‹ A travers l'Afrique equatorialeChapitre 24 sur 86 · ENVIRONS DE LESSÉ. HUTTE ET FAMILLE MAMBUTI · texte numérisé non relu

ENVIRONS DE LESSÉ. HUTTE ET FAMILLE MAMBUTI

André Pilette. A travers l'Afrique Éqiiator

loin de mon campement et me décida à descendre la rivière dans une de ces grosses pirogues taillées d'un seul bloc dans le tronc d'un géant forestier. Des nègres en activèrent la marche à l'aide de longues perches (i), et nous ne tardâmes pas à rencontrer les animaux qui soufflaient et plongeaient à qui mieux mieux. Mais les mouvements incessants des hommes firent vaciller l'embarcation et rater beaucoup de coups de carabine au cerveau. Dans l'après-midi, je tuai enfin un de ces pachydermes qui n'eut que le temps de se retourner les quatre pattes en l'air; malheureusement, il coula et le courant l'entraînant sur le fond sablonneux de la rivière, nous le perdîmes.

Les habitants de cette contrée ne sont pas chasseurs ; j'eus beau leur demander des renseignements, ils ne purent ou ne voulurent jamais m'en donner. lis sont encore excessivement sauvages ; les femmes (2) portent de gros cercles de fer autour du cou, des bracelets en spirale aux avant bras et aux jambes, une quantité de cercles en fibre très fins aux bras. Les lèvres trouées comme le sont vos oreilles, ô mes sœurs européennes ! sont traversées de rivets ou de petits anneaux de cuivre. Leur crâne est pourvu de longs cheveux au sommet, tandis que les côtés en sont rasés. Leurs incisives supérieures sont presque toujours taillées en pointe et leurs tatouages sont plutôt rares et peu accusés. Des morceaux de fil de cuivre en forme d'épingle à cheveux pendent en guise de boucles d'oreilles. Il leur arrive de se glisser horizontalement une petite baguette à travers la partie inférieure de la cloison du nez. Une petite loque au bas-ventre, maintenue

(1) Voir photographie n" 20.

(2) Voir photographie 11° 18.

par une ceinture de perles, de cuir ou simplement de corde, est leur unique vêtement.

Ces parures étranges, ces transformations infligées à quelque partie de leur être, ces toilettes rudimentaires, leur donnent un pittoresque vraiment extraordinaire. C'est la race qui me semble la plus barbare de toutes celles rencontrées au cours de mon voyage. La confection de certains objets dénote, chez eux, un certain goût, les poteries principalement. Les hommes fument dans de belles pipes en terre, tandis que les femmes cuisent leur nourriture et vont puiser l'eau à la rivière dans des vases quelquefois artistement modelés. Comme nombre de ces peuplades africaines ne possédant que peu de bétail, ils sont anthropophages et continuent à pratiquer clandestinement leurs rageurs sanguinaires. S'ils n'avouent pas aux blancs les derniers méfaits dont ils se sont rendus coupables, ils reprochent à leurs ennemis, en d'interminables palabres, des faits qui datent de temps immémoriaux et dont la révélation attestent leurs instincts sauvages. Un jour, j'entendis un nègre chercher noise à l'un de ses congénères sous prétexte que le grand-père de ce dernier avait mangé les pieds du sien et, le rendant responsable des actes de son ancêtre, il lui. réclamait cinq chèvres. Très souvent, semblables revendications se font jour et le blanc, débonnaire, a grand'peine à régler à la satisfaction des deux parties, des litiges à dénouer par un Salomon.

Je suivis la Semliki jusqu'à Lessé où, prenant vers l'Ouest, je m'enfonçai dans l'inextricable forêt. Les petits sentiers pratiqués par les indigènes rendent la marche pénible et difficile ; aussi les porteurs devaient-ils tantôt ramper pour échapper aux lianes qui les attrapaient au cou ou qui accrochaient leurs charges au passage ; et tantôt franchir d'énormes

tronc d'arbres couchés en travers de la piste. Le terrain détrempé les faisait glisser ; le passage des rivières les enfonçait dans l'eau jusqu'à la poitrine ; ils grelottaient jusqu'à la fin de l'étape, principalement les jours de pluie.

Les habitants me reçurent assez cordialement. Dans certains villages, ils y mirent un certain cérémonial. Un jour, ils se portèrent tous à l'entrée du village et se tinrent rangés sur une ligne, dans une position toute militaire. Il y eut cependant de graves manquements à la consigne car, en m'approchant, j'en distinguai qui se grattaient vigoureusement l'arrière-train ; d'autres, à l'aide de l'index, s'exploraient profondément le nez, et lorsque je passai devant ce peloton, tous me saluèrent à leur façon, c'est-à-dire en se frappant la cuisse à l'aide de la main droite qu'ils portèrent ensuite machinalement au front. Je m'arrêtai dans ce petit village du nom d'Adonga et je me tins sous un bananier pour m'abriter du soleil. A peine étais-je arrivé, que des indigènes vinrent m'avertir de la présence d'éléphants à proximité du \'illage. Je partis aussitôt. Ils me firent suivre, durant une grosse heure, de vieilles pistes qui ne menaient à rien, puis l'un d'eux me déclara (^u'il ne découvrait aucune trace fraîche. Je repris donc le chemin du retour. Un de mes guides, plus persévérant que les autres, continua ses recherches et ne tarda pas à nous rejoindre tout essoufflé ; il avait revu les animaux et m'assura qu'il me mènerait vers eux. J'en pris mon parti et me remis à le suivre, n'ayant dans ses dires qu'une confiance très limitée. En avançant, nous perçûmes bientôt un bruit de branches cassées et arrachées par des trompes de proboscidiens.

Pour une oreille un peu exercée, le bruit que fait l'éléphant pâturant en forêt ne peut être confondu avec un bruit analogue comme, par exemple, la fuite des singes dans les bran-

ches. Des craquements qui nous parvinrent de différents côtés nous apprirent que les bêtes s'étaient égaillées et que nous devions veiller à ne pas nous fourvo^^er parmi elles. Mais la forêt est tellement épaisse et impraticable que nous •fûmes amenés à suivre d'anciens sentiers qui nous conduisirent au milieu du troupeau. C'est en vain que je cherchai à tenir compte du vent, ce qui est presque impossible dans les bois. Je me faufilai avec mille précautions, m'at tendant d'un instant à l'autre à me trouver en fort désagréable tête-à-tête avec un des pachydermes. Une brousse haute et dense dissimulait les animaux que j'entendais à quelque dix mètres de moi. L'un des quatre nègres qui me suivaient finit par me montrer une tête d'éléphant qui émergeait de la verdure et qui, de temps à autre, arrachait à l'aide de sa trompe de grosses branches éployées au-dessus de son crâne énorme. Je m'approchai, ma 465 en main, et j'observai mon sujet. C'était malheureusement une femelle accompagnée de deux éléphanteaux. N'a3^ant rien à espérer de ce côté, je me portai dans une autre direction. A une cinquantaine de mètres de là, je trouvai à découvert un petit troupeau d'une quinzaine de bêtes. Je profitai d'un obstacle formé par un tronc d'arbre couché et je m'installai contre celui-ci à dix mètres d'elles. Les unes serrées contre les autres, les plus petites m'empêchèrent de m'assurer si les grosses étaient femelles ou mâles ; de temps en temps une tête bougeait et, chaque fois, ce furent des pointes longues et minces qui m'apparurent et me convainquirent que j'avais affaire de rechef à une éléphante. J'observais le groupe depuis près d'un quart d'heure lorsque, brusquement, toute la harde, comme un seul éléphant, prit sa course à travers bois et, dans un fracas indescriptible d'une futaie se couchant sur son passage, toute la bande s'enfuit en trombe, pliant, bri-

sant, dévastant et traversant cette jungle qui semblait impénétrable. Un coup de vent défavorable m'avait dénoncé. Ce bruit alla en s'évanouissant ; de ce troupeau de géants, pas un sujet ne demeura dans l'énorme sillon où il se mouvait tout à l'heure.. Mais cette fuite en tempête mit les autres bêtes en éveil et, lorsque je retournai vers l'endroit où se trouvaient les premières, je m'aperçus qu'elles aussi avaient déguerpi. Je m'empressai de suivre leurs traces, espérant trouver parmi elles un mâle aux défenses bien développées. Bientôt, je les entendis à nouveau, à intervalle irrégulier, cassant des branches à leur passage. Elles continuaient à s'éloigner lentement, et prouvaient par là qu'elles n'avaient pas repris entièrement confiance. Soudain, tout bruit cessa ; aussi m'imaginai-je qu'elles avaient pris de l'avance et je pressai mes hommes afin de rejoindre les fuyards. Pour ne pas me fatiguer, je donnai mes armes à porter et, les bras ballants, je m'avançai d'un pas rapide à la suite de l'indigène qui ouvrait la marche ; les autres me suivaient en file indienne, carabine sur l'épaule. Quelques minutes s'étaient à peine écoulées que, brusquement et d'une façon inattendue, j'entendis fondre sur nous, tel un cyclone, un éléphant qui un instant auparavant se tenait immobile à environ 25 mètres de distance et qui, de toute la vitesse de ses longues jambes fut sur nous en un clin d'œil, en poussant des barrits aigus et effrayants. A la première seconde, j'hésitai, mais en présence de ce bolide vivant prêt de m'atteindre, je compris que je n'avais plus le temps de saisir une de mes armes et de tirer avec quelque chance de succès. Aussi, sous l'impression de l'émotion et de la frayeur qui me dominait, je ne cherchai mon salut que dans la fuite. Il était du reste grand temps que je me décidasse car, comme j'allais m'esquiver, une tête énorme de femelle émergea des branches en provoquant un

fracas destructeur analogue à celui dont j'avais été témoin quelques instants auparavant. S'arrêtant à quatre mètres de l'endroit où je me tenais, elle se mit à lever la trompe et, d'un air menaçant, chercha de quel côté s'enfuyaient ses ennemis. Malheureusement, mon chasseur noir Mustapha s'accrocha dans une liane et vint tomber devant la bête qui ne cherchait qu'une occasion d'assouvir sa fureur. Je m'aperçus de la position critique de Mustapha au moment où, d'un bond, je passais par-dessus un tronc d'arbre couché en travers de ma route. Déjà, dans mon imagination, je voyais le nègre affreusement mutilé, succombant à une mort horrible, broyé et déchirésous les efforts furieux du monstre. Mais, adroit comme un singe, ne perdant point son sang-froid, Mustapha se releva et, malgré son émoi, n'oublia pas ma carabine ; alors il reprit sa course, me suivant de près. L'éléphant fut désorienté par la fuite de cinq hommes disparaissant dans des directions différentes ; il garda quelques instants une complète immobilité et nous laissa le temps de trouver un lieu plus sûr d'où nous ne pûmes plus l'apercevoir. Chacun avait gagné un arbre au plus vite, dans la crainte que l'animal ne prolongeât sa charge, mais celui-ci ne flairant plus d'odeur suspecte, la nôtre, qui nous avait trahis, fit demi-tour et retourna auprès de sa progéniture.

Entretemps, ayant trouvé un abri, je m'y arrêtai essoufflé ; je ne me connaissais pas une telle aptitude à la course. Il faut avoir passé par cette alternative pour avoir conscience des ressources musculaires dont on dispose quand une telle avalanche vous menace l'échiné ; la peur donne des ailes. Lorsque j'eus repris haleine, je me mis à siffler doucement pour rallier mes hommes dispersés, mais pas bien loin de moi. Un à un, l'air hébété, sans mot dire, ils vinrent me rejoindre. Nous finîmes par nous regarder, puis l'un d'eux se risquant à

sourire, les autres l'imitèrent et tout le monde éclata enfin d'.un bon rire qui fit vite oublier notre quart d'heure d'émotion. Se faire charger par un éléphant est une aventure banale à condition de s'en tirer, comme nous, à bon compte.

Décidément, cette femelle qui m'entendit ou me sentit venir et qui me laissa approcher d'assez près pour me mettre en pièces, avait un peu refroidi mon enthousiasme de chasseur. Je n'en repris pas moins la piste de l'autre troupeau, mais sans trop de conviction ; du reste je suivis sa trace sans pouvoir le rejoindre. Le chemin que les éléphants s'étaient frayé me facilitait la marche ; par moment, il me fallut descendre dans de profonds ravins pour remonter de l'autre côté par des pentes boueuses et glissantes. Il est extraordinaire que des bêtes d'une si puissante taille puissent se mouvoir sur un terrain dont les déclivités dépassent parfois 45 degrés. En les escaladant, leurs pattes énormes y laissent des empreintes formant des gradins d'escalier. A la descente, quand la côte est par trop raide, ils se laissent glisser sur leur arrière-train pour éviter d'être entraînés en avant par le poids de leur tête énorme.

De toute cette faune nombreuse et variée qui peuple ce pays de forêts, il est rare que le chasseur rencontre d'autres spécimens que des oiseaux, des singes et des éléphants.

Les jours suivants, j'allai m'installer à la lisière du bois et de la plaine, et je ne fus pas plus heureux : je n'y tuai que des cercopithèques.

J'appris que, dans la forêt, tout à fait en dehors des villages Bambuba, existait une peuplade de pygmées nomades n'ayant que peu ou pas de rapports avec les indigènes ; ils vivaient uniquement de la chasse et portaient le nom de Mambuti. C'est en vain qu'à plusieurs reprises j'avais essayé d'approcher cette race qui semblait tenir de la légende.

J'avais beau promettre des présents afin qu'on me conduisît auprès d'eux, je n'y pus pan'enir ; les Bambuba ne voulaient pas me renseigner sur ces nains chasseurs qu'ils craignaient, paraît-il, avec raison. D'une sauvagerie inconcevable, le Mambuti, s'il n'entretient aucun rapport avec des nègres de race autre que la sienne, évite par tous les moyens la rencontre avec les blancs, soit qu'il les craigne, soit qu'il veuille éviter le contact pour des raisons indéterminées. Il fuit l'Européen. Dès qu'il apprend que, dans les parages de sa paillote, un étranger surgit, il s'empresse de changer de camp et d'aller s'installer dans quelque coin retiré où il exerce ses rares aptitudes de chasseur.

Ce qui devait irrémédiablement arriver arriva : un beau matin que je cherchais en forêt des traces fraîches, en marchant presque au hasard, je pénétrai involontairement, mais à ma très grande satisfaction, au beau milieu d'un camp de pygmées. Sauf deux hommes malades, il n'y avait que des femmes et des enfants qui se tenaient à proximité de leur hutte de fortune (i). Il y eut, au moment où j'apparus, un instant d'émotion intense. Je crus que les maris étaient partis en chasse, mais m'étant informé, j'appris qu'ils étaient allés dépecer un sanglier tué la veille. Mon arrivée à l'improviste ne semblait point leur plaire ; il était visible qu'ils cherchaient un moyen de fuir. Quant à moi, j'étais très dt%ireux de chasser sous leur conduite. Leur réputation pas du tout surfaite, m'engageait fort à rester auprès d'eux. Aussi, pour ne point les perdre de Mie, je décidai d'envoyer des homines à mon camp quérir ce qu'il me fallait pour demeurer plusieurs jours dans ces parages. L'après-midi, à leur grand étonnement, je

[i) Voir photographie r\° 19..

fis dresser ma tente au milieu de leurs petites huttes de verdure. Sur ces entrefaites, les hommes revinrent auprès de leurs épouses ; je leur fis comprendre par un interprète, ce que je désirais. Pour leur donner une idée de ce qu'était une arme à feu, je pris un petit fusil de 12 '"/'"et, montrant à l'un des nains un écureuil qui sautillait en face de nous sur une branche d'arbre, je l'abattis d'un coup à plomb. Au bruit de la détonation, le pygmée fit un bond de surprise. Je ramassai le rongeur et le lui montrai, mais ne s'intéressant pas du tout à ma victime, il regarda fixement l'emplacement où elle se trouvait au moment où je la tuai. Je me demandais vainement la raison de sa mimique. S'éloignant un instant, il revint, s'obstina à fixer son regard vers la même place. Il était visible qu'il ne s'expliquait pas du tout ce qui s'était passé et, pour lui, c'était par une action mystérieuse que l'écureuil avait été foudroyé. Cette expérience fut une maladresse de ma part ; je crus que semblable prouesse engagerait les nains noirs à chasser en ma compagnie, maiss'éclipsant sournoisement, un à un, tout ce monde avait déménagé, une heure après, sauf trois d'entre eux qui m'avaient promis de me piloter et qui restèrent près de moi. Je craignais fort qu'ils suivissent l'exemple des autres ; aussi gardai-je comme otage, avec leur consentement, quelques poulets étiquesqui leur appartenaient et qui mouraient de faim dans un panier. Toutefois, cette précaution fut inutile -ils demeurèrent et j'en profilai pour faire le même soir, sous leur direction, une piomenade en forêt. Quantité de vieilles traces d'éléphants nous firent espérer une bonne chasse pour le lendemain. Suivant le conseil de mes chasseurs, je me levai avant que le jour parût, ils désiraient être en route de très bonne heure afin d'avoir le plus de chances de rencontrer le gibier. Deux Mambuti marchant en tête se mirent à mener une course de

vitesse; suant, soufflant, je rassemblai toutes mes lorcespour suivre ce train endiablé. Ce qui m'était le plus pénible, c'était de me faufiler dans cette forêt presque impraticable et où mes guides, à la faveur de leur petite taille, se courbaient, marchaient à quatre patteS, sautaient au-dessus des troncs d'arbres avec l'agilité des singes. Ils se glissaient d'un pas rapide, tenant une couple de lances dans unenl^in, et, dans l'autre, un gros tison ardent qui, par la fumée qu'il exhalait, indiquait à tout moment la direction du vent et leur permettait, durant les moments de repos, de faire promptement du feu.

Après une heure de cette course invraisemblable, je dus m'avouer vaincu. Au début, les pygmées voyant que je les suivais n'avaient pas tardé à accélérer leur marche, et finirent par adopter le pas de course. Je préférai en laisser partir deux à la recherche de traces fraîches tandis que je tins le troisième près de moi. J'avais une telle peur qu'ils ne revinssent pas que je le gardais tout à côté de nous. Je me les figurais s 'enfuyant brusquement en nous laissant au milieu de cette forêt impénétrable dans laquelle je n'aurais pu m'orienter. Aussi, lorsqu'il me fit comprendre qu'il désirait s'absenter un instant pour une raison fort naturelle, pour plus de sûreté je lui adjoignis deux de mes hommes afin de le surveiller durant sa courte promenade. Mais les nains furent de parole. A peine une demi-heure s'était-elle écoulée que les deux premiers reparurent ; ils avaient surpris un couple d'éléphants dans leur bain de boue. Lorsque nous arrivâmes au bord de la mare, les deux pachydermes avaient continué leur route. La véracité du récit des Mambuti se contrôlait aisément par la vase encore humide qui souillait les arbres et le feuillage au passage des animaux. Juché sur les épaules d'un de mes nègres, je traversai le marigot boueux où il

enfonça jusqu'à la ceinture. Arrivé de l'autre côté, j'envoyai l'un des Mambuti à l'endroit où s'était arrêté le plus gros des éléphants que l'on entendait non loin de là. Mais le pygmée eut la maladresse de trop s'approcher du monstre ; par un coup de vent malencontreux, il fut aussitôt averti de la présence d'un être humain et, en fuyant, il donna l'alarme à son voisin qui le rejoignit. Ils s'éloignèrent tous deux rapidement.

C'était donc à nouveau une partie manquée. Décidément, je n'avais pas de chance ! Le reste de la journée se passa en courses inutiles et, fatigué, je rentrai au camp vers la fin de l'après-midi. Les Mambuti m'avaient démontré qu'ils étaient bons dépisteurs et que, surtout, ils connaissaient admirablement la forêt et ses détours. Ils ne m'avaient toutefois pas conduit à la victoire. Je remis donc au lendemain une seconde partie sous leur conduite.

Lorsqu'au lever du jour, je voulus repartir, il me fut impossible de retrouver les trois nains ; ils s'étaient enfuis pendant la nuit. C'est en vain que je cherchai à obtenir, à leur sujet, des renseignements dans un petit village ; les habitants, imitant les pygmées, s'éloignèrent et abandonnèrent leurs habitations. Je n'insistai pas davantage ; je redescendis bredouille rejoindre le reste de mon Safari, au bas de la montagne, à l'orée de la forêt. A la lisière du bois, je ne récoltai que des singes et de fort jolis oiseaux; ne réussissant pas auprès des grosses bêtes, je me décidai à changer d'emplacement. Je rentrai à Lessé par une nouvelle route. Par hasard, chemin faisant, je rencontrai à nouveau une troupe de Mambuti qui, à ma vue, se précipitèrent éperdûment à travers la forêt entraînant avec eux un animal, probablement un chien ou une chèvre, qui portait au cou une cloche dont le son pouvait me guider pour les rejoindre. Je n'y parvins pas et je continuai

à suivre le sentier qui me conduisit chez Malisawa où j'allai coucher. Durant la nuit, les rats et les souris firent un bruit insupportable et m'empêchèrent de dormir par leurs interminables courses sur mon tapis de tente. D'ailleurs, ils grimpaient partout, se battaient, rongeaient tout ce qu'ils atteignaient : bois des caisses, cartons de cartouches, jusqu'aux cheveux de mon boy c[ui sommeillait sous le double toit de mon abri. Aussi je me levai, au matin, décidé à sévir contre cette invasion de rongeurs. Les nuits suivantes, je fis disposer des pièges à souris et à rats. Par malheur, les rats vinrent se faire prendre dans les pièges à souris, pièges trop légers, qui ne les tuèrent pas ; ils se mirent à sauter sur le tapis de ma demeure en entraînant les pièges à leur suite. Je dus alors, au milieu de la nuit, appeler un de mes serviteurs pour les achever. Ces petits mammifères étaient tellement nombreux que, chaque jour, mon piégeur m'en apportait des grappes de vingtcinq à trente, tous pendus par la queue ; je les offrais aux indigènes qui s'en délectaient. Comme ils mangent de tout, j'étais certain qu'ils en étaient très friands. J'ignore dans quel ordre il me faut énumérer les aliments que je leur ai vu engloutir ; je ne connais pas davantage leurs préférences, mais j'ai remarqué qu'ils avalaient toute chair avec le même entrain ; des termites, des éphémères, des' sauterelles, des crabes, des grenouilles, des lézards, des serpents, des rats, des pengolins, des singes, passant par toute la gamme des antilopes pour finir par l'éléphant ; à peu d'exceptions près, toutes les classes du règne animal y passent : insectes, crustacés, amphibies, reptiles ou poissons, oiseaux ou grands et petits mammifères, en n'oubliant pas l'homme sans distinction de couleur. Tout cela est incorporé avec le même plaisir, puisque c'est de la « niama « (viande). Il serait, certes, plus bref de citer ce qu'ils n'aiment pas. Je ne leur ai jamais vu

manger des chairs de carnassiers, de crocodiles ou d'oiseaux de proie. Il semble qu'ils aient une certaine répugnance pour toutes les bêtes se nourrissant de viande. Je crois, du reste, que celles-ci ont un goût désagréable et qu'en ce qui concerne certains félins tels que le léopard et le lion, la superstition enlève aux nègres l'envie de s'en régaler.

Page 1