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II. — HUTTE INDIGENE

Andrk Pileïte. a travers l'Afrique Équaioriale.

troupeau de buffles d'une centaine de têtes qui, dispersés, paissaient l'herbe d'une prairie verdoyante. Je manœuvrai longuement afin de les approcher ; mais l'herbe était rase et il n'existait pas un arbre sur toute l'étendue pour se dissimuler ou pour s'abriter en cas de charge. Et puis, je n'avais qu'une carabine 8 "i/"^ avec, pour toutes munitions, deux cartouches, l'une à balle lisse, l'autre à balle expansive. C'était peu pour se frotter à pareils adversaires ! En me déplaçant, je rencontrai un troupeau d'une vingtaine de Waterbuck (Cobus defassa) sur lesquels je n'eus garde de tirer ; mais tout de suite après, j'aperçus huit éléphants, dont des jeunes, qui se promenaient nonchalamment à environ deux kilomètres de distance. Je me dirigeai vers eux, mais ils se mirent en file indienne et gagnèrent un petit bois avant que j'eusse le temps de les rejoindre en prairie. Je suivis un moment leurs traces à travers une végétation inextricable, mais armé comme je l'étais, je renonçai bientôt aux éléphants et aux buffles. Je tuai un Reedbuck avec mon expansive et blessai au cou, de ma dernière balle lisse, un vieux Waterbuck mâle qui suivait avec lenteur un troupeau de femelles. Celles-ci s'enfuirent à mon approche.

J'allai passer quelques jours à Boga, me promettant bien de revenir peu après dans ces parages. Boga est situé sur les flancs des Mitumba, à environ 1300 mètres d'altitude. La température y est fraîche et le séjour agréable. Les yeux y découvrent la plaine et la vue en est superbe. A gauche, au loin, le lac Albert se profile nettement par un temps clair ; à droite, l'énorme massif du Ruwenzori dresse ses pics blancs que surplombent des couronnes de nuages. Dans la vallée, la Semhki étale son ruban qui serpente alternativement à travers les bois et les prairies.

Chaque nuit, mon sommeil fut troublé par les hyènes qui

rôdaient autour de ma maison ; elles commencèrent par enlever de ma véranda, une peau d'antilope qui séchait. Le lendemain, elles en emportèrent le crâne ; aussi leur promis-je, en aparté, une surprise pour le cas où elles tenteraient une troisième expédition. Je disposai vers minuit, à une dizaine de mètres de ma fenêtre, un tibia de veau dont, au préalable, j'avais enlevé presque totalement la chair. L'ayant fixé à l'une des extrémités d'une corde de deux mètres de longueur, je liai, à l'autre bout, une pierre de lo à 15 kilos, puis j'enduisis l'os d'un mélange de graisse et de strychnine. A peine une heure s'écoula-t-elle, que les glapissements du nocturne rôdeur me par\anrent, mais j'entendis aussitôt le bruit de la pierre que l'hyène tirait après elle, en emportant l'appât qui devait lui être funeste. Sachant qu'elle n'irait pas loin, car l'œuvre de mort devait être brutale, je me levai, désireux d'assister à son agonie ; il me fut facile de retrouver la bête en suivant la trace que la pierre avait laissée. J'avais à peine parcouru 150 mètres que je faillis heurter le carnassier étendu dans l'herbe. En m'apercevant, il tenta vainement de se relever. Son agonie s'acheva très lentement, accompagnée, de temps à autre, de contractions musculaires effraj^antes. Les yeux semblaient devoir jaillir des orbites, le thorax s'écrasait sous les pectoraux resserrés ; les pattes s'allongeaient et se raidissaient. Un nègre armé d'une massue frappa rageusement l'animal à la base du crâne sans parvenir à mettre fin à ses convulsions. Il fallut une heure trois quarts pour que tout signe de vie cessât. Impatients, les boys s'apprêtaient à la transporter, mais, à plusieurs reprises, les contractions reprirent et agitèrent le corps de soubresauts violents. J'ai vu rarement une bête offrant une telle vitalité ; c'était d'autant plus surprenant que le carnassier n'était même pas adulte ; il ne pesait que 37 kilogrammes.

En Afrique on connaît trois espèces distinctes d'hyènes : celle que je venais de mettre à mort (Hyœna crocuta) à pelage tacheté appartenait au genre le plus répandu. Cette hyène se rencontre du Cap au Caire. Un gros mâle atteint jusque 75 centimètres de hauteur à l'épaule ; le plus lourd que j'aie abattu pesait 60 kilogrammes, mais, quoique adulte, il n'était pas de taille extraordinaire.

De loin et par une certaine similitude, l'hyène peut être confondue avec le léopard, mais, lorsque l'observateur la voit se mouvoir, même à distance, il n'y a plus, pi^ur lui, d'erreur possible, tant l'hyène a la démarche gauche, l'échiné inclinée et l'arrière-train surbaissé. Celui qui a la moindre habitude de la brousse la distinguera rapidement. Les taches assez espacées sont d'un brun chocolat et tranchent assez fortement sur le fond du pelage qui est jaunâtre, parfois grisâtre. Ces teintes varient suivant les régions.

Les hyènes vivent dans les contrées plutôt basses ; toutefois, il leur arrive d'y déroger puisque j'ai souvent entendu leurs nocturnes clameurs jusqu'à 1400 mètres d'altitude. Elles semblent préférer les plaines où elles se tiennent dans les buissons épineux, et les r.^vins où elles gîtent dans les hautes herbes,, à proximité des rivières. On en rencontre occupant la caverne, mais rarement le terrier. Seules les femelles en font un, pour y déposer leurs petits, souvent au nombre de quatre. Elles quittent leurs repaires au crépuscule pour y retourner un peu avant l'aube. Elles se plaisent en compagnie et circulent pour de sinistres maraudes, à cinq ou six et même parfois en beaucoup plus grand nombre. Elles suivent souvent la même route sans avoir cependant, comme certains animaux, des chemins habituels. Si l'homme n'a rien à redouter d'elles, le bétail souffre parfois de leurs incursions ; elles s'attaquent aussi au gibier blessé, mais le plus gros de

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leur nourriture provient de leurs rapts. Suivant toujours à distance respectable et prudente le lion ou le léopard, elles sont souvent châtiées de leur hardiesse et de leur gourmandise par un de ces carnassiers qui, mécontent d'être dérangé au cours d'un repas, ou irrité du vol du cadavre d'une de ses victimes, tue ou blesse d'un coup de patte ces odieux troublefête. Durant les jours de famine, elles lèvent leurs yeux vers le ciel dans l'espoir qu'un vol de vautours leur fasse découvrir la charogne que ces rapaces dévorent dans un lieu inconnu d'elles. La gloutonnerie de l'hyène est telle qu'elle engloutit charogne ou chair fraîche sans en laisser un fragment. Le matin, elles s'attardent souvent en continuant avec rage un repas entamé pendant la nuit. Des os de grosseur énorme sont broyés et lorsque certains morceaux résistent aux étaux de leurs mâchoires, elles s'efforcent de les avaler avec des contorsions horribles. A voir ces goulues à l'œuvre on ne se douterait pas qu'avant de saisir quelque lambeau de l'animal convoité, elles hésitent longtemps, s'approchent, flairent, puis reculent lâchement et reviennent ; ce manège dure parfois une demi-heure et même davantage. Quand, enfin, elles se sont emparées de leur proie, elles s'enfuient et mangent à l'écart; puis elles reparaissent et, comprenant que toute crainte peut être bannie de leur cœur de goinfre, elles s'adonnent librement à l'effrayante curée. Quand la faim les tourmente, elles rompent avec de tels préliminaires et elles poussent la hardiesse fort loin : suivant les dires des indigènes, elles iraient jusqu'à emporter des enfants et attaquer des hommes, mais ce ne sont là que des cas exceptionnels.

Leur cri fort désagréable est très caractéristique et s'entend à proximité des tentes et des habitations durant des nuits entières. Elles glapissent à la vue des cadavres et hurlent quand une proie leur échappe ou quand elles se battent

entre elles. Blessées on prises au piège, elles grognent. L'hyène est rencontrée rarement le jour. On la trouve souvent le matin, devant une dépouille, terminant hâtivement son sanglant festin. La plupart sont tuées sans qu'on les chasse ; souvent, elles ont l'honneur d'un coup de fusil, la nuit, alors qu'elles rôdent trop près des campements, en quête de quelque nourriture oubliée par les nègres.

Après un séjour assez prolongé à Boga, je repris le chemin par lequel j'étais arrivé et j'allai camper à l'endroit même où se tenaient, à mon récent passage, des éléphants et des buffles. A une lieue de distance se profilait le massif d'une petite forêt. Je n'avais pu me procurer qu'une trentaine de cartouches 8 m /m; à nouveau, je dus affronter le gros gibier avec des balles de petit calibre.-

Le lendemain matin, je quittai ma tente emportant de la nourriture pour la journée et, après une heure et demie de marche, je retrouvai mon marais à peu près desséché. Je le côtoyai en suivant la lisière de la forêt. Je n'eus garde de tirer sur un troupeau de paisibles Waterbuck qui, à une centaine de mètres, me regardaient passer ; je préférai ne pas gâter ma chasse par des coups de fusil de médiocre importance. J'essayai de photographier une femelle qui ignorait ma présence ; je m'approchai en me dissimulant jusqu'à une cinquantaine de mètres d'elle, mais pendant que je réglais mon téléobjectif, un nègre surgit et la bête, flanquée de son faon, détala à travers les buissons. Je continuai mon chemin, distrait par les singes et les perroquets qui, à mon approche, menaient grand bruit dans les branches. Je m'arrêtai pour mon petit déjeûner et, tout de suite après, je me mis en devoir de grimper dans un grand arbre d'où, avec mes lunettes, j'explorai les alentours. J'eus vite découvert au loin, immobiles dans les

hautes herbes, un petit troupeau d'éléphants. Descendant rapidement de mon observatoire, je me mis à marcher vers eux. Souvent, pour m'assurer de la rectitude de ma direction, je remontais dans un arbre ou au sommet d'une termitière, cherchant des yeux les animaux. Après une vingtaine de minutes, je fus assez près pour distinguer qu'aucun gros mâle ne se trouvait parmi eux. Dès lors, je devais m'enquérir ailleurs. En me retournant de tous côtés, j'aperçus d'autres groupes d'éléphants pour la plupart arrêtés à proximité de petits buissons ou d'arbres qui encombraient de-ci de-là le marécage. J'allais d'un groupe à l'autre, cherchant un gros porteur d'ivoire, mais je ne vis que des femelles et des éléphanteaux par petits groupes de quatre et jusqu'à vingt individus ; j'en observai une soixantaine et, finalement, ne trouvant pas ce que méritait un beau coup de carabine, j'ouvris mon appareil photographique et je m'approchai à vingt mètres des pachydermes. Le vent qui soufflait en tempête et qui agitait les herbes empêcha les proboscidiens de nous sentir et de nous entendre. Ma tête émergeant à peine de la végétation, je me décidai à me hisser sur les épaules du nègre qui m'accompagnait et les bêtes m'apparurent bien en vue pour la photographie. L'opération terminée, je restai à regarder mes « sujets » dont des habitudes et des poses s'avérèrent plutôt originales. L'un d'eux était couché sur le ventre dans un petit buisson ; il me montrait son arrière-train qu'une petite queue époussetait sans relâche, tandis que sa trompe aspirait la poussière devant lui et la lançait avec force sur la tête et tout le corps. Ses congénères debout imitaient ses mouvements, tout en agitant systématiquement leurs grandes oreilles ; et tout cela afin de chasser les mouches qui les harcelaient sans cesse. Ces massives créatures étaient si rassurées que je m'enhardis et qu'approchant encore avec mille pré-

cautions, j'arrivai à une dizaine de mètres. Je remontai sur les épaules de mon nègre et, cette fois, j'émergeai nettement des hautes herbes, mais les éléphants se préoccupaient peu de moi ; j'en fus du reste très satisfait car, à 10 mètres, armé de ma 8 '"/"^ et perché sur les épaules d'un homme, je crus ne point pouvoir compter me mesurer victorieusement avec pareils adversaires. Au bruit du déclic que fit l'obturateur, ime grosse femelle semblait avoir perçu ce bruit inaccoutumé ; elle leva la trompe et l'orienta dans ma direction, puis chercha à découvrir quelque ennemi dissimulé dont son odorat seul pouvait lui révéler la présence, mais le vent ne lui permit pas de préciser la nature du danger qui l'avait mise en éveil ; par mesure de prudence, elle se mit lentement en marche suivie en file indienne du reste du troupeau (i). Je m'éloignai de mon côté, me proposant d'aller photographier un autre groupe. En cherchant de nouveaux sujets, un gros troupeau de buffles m'apparut vers la gauche. Allais-je vivre un épisode de chasseur? Aussitôt j'abandonnai les éléphants pour m'approcher des ruminants qui, malheureusement, broutaient une herbe tout à fait rase. Je laissai mon chasseur noir près d'un buisson, tandis que, mon appareil photographique à la ceinture et ma carabine en main, je me mis à ramper de mon mieux vers un petit bouquet d'arbres qui m'abriterait et me dissimulerait. La chaleur était insupportable ; la sueur m'inondait le visage pendant qu'à quatre pattes, avec une lenteur désespérante, j'avançais vers les bovidés qui, jusqu'alors, ne donnaient aucun signe d'inquiétude. Cependant, un gros mâle qui paissait à la tête du troupeau semblait s'apercevoir des mouvements que j'imprimais aux herbes. Il fixa obstinément l'endroit où je

^i) Voir photographie 11° 12.

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me tenais immobile en essayant de hii rendre confiance, mais rien n'y fit, il me fixa sans se lasser et moi, perdant patience, je me remis à ramper. Immobile, les yeux braqués sur moi, le mufle tendu, le vieux mâle chercha à distinguer ce qui marchait vers lui ; il me laissa arriver jusqu'au buisson où je dépliai mon appareil et où je me redressai afin de voir tout le troupeau dans le viseur. N'étant plus qu'à quatre-\àngts mètres de moi, le buffle de tête s'aperçut enfin de ma présence ; il fit brusquement demi-tour et, prenant le trot, poussa devant lui le troupeau tout entier. Voyant l'opération photographique échouer, je saisis ma carabine et visant celui qui fermait la marche, je lui envoyai une balle au flanc. Au bniit de la détonation, tous prirent le galop ; ils rencontrèrent une éléphante accompagnée d'un très petit éléphanteau, lequel fuit éperdûment devant cette charge inattendue. Je me mis à suivre les buffles au pas de course. Le blessé qui ralentit sa course, quitta bientôt le troupeau et, prenant à droite, s'engagea dans une végétation plus dense, tandis que les autres qui avaient une trentaine de mètres d'avance sur lui, l'imitèrent et disparurent à ma vue. Désorienté, je dus, pour me rendre compte de leur marche, suivre des yeux les pique-bœufs qui survolaient les fuyards, mais ces oiseaux n'avaient pas pris la même direction ; les buffles étaient plus près de. moi que je ne me l'imaginais. Aussi, ayant pris de biais, je vis brusquement mon blessé qui avançait avec peine et qui, m'apercevant, loin de fuir, se mit de front et me regarda fixement. Une vingtaine de mètres nous séparaient. Ne connaissant guère ses intentions et n'ayant pas d'ailleurs un instant à perdre, je le mis en joue et lui logeai une balle lisse dans l'œil droit. La bête s'effondra et disparut dans la végétation. Je ne savais si je l'avais blessée ou tuée, je restai à l'endroit d'où j'avais tiré, en cherchant en vain près de moi

un arbre où me réfugier. Mon chasseur vint bientôt me rejoindre, je me hissai à nouveau sur ses épaules pour tâcher de découvrir l'endroit où était tombée ma victime et pour m'assurer si elle bougeait encore, mais rien ne me renseigna et nous nous décidâmes à avancer avec une certaine circonspection. A notre grande satisfaction, nous la découvrîmes sans vie ; frappée au cerveau, ma balle l'avait tuée net. C'était un gros mâle, mais ses cornes, comme toutes celles des buffies de la Semliki (Bos caf/er cottoni), ne constituaient pas un beau trophée pour le chasseur , elles étaient petites et insignifiantes. Pourtant, la bête atteignait la taille du buffle du Cap.

Les herbes à éléphant ne sont accessibles au chasseur qu'à condition de suivre les sentiers que les gros mammifères y ont tracés et par où, très souvent, ils repassent, obéissant à certaines habitudes qu'ils ne modifient point, à moins que d'impérieuses raisons ne les y contraignent. Tant que les buffles et les éléphants trouvent à boire et à manger en un endroit déterminé, ils s'y rassemblent régulièrement, chaque jour, aux mêmes heures. Ils s'abreuvent aux mêmes mares et broutent l'herbe ou mangent les fruits et les jeunes pousses des arbres. Telle est leur nourriture ordinaire. Il n'y a guère que les changements de saisons, les feux de brousse et l'effroi du chasseur qui les forcent à modifier leurs chères coutumes et à gagner d'autres régions.

Aussitôt après le premier coup de carabine, les éléphants qui s'étaient dispersés se réunirent en un seul troupeau et semblèrent se concerter. Au même instant, mes hommes qui, à travers les hautes herbes, se mettaient en route pour m'apporter mon déjeûner, s'en approchèrent sans le vouloir. Du haut d'un arbre où je m'étais perché pour aider mes porteurs à se diriger vers moi, je vis toute la harde filer vers la Semliki.

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Les noirs se mirent à pousser des cris sauvages afin de les éloigner ou de leur faire prendre une direction opposée, car ils redoutaient de rencontrer sur leur chemin semblable cyclone.

Après avoir mangé, je m'étendis sous un arbuste et cherchai à m'endormir pour me reposer des fatigues de la matinée. Mais la chaleur était telle qu'il me fut impossible de m'assoupir un instant.

J'avais envoyé deux hommes avertir les boys qu'ils avaient à transporter mes bagages à proximité de la forêt, afin de m'é\ater les deux heures de marche du retour. Je voulais aussi faire découper ma \dctime du matin non loin de mon campement. Les porteurs qui s'étaient dispersés dans les villages ne purent être rassemblés à temps ; je dus donc me résoudre à regagner mon ancien gîte. Chemin faisant, je me laissai entraîner à poursuivre des Waterbuck si bien que, allongeant encore la distance, il était plus de sept heures du soir avant que je pusse prendre un bain réparateur. J'avais marché dix heures par une chaleur accablante et, le plus souvent, dans les herbes à éléphant où il fallait lever continuellement les jambes, ce qui provoquait des crampes dans les mollets et dans les cuisses. Je me ressentis durant deux jours de cette marche trop prolongée.

Le lendemain matin, prenant les devants de ma caravane, je trouvai sur le chemin des traces de lion. J'ignorais totalement que ce fauve vécût^ dans cette région, ne l'a^-ant jamais entendu rugir nuitamment. Je n'insistai pas et, poursuivant ma route, je vins camper près de trois huttes délabrées et abandonnée? par leurs habitants, à la suite des razzias qu'opéraient dans la plaine les Walendu, guerriers vivant dans les montagnes ; ils avaient, ces derniers temps, dispersé la population des contrées basses s'étendant vers le

lac Albert. La plupart des habitants a\'aient passé en territoire anglais pour s'y réfugier, entraînant avec eux tous leurs troupeaux. Je fis débroussailler un peu de terrain, puis j'attendis les porteurs dont la moitié s'égarèrent et n'arrivèrent qu'à midi.

J'étais heureux de penser que mes hommes auraient de la viande pour le repas du soir, car il était totalement impossible de se procurer quoi que ce fût aux environs. L'après-midi, nous nous décidâmes à aller découper le buffle qui était à une demi-heure de l'emplacement que nous occupions alors. Il fallut retraverser, sous un soleil de plomb, le marais où régnait une atmosphère surchauffée. A notre arrivée, nous trouvâmes la bête très ballonnée malgré l'épaisse couche de gazon dont je l'avais couverte la veille, autant pour la protéger contre les rayons solaires que pour la mettre à l'abri des oiseaux de proie dont la vue est perçante. Le dépècement fut mené avec célérité, chacun attendant impatiemment de goûter de la viande de buffle. Aussitôt après avoir été exposée à l'air, la chair se corrompit ; de rouge, elle devint bleue et une odeur fort désagréable s'en dégagea. Les hommes ne se découragèrent point, ils allumèrent prestement du feu où bientôt quantité de morceaux vinrent cuire au bout de petites baguettes employées en guise de broches. Les plus pressés ne prirent pas même cette précaution ; ils commencèrent le régal par de la viande crue ; certains allèrent même jusqu'à manger les entrailles de la bête sans les laver au préalable, enlevant grossièrement à l'aide des doigts l'odorant contenu des intestins.

Ce repas risquant fort de s'éterniser, je dus les brusquer pour les forcer à se remettre au travail. Cependant, à la nuit tombante, tout avait été porté au camp. Aussitôt, certains d'entre eux cherchèrent du bois à brûler, d'autres des branches

fraîchement coupées. Ils construisirent des boucans afin d'y cuire et d'y sécher la viande. Une explication est ici de saison.

Le boucan est une table dont la feuille serait un gril ; celui-ci est chargé de quartiers de buffle de la grosseur du poing ; ces quartiers cuits , à petit feu, constituent les provisions pour les jours qui suivent. Attentifs, les nègres retournent ces morceaux de temps à autre afin que toutes les faces en soient bien boucanées.

Cette rôtisserie fonctionna toute la nuit sous la surveillance de ces cuisiniers improvisés qui, par groupes de deux ou trois, se relayaient à tour de rôle. De temps en temps, la conversation était interrompue par des exclamations qui s'élevaient d'un groupe dont le boucan par trop chargé venait de s'effondrer dans les flammes.

Le festin commencé dans l'après-midi se prolongea fort tard dans la soirée ; j'eus beau regarder autour de moi, dans l'espoir de découvrir un noir achevant de dîner, je n'en trouvais pas. Pas un seul d'entr'eux n'avait mangé à satiété depuis le retour au camp ; ils engloutissaient toujours ; aussi, ne pouvant m'expliquer logiquement la disproportion existant entre le contenant et le contenu, je n'insistai pas et je fus me coucher. A peine étais-je étendu que le vent, changeant de direction, m'apporta les émanations de cette viande à demi-pourrie qui rôtissait au-dessus des foyers. Après avoir fait changer les boucans de place, je m'endormis au milieu des discussions sans fin roulant sur le même sujet, discussions où le mot « niama » (viande) revenait sans cesse. Ah ! ce mot est bien éloquent à l'oreille d'un nègre affamé.

Le lendemain, plus de dix d'entre eux ^'inrent me demander de les soigner ; ils étaient atteints du même mal, ils souffraient indistinctement de l'estomac. Je ne pus soulager leurs

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douleurs, mais je leur conseillai cU^ manger, à l'avenir, avec plus de modération, ce qu'ils me promirent formellement. Le soir, je revis les malades parmi les bien portants ; ils engloutissaient autant que la veille dans le parfait oubli de mes conseils du matin.

N'ayant pas d'eau potable à proximité, ]e décidai de me transporter ailleurs au plus tôt. Un indigène, qui disait connaître un chemin allant vers la Semliki entraîna toute la caravane dans un marécage, dont la traversée dura plus d'une heure. Ce fut exténués que les porteurs arrivèrent péniblement jusqu'à destination, enfonçant par moments dans la boue jusqu'aux cuisses et glissant à tout instant ; ils me mouillèrent le contenu de plusieurs caisses qui tombèrent à l'eau. Après trois heures de marche, je me décidai à m'arrêter dans un petit village, non loin de la rivière, où de nombreuses têtes de bétail paissaient à proximité des habitations. Je trouvai l'occasion bonne pour me procurer du lait frais, mais celui que l'on m'apporta fut imbuvable, son goût désagréable m'empêcha de l'absorber. J'en cherchais en vain la raison, lorsqu'un matin, je vis rincer, avec de l'urine de vache, la calebasse dans laquelle on trayait les bêtes. Je vis aussi qu'au préalable, le pis des vaches était nettoyé avec le même liquide. Mieux encore, j'ai vu par la suite, certains indigènes se laver les mains, en profitant du moment où les animaux satisfaisaient ce susdit besoin. Tant de malpropreté aurait dû me dégoûter, cependant j'envoyai mon boy avec un de mes récipients et je lui recommandai de surveiller l'opérateur afin d'éviter le renouvellement de pareille antisepsie. Dès lors, le lait devint buvable, sa saveur ne subissant l'influence d'aucun mélange. Toutefois, j'eus la prudence, chaque fois que j'en désirais, d'agir av^ec la même circonspection.

De mon campement, on apercevait de nombreuses anti-

lopes qui passaient et repassaient non loin des habitations ; mais c'étaient, hélas ! toujours les mêmes, des kobs (i).On se fatigue de tirer le même animal ; il me semble, et cela du moins a toujours été mon but, que le vrai chasseur doit viser à terrasser la plus grande diversité d'espèces et ne pas se complaire à établir un gros tableau peu varié. C'est avec un réel plaisir que j'abats une bête qui m'est inconnue, surtout lorsqu'elle n'existe qu'on petit nombre ; tandis que j'exècre d'en tirer un grand nombre, toutes semblables, sauf cependant quand il s'agit de grands fauves tels que l'éléphant, le rhinocéros, le buffle et le lion. J'en exclus volontairement l'hippopotame, surtout lorsque le chasseur le surprend dans les petites rivières où il n'a même pas la ressource de fuir. Les très gros animaux ont, pourle chasseur, un double attrait ; il n'envisage plus uniquement le tir, il y trouve aussi les émotions intenses que procure le danger auquel il s'est audacieusement exposé. Aussi le vrai sportsman ne manquera-t-il jamais la moindre occasion d'inscrire une telle piè:e à son carnet. Mais en ce qui concerne des bêtes inoffensives, j'estime que leur massacre prouve une conception erronée de ce que doivent être la chasse et le chasseur d'Afrique.

Je tuai à proximité de ma lente cinq de ces kobs dans l'espace de trois quarts d'heure. Ayant trouvé ce qu'il me fallait pour en préparer des spécimens, j'arrêtai cette hécatombe qui aurait pu se prolonger inutilement ; du reste, je ne possédais plus que deux cartouches.

Aussitôt que les dépouilles furent à découvert au camp, quantité d'oiseaux de proie vinrent planer au-dessus de nos têtes. Les vautours, plus méfiants, se posèrent sur les arbres

(i) Voir photographie n» 13.

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