CROCODILE SOMMEILLANT SUR UN BANC DE SABLE DE LA SEMLIKI
(Crocodiliis iiiloticus.)
André Pilette. A travers l'Afrique Équatoriale.
resté à l'eau en sortit avec, dans la gueule, un éncjrme poisson dont seule la queue dépassait. Le prisonnier se tordait et cherchait à échapper par ses contorsions aux dents du monstre. En apercevant la belle capture de leur frère, ceux qui semblaient le plus endormis se ruèrent vers lui, mais le croco qui essayait en vain d'avaler sa proie, étant ennemi du partage, n'eut que le temps de fuir ses gloutons poursuivants : il plongea dans la rivière où il put sans doute achever son repas avec plus de tranquillité.
L'après-midi, je passai sur l'autre rive, qui n'était séparée de l'îlot que par un filet d'eau que je traversai, mon intention étant de les observer de plus près. Je m'installai sur le sable, caché par quelques roseaux et papyrus. Avec leur familiarité habituelle, ils revinrent rapidement, mais de quatorze qu'ils étaient au matin, je ne pus en voir que six. J'étais à une vingtaine de mètres d'eux, mais mal placé pour en faire des photos ; je décidai donc de changer de place. Je m'armai d'un gros bâton et m'avançai vivement vers eux ; ils retournèrent à l'eau, mais tout à leur aise et sans émotion. Je m'assis sur ma chaise de chasse, derrière un petit arbuste qui me dissimulait à peine le corps et je demeurai immobile. Quelques minutes s'écoulèrent, puis le plus hardi remonta à terre, se souciant peu de moi. Une dizaine de mètres nous séparaient, mais désireux d'en photographier un groupe, j'attendis que d'autres vinssent se joindre à lui. Mon attente, cependant, fut vaine. Peu de temps après, le crocodile regagna la rivière ; les autres restèrent à proximité, ne laissant émerger que leur crâne et les dentelures de leur échine et de leur queue. A bout de patience, je sortis de ma cachette et me couchant à plat ventre à l'endroit où les crocos se tenaient quelques heures auparavant, j'attendis avec mon fusil de chasse chargé de plombs 4, que l'un d'eux vînt assez près pour lui loger un
coup qui, à courte distance, ferait peut-être balle. Arrêté dans l'eau, en face de moi, à une douzaine de mètres, l'un d'eux nageant lentement pour résister au courant, demeura au même endroit plus d'une heure, me fixant des yeux sans discontinuer et cherchant en vain — qui sait ! — ce que pouvait bien être cette créature qui avait pris sa place. Pas un seul n'osa approcher pour me permettre de tirer. Je ne pus employer ces cartouches qu'au retour, sur quelques oiseaux aquatiques qui se tenaient le long du cours d'eau. J'étais désolé de me voir échapper pareille bête dont certaines devaient mesurer de 4 à 4°^50.
Le nom de crocodiles est usité à tort dans un sens trop étendu englobant l'alligator, le caïman et le gavial, trois espèces qui vivent dans des contrées souvent différentes et parmi lesquelles on n'établit pas une bien nette distinction. C'est une dénomination vulgaire et impropre pour tous les crocodiliens encore en vie. Le corps du crocodile, ce repoussant amphibie, est porté par quatre pattes dont celles de devant ont cinq doigts tandis que celles de derrière n'en comptent que quatre ; les trois derniers vers l'intérieur sont pourvus de griffes. Ces pattes sont légèrement palmées. Si l'animal s'en aide pour nager, sa queue puissante reste son gouvernail et son principal instrument de propulsion, auquel il est redevable de se mouvoir dans l'eau avec une aussi grande vitesse. Les mâchoires des crocos sont bordées de dents coniques, quelque peu espacées les unes des autres. Leur manque absolu de molaires les empêche de mâcher les poissons qui constituent la majeure partie de leur nourriture et leur œsophage peu large les force à déchiqueter leurs victimes et à les manger par lambeaux dès qu'elles atteignent une certaine taille. Quand ils les saisissent à terre, ils les entraînent sous l'eau afin de les noj^er avant de commencer leur repas.
Les narines n'ont accès dans la gorge que très profondément, près de" la trachée, ce qui leur permet de respirer avec la gueule pleine d'eau. Leurs oreilles se ferment par des clapets qui font office de soupapes durant les plongées.
La peau du crocodile est des plus curieuses : c'est un vaste bouclier corné sur lequel apparaissent des lignes composées de rectangles disposés longitudinalement. Sur le cou, le dos et la queue, ces rectangles prennent une certaine épaisseur et apparaissent sous la forme de légères crêtes parallèles qui, sur la queue, deviennent très proéminentes. La peau est assez dure à entamer au couteau ; c'est sur les côtés du ventre qu'elle est la plus souple. Les balles de nos armes actuelles y pénètrent très aisément et si certaines parviennent à glisser, c'est parce qu'elles l'ont touchée à un angle très faible, car une 450 Express de puissance maximum traverse facilement une plaque d'acier d'un centimètre et demi d'épaisseur, ce qui n'est pas à comparer, comme résistance, à la peau de n'importe quel animal encore actuellement en vie. Celle du crocodile est grisâtre, parfois quelque peu jaune ; je n'en ai jamais vu de verte comme on a une tendance à nous la représenter. La longévité de ces amphibies doit être grande, car les Arabes racontent que, durant l'existence d'un homme, on voit sur le même banc de sable revenir chaque jour le même animal qui, lentement et toujours, grandit avec le nombre des années.
Ne pouvant continuer sans cartouche à balle, je regagnai Boga où mes bagages arrivèrent enfin. Après avoir mis le tout en ordre, je pris la direction du Sud vers Lessé.