CHAPITRE II
Premières chasses dans les plaines de la Semliki
Chasse aux antilopes. — 43 degrés à l'ombre. — ■ Inondation dans la tente. — ■ Premiers éléphants. — Séjour à Boga. — Hyènes empoisonnées. — ■ Les hyènes. — Photographie d'éléphants vivants. — Je tue un buffle. — Dépècement du bovidé. — Les boucans. — Comment on rince les calebasses. — Oiseaux de proie. — ■ Nombreux crocos dans la Semliki. — ■ Les crocodiles.
Aussitôt en territoire belge, je fis dresser ma tente et, ne résistant plus à un besoin impérieux d'action, je me mis en chasse à dix heures et demie du matin. Ce n'était guère l'heure propice mais, malgré le soleil brûlant, j'oubliais la chaleur et bientôt je rentrais avec un Reedbuck (Cervicapra redunca) (i), et un -kob (Cobus coha thomasi) (2).
(i) Voir photographie n" 8. — Reedbuck signifie en anglais bouc des roseaux, car il se tient volontiers da,ns ces graminées.
(2) Le genre v. Cobus y> comprend plusieurs espèces; afin d'éviter toute confusion, j'appellerai le « Cobus coba ihomasi)^ par la dénomination plutôt impropre de kob (Voir photos g-13-41 et 67), tandis que je désignerai le a Cobus defassa y) sous le qualificatif très usité de Waterbuck (Voir photos 57 et 58.').
Ce (|ui me désespéra ce fut de n'avoir que quarante cartouches pour une carabine de 8 ™/™. Je résolus de m'en tirer, mais, pour abattre les gros animaux, ces munitions ne me donnèrent aucune confiance.
De récents feux de brousse avaient, en maints endroits, rasé complètement les hautes herbes ; déjà elles étaient remplacées par de jeunes pousses qu'affectionnent les antilopes très nombreuses dans la plaine. J'observai l'étendue. De petits buissons se dressaient sur les termitières abandonnées. Abris utiles, ces encombrantes protubérances de la prairie permettaient d'approcher le gibier. Mais l'heure torride n'était pas aux prouesses cjmégétiques, aussi je demeurai sous la tente où la température atteignit jusque 430 centigrades. Pour éviter pareille fournaise aucun ombrage aux alentours, sauf quelques petits arbres rabougris. Pas la moindre brise ne se fit sentir vers le milieu du jour, mais un soleil implacable darda ses ra^^ons perpendiculaires et brûlants sur nos têtes. Ce fut pour moi comme un baptême du feu !
Devant attendre l'arrivée de mes bagages à Boga, je préférai séjourner au bord de la Semliki.
Je ne parvins qu'à tuer des antilopes et mes munitions s 'épuisant, je dus tirer à balle lisse sur des bêtes qui atteignaient le poids d'une centaine de kilos, ce qui provoqua souvent chez elles une mort lente. Les indigènes aimaient à m'accompagner ; ils y trouvaient d'ailleurs leur intérêt. Un matin, je blessai une femelle de kob ; je la perdis de vue, mais le nègre qui me suivait et qui était armé de sa lance, la dépista rapidement ; traquant la bête qui le regardait s'approcher, il la fit se dresser et lui jeta sa lance à une distance de plus de vingt mètres. Son arme pénétra avec une telle vigueur dans le corps du kob, qu'entrée à hauteur de l'omoplate, elle ressortit du côté du poitrail, vers les dernières côtes. La
pauvre antilope, souffrant horriblement de ses blessures, se raidit comme immobilisée par la douleur ; alors l'indigène s'approchant d'elle, saisit le manche de la lance et, d'un mouvement brusque, il lui retira son arme du corps. Le kob bêlant cherchait encore à fuir, mais il roula bientôt à terre (i), épuisé par le sang perdu à flots. Je n'aurais jamais cru que la lance, même maniée par un homme vigoureux, pût acquérir une telle puissance destructive. A petite distance et entre des mains expertes, la lance est une arme terrible.
De timides Reedbuck couchés à l'ombre parmi les hautes herbes, où ils sommeillent aux heures de soleil brillant, fuyaient lorsqu'ils se voyaient découverts en poussant des sifflements d'alarme. Ces sifflements sont émis par la gorge et non par la poche glandée que ces animaux portent entre les cuisses et que certains voyageurs disent comprimées brusquement pour provoquer ce bruit. Ils ne couraient pas fort loin, s'arrêtaient pour jeter un regard en arrière, puis repartaient en sifflant leur inquiétude. Le manège du Reedbuck est bien connu de l'aborigène : quand il aperçoit un homme et qu'il croit ne pas avoir été vu, il a la coutume, tout comme le léopard, de se coucher dans les hautes herbes, de ramper et de se soustraire ainsi aux regards de l'homme.
Ici, le gibier n'est pas trop sauvage. Si l'on se dissimule pour tirer, il ne se sauve pas après les détonations ; il pivote sur place en cherchant dans toutes les directions d'où vient ce bruit inaccoutumé ; on a souvent l'occasion de descendre plusieurs bêtes dans le même troupeau avant que les autres ne se décident à fuir.
Voulant garder quelques balles, ne sachant pas si je n'aurais pas la chance de rencontrer de gros fauves les jours
(i) Voir photographie n" g.
suivants, je me contentai, pour le dernier soir de mon séjour au bord de la Semliki, de me promener avec mon fusil de chasse calibre 12. Mon boy portait ma carabine ; de telles armes sont une précaution toujours utile en Afrique. Je tuai une pintade et une outarde tandis que les perdreaux qui s'envolaient très loin ne furent pas inquiétés. Je rentrai au camp par une nuit noire et à temps pour échapper à l'orage très violent qui éclata dès mon retour. Les sillons que les porteurs avaient creusés autour de la tente pour permettre à la pluie de s'écouler, furent bientôt comblés et, durant le dîner, l'eau envahit ma demeuré. Comme il était trop tard pour déplacer mon habitation, je me perchai sur mon lit et j'y continuai mon repas, tandis que le boy qui servait la table, s'amusait fort de cette petite inondation. Je me couchai entouré d'eau et voyez l'influence de l'ambiance, je m'endormis en rêvant aux coins et recoins les plus pittoresques de Venise. Le lendemain matin, je m'empressai de décamper. ' Le ciel s'était éclairci et, à ma gauche, vers le Sud, le Ruwenzori, dont je n'avais vu que le pied, daigna enfin me montrer des cimes neigeuses qui semblaient toucher l'azur du firmament. Après trois heures de marche, je m'arrêtai au pied des Mitumba, je m'installai non loin de sablières (i) fort curieuses, qui affectaient la forme de stalagmites autant par la configuration que par la couleur ; peut-être étaient-elles les produits des sources d'eau chaude maintenant taries. Cet amas de calcaire représentait une œuvre bien finement composée.
Le ciel qui roulait à nouveau de gros nuages gris ne me décida pas à sortir et je remis ma promenade au lendemain. Dès l'aube, après une heure et demie de marche, je trouvai à proximité d'un grand marais aux trois quarts desséché, un
(i) \'oir photographie n" 10.
BOGA
Photo de l'auteur.
lo. — SABLIÈRE AU PJED DES MITUMBA
Photo de l'auteur.