‹ A travers l'Afrique australeChapitre 7 sur 29 · FT · texte numérisé non relu

FT

i laiira

5i A TRAVERS L'A f llltjlj L AUSTUALt

rormilé dans tous les Ëlats civilises ilu globe, à côté (lu roi, qui porle le nom do gouverneur général, il y a une chambre basse et une chambre haute : l'une, la Maison do l'Assemblée (House of Assembly), répond à la chambre des Communes ; l'autre, le Conseil lâgislaLif (Législative Council), répond à la chambre des Lords. Bien entendu, ta chambre haute n'est pas héréditaire, ce qui serait ahsurbo sinon impossible dans une colonie ; elle n'est pas non plus nom* mée par la Couronne, suivant la méthode ea^ usage dans certaines colonies de l'empire britannique; elle est tout simplement élue par le peuple, en sorte f[uo les deux corps délibérants ont la mémo origine démocratique.

La capitale de la colonie a son palais législatif, s'il vous plaît : édifice coquet, spacieux, tout récemment construit à grande bourse, au prix de cinq à six millions, dans la plus belle situation qu'on puisse rùvcr pour un parlement, au milieu des admirables jardins que longe Government Avenue. Rien n'a été oublié pour le plus grand confort intellectuel et matériel des membres de cet heureux parlement: une bibliothèque et une salle de journaux et do revues pour leur instruclion, une salle de billards pour leur récréation, une cuisine modèle et un restaurant où ils puisent les forces nécessaires pour affronter les luttes parlementaires. Il y a sur-

lut un vestibule à colonnes de marbre, d'une

Li; GOUVERNEMENT [IK LA COLONilC 5S

grande magnificence architecturale, que l'on transforme en salle du trône dans les grandes circonstances, telles que l'ouverlure ou la prorogation du Parlement. A droite de cette salie des pas perdus est la cliambre basse, à gauche la chamhre haute.

Entrons dans la grande salle carrée, d'un style Bobrc et sévère, oii siège le Conseil législatif, présidé de droit par le Chief Justice, qui pontifie dans son majestueux costume judiciaire. Le titulaire actuel de cette dignité suprême, sir Henry Dovilliers, que j'ai déjà vu à Wynberg, a bien voulu me faire les honneurs d'une séance de la haute assemblée. Il appartient à une ancienne famille de robe issue de ces Huguenots do France émigrés au Cap lors de la révocation de l'édit de Nantes, et quoiqu'il porte un nom kien français, il a oublié, comme tous les colons do la mémo origine, la langue de ses ancêtres, et il ne s'e.\pri[ne qu'en anglais et en hollandais. La séance a été levée au bout de quelques minutes, en signe de deuil, car toute la ville pleurt la mort du mar/islrate M. Crosby, une dos notabilités les plus connues de Cape-Town, emporté par cette mystérieuse jnllueoza qui fait en ce moment son tour du monde. Comme sir Henry me demandait mes impressions au sujet du Conseil législatif, je lui ai répondu que ce qui m'a le plus étonné, c'est de l'y voir, et ■ de l'y voir non en costume civil, mais dans sa

Pis A TllAVIiHB L'AFBIQUC AUSTRALE ^M

toge de Chief Justice. La présence d'an juge en ^|

costume judiciaire à une tribune polîLîque, voilà ^|

une monsLruosilé (jui déroute toutes mes idées ^|

sur la séparation des pouvoirs. Ici c'est si oatu- ^|

rel, que le Parlement lève laséauce à propos de ^|

la mort d'un magistra/e. ^|

Le Conseil législatif ne compte que 22 membres. La Maison de l'Assemblée, qui en compte 76, siège dans une salle qui n'est guère moins grande que colle oi!i siègent les 670 membres de la chambre des Communes, Du liaul de la tribune réservée aux étrangers, j'ai pu admirer la majestueuse personne du speaker, sir David Tennant, qui siège en perruque, tout comme à Westminster, sur une tribune ornée de l'écusson impérial. Le Parlement du Cap offre le spectacle assez singulier d'une assemblée bilingue : en vertu d'une loi récente votée après une Jutto longue et passionnée, les deux langues en usage dans la colonie y jouissent de droits égau.t au Parlement comme devant les tribunaux. Le syatème a ses inconvénients. Les députés anglais ne comprennent point les députés hollandais, et réciproquement. Au milieu de cette Babel d'Africanders, le colonel Schermbrucker, qui est Allemand, un des ministres d'hier, aujourd'iiui un des chefs de l'opposition, s'exprime couramment en anglais mâtiné d'un léger accent bava- ^rois. C'est un des meilleurs orateurs du Parle^ j il n'a point les sympathies des Hol

LE GOUVEHNEMENl UE LA COLONlii 57

landais : jaloux delà prépnadérance des Anglais dans le gouvernement de la colonie, ils lui font un crime de ce qu'il dédiiigno le hollandais, qui a bien plus d'affinité que l'anglais avec sa langue maternelle. Celle bnilanle question des langues cslici, comme en Autriclie, en Suisse et ailleurs, une déplorable cause de divisions, et, par suite, une cause d'affaiblissement.

Le Parlement du Cap, oii se fusionnent deux races si différentes, est bien l'image de la colonie, de la colonie blanche s'entend, car pour que l'image fût complète, le plus grand nomhro des députés devrait être de race noire. Or, à l'aspect de l'enceinte législative, un étranger ne pourrait nullement se douter qu'il se trouve en Afrique, Pas une télo nnire dans ce parlement institué en pays nègre! Étrange phénomène l Les Cafres sont quatre fois plus nombreux que les blancs, ils composent la majorité du corps électoral, et ils sont, en fait, bannis du Parlement! Tout en accordant aux noirs les droits politiques, les blancs n'entendent nullement se laisser gouverner par eux. Depuis que les Cafres ont été admis à exercer le droit de suffrage, on n'a jamais vu un Cafre franchir l'enceinte législative, et le jour où les anciens possesseurs du pays prétendraient y entrer, il y aurait tout simjilQmeot une révolution.

Les Anglais montrent en cela leur esprit pra- , Dans d'autres colonies, telles que la Nou-

Vf

A TRAVKBS L'AFIIIuUK AUSTRALR

velle-Zélande, ils tolèrent la présence au Parli!ment de quelques Indigènes ; mais ils savent que 1 la race des Maoris est assurée d'une procliaiii txtiDcEion, et n'ont donc point à craindre Icuf 1 enL dans l'Assemblée législative. Tout 1 autre est le cas de la colonie du Cap. Ici, à la ] différence du Canada et des contrées auslrakr ] siennes, il y a la population de couleur qui, loiç \ (l'être menacée d'une future extinction, s'accroît | au contraire de façon à créer une situation s ciale qui n'existe dans aucune autre possession | britannique. Il fallait résoudre la difficulté, et 1 elle fut résolue par l'admission des noirs aux ] urnes électorales. On proclama le principe que, dans un pays libre, la couleur ne pouvait influer sur les di'oits politiques, et le droit de suffrage fut accordé à tout sujet britannique résidant dans la colonie et justifiant d'une propriété ou d'un salaire d'une valeur déterminée. Cette valeur, qui paraîtrait fort élevée chez nous, est, en réalité, relativement basse, car les salaires sont beaucoup plus hauts ici qu'en Europe. Le Gafre des villes gagne très facilement cinq francs par jour, et le Cafre des campagnes occupe généralement un fort beau morceau de terre. Aussi, dans certains districts les électeurs noirs sont en majorité, et leur nombre s'accroît de jour eo jour.

voit, la constitution do la colonie du une des plus libérales qui existent dans

Ll; GUL'VliKNEMliN'r UE LA COLONIE 59

l'empire britannique : elle adiiicl aux urnes les ouvriers et les cultivateurs, cl elle consacre l'éfralilé politique des blancs et des noirs. Mais si le principe est proclamé, il soulTre en fait une violation Ikgrante : le Cafro u accès aux urnes, mais il n'a pas ac^ès au Parlement; il ne peut légiférer dans le pays qu'il occupe de temps immémorial. Ceux qui se proclament les amis des noirs ont d'étranges systèmes sur la prétendue cgalilé des races. Ils veulent bien reconnaître qu'un Gafre a tous les droits d'un Anglais, mais à condition que l'Anglais gardera son ascendant sur le Cafre ; ils veulent bien faire du Cafre un électeur, mais à condition que ce seront des élus de race blanche qui pourvoirontà son bonheur; ils veulent bien que le Cafre concoure tout comme le blanc à la formation du Parlement, mais ils refuseront toute obéissance et toute estime à uu Parlement composé de Cafres. Et pourtant, la colonie du Cap est située en Gafrerie, et la Gafrerie est peuplée de Cafres tout comme l'Inde est peuplée d'Hindous. Si les Cafres étaient capables d'une action commune, s'ils savaient ce que signifie le droit de suffrage, que deviendrait la colonie, que deviendrait le Parlement 1 Le jour où ils se compteraient, ils pourraient se servir do leur droit de suffrage pour voter l'estermioalion des blancs; mais il semble que l'assujettissement soit l'inévitable destinée de la race noire mise on présence de la race blanche, parce

que, à défaut d'iDiliative et d'esprit de suite clic est incapable de concerter un plan puUliqui Qu'on ne dise donc point qu'un Cafre est l'égi d'un Anglais : partout et toujours la race :

rieure domine la race inférieure, mémo là où Iq suffrage de l'une vaut le suffrage de l'autre.

Depuis que la colonie du Cap jouit de la tibei té politique, les rouages de la macliine consti-^ tutionnelle ont parfaitement fonctionné. Uitti stabilité ministérielle, cette plaie des coIoeiîm australiennes à gouvernement responsable, fui autrefois le grand argument que firent valoir ie( adversaires du uouveau système; mais, gràct aux fortes tendances conservatrices qui domi^^ ncnt dans le pays en dépit des institutions déM mocratîques, leur prédiction ne s'est point rôa^ lisée. Le ministère Rhodes, constitué en 1890,!] n'est que le sixième depuis l'adoption du Responsible Governmenf Ac(. Et pourtant, les seules prérogatives de la Couronne qui limitentles inar titutions locales sont la nomination du gouverf neur el le veto, prérogatives qu'elle s'est réserj vée dans toutes les colonies à selfgovernment: Le gouverneur, nommé par la reine, est tq\ dans la colonie : il a le droit de nommer et de renvoyer ses ministres, mais ne peut choisir qua ceux qui ont la confiance delà majorité des chamf bres; c'est lui qui convoque, proroge ou dissout le Parlement; il donne ou refuse son approba? t lion aux projets de loi, et avant de les sanction!

LE GOUVERNEMENT DE LA COLONIE lil

ner il peut les renvoyer aux cliambres avec des ameodemenls. Le salaire do deux cent mille francs qu'il touclie annuellement est à charge de Ja colonie, mais l'indemnité pour frais de représenlutiou est à charge de l'empire. Il est à la fois gouverneur et haut commissaire de Sa Majesté, et en coltc qualité il reprôscnle l'autorité de la Couronne dans tous les territoires britanniques de rAfrit|ue du Sud. Le gouverneur est le seul oflicier public qui suit soumis au contrôle de la Couronne. Outre ce contrôle, ii y a le veto, qui n'est pas ici, comme en Angleterre, un rouage sans fonctionnement : inutile là où la Couronne peut agir par l'inlermcdiaire des ministres, qui se retireront quand ils ne pourront faire rejeter par leur majorité les mesures qu'ils désapprouveront, le veto est souvent, dans les colonies, la seule sauvegarde contre les abus du système parlementaire.

Lacoloniedu Cap ne serait pas une image de la métropole si elle n'avait, à côté du pouvoir royal personnifié parle gouverneur, toute une organisation de départements ministériels calquée sur celle qui fonctionne aux bords de la Tamise: premier ministre sans portefeuille, secrétaire colonial, placé à la tête du « civil service u, tout à la fois ministre de l'Intérieur, de l'Instruction publique, des Postes et Télégraphes; attorney-géncrat, ou ministre do la Justice et delà Police; trésorier-géaéral, ou ministre des

Finances, de rAgriculture, des Bois et Forêts ; commissaire des terres de la Couronne et des travaux publics ; secrétaire pour les Affaires indigènes. Les ministres forment, avec le gouver^ neur et le lieutenant-gouverneur, le conseil exécutif auquel appartient la direction des affaires intérieures.

Page 1