BIR HENRY LOCH ET CECU RHODES
J'ai dit que le gouverneur est roi dans la colonie, et j'ai pu m'en apercevoir aux matinées de Son Excellence sir Henry Locli. Tous les jeudis après-midi, il y a garden-parly à Government House, et lady Loch, qui est reine dans la colonie, préside à la réception. On passe des salons à la véranda, et di; la véranda à de merveilleux jardins, où des grues àhuppe d'or et d'autres grands oiseaux rares se promènent en liberté à l'ombre dos palmiers, des magnolias el des eucalyptus. On n'imagine pas une garden-party dans un cadre aussi féerique ! Tout le monde est admis àcesjeudis, le monde de teint blanc bien entendu, car l'égalité entre blancs et gens de couleur s'arrête à la frontière des relations mondaines. Mais, en dépit des principes démocratiques, on voit tout de suite que l'élite de la société ose seule paraître à ces réceptions, et que les petites gens s'abstiennent. C'est qu'ici on se sent en quelque sorte chez la reine, et l'on respire comme un air de cour où les classes inférieures se
A TBWERS L'APltlQUl-; AL'STRALF,
trouveraient mal à Taise. Le délilé des visiteur^ qui viennent s'incliner respectueusement devant] la femme du gouverneur forme une procession; continue, qui dure do trois à cinq heures, et led aides-de-camp, vêtus d'un habit à revers de &aÏ09 bleue, ont fort à faire de décliner des centainesl de noms. Je n'aurais jamais cru que le high life\ fût si nombreux dans cette ville de Cape-Town. \ Après avoir présenté leurs liommages à lady Loch, les invités vont saluer le gouverneur dans la véranda, puis se répandent dans les jardins, où la musique militaire joue les airs de la vieille J Angleterre et donne le signal du départ par lej Iradilîonnol 6'orfsflt'e the Queen.
Government Ilouse, la résidence officielle du J gouverneur général, n'a rien qui rappelle le lussl fantastique des résidonces anglo-asiatiques. EIIq-I m'a rappelé plutôt celle du gouverneur duTur*! kestan russe, à Tachkent : beaux jardins, maiftS laide demeure, assemblage assez disparate de'l constructions édifiées par pièces et morceaux et 1^ ajoutées les unes aux autres depuis les gouver-neurs hollandais jusqu'au temps présent. Mais si la demeure a peu d'aspect extérieur, elle est luxueuse au dedans, et l'on y trouve une royale hospitalité. Que ne puis-je rendre la séduisante physionomie d'un dincr tout intime oflcrt par sir Henry et lady Loch à quelques amis de la maison, parmi lesquels j'ai été charmé
iQver lord Henry Polet et sa jeune ,
rmé do r&- JH ne femmej,^H
SIR HENRY LOCir ET CKGIL Ri[ODi:S 65
avec qui j'avais fait la Iravorséo d'Afrique. Il y avait aussi M. John Noble, secrélaire du Parlement, le savant autour do la plus complète munograplu'e qui ait ùté écrite sur l'Afrique australe. Enfin, lo général commandant les troupes, le secrétaire militairedu gouverneur, les aidesde-camp. Lady Locli, qui avait bien voulu destiner à un obscur étranger la place la plus en vue, parle la langue française avec une parfaite aisance, ayant résidé plusieurs années à Paris à l'époque uù lord Lytton, dont elle est la bellesœur, y était amhassa'leur. Que de pays passés en revue dans une vive et spirituelle causerie ! L'Iode, la Cliine, !o Japon n'ont pas plus do secrets pour l'Ile (]uo Paris et Bruxelles. Depuis trois ans qu'elle réside en Afrique Australe, où l'hiver est si doux, elle est devenue exlraordinaircment frileuse, et il parait que c'est là un des effets de ce climat étrange. Chez le représentant de Sa Majesté, le souvenir de la gracieuse souveraine n'est jamais oublié, mtïme dans les réunions sans caractère officiel. Le gouverneur proDonce à la fin du repas le simple mot « ihe Qtieen I <>, mot magiqur; qui fait monter à toutes les lèvres la cuupe de champague et ranime dans les cœurs les sentiments de loyauté qui vibrenlaussi fortenientilans celleluintaine colunie que dans la mère-patrie. Depuis quebjues heures, le càUle avait apporté d'Ëurupe la ainîati'e nouvelle de la perte, corps et biens, du cuirassé
A TRAVERS LAFBIQUE AUSTRALE
le Victoria u, et ce tragique évi-nement, res^ senti ici comiriB un désastre national, avai imprimé aux fronts une empreinte de deuil.
Deux mots sur sir Ili'nry Loch, le gouver-J neur le plus populaire (ju'ait eu la colonie, adoref même dans les pays voisins, et, lors d'une tournée au Transvaal, tellement acclamé à Pretoria qu'il excita, dil-on, la jalousie de M. Eruger, président de la République. On n'imagine pas une physionomie d'une plus imposante beauté : mon admiration se trouvait partagée entre son œil bleu d'une douceur infinie et sa magnifique barbe blanche qui lui donne je ne sais quelle majesté royale. La vice-royauté qu'il exerce esL la récompense d'une des carrières les plus mooveracntées qu'ait parcourues un homme d'Etat'^l Entré bien jeune dans la cavalerîo du Bengale^fl il (it plusieurs campagnes dans l'Inde, passa en« suite en Turquie avec le grade de major et pria part à la guerre de Crimt'^c. Il alla ensuite t Chine, oii il fut adjoint à l'ambassade de loru Elgin, et ce fut lui qui rapporta on Angleterre Iftj fameux traité do Yeddo. Retourné en Chine low de la guerre de 1860, il y trouva des aventureSj inouïes qui lui firent une auréole de popularité^" Lord Elgin l'envoya en parlementaire à Pékin ;fl mais les Chinois, au mépris du drapeau blanc, le ■ firent traîtreusement prisonnier etlui firent subirJ us alroces traitements. On l'enferma au | 1 des plus vils criininels, dans un horriblej
Slll HT;PiHY LOCir KT CECIL RHODES fiT
cachot — et l'on sait ce que sont les cachots chinois, — on lui serra les poignets derrière le dos, au point que ses mains faillirent se gangrener, on le chargea de grosses chaînes qui le maintenaient immohile, on lui lit endurer les tourments de la faim et de la soif. Par un raffinement de cruauté chinoise, chaque soir un mandarin venait lui apporter la nouvelle qu'il serait décapité le lendemain; chaque matin, on lui annonçait que le supplice était différé. Au bout de trois semaines de tortures physiques et morales, le mandarin vint loi dire que le premier ministre de l'empereur avait décidé de lui rendre la liberté, et lui annonça qu'il serait reconduit le jour même au camp anglais, Pour toute réponse, sir Henry et Parkes, son inFortuoé compagnon de captivité, qui parlait le chinois, demandèrent au mandarin, avec leur flegme britannique, son opinion sur le point de savoir si la lune tourne, comme la terre, sur son axe. Ils avaient, depuis leur capture, expérimenté tant de fois les vacillations et les tromperies du gouvernement chinois, qu'ils ne pouvaient croire à leur délivrance avant qu'elle ne fût un fait accompli. Cette fois, pourtant, le mandarin avait dit la vérité. Mais à peine les prisonniers avaieot-iU rejoint l'armée des Alliés qu'ils apprirent par un espion chinois que l'empereur avait, le jour même de leur délivrance, si{;né, l'ordre do les exécuter iiumédiatemeaL, «^ c^f^
A TRAVEriS L'AFIIIQUE AUSTBAI.F-
^^m^ es
^^H cet ordre était parvenu à la prisun quinze minu- j ^^^B tes après qu'ils en avaicot franchi les porlei ^^B ~ Sir Henry a fait l'émouvant récit de ses aren- ^^V'tures en Chine dan-s un livre très captivant qu'il ^^^ m'a gracieuseniunl offert eo y inscrivant une I ligne aimable (1).
Une figure d'un tout autre caractère que celle du gouverneur de la colonie est ce Ile du premier ministre, l'honorable M. Cecil Rhodes, celui dont lord Randolph Churchill a dit qu' saurait parler do l'Afrique d'aujourd'hui ni do' l'Afrique do demain sans parler de » l'hommo d'Etat colonial prohahlement le plus connu et le plus puissant de ce temps-ci etde tous les temps J'ai été présenté au premier ministre au CivU I Service Club, et incontinent, avec cetlebrusque-
^^V rie qui est dans son caractère, il m'a invité à ^^H dîner le lendemain à Rondebosch, où il habite, ^^p à douze kilomètres do la ville, le plus beau I château des environs, dans un site frais et om-
breux, au pied du revers méridional de la Table.' Je m'y rends en voiture, avec l'aimable major Sapto, secrétaire militaire du gouverneur, charmant officier qui a conquis toutes mes sympathies. Comme la route est longue, il fait nuit quand nous entrons dans le parc du château, mais je devine combien belle doit être la drève : on se"
;i) Personal Narolive
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condembnssvlo Cllin
a. IB60. Hy Henry Bro
i(.'liïni Loch
pdros, John MiirrHy.
SIH lir.NRY LOi;H ET LllXlL RHODES f,!l
croirait dans un domaine seigneurial do ]a vieille Angleterre; mais nonl nous sommes bien au fond do l'Afrique : voyez ces laquais qui s'empressent, ce sont de pnrs Cafres,
Réception tout intime. Point de dames, et pas plus do six convives, suivant le précepte de Brillât-Savarin. Un ancien ministre, deux meinhi'es du Parlement, lord Polet, que je retrouve dans tons les salons, et le major. Dans ce manoir do Rondeboacli, on ne se croirait guère chez le plus opulent do tous les premiers ministres : peu de luxe, mais le goût et lo confort anglais, mélange de simplicité et de raffinement. Et puîa une hospitalité franche et cordiale, une politesse enjouée et pleine de honliomie, coupée de mots primesautiers, de saillies humoristiques, de fines ripostes, de réllexions inattendues, tout cela dit avec un inimitable aplomb. Vingt-cinq années de séjour en Afrique ont fait de lui un Africain, Il n'ya pas d'homme qui connaisse mieux cette partie du monde, non seulement l'Afrique australe, mais le continent tout entier, depuis le cap de Bonne-Espérance jusqu'au Delta du Nil, qu'il a visité l'année dernière, et qu'il projette de relier au Cap par un télégraphe transcontinental. S'intéressant à toulesles choses d'Afrique, il suit de prés (a question du partage du continent noir, née do la grandiose initiative civilisatrice du roi des Belges. 11 m'a parlé do cette question avec la rude fraiidiise d'un homme qui
\ TnAvms L'Ai''Bioiîi!: acstralk
va droit nu Itut. Je conserve commo un curieu: documcnL nne pelilo carte d'Afrique qu'il m' autorise à mettre en poche, et sur laquelle^ entre le moka et le havane, il me traçait aufl crayon, de sa nerveuse griffe de lion, de groal I traits g'accentuant ou s'alFaiblissant suivant l'é-V
nergie avec laquelle il élevait sos revendica-J lions (1). I
L'Afrique ne l'intéresse pas seulement au point de vue politique. Sa maison est un véritable musée africain, et c'est en passionné archéologue qu'il nous a montré les antiquités qu'il a^H rapportées d'un voyage d'exploration aux ruines'^H I de Zyrnbabwo, et dont il a généreusement offert'^l
^^L la plus grande partie au musée de Cape-Town, ^^P où je venais do les admirer. Il est convaincu ^H^ que CCS antiquités sont phéniciennes, et que lo
fameux pays d'Ophir se trouvait en Afrique aus'^^f
traie, et il nous a développé sa thèse aveC'^H
^^H autant de verve que d'ingéniosité. ^H
^^b Les Plularquo du vingtième siècle retrace-ii^^|
^^P ront l'étonnante carrière de cet homme arrivé^H
^^ ici pauvre et obscur, et aujourd'liui, à quarante^^H
ans, parvenu au comble de la fortune et de la ^M
célébrité. Fils d'un clergyman de village, doot ^B
il est le sixième enfant, il s'embarque à quinze ans sur un voilier, condamné par son médecin qui le déclare poitrinaire, et n'ayant que savali! ) Un passante de iurs noies est ici supprimai On coinprca-
SIR HMNHY LOCil IlT CECIL BIIODKS 71
et quelques souveraias. II s'établit d'abord comme pldnlcur au Natal, mais il échange bieotôt la canne à sucre et lo coton pour les diamants : c'est en 1870, à l'époque où le district diaiiiantifèro do Kimberloy vicut d'être dtïcouverl ; faisant route dans son cliariut à bœuFs, il y arrive un des premiers, et conquiert en peu de temps, sur le haut plateau du Karou, la santé et la fortune. Mais il s'aperçoit alors que la sanlé et la fortune ne suffisent point pour faire un homme : il va chercher la science à Oxford, et pendant cinq ans il vogue entre l'Europe et l'Afrique, passant la moitié de l'année à l'université, l'autre moitié aux champs de diamants. En 1881, — il n'a alors que vingt-huit ans, — il entre dans le ministère Scanlen comme ministre des Finances, ou, plus exactement, trésorier-général de la colonie, et c'est à cette circonstance qu'il doit do n'être point poignardé avec Gordon àKhartoum. Gordon, qui l'avait rencontré au Cap, avait deviné en lui un homme peu ordinaire, et qui lui ressemblait par plus d'un côté : il aimait à lui dire qu'il était un de ci^s hommes qui n'approuvent jamais que ce qu'ils ont eux-mêmes cojiiju. Gordon voulut le mènera Kliarloum, otRIiodes eût accepté si, par bonheur, il n'eût été trésoriergénéral. C'est ainsi qu'il échappa aux mahdistes comme il avait échappé à la plithisic. Un jour, il rencontre à Londres le digne médecin qui l'avait condamne dans sa jeunesse. <( Vous, le même
72 A TRAVERS L'APllIQUE AUSTHALE ^M
Rliotles, sir?» lui dit le médecin slupcrait. « Impossible ! suivant mes carnets, vous êtes enterre depuis dix ans : sons votre nom j'ai inscrit la mention : tuberculose, guérison impossible. » Le mot impossible n'existe point au dictionnaire d'un liomme du celte trempe. 11 faut l'entendre raconter celte anecdote et le voir contrefaire l'élonnement du brave docteur. On ne s'imagine pas J'etTot d'une bisluire aussi comique dans la bouclie d'un premier ministre,
A voir son œil gris et rêveur et sa démarche uu peu indolente, on ne soupçonnerait guère la dévorante activité avec laquelle il sait mener tout à la fois les plus gigantesques affaires financières et les affaires de l'Ëtat. C'est lui qui est l'àme de la puissante compagnie à charte Britinh South Africa, dont il est le fondateur ; c'est lui qui est l'àme do la célèbre compagnie De lieers Diamond Mining, qui monopolise l'exploitation des champs de diamants. Tout à la fois homme d'État et homme d'aSaires, il est appelé par les uns « le Premier h ot par les autres le « Roi des Diamants u.
Ses envieux — quel homme supérieur n'en a pointi — ne manqueutpas de luireproclier celte dualité, qui n'est certes point banale. Ils n'admettent point qu'un astre gravite dans une double sphère d'action; ils se demandent si l'Iiomme d'Ëtat se sert de sa politique pour faire réussir
9 linanccs oude ses finances pour faire réussir
siii iii:niiy Locfi et ci;cil Biioor^s 73
sa politique. Co qui tist certain, c'est que sa politique a réussi comme ses finances, et qu'il répond par le succès aux attaques de ses détracteurs. Quoiqu'il ait acquis d'immenses ricliesses, il fait peu de cas du l'argent. Il a maintes fois contribué de sa fortune personnelle aux expéditions militaires destinées à agrandir les territoires ' de l'Empire Brilannique. Il n'a jamais voulutouclier le salaire très élevé auquel iladroit comnio premier ministre. Un jour il envoya à Parnell une somme de deux millions et demi pour supporter la cause du Home Rule. Son idole n'est point l'argent, mais le pouvoir. Le but qu'il a constamment poursuivi est d'anne.ver tous les territoires non occupés, afin de rendre impossible aux Bocrs duTransvaal toute extension do frontières. Son ambition ne sebornepas, comme celle de ses prédécesseurs, & gouverner une colonie : il a la passion du grand, c'est un empire qu'il lui fautfunder, et cet empire ille rèveaussi vaste que l'Europe, Il était dcjàrainistre quand, passant un jour devantia vitrine d'un libraire, il se mit à considérer une carte de l'Afrique : montrant du doigt un immense morceau du continent, il dit à un de ses amis, sur le ton bref et décidé qui lui est babiluol : « Tout co [uorceau anglais, voilà mon rêve lu — a Je vous donne dixans, 1 lui répondit son interlocuteur. Le délai est presque écoulé, le rêve est presque accompli. La guerre contre les Malabélôs n'est qu'une dcséta-
l TilAVEBS LAFRIQDE AIISTRA.I.K
^^1 pes du but (ju'îl poursuit avec sou iadomptable ^^B assurance. Comme tous les caraclères do haute ^^ft trcuip«, il ne vise point à la popularité. Les atta- . ^^B quos dont il usi l'ohjet à la ,lril>une et dans IftJ ^^B prosso, dans la métropole et dans ta colonie, 1^ ^* laissent iiarfailcmont iDdifférent, parce qu'il sait ' qu'il est l'honmie ni-cessaire. Où s'arrêtera e ambition? Il a. on dix ans, tellement luudilïéla carlo do l'Afrique australe que le chcmio qu'lll u parcouru fait prévoir celui qu'il parcourra.
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LES AFRICANDERS
Tous les hommes de gouvernement qui 30 sont succédé dans la colonie du Cap se sont trouvés en face du grand problème de la diversiti^ des races de l'Afrique australe. Il y a la question indigène, il y a la question liollanduise. S'il n'y avait que deux éléments en présence, l'Anglais eL le Bocr, ou encore l'Anglais et le Cafre, la situation serait sirapliGée, sans être toutefois aussi simple que dans les coiooies do l'Australie et du Canada, où il n'y a guère que des Anglais ; mais dans l'empire sud-africain les choses se compliquent du contact de trois éléments à la fois, éléments si disparates qu'ils se mélangent sansse combiner. L'Anglais gouverne, le Bocr possède, le Cafre encombre. L'Anglais gène le Boer, le Boer est réfractaîre à l'Anglais, le Cafre est dans le chemin de l'un et de l'autre, il est un obstacle à l'émigration, obstacle sans cesse grandissant, car le Cafre est pruliliquo et s'accroît rapidement.
fi A TRAVERS L AL'RKjUE AL'STRALE
L'irréducLibililé dos deux élémeats blancs nJ teml guère à simplifier Ip problème : ni l'Ao^laîa
^^V oi le Boer ne souL malléables, l'obstinalion ^^H le propre de l'un cl de l'autre. Le Boer se soi ^^H vient que l'Anglais est venu en envaliisscm ^^H mais il oublie qu'il fut lui-même un euvaliisseui ^^H Quand les Anglais dcbarquèreni au Cap, ils ^^P trouvèrent les Hollandais ; mais les Portugal I y étaient venus avant les UolIiindais.Les Porti
gais firent la découvcrie du Cap, lesHolIandaj y fondèrent un établissement commercial, h Anglais en firent une colonie. Et du jour où ils en firent une colonie, ils eurent la n question ^^ hollandaise ». La conquête du Cap leur suscita ^^L la question hollandaise, tout comme la conque! ^^P de l'Irlande leur suscita la question irlandais^ ^M L'Angleterre, en prenant possession du pays
y trouva l'esclavage, institué par la Compagi hollandaise des Indes Orientales. Les osclavi n'étalent pas des indigènes, mais des nègres importés des autres parties de l'Afrique, des insulaires de Madagascar, des Malais des Indes
• néerlandaises. L'esclavage était une institution profondément enracinée dans les mœurs du Boer. L'Angleterre émancipa les esclaves, et le Boer, que cette mesure révolta parce qu'elle le lésait, protesta en s'en allant. Dans la langue du Boer, il y a un mot, « trekkea u, qui signifie ^Uéralement <( tirer », et dont le sens local esl F.jj^ne fais erreur, atteler les bceufs pour tin
cita lètifl
LES AFHICA^DEBS 77
]p cliarîot, en d'autres termes, quitter lo pa3-s, partir en masse, émigrer à la recherche d'une nouvelle patrie située plus au nord, là oii il n'y a pas d'Anglais. Donc, des milliers de Boers trckkèrent vers les régions inconnues qu'arrose la rivière du Vaal, emmenant leurs bestiaux et emportant leur Bible, qui constitue toute la bibliotlièquo du Boer. C'est alors qu'ils fondt>rent les républiques qui devinrent l'État libre d'Orange et le Transvaal, ou Zuid Afrikaan Itepufiliek- Ce grand « trek^^ eut lieu de 1834 à 1838, précisément à la même époque que l'expatriation des paj'sans irlandais, et c'est un fait assez curieux que la question hollandaise, tout comme la question irlandaise, date d'un exode.
Les vieux résidents hollandais qui n'avaient point trekké, cl qui formaient, après tout. la majorité de la population blanche, nourrissaient des jalousies profondes à l'égard des nouveaux vonus. Ils supportaient avec impatience lo joug de l'Angleterre, et ils voulaient, comme l'Irlande, lo seU-govemment, ou, pour parler leur langue, le zelf-standirjheid. Le premier pas dans cette voie Tut la constitution de i8o4, qui accordait à la colonie un gouvernement représentatif; le second pas fut l'acte de 1872, qui l'érigeail au rang des colonies à gouvernement responsable ; et depuis lors, l'empire sud-africain a continué à évoluer dans la voie de l'autonomie. L'évolution s'est accentuée lora de la guerre du Transvaal,
K THAVKRS l/AFRtOUK AUSTRALE
^^Mt riilTuii» irAiiiDJnlin a élé le point de départr
^^Hj'liii» èru ti*uivi<lli
^^r Ua iliifAiloiDlliftce auxarmcsaaglaisesàlasuit'e
I Jo lu (nililiiiiio vucillttiito do M. Gladstone rendit
aux Miifiia luuto lotir audace. Ils jelèreot co fier ilàll : Il L'Afiiquo aux Africanders ! » ce qui vuuluit diro »alurp|li>meiit : 'i L'Afrique aux Holluiiduja ! •) Oti oiU compris le mot : « L'Afrique aux Afriuitiiu ; » uiaJB comme les Hollandais furenl ilfia tuivaliisscurs toiil comme les Anglais, je cri i\&n lim\n ii'iMail qu'un non-sens. Qu'ostcu'i|u'mi Africander? Sur ce point, le Boer avait S0& iiléflsÀlui. Los premiers blancs qui s'étaliliroul nu llap ii'i^lnienl pas seulement des Hollandais, il y avait aussi des Allemands, des Scandiiiaved, des riamauds. des Huguenots de Frunuu ; 1» lluor parle le lioliandaîs, mais il ne veut pas ÛIro Hollandais: il veut iMre Africander, oxaclttiiienl conuno les descendants des conqui laiita éIu Me\i(|uo ne veulent pas ôtro Espagnols, mais Ma\ic)ii[is. Kt le Hollandais d'Europe est aussi iniSfiriai5 en Afrique que l'Espagnol est méprisé à Mexi
Uiiti ligue nationale fut fondée, à l'instar de la* li^ue nationale irlandaise, et elle s'appela' n Afrieunder Bond ». M. Hofmeyr, un Hollandais dont le nom traliit, tout comme le physique, \iaB origine tiUcmando, se mit à la tùlc du mou- Ipniflnti et devint le Parnell des Africanders. U début, le Bond eut les allures d'une
fricanders. ^1
LES AFHICA^"DERS 79
tion franchement séparatiste. C'était une ligue exclusivement hollandaise, organisée en haine (le l'Angleterre. Le Bond élabora une constitution d'nn caractère mi-religious, mi-polilique, tout ■ comme la n Primrose League ». Le premier article contenait cette déclaration, que la société reconnaît le doigt de Dieu dans les atTaires des nations. Dans l'article 2, le hul de la ligue était ainsi défini : « Une nationalité pure, une Sud-Afrique unie, » Et le projet primitif contenait en outre les mots '( unie sous son propre drapeau ». La fraction la plus ardente de laligue tenait vivement à ce que ces mots fussent maintenus, mais M. Hofmeyr les élagua. Le Bond eut bientôt des milliers d'adhérents, et devint une puissance avec laquelle il fallait compter.
M, Hofmeyr, le chef de lu ligue nationale, était considéré comme un dictateur, et une place lui fut donnée dans le ministère Scanlen, oi'i il figura comme ministre sans portefeuille. Les Anglais durent conccderaux Hollandais le droit de parler leur langue au Parlement, Ils leur firent d'autres concessions, ils se rapprochèrent d'eu.x, ils travaillèrent à éteindre les vieilles jalousies nationales, ils mirent les diverses nationalités et les diverses races sur une commune plate-forme, oii l'une ne devait pas être plus favorisée que l'autre. Ce fut la politique de sir Gordon Sprigg, ce fut surtout celle de M. Rhodes, qui u'a jamais rien fait sans l'assentiment des leaders du Bond,
A TRAVERS L'AFBTQCE AUSTRALE ■
qui passe pour êLre l'ami intime flo M. HoTmcyr. On dit même que M, Sivcwright, h hras droit de M. Rliodcs, o.sL membre du Bond, Politique d'une très grande habiletd, qui témoiJ gnc de la sagesse de ces linmmes d'État : ils oa||
par leur tacl, Iransformer un mouvemeaj séparatiste en un mouvement unioniste, ils oui su faire du dictaleitr Hnfmeyr un loyal sujet (i l'Empire Britannique. Si bien qu'on vit s'éclipser* et se fondre le parti extrême du Bond, le parti qui rêvait une république sud-africaine de langue hollandaise, ou une fédération comprenant le Cap et tous les Ëtals voisins.
Aujourd'Kui la formule de l'Africander Bnnd i n'est plus la séparation de l'Empire, mais l'au- 1 tonomie dans l'Empire. L'appellation d'Africander a perdu son sens étroit et antagonicite : au-'J Irefois, le Boer voulait èlreAfrlcander à l'ex^j ctiision des Anglais ; aujourd'hui, Anglais Boers se disent Africanders dans le sens largM du mol, tous sont unis dans un même sentimean^ do loyauté envers l'Empire Britannique. Lai Sud'Afrique unie, la nationalité pure n'est plusj l'aspiration vers une république de langue hol-'| landaise, mais l'union de tous les colons qui re-'l gardent l'Afrique du Sud comme leur pays ettm l'Angleterre comme leur suzeraine. Plus d'anir^ mosités de races, plus de jalousies natioaalos/^ plus de question hollandaise. Si elle subsisté! ^encore, celte vieille question, c'est au delà àm
LES AFmCASOEBS SI
frontières de la colonie du Cap, dans les ri^pupubliqucsdcsBoers. dans l'Orange, au Transvaal; mais au Cap, on voit partout les sif^nes d*une compièle fusion des races. Depuis que les Hollandais peuvent parler leur langue au Parlement, les Anglais s'elTorcenl de les comprendre. La prochaine génération parlera les deui langues. Les Hollandais sont élevés en anglais, les Anglais sont élevés en hollandais, et II n'est pas rare que les uns et les autres ne comprennent plus leur langue originelle. De jour en jour les mariages deviennent plus fréquents entre les deux races. C'est une période de transition, et la transition consiste en ceci, que l'Africandcr n'est plus le Hollandais aux aspirations républicaines, mais le colon sud-afrîcaiu sans ilîclinction 1 origine, qui considère comme ses compatriotes us les colons sud-africains.
Cette conversion des séparatistes en aulonotstes, d'une ligue particulariste en ligue vraient nationale, ne se serait jamais faite sans le ins pratique et le tacl des hommes d'Etat quî se trouvaient en présence. Le Bond était un torrent qu'il fallait endiguer, et les leaders anglais y ont réussi en allant au devant du torrent et en rencontrant à nii-clieniin le leader hollandais. Ils ont fait à M. Hofmeyr toutes les concessions que leur conseillaient de faire la
ttice et la générosité, et ils ont su creuser ainsi
paisible rivière. Les nalionalistcs liollsodais Ton-' (lèront le Bond à une époque où ils réclamaient en qu'ils appellent Zelfstandigheid, ce que les Anglais appellent IIome-Rule. Aujourd'hui que le Hotne-ltule esldevenuuDe réalité, aujourd'hui quo l'union el l'éf^alilé des races ont fait place aux rivalités etaux jalousies, il n'y a plus déraison pour que la séparation doive li^urerau programme de l'Africander Bond. Et c'est ce que comprennent les liommcsqui forment l'élite des Africandersjes de Villiers, lesReitzJes Du Toit, et mémo les Ilofmeyr. A force de tact et de sagesse, Hofmoyr a su modérer l'ardeur de ses adhérents, et le Bond, qui, à l'origine, ressemblait à une association de fenians, est devenu une ligue de loyaux sujets de la Couronne,
« Que parle-t-on de l'indépcmiance de notre pays ! "disait un jour le fondateur du Bond (I), " Je n'ai jamais voulu loucher à cette question. J'ignore si dans un avenir éloigné l'Afrique du Sud ne deviendra pas indépendante, mais ce que je sais, c'eaL que je ne vivrai pas assez longtemps pour le voir. Je ne pense pas que l'Afrique duSud soit mûre pour l'indépendance. U est un fait indéniable, c'est que Hollandais et Anglais ne comprennent pas encore et ne parlent pas le langage les uns des autres comraa ils devraient le parler et le comprendre; et ce
(t| DiflCQiirs prononcé dons Qn banquet, a Cope-Town.
LES AFBICANDEHS 8ï
serait fnlicde vouloir l'indépomiance de l'Afrique du Sud avant que loua les colons puissent se comprendre. Noua jouissons de toutes les libertés sous la Couronne Britannique. Si mes concitoyens hollandais ont des ennuis à supporter, ces ennuis ne viennent point du gouvernement anglais, mais sont le résultat des divisions qui régnent parmi les colons. » Dans ce mémo discours, le leader des Africanders proleslaitcontre les appréciations fausses dont sa politique était l'objet dans la presse anglaise, qui le représentait comme un républicain ou comme un nihiliste. (' On a prétendu, disait-il, que l'Africander Bond n'avait d'autre but que de renverser le drapeau britannique dans l'Afrique du Sud et d'y substituer le drapeau républicain. Si tel était l'objet du Bond, je n'en serais point un des chefs. 11 se peut qu'il y ait des républicains au sein du Bond, mais, s'il y en a, je voudrais les voir exposer leurs vues dans une de nos assemblées : on leur fera un accueil dont je no voudrais pas être l'objet. El si l'on me demande quel est le grand mobile de ma politique, je dirai qu'il ne faut pas de divisions nationales dans notre colonie. Qu'importe qu'il y ait des différences de race, des Anglais, des Hollandais, des Allemands ? Le même faitn'existe-t-il pas en Angleterre ? Écossais, Gallois, Irlandais n'ont-ila pas d'autres origines que les Anglais ? Ce que jo m'cllorco d'obtenir, c'est que mes concitoyens
A TilWERS L'AFRIQUE AfSTRALIÎ
hollandais usent dos droits et des privilèges que leur conrèrenL les insliliitionsreprésentalives de la colonie, et que des sympathies s'ctahlisaent entre «ux et les autres t'démcnts du pays. Si c'est lii être déloyal, ce n'est pas être plus déloyal que les Ëcossais qui veulent qu'on ne discute pas sans eux les f|iicsti(>ns écossaises au seji du Parlement brilannique. » M.Hofmeyr estd homme dont les déclarations peuvent èlre crueî s déclarations sont assez claires pour diai^ tous les doutes au sujet des aspiration prétendument républicaines de l'Africaiida Bond. Si l'existence même du Bond altcsq qu'un esprit de séparatisme a soufllc sur la coUl nie, on peut croire qu'il y aura, dans l'aveo' des leaders aussi clairvoyants que M. Hofmei^ pour contenir de telles tendances.
Qu'il se forme ou non une confédération des États sud-africains vers laquelle paraissent tendre les événements, on peut prévoir, saaa. être prophète, que l'élément hollandais neréstu tera point à la puissance d'absorption des Ang'lq Saxons, pas plus qu'elle n'y a résisté en Am^j Hque, où le premier établissement des Holisu dais, la Nouvelle-Amsterdam, est devenue I ville gigantesque de New- York. Déjà les chi de fer do la colonie du Cap s'éteaded bien au delà des limites du pays : ils atteignenH ^ à travers l'État libre d'Orange, la capitale i rrooBvaal, et le réseau estdestincà relier, daril
LF.S AFRICANDERS 8".
un avenir procliain, tant au point de vue slratégique qu'au poinldo vue commercial, les possessions britannii]ues du Cap, du Bechuanaland et du Zamhèse. Appuyée sur sa puissante base du cap de Bonnc-Kspcrancc, l'Angleterre s'avance à pas de géant vers la conquètedetoute l'Afrique australe. La guerre avec les Matabélés est une nouvelle étape vers cette prise de possession. Elle a pris pied au Cap au commencement de ce siècle, elle possédera hîenlflt tout le morceau des Indes Niiires où la race blanche peut s'acclimater et l'aire souclie.
J'avais épuisé à peu ■pchs loules les curiosités de la ville du Cap et des environs. Je connaissais la banlieue, depuis Sea Point jusqu'à Siraonstown. J'aurais bien voulu faire l'ascension de la montagne de la Table, mais je dus y renoncer à cause de celte fâcheuse iniluenza contractée en Europe, disparue dès les premiers jours de la traversée, et revenue au galop dès mon débarquement au Cap. L'Océan m'avait rendu l'appétit, le sommeil et la gaieté ; l'biver humide du Cap m'avait réconcilié avec tous les mauvais tours du microbe retrouvé dans l'autre hémisphère. Les dîners raffinés de Government House, de Rondebosch cl deWynberg ne m'offraient que des jouissances purement platoniques. Au bout de quelque jours, j'étais tombé dans cet état nostalgique qu'un changement de climat et la vue de nouveaux horizons peuvent seuls guérir. Malgré moi, je subissais l'inlluenco de ce mystérieux mal du pays qui saisit, on ne sait pourquoi, tous ceux qui arrivent au Cap, etparticu-
[. lièrement les Anglais, qui, à peine débarqués
groUent l'Angleterre.
Je résolus donc d'aller nie relremppr dans
• l'air sec el vivifiant du Karou, te haut plateau
\ suil-afrieain, où l'on me disait que je ne poiivai
' manquer do rétaMir comme par cnchantemoot
' ma santé délabrée. J'étais arrivé àCape-Town
, dans la saison des pluies : on m'assurait que je
' trouverais au Karr)u la saison sèche. Singulier
pays! L'Iiivi-r, qui est le temps des pluies au Cap^
le temps de la sécheresse sur le plateau ;
l'été, qui est le temps de la sécheresse au Cart
csL le temps des pluies sur le plateau. Et ilsufBt
pour changer de climat, d'une nuit passée ei
chemin de for.
La veille de mon départ, je pris congé du goo' verneur général ot de tous les amis qui m'avaient prodigué leurs politesses affeclueuses. Le gou* verneur me combla de bontés ; non content de me faire voyager sous sa haute protection, me recommandant aux autorités des pays que je me proposais de visiter, il me fit délivrer aH billet de libre parcours sur toutes les voies fcfj rées du gimvernement du Cap, et prit même Ifij arrangements nécessaires pour qu'un wagon-liC fût mis à ma disposition à la gare de De Aar, où s'opère le changement de train pour Kimbcrley. Ici comme en Amérique et en Australie,comme dans tous tes pays neufs, les trajets sont JongK,. r Notre première étape, de Capc-Town à Eimbeiwf
LE RAHOU 89
ley, est, d'après les indications de l'horaire, de 647 railles, soit de plus de mille kilomètres, et nous mettrons près de deux jours et doux nuits à la fraucliirpar le train rapide du jeudi. Il y a, en outre, tous les Jours un Irain ordinaire, mais comme le rapide et l'ordinaire parlent invariablement ^neuF heures du soir, on perd la plus helle partie de la route, la traversée des monlaf;;nes sur lesquelles la voie s'élève pour gagner lo haut plateau du Karou. C'est fâcheux, mais dans ce pays, où ne viennent ^uèrequeles ôusiness-men, le chemin de fer est fait pour eux et non pour les amateurs de beaux paysages.
La colonie du Capa adopté lo système des chemins de fer à voie étroite, qui ne trouve pciitèlre nulle part ailleurs une adaptation aussi vaste et aussi bien appropriée à l'orographie spéciale de l'Afrique Australe : une zone littorale qu'il fallait rattacher à un plateau intérieur atteignant jusqu'à deux mille mètres d'altitude, et accessible seulement au matériel léger dos voies de petite section. Le réseau dos chemins de fer do l'Afrique du Sud a commencé à prendre une rapide extension lors du mouvement d'immigra- Ijon, du « rush », comme disent les Anglais, que provoqua, il y a une vingtaine d'années, la découverte des mines do diamants du Griqualand Ouest. C'est à cette époque que lo Parlement du Cap décréta la construction des trois grandes lignes ayant leurs points de départ respectifs dans
90 A TRAVERS L'APRtOirF, ArSTBALR
les trois principaux ports de la colonie, Cape- Towii, Port-hlisabeth et East-London. Cesligoea forment trois systèmes convergeant vers Kimberlcy et vers l'Ëlat libre d'Orange et unis par des lignes secondaires. GrAco à elles, Cape-Town n'est plus qu'à trente-six heures de Kimbericyet à cinquante-deux heures de Pretoria et de Johannesburg, la nouvelle El Dorado de l'Afrique. Le réseau est entièrementontrcles mains du gouvernement du Cap, et il offie celle curieuse particularité qu'il se prolonge au delà des limites du territoire do la colonie, en vertu d'une convention intervenue entre elle et les Etats de l'intérieur de l'Afrique Austnile. Cette convention, autorisant une colonie maritime à construire des chemins de fer à travers les États voisins, se rattache à une autre convention créant une unioa douanière entre tous -ces Liats, proclamant la liberté commerciale pour les produits exportés, et établissant un tarif uniforme pour les marchandises importées.
El maintenant, en route pour l'intérieur de l'Afrique ! Les voyageurs pour la Cafrerie, en voiture t Dans peu d'années, on traversera sur le rail tout le continent noir, voire même le Congo et la grande forêt do l'Arouhouimi. Les* terrœ incoffnitœ d'hier seront demain envahies par les touristes. L'Afrique Centrale sera aussi i la Suisse ou l'Italie, s voici donc à la gare, éclairée à giorno par
la lumière électrique, au lieu même qui servait jadis de promenoir aux éléphauts. Le mailtrain chauffe pour les champs aurifères et les champs do diamants. Et comme un mailsteamev est arrivé aujourd'hui de Londres, il y a beaucoup de monde, et, sans la présence de nombreux noirs, on pourrait se croire dans n'importe quelle gare d'Angleterre. Les amis qui restent assistent au départ de ceux qui partent. Le chef de gare, quoique très affairé, veille sur moi, me recommande au conducteur du train, et me case dans une voiture de luxe oii nous ne serons que deu.\; voyageurs par compartiment. Cette voiture est un dining-car, wagon-restaurant, qui devient wagon-lit pendant la nuit : en un tour de main, les tables se transforment en couchettes. Il y a des coussins de cuir, mais il n'y a point de couvertures : le voyageur est censé enôtremuni.Acausedu peu de largeur de la voie, les voitures sont un peu petites, mais on s'y fait, car elles offrent tout le confort compatible avec leurs dimensions. Portées sur des systèmes de roues à pivot, en vue des courbes très nombreuses, elles sont construites sur le plan des Pullman cars américains, dont elles offrent une ingénieuse réduction. Ce qui complète la ressemblance, c'est la cuisine placée it l'arrière du wagon, et dont le service est fait, tout comme en Amérique, par des noirs, qui sont ici des Cafres authentiques.
^^B J'ai pour vuisin un Boer qui réside pri^s de lai ^^Hrivière du VaaI. Sa barho laîliée en brosae, sal ^^Hcaruro aLlilctiqiio me l'ont songer aux rudes f ^^^Kpiontiiers du Far West. Il fume de gros cigares, I ^^^B m'en offre un en disant bien }iaut qu'il coûte I ^^H deux sliilljngs, et me passe les journaux illu»*. | ^^Btrés anglais arrivés par le courrier du matin. | ^^H'Pour un Buor, c'est un bomme aimable. 11 se I f^^ souvient du temps où il n'y avait pas un kilomètre de cbeinins do fer dans toute l'Afrique Australe. On voyageait alors dans lo légendaire char h bœufs, et il fallail des mois pour atteindre la rivière du VaaI, qui se trouve maintenant i deux jours du Cap. Lo wagon de luxe éclairéil par la lumière électrique, si étroit qu'il soit, ' vaut mieux, après tout, que le char à bœufs I
C'est pendant la nuit que nous escaladons la haute barrière des montagnes qui forment le piédestal du plateau central. Mon voisin m'assure que je perds beaucoup à ne point voir à la lumière du jour celte partie du trajet, qui rap-l pelle lo pasoage du Saînt-Golhard, et qui offre la I même succession de courbes et de zigzags, do | tunnels et de viaducs, à travers de splendidi ' montagnes dont les cimes, couvertes de neiges -j
en celte saison d'hiver, évoquent le souvenir dei Alpes en pleine Afrique Australe. Cette ascension ( do plus de mille mètres se fait à l'aide de deux j jgachines, atlelées l'une à l'avant, l'autre à l'ar- | ^u train. An milieu de la nuit et en pleine [
montée, le traio a dû s'arrêter: de grosses pluies avaieot <télruit une parlie dp la voie, et il a fallu la réparer. Puis ou a marché avec une prudente lenteur, et nous avons subi ainsi un retard de quelques heures.
Quand, au lever du jour, on s'éveille surleKaroujon se trouve dans un autre monde, un monde placé au sommet des montagnes gravies pendant la nuit, un monde situé à l'aUiludo du point culminant de la montagne de la Table. El alors qu'on s'attend à descendre sur le versant opposé, on constate h sa g^randa surprise qu'il n'y a point de versant opposé, et que ce qu'on prenait pour une haute chaîne de montagnes n'est que Lie soubassement d'un immense plateau. Et la lo- J"«omotive, essoufflée de sa pénible escalade, court Pmat'ntenant à toute vapeur sur une plaine ooduliée, aussi vaste que la France. L'effet est sur- Kprenant : c'est uo changement do décor qui vous Kplonge dans une sorte d'ahurissement, et lo con- Klraste est s! complet qu'il semble qu'on ait chauâ de planète. Oi'i sont les villes et les villages ? BOù sont les bois ? Où sont les champs ? Où sont ^es hommes? Vous les cherchez, et vous ne les Ktrouvez plus : disparus, évanouis comme par UDchantement. 11 n'y a plus un vesfige d'habitation, et à peine un vestige de vie. Vainement l'œil cherche un arbre à l'horizon : c'est le désert, jon point le Sahara nord-africain avec ses dunes B sable, non point le Gobi de la Mougolio ou le
Kara-Koum de l'Asie centrale, mais le Karou, et le Karou ne se voit nulle pari ailleurs que dans l'Afrique Australe. Et quand on a vu le Karou, l'impression se grave à jamais dans la mémoire. Karou (l)t Un mot d'une étrange saveur locale, emprunté à la langue des HottenLols. Il parait que le mot signifie une plaine déserte. Mais le mot, si tel eu est le sens, ne peint point la chose. Une plaine, mais une plaine hérissée de mille collines fantastiques profilant sur le ciel tantôt des cônes pointus auxquelles Boers donnent le nom de kopjes (pitons), tantôt des trapèzes ans longues lignes liorizontales, aussi géométriques que des constructions militaires, rappelant par leur forme tabulaire la classique montagne de la Table qui domine Cape-Town, et dont le type se répète avec une singulière persistance dans toute l'Afrique Australe. Un désert mais un désert d'une nature spéciale, dont le sol est naturellement fertile et ne refuse de produire que parce qu'il n'est point fécondé par les eaux : au lieu de stériles sables mouvants, c'est une riche couche d'argile reposant sur un grès contenant des matières salines qui donnent un goiit saumàtre aux eaux des sources et des rivières. En été, quand viennent les pluies, le sol jaune se couvre d'une herbe luxuriante qui disparaît aux premiers froids. Mais noua sommes
(1) OrLIiaijrapiiu anglaise : Karroo.
en hiver, et le Karou est nu, pelé, transi parles celées des nuils. Un désert sans nii arbrisseau, sans une feuille, saos un pouce de verdure. La seule végétation qui résiste au Troid et à la sécheresse est le karroo-bush, bruyère de quelques pouces de hauteur. Est-ce influence du milieu ? Si bizarre que soit l'assimilation, on ne peut mieux comparer cette végétation qu'aux touffes laineuses, éparses, d'une tête de Hottentot. A perte de vue, l'œil n'apergoit que cette bruyère rachitique, dont les feuilles maigres, petites, roides et crispées, ont la teinte terno dil vert olive. 11 y a bien encore, dans les ravins qui longent la voie ferrée, des cactus, des citrouilles armées de piquants, mais cette végétation grotesque n'ajoute guère aux séductions de ce pays maudit.
Où doncai-je vu une terre sans arbres, une terre jonchée de pierres, comme celle-ci ? En Islande. Le Karou, comme les déserts de la Terre de Glace, est une contrée inoubliable. Mais le Karou m'a paru plus' désolé encore, et je me sentais heureux do pouvoir traverser à la vapeur ces immenses espaces d'une écrasante tristesse; d'une souveraine monotonie.
Et cependant, des voyageurs ont célébré la beauté du Karou. 11 se peut qu'à la longue on se laisse pénétrer par le charme d'un ciel clair, d'un air sec et léger, d'une lumineuse atmosphère qui exerce sur les sens une action particulière.
Il y a aussi l'aLtrait dos belles nuits étoilées, d«^
la solitude, des étendues illimitées. Mais c'esH une éducation à faire : le désert contraste tcow avec le monde habité pour qu'on puisse s'y adapter sans transition.
Au cap de Bonne-Espérance j'avais été frappéfl delà transparence de l'air. Mais que dire duliaiitj plateau ! Un air vif et pur, subtil et léger, riehi en ozone, qu'on absorbe àlongstraits, éprouvant ' une sorte d'ivresse et de volupté à en saturer les poumons. Dans cette' claire atmosplière, on perd la notion de l'éloignement : des montagnes si- 1 tuées à plusieurs lieues de distance se prolilcntM aussi nettement que si elles étaient toutes pro-j ches. El sous cette double influeucc d'un air viviliant et d'une lumière intense, on perd mémo la notion de la pesanteur : on se sent si léger, si délaclié de la terre, qu'il semble que d'un coup^j d'aile on s'élèvera Jusqu'à ces cimes bleuàtreiï qu'on croirait pouvoir toucber du doigt.
Il a gelé cette nuit. L'air du malin est froîi piquant, mais si émoustillant, si capiteux, si élaS4 tique, qu'on ouvre sans crainlo la fenêtre Am^ wagon pour en recevoir les viviiiantos eflluvosn Et je comprends que le Karou fasse des curet merveilleuses qui lui ont valu sa baute réputation de sanatorium. La porosité et l'extrême aécberesse du sol, la grande altitude du plateau
é comme une île aérienne sur un immens^ Ù6de3tal, la pureté de l'air, la sérénité du ciehj
la rareté deJa population, ne sont-ce pas là les élémenls d'une slation climatérique idéale ? Bien des Européens, condamnés par leurs médecins, entête desquels il faut citer Cecil Rliodes, ont retrouvé dans ce milieu la vie qui leur échappait. L'absence complète d'affections pulmonaires parmi les colons qui ont vule jour dans le pays atteste assez les heureuses propriétés du climat. De tous lesvoyageurs qui ontclianté les charmes du Karou, il n'en est pas de plus enthousiaste que Livingstone. Il y a passé les meilleures années de sa vie, et il en a étudié la structure. C'est lui qui le premier exprima l'opinion, conlirméo depuis pur les géologues, que les plateaux qu'on désigne sous le nom de Karou sont les lits dessécliés d'immenses lacs, dont on voit encore un vestige dans le désert de Kalahari, lo lac Ngami, qui diminue d'année en année et semble devoir disparaître à son tour. Les restes fossiles qu'on trouve sur ces plateaux attestent que les eaux y ont dû séjourner à une époque oii ils n'occupaient pas encore leur niveau actuel. Môme de nos jours, dans le temps des grandes pluies, il se forme encore, (jà et lii, de petits lacs éphémères. Quand les plateaux furent soulevés à leur niveau actuel, les eaux durent s'échapper de ces immenses mers intérieures à travers les Assures provoquées par le déchirement des pentes voisines. C'est ainsi que les eaux du bassin du Zambèse trouvoreutunc iss
i. TUA VERS L'Al'HIQUE AUSTRALE
^B à truvcru la grande fïssiiro des chutes Victoria ^P découvertes par Livingstone, La (issure par la- ■ (juolle s'écliappe la rivière Orange, aux cliutes d'Aiiglirabies, fut probablenieDt le déversoir des eaux i|ui recouvraient le désert de Kalahari et les plateaux du Buslimanland. La vallée do la rîvifjre Uox, que l'oa remonte en chemin de fer pour atteindrole Karou, est uae ûssure qui a dit livrer passage aux eaux du haut plateau.
Dès que viennent les pluies, le Karou se couvre d'une admirable verdure qui atteste la ricliesse du la terre. Le Karou n'est donc un désert que parce qu'il manque d'eau, et il ne masque d'eau que parce qu'il est inhabité. Une population qui s'adonnerait à une irrigation systématique pourrait rendre à la culture un territoire; qui occupe les deux tiers de la colonie du Cap.. Il suflîrait de retenir les eaux dans les ravins dea! montagnes voisines, non pas au moyen de sim-' pies digues improvisées, mais au moyen de réservoirs analogues aux grandes citernes d'Adco»i dont les murs seraient capables de résister à It| pression dos immenses masses d'eau qui se pré-: cipitent sur les pentes lors des orages.
Si maigre que paraisse lu végétation du Karou, elle offre un excellent fourrage pour le bé' taii. A la vérité, l'herbe ne couvre la plaine que pendant la saison des pluies, mais' la bruyère y' croit on toute saison, elle résiste aux gelées d'hrvor, et môme, dans la saison sèche, quand ells'
Boiiil>lc niorLc, ilpsséchre et sniis sfive, le hiHail y trouve encore un alimeat suffisant. Aussi les pâlurages du Karou nourrissent des millions de moutons et des milliers de chevaux, de chèvres et de bêles à cornes. Et pourtant, c'est à peine si ces immenses troupeaux sont visibles, dispersés, perdus qu'ils sont dans ces plaines sans limites, à l'aspect desquelles l'imagination conçoit l'immense étendue du continent africain. Le bétail ne se trouve d'ailleurs que dans le voisinage des réservoirs artificiels, dams dans la langues des Boers, où il peut trouver de l'eau pour sa subsistance.
J'ai aperçu par endroits la vieille route pierreuse, à peine tracée, que suivent les chars à bœufs. Ces grands chars d'aspect archaïque, très longs, très massifs, très solides, sont tous construits sur le même modèle et peints do trois couleurs qui sont toujours les mômes : rouge, vert et jaune. Pas un clou n'entre dans leurconstruction : ils sont faits du bois le plus résistant du pays, le sfin/cwood (/aurns dul/aia). La lourde machine est mise en mouvement par un véritable troupeau de bœufs attelés par paire, au nombre de quatorze au moins, de dix-liuit ou vingt souvent. Ces bœufs, au large front armé de cornes démesurément longues, s'en vont de leur pas lent et majestueux à travers le désert, sous la conduite duBoer, qui marche à cfllé des bœufs muni d'un fouet de vingt pieds de long, tandis
■V IllVViaiS L-AFHTQCE AUSTRALE
iflUCHH fuitiillo a'uliritn nuds la tente en demi-^ (t|)Fr.|fi ijui locouvro l'nrrifrc du char : véritable IftltiilAlidK ttiukulaiilo, tlunt le type n'a point vay^Ô^^lm^ili^|^^n\ «itSflos (|ue les Hollandais l'imu^('lt<('l>lU iluii» II' [iHyti. bans les premiers temps j() lii'olMlliiuiiè de vttir d'aussi longues files do (jumlb «lluloa à un cliur. mais l'explication pl'tiuiutU d'oltv- nii^me lorsque j'observai que, 1(111) loin du t^liar, tantôt devant. taniAlderrière, il V u, |u>lJiMtl'ii un Irnupcau de bœufs en marche oa: flUpAtur&K'ti. Los birufs trouvent leur subsistance. tliUm lt> Aiiri'tio-fms/i, et voilà pourquoi le fermieri nui ^inigrti no vend point son bétail : il l'araèni RVi'P'iU maison roulante, cl il y prend ses botes liollttil. A quoi bon, pour lui, le chemin de fer 1 |l iiti vijyiifi'o point pour arriver à bref délai, il (l'efil, ttllitut au jour le jour, à la façon de ses ^liri^troH) A lu recborciie de nouveaux pàturagi ilHIir nourrir son bétail, de nouveaux cbarapi pour semer son blé. Le temps lui importe peu, il n'a lictHoin que d'espace. Il n'a cure do se hâlur, i"ar il no courlpas faire fortune aux champs |)|t tjianiunls ou aux mines d'or; il ne compte uiiur sa Hubsistance que sur le sol eties saisons, il «rrivoni toujours à temps. Étrange contraste ll'M ce Uoer, cheminant à côté de son tradiiiuitil char ii bœufs, et le colon anglais, qui il le Karou en chemin de fer. Trekkeni ahead ! Les deux mots correspondent aux ni dilTérentea des deux races si opposées
les ^
se disputent la possession de l'Afrique Australe : d'une part les mœurs pastorales et les traditions du passé, d'autre part le travail à outrance ot le proférés moderne.
Bonsoir, bravo Bner ! Quand tu feras ton pot au feu à la belle étoile, quand tu le disposeras à passer la cuit sous la toile blanche de ta rustique maison à roues, à quelques lieues do l'endroit où lu campas liier, j'aurai franchi en un jour des espaces que tu mettras dos semaines à franchir. Et après tout, ton bonheur est peut-ôtre plus complet que le mien, car tu connais la vie si m pie, tu te contentes de la nature, tu sais te passer de notre civilisation factice, si compliquée, si exitjgeante, si despotique 1
' Pendant que le char à bœufs poursuit sa marche patiente à travers le ve/dl, nous filons, nous, à la vitesse moyenne de vingt milles à l'heure, co qui est assurément beaucoup eu égard aux pentes et aux courbes, La voie a été construite dans les meilleures conditions d'économie. On a évité autant que possible les travaux de terrassement, les tranchées, les remblais, les tunnels. Les rails suivent tous les mouvements du terrain, et au bout d'une montée péniblement e, la machine s'élance sur la pente descen- ,nlc avec une vitesse vertigineuse. Il n'y a, ntendu, qu'une seule voie. Tous les cinq illes on rencontre un petit chalet servant d'halitation aux employés du chemin de fer, at.
comme ces chalets sont numérotés, il suffit di mulliplîer lo chiffre par cinc] pour calculer
dislance parcourue depuis Capo-Town.
lieaufort, où noos arrivons vers quatre heui du soir, est la seule station où le train fasse ui arrêt prolongé : une ville surgissant au milieu d'une oasis dans le désert, et dont le nom rappelle le souvenir de ces Huguenots de France, dont les descendants s'établirent ici au commencementdusiècle,peu après l'occupation anglaise. Cette ville, unedes plus anciennes de la colonie, est la capitale du Karuu, et comme elle est la seule qu'on rencontre entre Cape-Town et Kim< herley, c'est là que tous les fermiers du pays; apportent leurs produits pour les expédier par' le chemin de fer.
Quand le train reprend la route du désert, le soleil rase l'horizon et rougit les bords des nuages, un rouge d'une surprenante intensité. Rouges aussi sont les montagnes tabulaires, qui profilent sur le ciel, avec une netteté incroyable, des lignes si régulières qu'il semble qu'on y ait appliqué l'équerre. La plaine est devenue un brasier à rougeàtres flamboiements. Nulle part je n'ai vu d'aussi prodigieux effets de lumière. Mais dans ces régions australes la nuit succède trils rapidement au jour, et les ténèbres sont déjà tombées que j'ai encore sur la rétine la fiplendide vision des dernières lueurs d'incendie '" soleil couchant éclaire chaque soir la
JD ^1
majesluousc Irislcsse deces plaines sans limites.
A la tombée du jour, des centaioes de faucons prennent leurs ([uartiers de nuit sur te faite des poteaux télégraphiques. Un des plus curieux oiseaux qui peuplent ce désert est le Secrétaire. Moitié cigogne, moitié buso, cet oiseau fait une guerre acharnée aux serpents qui infestent le pays. Il n'est point d'être rampant, de quelque taille qu'il soit, qui résiste à ses attaques. Sa tactique est d'irriter le serpent avec son long bec, jusqu'à ce que l'ennemi se dresse : à ce moment, l'oiseau lui bal la tête avec de vigoureux coups d'aile, jusqu'à ce qu'il l'ait étourdi; puis il l'enlève au plus haut des airs, le précipite sur le soi et s'en repaît. Le Karou est infesté des plus veoimcux serpents que porte la terre d'Afrique, en dépit de la guerre acharnée que leur fait l'oiseau que la Providence a chargé de leur destruction.
Voici ma deuxième nuit de voyage. Elles sont si belles, ces nuits du Karou, qu'eu dépit du froid je reste longtemps sur la plate-forme extérieure du wagon, les yeux fascinés par les étoiles qui brillent d'un éclat presque surnaturel dans la transparente atmosphère des hauts plateaux : des lampes d'or accrochées à la voûte du ciel, entre lesquelles la voie lactée forme comme un pont de lumière d'une pure blancheur, il n'est pan jusqu'aux pierres du désert qui ne reflètent l'éclat de ce lumineux ciel austral, oit il scm\Av^ t.\u.Q
104 A TRAVERS L'AFRIQUE ArSTRALE ^|
le grand nom do Dieu se Use ea lettres plus transparentes encore que dans notre hémisplièrc.
Il est près de minuit quand j'arrive transi, gelé, à De Aar Junctlon, où je suis très heureux de trouver un bon feu dans la salle d'allento. Comme le nom l'indique, cette station se trouve à la jonction des lignes qui parlent des deux principaux ports de la colonie. Capo-Town et Port-ÉU- ^abelli. Le train venu de Capo-Town se rend à Pretoria, et il faut attendre l'arrivée du train de Port-Elisabeth, qui ne viendra que vers trois heures du matin. Le directeur du trafic, se conformant aux instructions du gouverneur, m'mstalle dans un wagon-lit qui sera altelé au train, el où je passe la nuit roulé dans mes couvertures aussi hermétiquement que possible, car il fait un froid sibérien. Âh! décidément, lesouits sont glaciales sur le plateau I
A mon réveil, le pays a change d'aspect.
Nous avons franclii la rivière Orange, nous sommes sur le territoire du Griqnaland Ouest, qui faisait partie autrefois de l'Etat libre d'Orange, et que les Anglais ont trouvé bon à prendre à Tcpoquo où on y découvrit des mines 3 diamants. Aujourd'hui, ce district forme une partie intégrante du territoire de ta colonie du . C'est toujours le Karon, mais les numtas y sont plus clairsemées et plus éloignées, jplaine jaunie étend à perte de vue son
ÎHimensil^ nue. L'air âpro et vif rappelle les matinées des steppes de la Russie,
Des villages cafrcs, des « kraals », réunion fie tentes liizarres dont la forme me rappelle celle des kibitkas que j'ai vues cliez les Turcomans, m'annoncent l'approche d'une ville, A dix heures du matin, deux heures plus tard «jueles Ircnle-sis heures réglementaires, nous sommes en gare de Kimberley, à l.OiO kilomètres de Cape-Town, à 1,222 mètres au-dessus du niveau de la mer.
Je suis arrivé à Kimberlcy par une pluie glaciale. Cela no s'est pas produit depuis six mois, etlosgeos du pays n'ont pas souvenance d'avoir vu plt'uvoir à cette époque de l'anriôe, qui est la saison sèciie. Au lieu dos tourbillons de poussière qui sont le fléau de Kimberlcy en hiver, Je trouve une boue atlreuse. Sur la ville plane un brouillard si épais que je me croirais à Londres si je n'apercevais, çà et là, dos eucalyptus, des aioeSjdes cactus et autres plantes semitropicales qui, toutes transies qu'elles sont, me disent que je suis en Afrique.
C'est donc par des rues boueuses qu'un Cafro me mène dans son hansome cab à l'hôtel Central situé, comme son nom l'indique, au centre de la ville, près de la place du marché. L'hôtel, dont on m'avait dit merveifle, n'est ni moins primitif ni moins sale que les posadas du Mexique. Il n'y a pas d'étage, et ma chambre, où j'ai à peine assez d'espace pour disposer mon petit bagage, entre le lit de fur ut la chaise
A TRAVEKS L'âFRUjCE AÏTSTRàUE
ODiqae qoî ea eoDstîtae tout le mobilier, i
Bur une basse-cour où se t'aalreat les poalM
et les cocbons.
MoD pr^miersoiaesl <Iem*eaquérîr de M. Gar' dîner Williams, directeur général de la De Beers Diamond Mining Coinpany, auquel je suis recommandé par l6 gnuverocur géoéral. Je le Irouve aux bureaux de la compagnie. Un pur Yankee, originaire du Michi^n, dont je gagne immédiatement les sympalliies quand je lui apprends que j'ai visité deux fois Chicago. Affligé d'opbthalmie, affection très commune ici à cause de la poussière que le vent du nord apporte du désert de Kalahari ; ne parlant que l'anglais, comme tout bon Yankee, avec cet accent nasal — le singsong — auquel on reconnaît l'Amft ricaio du Nord ; avec cela, plus prodigue d'actel que de paroles, comme la plupart de ses compa4 triules : et il me le prouve en se mettant tout d suite à ma disposition et en faisant atteler sUj voiture pour me faire voir les merveilles de I^J Golconde africaioe.
Pour une Golconde, Kimberley est assuré-i ment une ville bien originale, la plus drôl«' poLit-ctre qui soit dans les doux bémisphères.! J'ai vu des villes en pierres, des villes en briques, des villes en bois ; en Asie Centrale j'ai môme vu des villes en terre ; mais voici une en fer-blanc, et j'aî peine à en croire mea . En Fcr-I)lanc les maisons, en fcr-blana'J
^^ LA GOLCON DE AFRICAINE lO'J
les magasins, ea fer-blanc les églises et les édifices publics : murs, toitures, portes, tout en fer-blanc. A voir la rigidité métallique des agaves et du feuillage des eucalyptus, qui croissent dans les jardins, je me suis surpris à me demander si la végétation ne venait pas, comme le reste, de l'atelier du ferblantier. Cette débauche de tôle donne à Kimborley l'aspect d'une ville portative, toujours prèle à ôtre démontée en un clin d'œil pour être transportée ailleurs. Et en effet, cette ville à population flottanle n'est qu'une sorte de campement provisoire, oii l'on vient dans le but de faire rapidement fortune, et qu'on s'empresse de quitter dès qu'on n'y a plus rien à faire. Pour moi, qui n'aime pas le fer-l)lanc, j'ai liorreur de cette ville, et dans mes licures d'ennui j'aurai, pour le reste de ma vie, la consolationde penser que je pourrais être à Kimberley.
Dans cette ville peu pittoresque, il n'y a de pittoresque que la grande place par un jour de marché : elle se couvre alors de cliars à bœufs, et comme chaque cbar est attelé de sept à dis paires de bœufs, on peut juger du coup d'œil étrange qu'offre celte boule de milliers de cornes en mouvement. C'est sur celte place que se tiennent en plein air les ventes à l'encan qui jouent un rôle spécial dans l'existence des colons : partout des crieurs publics, arborant cliacun leur drapeau. Ils vendent les articles les plus dispa-
\ THAVlins L',\FRtQUE AUSTRALE
IfiBéP
^^ pays
raies, aussi bien un poëlo ou une paire de bol qu'un clieval ou une voiture.
Kimberlcy est 1res fier de son club. Cet pour n'être pas en fer-blanc, n'en esl pas moin: en fer. Le club est une véritable institution dans la vie anglaise, et celte institution fleurit dans toute la colonie sud-africaine, où il n'est si petite ville qui n'ait son club. Mais la palme revient sans contredit au k Kiniberloy-Glub », le plus beau, le plus riche de toute la colonie. Introduit comme membre honoraire, j'y prends mes repas, qui valent mieux que ceux de l'hôtel, et j'y passe mes soirées dans la salle de lecture, oîi je trouve, outre un bon feu, une excellente biblîo; thèque et une foule do publications locales club somptueux date des grands jours do Kii berley, où l'on amassait des millions en que! ques mois. L'argent avait alors si peu de valeur queles cliuses de première nécessité coûtaient dix à quinze fois leur prix. En ce temps-là, l'eau même était rare : pour un simple lavage, le mineur se servait d'une bouteille do soda qui coûtait cinq francs.
Si ces beaux jours sont passés, io prix des choses n'en a guère diminué, à part l'eau qui, amenée de la rivière Vaal, est aujourd'liui distribuée gratuitement. Taudis que dans certains pays la monnaie d'or et d'argent est rare, ici c'est la monnaie de cuivre qu'on no voit point. La las petite monnaie en usage est la pi
lio-
LA GOLCONOE AFRICAINE lli
peDCQ. Une pinlc do bière coûte un sliillin^, une bouteille de Champagne une livre sterling. Et qu'on ne pense pas quîle diamant soit à bas prix dans ce pays des diamants : on m'a dissuadé d'on acheter, car on le paye aussi cher sur place qu'en Europe.
Parlons donc dos diamants qui ont fait surgir du désert la Golcoodo en fer-blanc, qui ont fait la fortune d'une colonie, qui ont révolutionné les destinées de l'Afrique Australe. Quelle est cette puissante fascination qu'exerce sur nous un simple morceau de carbone passé de l'état gazeux à l'état solide ?D'oij vient chez nos femmes le désir de se parer de ce petit spécimen minéralogique? Si ce n'était que coquetterie, les splendeurs du monde végétal leur suffiraient ; mais It) diamant est la plus rare des substances connues, et parce qu'elle est rare, elle a une très grande valeur; et le diamant fascine mo'ns par son éclat et sa beauté que par sa rareté et son prix: c'est une fascination quelque peu factice, qui trouve son origine dans la pauvre vanité humaine. Les indigènes connaissaient depuis longtemps le diamant avant que les blancs l'eussent découvert: ils n'en faisaient aucun cas, parce qu'ils en ignoraient le prix.
Quand O'Reilly découvrit un diamant dans le Griqualand, il se doutait peu que c'était li l'événement le plus important qui fût survenu en Afrique Australe depuis que les Portugais duvi-
L TKAVERS L'AFRIQUE AUSTRAI.i; ^
blèrent, il y a quatre siècles, le cap de Bonne- Espérance, Cette découverte ouvrit une ère de prospérité à une colonie qui était la plus dédaignée do toutes les possessions britanniques; elle eut pour résultat la création d'un vaste réseau de voies ferrées ; elle amena le peuplement de territoires nouveaux; elle provoquii la conquête des immenses régions qui s'étendent jusqu'aux rives du Zambèse. Et voilà pourquoi le nom d'O'Reilly est béni des populations de l'Afrique du Sud. Ce Nomrod revenaitd'unc expédition de chasse, et, s'étanl arrêté un jour dans une ferme située entre le Vaalet la rivière Orange, il remarqua uu enfant qui jouait avec des pierres dont l'unole frappa par son éclat cristallin. Lesparents de l'enfant lavendirent pour une bagatelle, et lui direntqu'il y avait une foule de pierres semblables le long de la rivière. La pierre fut montrée à des Juifs, qui n'y virent qu'une topaze de peu de valeur ; mais un géologue y reconnut un véril ble diamant d'une valeur de douze mille fraa< Dès que la nouvelle se répandit, le pays d' revenait O'Rcîlly attira une foule d'aventurii mais ils s'en retournèrent désappointés, et l'existence de gisements de diamants fut longtemps encore révoquée en doute, jusqu'au jour ofl un Hollandais trouva entre les mains d'un Hottentot uncgrosse pierre qu'il lui paya dix mille francs, qu'il revendit pour deux cent cinquante mille francs, et qui fut estimée plus tard au prix fan-
LA GOLCOiXDIi AFRICAINE
taslique de treize cent Dt soixante-(|uiDze mille francs. Celte pierre, connue sons le nom de « l'Etoile de l'Afrique Australe », et dont lepoids est de quarante-six carats et demi, figureaujourd'hui parmi lesjoyauxde la comtesse de Dudley.
La précieuse trouvaille provoqua aussitôt un de ces phénomènes que les Ann;lais désignent BOUS le nom de « rush »,ua élan de chercheurs, do fouilleiirs, de pîocheurs, excités par la flèvre diamantaire. En 1870, on vît se ruer vers les rives du Vaal des milliers de <r digiyers », qui se mirent à laver les aahles de la rivière. Toutes les nations du globe étaient représentées dans ce vaste campement, ah il y avait une forte proportion de Yankees et d'Australiens qui apportèrent à cette industrie nouvelle l'expérience qu'ilsavaieotacquise dans les placers de la Californie et du Queensland. Plus de dix mille chercheurs étaient campés au bord du Vaal, quand eut lieu la découverte, à quelques lieues plus au sud, du district diamantif£^^c connu sous le nom de « Dry Diggings a. Et aussitôt les chercheurs d'abandonner les sables d'alluvion pour aller aux fouilles sèches.
Sur l'emplacement actuel de Kimberley, il y avait alors trois fermes désignées par les noms de leurs propriétaires. Du Toit, Bullfontein et De Beers. Ces noms, immortalisés aujourd'hui dans toute l'Afrique Australe, furent appliqués aux Diggings, qui furent érigés en mines en
lU A TRAVERS L'AFRrQOt; AUSTRALE S
1874 par une proclamation du gouverne m en 1. It y eut la mine Du Toilspan v.l la mine Builfoateio; et comme on trouva deux mines sur les terres de De Beors, l'une s'appela la mine Do Beors, l'autre Ja mine de Kimberley .
Les trois fermes ne tardèrent pas à changer de mains. Les fermiers hollandais qui en étaient propriétaires avaient d'abord loué leurs terres aux mineurs; mais lee mineurs affluèrent bientôt en si grand nombre que les fermiers vendirent leurs propriétés à un prix dérisoire : c'est ainsi qu'un particulier acheta à DoBeers, pour cent etcinquante raille francs, un domaine qu'il revendit au gouvernement de la colonie au prix de deux millions et demi. Et en réalité le gouvernement fit une affaire superbe, puisqu'on a calculé que, depuis le premier coup de pioche, la seule mine de Kimberley a donné plus de hi cents millions.
C'est par milliards que se chiffre lerendemeot de toutes les mines réunies. Et ce qui fait rêver, c'est qu'il n'y a aucune raison de croire que le terrain diamantifère s'arrête à moins de trois raille mètres de la surface du sol. Il y a là trésors inépuisables pour les générations futun Et si jamais l'humanité vient à manquer do subsistances, elle ne manquera point de diamants. A ceux qui demanderont du pain, on donnera alors des pierres, et l'indigène do la Nouvelle- Zélande qui errera sur les ruines de nos Baby-
rois^ nh- ■
LA GOLcaNDF, AFRIflAINE 115
laDosnioderaes, trouvera plus facile de couvrir sa squaw de brillants que de doniier à manger à ses cnfanU.
M. Gardincr Williams m'a mené à la mîno do Kimberley, qui se trouve, pour ainsi dire, dans la ville mémo, car c'est autour d'elle que la ville s'est développée. Elle s'ouvre à l'endroit où surgissait, il y a une vingtaine d'années, une colline, ou « kopje ». Sous la patiente pioche des mineurs, la colline a fait place au goulfreleplua effroyalite que la main des hommes ait creusé dans les entrailles do la terre. Un gouffre aux parois verticales, oii l'on enfouirait aisément les pyramides d'Egypte, et où l'on pourrait plonger les plus hautes tours de nos catliédratos sans qu'elles émergeassent du soin de l'abîme! Toute une ville tiendrait à l'aise dans la périphérie de l'entonnoir.
Où donc ai-jo vu un spectacle comparable?
Au Mexique, au sommet du volcan du Popocatepotl, à plus de cin<| mille mètres au-dessus du niveau do la mer. Là, ce sont les forces naturelles des feux souterrains qui ont ouvert le cratère, en quelques heures, en quelques minutes peut-être ; ici, il a fallu des années et des millions de coups de piociie, et chaque tonne do terre a dû être montée dans des baquets accrochésà des fils de fer. Mais, si différent que soit le procédé, lo résultat diffère peu, car on ne peut mieux comparer cette mine à ciel ouvert qu'à unvaste cra-
V TRAVERS L'AFRIÇOK AUSTRALE
tère volcanique d'une forme elliptique îrrégulière. La ressemblance est même si frappante qu'on se demande si cet entonnoir, d'une profondeur inconnue eL encore à peine mis à jour, n'esl pas un véritable cratère éteint que les boues volcaniques auraient comblé à l'époque ofi les eaux recouvraient le plateau du Rarou
L'hypotlièse est hardie peut-être, mais la géologie la confirme. La gangue diamantifère, qui les mineurs connaissent sous le nom de bleu, cause de sa teinte bleuâtre, contient des fraj ments des roches qui l'enveloppent, et aussi des débris des roches primitives, telles que le granit ou le gneiss, auxquelles les fouilles n'ont pu encore atteindre. Los bords de la roclio tendrequi entoure l'entonnoir sont relevés, comme a'ili avaient subi une pression de bas en haut, et l'en-'' toniioir lui-même est beaucoup plus conique à la surface qu'à une certaine profondeurj où roc est plus dur. Bien que les raines soient groupées sur une étendue de quelques kilomètret carrés, elles dilTèrent l'une de l'autre par l'aspect, la composition, la nature de la roche diamantifère, et aussi par la qualité des diamants et comme ces différences marquées existenC même dans les diverses parties d'une mine, on' en doit conclure que les dépôts diamantifères se sont faits par une succession do soulèvements. Lors des premières découvertes, on trouva dp»' diamants à la surface du sable rouge, et
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LA GOLCONnE AFRICAINE 117
cherches ultérieures en décelèrent beaucoup d'autres dans des conditions iilentiquos; maison n'eu trouve aucun en dehors des limites des différentes mines. On peut donc, avec dos géologues aussi émincnts que M, Reunert, regarder comme certaine l'origine volcanique des mines de diamants de l'ATriquo Australe.
La science a de ces révélations inattendues.
Quand des milliers.d'avciituriers accoururent ici le pic à la main, ils ne se doutaient guère qu'ils venaient rouvrir d'anciens cratères fermés dopais les temps géologiques, et, sans le savoir, ils restituaient leur aspect primitifà ces bouclics monsti'ueuses qui vomissaient la flamme avant que l'homme ne peuplât ces déserts. Ces mines merveilleuses sont tout simplement des cheminées percées par les forces souterraines à travers les basaltes et les schistes, et contenant un gàtoau bleuâtre dont les raisins sont des diamants. Et ces diamants, que sont-ils? De purs carbones cristallisés par l'action chimique de la vapeur engendrée dans la roche volcanique.
Mais pourquoi cet ancien foyer d'activité volcanique s'ouvrant au milieud'unuvillea-t-il cessé d'être lo foyer d'acliviliS humaine qu'il était autrefois, lorsque son cratère était animé comme une ruche par des centaines do travailleurs ? Pourquoi les échos de cet abîme vide et désert np répercutent-ils plus les coups do pioche? C'est que les mines do diamants ont leurs vicissitudes
lis A TRAVERS L'AFRIQUE AUSTRALE
tout comme les autres mines. La v-ue de ce prodigieux entoanoir est grandiose, mais au prix de quelles infortunes innombrables n'a-l-il pas été creusé ? Ce gouffre de sinistre aspect garde secret des sueurs, des ruines, des vies huraaîni qu'il a prélevées sur les bénéfices delà spéci
■ tion.
Au début, l'exploitation à ciel ouvert é1 facile et peu frayeuse ; le creusement ae faisai suivant une méthode régulière: la mine était divisée en cfoims ou propriétés individuelles, tracées à l'aide du cordeau et de l'équerre tait comme un vaste échiquier, dont les casiei communiquaient au moyend'unréseaude potiti chaussées qui facilitaient le transport des terres et du matériel. Mais lorsque la mine eut atteint une certaine profondeur, on s'aperçut qu'il fallait renoncer à ce mode d'exploitation, qui transformait la mine en tombeau. Les bords du gouffre se mirent à vaciller, d'énormes éboult ments ensevelirent vivants les mineurs. Et ruche fut abandonnée.
J'ai vu des photographies représentant leâ' mines de Kimberley à l'époque où les mineurs exploitaient chacun leur parcelle, leur daim : chaque parcelle mesurait environ dix métros carrés; parallèlement aux parcelles étaient ménagées les petites chaussées. Les demandes
. affluaient en si grand nombre que les parcelli durent êtres subdivisées par moitié, par quart.
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par huitième, et mÈmc par seizième. La mine oSrait alors l'aspect d'un gigantesque rayon de miel au-dessus duquel était tendue une immense toile d'araignée formée par l'inextricable réseau de fils do fer ijui servaient à hisser les baquets chargés de terre diamantifère.
Autour de Kimherley s'ouvrent d'antres mines à ciel ouvert, où l'on peut so représenter ce qu'était jadis !a mine de Kimherley. A trois kilomètres do la ville, dans un faubourg qui a changé son ancien nom de Du Toitspan pour celui de Salisbury, j'ai pu voir fonctionner, dans la mine de Bultfontein, l'ancien système d'exploitation : celte mine oflre lo miimo aspect cratériforme que celle de Kimhorloy, et son cratère est une fourmilière en pleine activité, car on n'y a pas encore atteint les profondeurs où se produisent les éboulemenis. Vers les hords, les pentes de l'abîme ofirent une inclinaison assez douce; plus bas, les parois, taillées dans une roche plus dure, sont presque à pic ; plus bas encore, l'entonnoir s'arrondit en forme de coupe. Tout au fond de ce gouffre béant, à cent mètres de profondeur, les Cafres grouillent comme un essaim de noires fourmis. H faut les voir faire sauter le n bleu » à la dynamite. Au coup de cloche, toute la fourmilière se sauve. Puis, une assourdissante canonnade ébranle tous les échos de l'abime. Pendant plusieurs minutes, c'est une explosion do fumée, une pluie de pierres, de mas-
SCS de terre vomies du sein du cratère, et il ne faut pas faire grand effort d'imagination pourso représenter le réveil du volcan. Bientôt la fuméo se dissipe, un second coup de cloche retentit, et tout rentre dans le calme. Les Gafres retournent autravail,etdumatia au soir les baquets chargés. du précioHX «ùfeun montent et grincent sur lei réseau de fils de fer.
Après avoir vu le travail à ciel ouvert, il faut voir le système d'extracliou par galeries. Mou» voici dans la cage de l'ascenseur de la mine De Beers, cl à un signal donné nous plongeons dans ]e sombre séjour souterrain. Au bout de quelques minutes la machine s'arrête, nous sommes àtrois cents mètres de profondeur, au point où convergent toutes les galeries du labyrinthe que peuplent dos milliers de Gafres occupés nuit et jour ù extraire le s bleu » cl à charger les wagonnet» qui circulent sur de petites voies ferrées. Lasueur perle sur leurs corps nus, d'une superb»' musculature: de noirs démons, dignes de figurer daris les cercles infernaux du Dante. Ils ne se' mcLtcnt pas en peine de rccbercliur les veines, puisqu'il n'y en a point : ils travaillent dans ua massif dont toutes les parties sont diamantifëret et qui n'a apparemment pasde limites dans le seoB' vertical de la cheminée volcanique; pourvu qu'ili observent les lois de laslaiiilitédans la structure dos gdleries superposées, ils peuvent creuser ililement dans toutes les directions.
j^^ des gtilerie ^^^ulilement (
LA. GOLCOSDE AFRICAINE 131
A voir ces Gafrea robustes et la facilité avec laquelle ils acconiplissonllour tàclie, on acquiert la conviction que le nègre est parfaitement apte aux travaux les plus pénibles. Co sont d'excellents mineurs, très résistants, très maniables, et très dociles. Ils se recrutent parmi toutes les peuplades de l'Afrique Australe, quelles que soient leur couleur ou leur langue : le Cafre, le Zoulou, le Betcliouane, le Griqua, leMataliiilé, etmcmoriia- Litanl desbords du Zarabèse. Parmi eux se trouvent un grand nombre de convicts que legouvernementloue à la compagnie : très habile mesure qui dispense lacolonie de l'entretien des criminels et les oblige à gagnerleur vie.
Aprèscetteexcursion souterraine, M. Williams m'a promené pendant plusieurs heures en voiture à travers les immenses domaines de la compagnie De Beers, me montrant toutes les manipulations que subit le diamant depuis l'extraction jusqu'au triage. Au sortir de la mine, la terre bleue est transportée sur des wagon nets jusqu'aux champs de pulvérisation, vastes terrains siluésà quelques kilomètres de distance et défendus par de hautes clôtures en l!ls do fer. Etendue par couches, la terre se pulvérise sous l'action de l'air et du soleil, combinée avec do fréquents arrosages. La charge d'un wagonnet est d'environ une tonne. Chaque tonne de bleu renferme, en moyonno, un peu plus d'un carat de diamant, dont la valeur, qui varie de cinq à cinq cents francs le
12J A ÏIIAVERS L-AFRlyUE AUSTRALE ■
carat, peutètre ramenée à unemoycnne d'environ quarante francs. « Vous voyez là, sur ces champs de pulvérisation, me dît M. Williams, seize cent mille cliarges, représentant une valeur do deux millions et demi de livres sterling, ou soixantedeux miltions et demi de francs. » Ces clii.
fabuleux font rêver.
Après une exposition do plusieurs mois terre pulvérisée est transportéeài'usine àvapeui où d'ingénieux procédés de réduction la trani forment en petits brillants qui iront peut-èl étinceler un jour sur le front d'une impâratrice.
Il y a d'abord le lavage, dont le procédé est fondé sur le principe du poids spécifique du diamant, qui se sépare des substances plus légères sous l'action combinée de la force centrifuge et de la gravitation. Au moyen d'un système de cylindres perforés soumis à un courant d'eau, la sélection se fait entre les substances mélangées, de telle façon que la matière boueuse est expulsée, et qu'il ne reste au fond des baquets qu'un résidu contenant les pierres précieuses : ce résidu n'est que la centième partie de la masse totale, dont 99 pour 100 s'en vont, sous forme de boue liquide, grossir journellement les ouvrages de terre qui s'accumulent autour des usines, collines artificielles rappelant les «Mound Buildings» de l'Amérique du Nord, dont la structure et la composition pourront fort embarrasser les vanls des temps futurs : un jour peut-être ils dîi
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cuteronl gravement la question de savoir à quel peuple préliistoriqne il faudra attribuer ces mystérieux tumnlus : en cherchant bien, toutefois, ils pourront encore y trouver des trésors, car le lavage n'est pas assez completpour que lecourant de boue liquide n'emporte uno forte proportion de matières diamantifères: et qui sait? les progrès de la science révéleront peut-être un jour le moyen de mettre en valeur ces vastes amoncellements de terre aujourd'hui improductifs.
Lorsque le Juvage a réduit à une seule les cent tonnes do bleu, le résidu est soumis à uno nouvelle réduction dans une ingénieuse machine connue sous le nom de « pulsateur «, système assez compliqué de cribles gradués qui opèrent le triage mécanique des pierres selon leur grosseur. C'est le blutage des diamants, basé sur le même principe que le blutage de la farine tel que l'opèrent nos meuniers.
Au sortir des machines, le travail manuel achève ce qao ne peuvent faire les procédés mécaniques. Sousl'œil delynxd'un surveillant, les diamants sont triés sur différentes tables par les mains des noirs, munis d'une petite truelle plate qu'ils manœuvrent avec une surprenante rapidité: les grenats etau très pierres de peu de valeur que leur poids spécifique n'a pu faire expulser sont mis en petits tas; les diamants se glissent par la petite ouverture ménagée dans une boîte cadenassée. Et cette manipulation, qui ofTre tant
1Î4 A TRAVERS L'AFRIOUE AUSTRALE
de dangereuses tentations, est opérée par qui ^'t par sept cents convicls, presque tous condamnés f pour vol !
Il semble que le triage des diamants doivô 1 ôtro la dernière besogne à confier à des volcurs« I Eli bien ! le convict offre plus de garanties que J I le travailleur libre, parce qu'il peut éLrc mieux J surveillé, et parce qu'il peut plus difllcilemoau L Iralîqucr en prisonde diamantsvolés. D'ailleurSj -' I il n'est jamais sûr que l'œil du cerbfcre vigilant I qui plane au-dessus de sa tète n'est pas braqué I surlui au moment où il commcllrail son larcin. ' Et encore ce n'est qu'à des blancs d'une honnè- ' teté éprouvée que l'on confie la njanipulation de-J la terre à gros grains, qui contient les grossegbv pierres.
Chaque jour, les diamants sont envoyés souQj escorte armée au bureau de la compagnie là, avant d'être livrés au commerce, ils sont trié» | à nouveau et évalués par des experts. M, Williams m'a ouvert les colTres-forts contenant le&J précieuses collections, et j'ai pu tàter des dia- i mants dont plus d'un représente une grosse for- J lune, 11 y a des spécimens de toutes les formes, / de toutes les eaux, de toutes les diuiensions, ! uns bruts, lesaulres taillés, et c'est enles voyant \ ici qu'on peut apprécier leur beauté comme \ aussi leur immense variq^é. Les uns présenlent i une cristallisation si régulière que la taille ne 1 leur enlèvera quo quelques molécules ; d'autrea \
offrent une masse informe, et, à moins qu'ils ne soient de la plus belle eau, leur sort est d'être fendus et divisés en plusieurs morceaux. Il y en a de petits comme une tête d'épingle, do gros comme une noix. Et leurs teintes varient autant que leurs formes et leurs dimensions, depuis le blanc le plus limpide jusqu'au noir le plus opaque, en passant par toute la gamme des nuances de l'arc-en-ciel : j'en ai vu de bleus, de verts, do rouges, de pourpres ; j'en ai vu aussi dejaunes, qui ressemblent à s'y méprendre à des morceaux de gomme arabique ; les bruns et les jaunes sont peu estimés ; bien plus rares sont ceux d'une teinte orange. Les noirs sont appréciés sinon pour leur beauté, du moins à cause de leur extrême dureté qui les fait préférerdans l'industrie aux pierres de la plus belle eau. Cliaque nuance a sa clientèle spéciale dans les diverses parties du monde : le diamant blanc est rechercbé par les Américains, le jaune est préféré par les Asiatiques. L'homme qui me montre ces joyaux les manie par poignées, avec l'indifférenced'uncroupierratissant des monceaux d'or sur une table de jeu. Et pourtant, Dieu sait ce qu'il y a là de richesses! 11 y en a dans le tas pour lesquels un Juif donnerait un œil. Le diamant « Do Beers », qui figura à l'exposition do Paris, a les dimensions d'un œuf : il pèse exactejnent 428 1/2 carats ; le « Porter Rhodes », octaèdre d'une admirable pureté, de lad carats, est estimé un million et
demi. On a évalué à sept tonnes la somme totale des diamants extraits des mines de Kimberley. Un éléphant pourrait à peine porter une pareille charge !