'un Boer recoonaisaable au petit groupe d'arbres qui l'entourent, généralement des saules pleureurs ; ot ce coin de verdure apparaît comme une petite^ oasia dans l'immensilé du désert.

Il fait nuit depuis longtemps quand nous arrivons, après quinze heures de voyage, à Standerston, oii l'on accorde aux voyageurs rompus

legH

quelques heures de sommeil. Nous sommes au onzième relais, à cent cinquante kilomètres de Johannesburg, à quatre-vingt-dix kilomètres de Cliarlestovvn. Si noire que soit la nuit, nous trouvons bien vite le chemin de la salle à manger, à la porle de laquelle est posté un Boer gigantesque qui crie à tue-lète : « Dinner 1 dinuer ! » Lo Boer se fait payer d'avance six shcllings pour le dîner et la chambre, et comme la diligence de Cbarlcslowo et celle de Johannesburg se rencontrent ici à la même heure, notre homme fait d'excellentes affaires, puisque ses vingtquatre petites recettes multipliées par les jours de l'année s'élèvent à la jolie somme de 66.000 francs. Une douzaine de chambres à deux lits sont distribuées autour de la cour de l'IiAtellerie, et dès neuf heures tout le monde dort deux à deux, car il faut se remettre en roule à trois heures et demie du matin.

Le lendemain, lo café pris, on repart à l'heure dite. A demi éveillé, je me trompe de voiture. Au moment du départ, une allumette qu'un voisin fait llamberà propos me convainc de mon erreur par la vue de visages nouveaux. Sans ce providentiel voisin, je retournais à Johannesburg 1 Pendant les premières étapes il fait horriblement froid, et à chaque relais on est heureux de pouvoir courir à toutes jambes pour se dégeler les pieds : c'est que nous avons atteint la plus haute altitude du plateau, dont le faîte s'élève à plus do

BSl A TltWERS L'AFRIQUE AUSTRALE H

deux raille mètres au-dessus du niveau delà mer. L'iiîr, à ces hauteurs, est d'une extraordinaire limpidité, et dans la nuit radieuse la Croix du Sud resplendit de son plus vif éclat. Vers six heures, le jour succède à la nuit aussi brusquement que la nuit a succédé au jour, et bientôt apparaissent, illuminées par les feux dorés du soleil levant, les cimes lointaines de la chaîne du Drakensberg ou Monts du Dragon, qui marquent la frontière du Natal : découpées en tables et en trapèzes, ces hautes montagnes paraissent des collines, en raison même de la grande altitude du plateau qu'elles dominent.

La deuxième journée do voyage diffère peu do la première : ce sont toujours les mêmes plaines ondulées, sans arbres, sans culture et sans verdure, car l'herbe est flétrie parles gelées d'hiver. Notre seule diversion est d'apercevoir les troupes d'antilopes qui abondent dans cette contrée giboyeuse. Les plus communes sont la grande antilope connue sous le nom de blesbok, et la gracieuse petite antilope springbok, la gazelle de l'Afrique Australe, ainsi nommée parce qu'elle saute si haut qu'elle vole plutôt qu'elle ne court. L'antilopo é/e^io/c, plus grande et d'un pelage plus brun, sauf la tête qui est blanche, a un galop soutenu et peut déQer le plus rapide coursier. L'Afrique Australe ne compte pas moins d'une trentaine d'espèces d'antilopes, depuis le gigantesque élan, haut do six pieds.

^^ coursier.

^^L moins ( ^^K^ depuis h

EN DIUGEÎiCE 325

jusqu'au bîuebuck, dont la taille est celle d'un lapin. Parfois aussi on peut voir dans ces parages les fantastiques évolutions des troupes de zèbres et de gnous ; mais sur les roules fréquentées par les diligences ces farouches animauxont presquo disparu. Le lion, aulrefois très commun dans l'Afrique Australe, s'est retiré au delà du Limpopo.

Vers ie milieu du jour on arrive devant la montagne historique d'Amajuba, et on franchit la ligne de poteaux de bois qui marque la frontière du Transvaal. Bientôt après nous sommes à Charlestown, le premier village du Natal, et la diligence nous dépose devant une gare de chemin de fer. Au lieu de prendre le train express qui se rendra à Durban eu dix-sept heures, je me décide à passer une journée à Charlestown pour visiter le champ de bataille d'Amajuba, à quelques milles au sud du village.

LE MONT AMAJDBA

C'est ici le lieu do faire une petite page d'hîs- Hoire.On se rappelle la façon sommaire dont l'Angleterre annexa le Transvaal en 1877. Le gouvernement de Pretoria, impuissant à vaincre les légions de Cettiwayo, qui menaçaient d'exterminer les Bo ers, était tombé dans une telle détresse que le président Burgers appela les Anglaisa son aide.EtaussilôtIesAnglaisd'accourir, de secourir les Boers, et, ce qui était plus pratique, de déclarer leur pays territoire britannique. Grande indignation des Boers, dont le patriotisme s'alarme de voir la perfide Albion leur imposer son joug. Ils députent en Angleterre Paul KrugeretJouberl pour protester contre Icprocédé, mais lord Carnarvon leur déclare qu'il ne peut revenir sur un fait accompli. Entre temps, le général Wolseleyinflige unedéfaite complèteaux Zoulous que les Boers n'avaient pu réduire. Sa campagne terminée, il visite Pretoria et déclare aux Boers qu'ils ne doivent en aucune façon entretenir l'illusion d'une restauration de l'indé-

f38 A TRAVERS L'AFRIQUE AUSTRALIE

pendancG du Transvaal, qui restera sous la soU' veraineté britanniquo aussi longtemps que le soleil brillera e[ que les rivières couleront vers la mer.

Entre alors en scène M, Gladstone, qui opère un cliangement (le tableau. Le leader do l'opposition, qui faisait alors sa grande campagne du Midlothian, proclame publiquement ses sympathies pour le Transvaal, dénonce l'annexion comme un acte arbitraire et comme un odieux abus de la force à l'égard d'un peuple libre, et ajoute à ces belles pjirases cette imprudente déclaration que, s'il était au pouvoir, ce ne serait pas en vain que les Boers demanderaient la restauration do leur indépendance. M. Gladstone devient dès lors l'idole des Boers, dont le plus vif désir est le retour au pouvoir du leader, retour que les signes des temps indiquent comme prochain. Ils n'ont pas longtemps à attendre, mais ils n'attendent paslongtemps non plus pour voir s'évanouir en fumée les espérances qu'ils ont fondées sur des promesses solennelles. Kruger et Joubert adressent un mémoire au premier ministre et lui demandent l'exécution des engagements pris. Mais M, tiladstonc clief du gouvernement n'est plus M, Gladstone chef de l'opposition, et les Boers l'apprennent à leurs dépens.

La ruine des espérances qu'ils ont placées dans l'homme versatile qui les a encouragés àla résistance ajoute à leur mécontentement I'j

Page 1