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CHAPITRE III

En pénétrant dans la Forêt Équatoriale

Premières impressions sur la forêt. — Paresse des nègres. — Code pénal défectueux. — Pêcheurs de la Semliki. — • La rivière en forêt. — Chasse malheureuse à l'hippo. — Les Bambuba. — Charge d'éléphant. — - Rencontre de Mambuti. — Rats et souris. — Ce que les nègres mangent.

Au début, le sentier qui côtoie les montagnes procure au voyageur une fort jolie vue sur la large vallée de la Semliki. Mais après six ou sept heures de marche, une descente conduit dans la plaine et il s'engage aussitôt dans la forêt, dont les frondaisons limitent fatalement l'étendue.

De temps en temps, dans une éclaircie de feuillage, le Ruwenzori me montra ses cimes neigeuses. Plus je m'en approchai, plus je fus tenté d'en faire l'ascension ; aussi je me décidai bien vite et je résolus une escalade dont la durée dépendrait des circonstances plus ou moins favorables à semblable entreprise.

Aux yeux du voyageur qui pénètre pour la première fois dans la grande forêt équatoriale, le spectacle est si grand et si enchanteur qu'il éprouve un charme jusqu'alors inconnu,

on rontemplant la nature sous de si nouveaux aspects. Des horizons lointains, de la lumière éblouissante, il ne subsiste rien. La végétation est si dense, les géants dont les faîtes s'élancent vers le ciel ont des branches si immenses (][u'ils voilent le ciel et empêchent la \ive lumière d'atteindre le sol. La forêt équatoriale est sombre et dans ses méandres règne la fraîcheur de nos forêts du Nord.

Des multitudes de papillons de toutes grandeurs et aux coloris les plus variés se tiennent dans les endroits humides. Le silence n'y est troublé que par le chant des oiseaux, la fuite des singes dans les branches, le murmure d'un ruisseau ou, à l'approche des villages, par les sonneries de cors, le roulement des tam-tam ou les chants des indigènes. Il est des heures où la forêt est si calme, où le silence est si impressionnant, que l'homrne foulant ce sol vierge se demande s'il ne profane pas des lieux dont la flore follement féconde est réellement reine. Des inextricables lacis de lianes, des branchages géants y font une ombre si dense que l'œil le plus exercé distingue à peine dans les hauteurs un oiseau ou un singe dont les spécimens y vivent nombreux.

Car ce silence, cette absence de vie ne sont qu'apparents. La forêt équatoriale renferme une faune prodigieuse. Elle abrite de colossaux pachydermes et aussi d'infimes moucherons ; elle garde dans son sein une multitude d'animaux et d'insectes inconnus de nous, et la cèle si jalousement que nous sommes impuissants à la découvrir. Il faudra des années de patientes recherches pour que nous puissions connaître enfin ce monde si varié qui se tapit le jour dans les fourrés épineux, dont il s'évade, la nuit venue, afin de se soustraire aux poursuites meurtrières de ses ennemis.

Quelques petits villages s'échelonnent, de distance en distance, le long du chemin ; ce ne sont guère que six ou huit

huttes peu éloignées les unes des autres et bordant le sentier. Tout autour de ces hameaux, les arbres ont été abattus pour faire la lumière et les terres ont été débroussaillées afin de permettre quelque culture de bananes, de patates douces ou de maïs.

C'est aux femmes qu'incombent la presque totalité des 'travaux, tant de culture que de ménage ; aussi les aperçoit-on dans les plantations, la houe à la main, retournant la terre avec énergie. Elles sont souvent accompagnées de leurs enfants ; elles portent les plus jeunes ficelés sur le dos, tandis que de plus ingambes jouent à faible distance ou aident déjà leur noire maman.

Quant aux hommes, ils font montre d'une paresse inconcevable ; ils s'asseyent à la porte de leurs habitations ou se réunissent par petits groupes sous une toiture de paille qui les abrite du soleil. Ils y fument interminablement des pipes, les uns étendus avec nonchalance, les autres affalés sur de petits sièges de bois et parlent de choses peu intéressantes. Ils demeurent ainsi dans ce jar niente éternel, car ils se dérangent à peine pour manger, imposent un travail sans répit aux femmes, et vieillissent en estimant sans doute que si la vie est bonne la fainéantise est meilleure.

Celui qui n'a jamais observé les nègres dans l'intimité, s'apitoie à la légère sur leur sort, plus ou moins malheureux. Cet humaniste montre vraiment trop de tendresse à l'égard d'une race qui, en général, mérite le régime sévère de l'école du bon sens.

Le peuple nègre a toujours vécu dans un état d'indolence inconcevable. Aussi s'explique-t-on qu'il est, contrairement à beaucoup d'autres peuples (Chinois, Egyptien ou Hindou), sans passé glorieux. Aucun vestige d'une civilisation antérieure ne se trouve chez lui. D'ailleurs, jamais une activité

même éphémère ne l'anime ; aussi son existence est-elle comparable à celle des animaux. Rien ne galvanise son apathie. Offrez lui du travail afin de convertir une vie bestiale en une autre toute de bien-être, il se rebiffe et refuse des bienfaits auxquels a droit tout être humain qui participe dans quelque mesure, par le labeur ou le génie, à l'œuvre de civilisation.

Par la douceur et par la bonté, il est vain de lui faire entendre raison. Les explorateurs qui s'y prirent de cette manière rencontrèrent une telle indifférence chez le nègre que la plupart durent substituer aux bonnes paroles un régime de persuasion sévère mais humain.

Nous avons tort d'assimiler le nègre arriéré et sauvage aux habitants d'Europe, et nos lois coloniales actuelles, qui sont l'œuvre de gens incompétents, s'inspirent par trop de ce rapprochement. Autre chose est d'envisager la grande famille humaine au point de vue anthropologique.

La plus grande partie des ordonnances en vigueur dans notre colonie renferme des clauses bizarres qui, si elles semblent logiques en Europe, apparaissent, en Afrique, pour ceux qui sont en rapports constants avec les nègres, absurdes et inapplicables, soit au pays, soit à ses habitants. Ces lois et règlements ont été, pour la plupart, inspirés par la justice et la sensibilité à des fonctionnaires peu instruits de la mentalité de ceux auxquels leur code devait s'appliquer. Cette grave erreur a arrêté, principalement en ces dernières années, l'essor de notre possession, car cette législation boiteuse fut appliquée trop strictement et trop sévèrement par une magistrature jugeant souvent sans clairvoyance ni mesure.

Comme tant d'autres, j'ai cru longtemps que la race noire était victime de la brutahté de certains d'entre les Européens qui, agissant sans patience, avaient eu recours, immédiatement à des moyens \'iolents pour obhger le nègre à

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adopter une conduite digne d'un être humain. Aussi, parti avec cette conviction, j'essayai, par la douceur ou les objurgations, de ramener à de bons sentiments ceux qui les méconnaissaient sans vergogne ; mais à ma bonté seul le manque de respect et de discipline répondit. Dès lors, toutes les bonnes intentions que je montrai à leur égard s'évanouirent ; de doux, je devins énergique et ce n'est qu'à partir de cette volte-face morale que je vis régner autour de moi de la politesse, de l'empressement et de l'activité. Le fait de me savoir sévère quand les circonstances l'exigeaient, amena la crainte et le respect. Il faut le courage de le dire : auprès de la généralité des nègres, les punitions corporelles sont seules efficaces. En Europe, quand un serviteur a cessé déplaire, on le congédie ; cet homme ayant des besoins, est tenu de travailler pour vivre. Mais le noir habitant d'une petite hutte, dans une région où la culture demande peu de labeur, n'a point de désirs, se contente de ce qu'il a et n'a nul souci des bienfaits et des avantages d'une civilisation qu'il ignore. Il préfère donc mener une vie bestiale qui n'exige de lui aucun effort, dans la complète insouciance de l'avenir.

Pour ces populations réfract aires sur lesquelles tout moyen sauf celui de la contrainte échoue, il n'est, pour le moment, que la force pour les amener à travailler, ce qui revient, pour elles, à faire le premier pas vers une ère qui doit leur assurer le confort qu'aujourd'hui elles ignorent encore totalement. Dans la plupart des peuplades, la femme est l'esclave, la bête de somme à qui incombent les gros ouvrages et les corvées. Bien souvent, si l'homme tient à elle, c'est parce qu'elle est une précieuse servante avec laquelle il ne daigne même pas partager le travail journalier. Rarement, le nègre manifeste quelque sentiment ; pour lui, la question d'intérêt seule existe et prédomine.

Pourtant, dans nombre de tribus, les hommes se livrent, suivant les régions, à la chasse ou à la pêche ; c'est une des rares occupations plus ou moins fatigantes qu'ils épargnent au sexe faible.

Les bords de la Semliki que je rejoignis à Malisawa sont encombrés en amont et en aval de petites cases de fortune où se tiennent les noirs qui, suivant le niveau des eaux, viennent pêcher par un moyen qui leur est très personnel. Deux rangées de piquets, chacune d'une longueur de 30 à 40 mètres font entre elles un angle assez faible et sont disposées de telle façon que le courant vienne s'y engager. Ces deux rangées vont en se rapprochant et ne sont plus séparées, à leurs extrémités intérieures, que par une faible ouverture formant en quelque sorte le sommet de l'angle. C'est là qu'un indigène se rend en pirogue et attache son embarcation au dernier pilier. Il attend patiemment, le filet à la main, que les poissons entraînés par la violence du courant viennent s'y engouffrer et, relevant son engin à espace régulier, il se rend compte des résultats de sa pêche. Aussitôt que les prises sont suffisantes, il regagne la côte où les poissons sont mis svir le gril et mangés sur le champ. Les indigènes de la région sont des Bambuba ; ils passent des journées entières au bord de l'eau péchant et mangeant alternativement. La Semliki en forêt est totalement différente de ce qu'elle est en plaine. Bordée de palmiers et d'acacias (i), elle est encaissée entre deux rives qui s'élèvent en gradins et où s'étage une végétation grandiose.

Un vieillard me signala la présence d'hippopotames non

(1) Voir photographie no 36.

PIED DU RUWEXZORT (Virsant Nord-Oiiost)

Photo de l'auteur.

fe:\lme bambuba

Photo de l'auteur.

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