DURBAN
jeune souvent avec réiile de la société ilurbanaise : j'y renconlre îles consuls, des uvocals, (les magisLrals, dos négucianls ; dans la sallo do lecture, je trouve les publications officielles sur la colonie, et les journaux du monde entier.
Lors de son séjour à Durban, le prince impérial fréquenta assidûment le club, et l'on y conserve pieusemcnl, dans la salle de lecture, son portrait au bas duquel on voit la signature autographe n Louis Napoléon », dernière signature du jeune prince venu ici avec l'espoir de monter un jour sur le trône impérial, et sombrant à la Ileur do l'âge, dans une embuscade, seul en face des lances et des llèclies d'une poignée de sauvages. Que de fuis jo me suis arrêté devant ce ti'oublant portrait, méditant sur la fragilité des entreprises humaines soumises aux inévitables décrets de la Providence t
Durban doit son importance commerciale à la circonstance qu'elle est le seul port de la colonie de Natal. Quand Vasco de Gama découvrit la baie de Port-Natal, il la prit pour l'embouchure d'une rivière, et il se peut, en effet, que la rivière Umgoni, qui rejoint l'Océan Indieu à une lioue de la ville, ait eu anciennement son écoulement dans la baie. Le terrain, composé de sables, est si mouvant, qu'un déplacement du lit delà rivière n'a rien d'improbable. Le port est un vaste bassin qui forme une lagune intérieure, resserrée entre le haut promontoire du Bluff,
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qui porte un phare à feu toumaal. et une langue (le sable qui s'appelle '< la Pointe ». L'entrée de la lagune est obstruée par une barre de sable mouvant qui jouit d'une détestable réputation. Les porls de l'Afrique Australe sont presque tous défendus parune barre, et la barre de Port-Natal passe pour ia plus dan°;ereuse de toutes. C'est à cause de cette barre que la colonie du Natal n'a pas encore pu réunir son réseau de chemins de fer à ceux de la colonie du Cap et du Transvaal, et que les marc liau dises venant de l'intérieur s'écoulent de préférence par le port plus sur de Dclagoa Bay. On a dépensé des sommes énormes pour faciliter l'entrée du port, mais tous les travaux n'ont pu venir à bout de celte barre obstinée, et les gros navires doivent mouiller au large. On raconte qu'un jour, à un banquet officiel, quelqu'un s'avisa de porter un toast au barreau de Durban, et comme l'attorney général se levait pour remercier, un autre convive fut deboyt aussitôt pour prolester avec indignation qu'il ne boirait pas à la santé du plus grand ennemi de la colonie. Ce convive croyait qu'il s'agissait non du barreau, mais de la barre, la langue anglaise n'ayant qu'un mot pourdésigner l'un et l'autre.
La Pointe, qui est le véritable Porl-Natot est à trois kilomètres de Durban, et les dctt villes aont rcunîeH par un chemin de fer.
tramway leu relie en outre avec le quartier i
Berea.oulii liaute ville.qui occupe, à l'ouest, les penles d'un vert coteau, au fond de ia baie. Ce quartier est le West-End do Durban : c'estlà que demeure la société élégante, et que, au déclin du jour, les hommes d'affaires se retirent à la campagne, usu britannico. Vers cinq heures du soir, les mes de Durban se dépeuplent, le tramway et les trains de cbcmin de fer regorgent de voyai^eurs, les équipages circulent en foule dans l'admirable avenue que bordent des bouquets do bambous ou do grands arbres dont les branclios se rejoignent et forment un tunnel de verdure. Tout ce monde se précipite vers le paradis de la Berea, qui est à Durban co qu'est à Cape-Town le paradis de Wynberg,
C'est dans ce charmant faubourg cliampètre que j'ai rencontré l'élite delà société durhaniiso. J'y suis allé souvent chez notre aimable col'SuI M. Siffert, chez M. de la Bistour, Mauricien qui s'est créé la plus belle clientèle du barreau de Durban, chez M. Pincus, le chef d'une des plus imporlantes maisons de commerce do la colonie. La splendide villa de M. Pincus, où résidait antérieurement sir Charles Mitchell, gouverneur de la colonie, a reçu des hôtes illustres : c'est là que séjournèrent pendant quelques jours le prince impérial, en 1879, et l'impératrice Eugénie, en 1880.
Dans lesjardinsdelaBcrea ou peut voir tout ce que lo tropique produit déplus merveilleux: pal-
mi'ers, orangers, citronniers, manguiers, grenadélies, goyaviers, bananiers, arbres du vova^eur, pandanus, popos, moonflowers et milJe aulres arbres portant des fruits savoureux ou des fleur; éclatantes qui annoneent le voisinage tlo Madagascar, Mais ce que j'admirais plus encore, c'est la vue inoubliable, une des plus belles du monde, dont on jouit du haut des collines delà Berea sur la ville de Durban, couchée dans la plaine, à une lieue de distance, entre la baie intérieure et l'Océan Indien, dont la nappe chatoie sous un ciel d'un bleu incomparable. C'est à la chute du jour qu'il faut contempler ce grandiose horizon, quand le soleil couchant répand sur la scène sca indescriptibles splendeurs. Ceux-là qui ont vu la féerie des soirs sous les latitudes australes peuvent comprendre que l'on gravisse les hauteurs de la Berça et de Musgrave Hill sans autre but que de voir un coucher de soleil.
Au pied des coteaux do la Berea, à trois kilomètres de Durban, on a créé un jardin botanique qui, ètagé en terrasses sur les premières pentes dclacolline, rappelle par son heureuse disposition le jardin botanique de Bruxelles. Je ne revenais pas de ma surprise lorsque ledirecteur, M. John Wood, m'apprenait que trois blancs et huit noirs suffisent à l'entretien du jardin; il est vrai qi sous ce climat, la culture en serre chaude inutile ; la serre chaude est ici le plein air, jours doux et lit>de. On a réuni dans ce j.
presque loua Irs reprcsenlnnls de lu (loro indigène et Jps principaux spécimens do la flore exotique des lulitudes tropicales ou semi-tropicales. Deux énormes Pandanus utilis de l'île Bourbon font un superbe ornement à la porte d'entrée, et la grande avenue est riche en palmiers de toutes les parties du monde, tels que le Coco plumosa du Uiésil, VOreodoxia regia des Indes occidentales, le Cari/ofa sobalifera des Indes orientales, et surtout VArega rwAra de l'île Maurice, un des plus gracieux palmiers que je connaisse. Dans la flore nalalienne, j'ai admiré les aloes, qui atteignent des dimensions monstrueuses : VAlue dichotoma estun arbrede dix mètres de liaulour; îly aaussidos fougères arborescentes indigènes d'un port superbe, tellea que la Cifiithea Dveijei et, le Ilemitelia capensis.
Dans la colonie du CapJ'avais beaucoup entendu parler diamants, or. autruclics, moutons; ici on ne me parle que de la canne h sucre, la vraie richesse du Natal- On ne peut décemment visiter Durban sans voir au moins une plantation el un moulin àsucre. Je me suisdonc laisse mener, à UL10 liouo do la vilto, chez un planteur trfts populairedans le pays sous le nom de « père Labistour », par lequel on le distingue do son (ils M, de la Bîstour, non moins populaire comme avocat. Son histoire est touchante : je la relate telle qu'il me l'a coulée. Le père un Breton de l'ace, qui s'établit.
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ans, comme planteur à l'Mc Maurice. II y vcci^H douze ans et prospéra. Mais un juur. un de cetffl
I affreux cycloues qui ravagent l'île de temps à™
^^L autre, détruisit en quelques lieurcs sa plantation, ^^H son moulin à sucre, ses chevaux, sa maison, ^H^ touls sa fortune : il ne lui restait plus même un
toit pour s'abriter I Confiant en Dieu, comme toafrJ vrai Breton, il vint au Natal, et ce fut commBlH une heureuse inspiration de la Providence.'^ « Terre bénie! terre bénie! » me disait-il avec une expression de reconnaissance attendrie. Malgré les sinistres pronostics de ses amis, il racheta pour cent et cinquante mille francs, moyennant un emprunt hypothécaire, une plantation complètement discréditée, et pendant les premiers temps il cul à lutter contre le désespoir; mais au bout do quelques mois, la fortune lui sourit ; avec son expérience de planteur mauri-?^ cien, et aussi, disait- il, avec l'aide visible de] Dieu, il releva la plantation et fit si bien qu'am bout de deux années il avait amorti le prix d'aj^ chat. Aujourd'hui, trois ans après le désastre dej Maurice, il est devenu riche, et il ne cesse ciel répéter : n Terre bénie ! terre bénie 1 » En troisJ ans. il a pu faire à Natal mieux qu'il n'a fait eam douze ans à Maurice : là bas, il avait de sérieuxs concurrents, ici il n'a d'autres concurrents que^ les Anglais, qui n'entendent rien à la culture det-J sui'ie. Mais qu'on ne s'y trompe point : beaucoupj| faute d'apprentissage, ont échoué là où le p6ri
Labistnur a si bien réussi. J'ai rencontré ici un autre Fran<;ais qui s'est ruiné dans la culture des cannes, à défaut d'expérienco et de connaissances spéciales.
Tout CQ nous menant à travers ses champs de cannes, M. de la Bistour nous énumérait, avec la science d'un expert, les treize différentes espèces qu'il cultive, depuis la canne loulia, la plus productive de toutes, jusqu'aux espères géantes qui atteignent cinq à six mètres de hauteur; et il nous expliquait que les deux grandes conditions de succès sont la fumure et lo dcpaîllage. Par son syatèmo dedépaillage il est parvenu à conjurer le danger du feu, le grand ennemi des plantations de cannes. Tout à la fois cultivateur et industriel, il a monté au milieu de sa plantation un moulin à sucre et une distillerie de rimm qu'il nous a montrés en détail : la fabrication du sucre ne va pas sans la fabrication du rlium.
Dans les plantations, aussi bien à l'usine qu'aux champs, tous les ouvriers sont des coulîos, qu'on emploie, à Natal comme à Maurice, de préférence aux noirs, parce que les noirs ne travaillent que par caprice etsont aussi insoumis qu'irréguliers. L'immigration des coulics, inaugurée en 1860, a pris de telles proportions, dans ces dernières années, que les Hindous sont aussi nombreux au Natal que les Européens. Les cuulies — le mot signifie h Iravaillenrs » en lan-
^ue Ilindoustani — sont imporlés dans la colonie parle gouvernement en vertu d'une déciaion de la législature, qui fixe périodiquement le nombre dea émigranls. Recrutés à Madras, à Calcutta, à Bombay, ils s'engagent par contrat pour une période de dix ans, au bout de laquelle ils sont libres de retourner dans leur pays. A leur arrivée, on les distribue entre les différents planteurs, qui payent au gouvernement une redevance annuelle de cent francs par coulie; le salaire et l'entretien du coulîi! leur coûtent environ cinq cents francs par an. Il est rare que lo coulie use delà faculté de retourner dans l'Indo à l'expiration de son engagement; il préfiirc généralement s'établir comme fermier ou cultivateur, et la plupart s'adonnent à la culture maraîclière, dans laquelle ils août passés maîtres. J'ai vu, dans les environs de Durban, des villages hindous, avec leur mosquée ou leur pagode, el, autour de l'agglomération, des potagers identiques à ceux qu'on peut voir dans la banlieue de nos villes.
A côté des coulies « indenturedo, engagés par j contrat, it y a donc les coulies libres. Je me suis laissé dire, et cela m'a fait rèwer, que les cou- i lies libres sont trois ou quatre fois plus n< breux dans la colonie que les enrôlés, et leur nombre augmente sans cesse par le re tement de nouveaux coulies. Puis, il y a ei une classe d'Hindous supérieure aux coulies
déBigne localoment, mai» à tort, sous le nom d'Arabes, et qui sont venus à leurs frais au Natal pour s'y établir comme boutiquiers el commerçanls. Des milliers d'Hiadous débarquent ainsi cliaqueanncB à Port-Natal, avec leurs femmes, el comme il est rare r|u'ils retournent dans l'Inde, ils peuplent peu h peu la colonie, ils y font souche, et lentement, mais sûrement, ils supplantent la race noire qui no peut lutter avec eux. Et si l'on n'y prend garde, la colonie deviendra bientôt une province de l'Inde, comme il est arrivé à l'île Maurice, envahie par trois cent mille Hindous qui ont supplanté d'abord les noirs, et qui sont en train do supplanter les créoles. Le même phénomène se passe à Zanzibar et sur d'autres points de la côte d'Afrique. L'Hindou se trouve admirablement du climat de l'Afrique, et le jour n'est peut-ètro pas éloigné où les peuples de l'Inde, aussi envahissants et aussi entreprenants que les Chinois, occuperont toutes les régions basses de la zone tropicale et refouleront vers les liants plateaux de l'intérieur les noirs auxquels ils sont inliniment supérieurs dans l'échelle des races humaines. Le continent noir serait-il destiné, dans les dessoins de la Providence, h recevoir le trop-plein do l'Inde, dont le territoire ne suffit plus à nourrir deu.\ cents millions d'Hindous?