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CHAPITRE IV

Ascension du Ruwenzori

De Lessé au pied du massif. — Première montée. — Surpris par l'orage. — Les porteurs n'arrivent pas. — On campe à plus de 3000 mètres. — Dans la forêt de bambous. — Marche aisée au-dessus de 3450 mètres. — Plaines ondulées vers 4000 mètres. — Dernier campement à 3850 mètres. — Les hommes refusent d'avancer. — J'atteins seul 4610 mètres. — Chute dans une excavation de rochers. — ■ J'échoue au pied du Kraepelin. — • Découragement. — Historique du Ruwenzori, exploration et ascension. — Possibilité d'atteindre le pic Marguerite par le versant occidental. — Géologie, topographie, botanique. — La descente. — Les habitants des montagnes. — Dégâts des éléphants dans la plaine. — Destruction et protection du proboscidien.

Je passai deux jours à Lessé pour m'approvisionner avant de tenter l'ascension du Ruwenzori. Je n'avais pas grande confiance dans la réussite de cette entreprise, car je n'étais nullement équipé pour pareille expédition ; mais si je manquais du nécessaire, j'avais, par contre, la volonté de monter aussi haut que mes moyens me le permettraient avec le peu de matériel dont je disposais. Je devais fatalement me heurter à toutes espèces d'obstacles, obstacles que je pressentais sans

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pouvoir les définir étant donné mon manque complet de connaissances alpines. Les grandes montagnes africaines n'ont d'ailleurs que peu de similitude avec celles d'Europe. Certaines personnes m'avaient averti : vous ne monterez pas haut, le mont est rude à gravir et les populations sont hostiles.

Je ne savais pas au juste comment j'entamerais semblable escalade. Ce qui me tentait surtout, c'était la quasi certitude d'explorer un versant qui n'avait jamais été visité. Je sus, par la suite, que' cette opinion était partiellement erronée. En effet, plusieurs essais infructueux avaient été tentés du côté de Béni, par le versant belge, tandis que le duc des Abruzzes, que son voyage de 1906 avait amené en Afrique uniquement pour explorer le Ruwenzori, avait atteint le sommet du mont par le versant anglais.

Je traversai la Semliki un peu en aval de Lessé (i). Sur l'autre rive, enfoui dans la verdure, un petit chemin sombre conduisait vers l'Est jusqu'au pied du massif. Après quatre à cinq heures de marche, j'atteignis la lisière de la forêt. Je campai sur le sommet d'un mamelon, d'où la vue s'étendait sur les montagnes aux flancs ravinés à l'infini. De-ci de-là, des étendues vertes dénonçaient des plantations de bananiers et, par conséquent, des villages. On m'avait représenté les habitants du Ruwenzori comme des êtres excessivement dangereux ; si, par la suite, je leur montrai quelque méfiance, elle était d'autant plus motivée que je n'avais aucun soldat ni homme armé avec moi, pas même le moindre boy qui pût tenir un fusil.

D'en bas, les sommets neigeux entourés continuellement de nuages ne se distinguaient guère et m'empêchaient de m'orien-

(i) Voir photographie n° 20.

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ter exactement. Pour comble de malheur, au cours de ma dernière nuit d'étape en plaine, tous mes porteurs s'enfuirent. Après de multiples palabres avec le chef, il me promit de pourvoir à leur remplacement et, comme j'apercevais une vingtaine d'arrivants, je me rassurai et pris les devants, sous la conduite d'un homme du pays ; je gagnai le pied des montagnes. Plus je m'approchais, mieux je discernais les difficultés de la tâche projetée. La base du massif est ellipsoïdale ; son grand axe a une direction presque Nord-Sud. Vers le milieu, du côté Ouest, on voit distinctement qu'il atteint dans cette région sa plus grande largeur. Arrivé au bas, les premiers contreforts restent seuls visibles ; d'immenses vallées parallèles descendent des hauteurs vers la base. Il me fallut choisir une des crêtes séparant deux de ces profondes crevasses pour commencer mon ascension.

Insensiblement, en parcourant la plaine, je gagnai de l'altitude. Je m'arrêtai vers iioo mètres pour y attendre les porteurs qui ne tardèrent pas à me rejoindre et je m'aperçus alors que mon contingent de porteurs avait été complété par des femmes. Une quinzaine d'élégantes de la région se présentèrent, le sourire aux lèvres et la charge de 25 kilos sur la tête ; habituées aux durs travaux réservés à la femme noire, elles ne se ressentaient d'aucune fatigue. Je profitai de la proximité de quelques villages pour les remplacer par des hommes ; c'était, du reste, tout à fait à mon insu qu'on les chargea de mes bagages.

Après le déjeûner, laissant à ma gauche un petit chemin de fraude conduisant à Toro, je longeai le massif en le contournant légèrement vers le Sud. Je me proposai d'y faire choix d'une crête située dans une bonne direction. Le sentier qui m'y conduisit courait à travers des plantations indigènes ; la plupart des habitants s'enfuyaient à mon approche ; des

gamins détalaient éperdûment à travers les campagnes. L'un d'eux, dans son empressement, trébucha et vint choir non loin de moi, mais il se releva avec une belle souplesse et disparut dans un champ de maïs. Les petits enfants gisants pleuraient en m 'apercevant tandis que ceux que leurs jambes portaient déjà rentraient précipitamment dans les cases. Décidément, j'inspirais de la frayeur à tous ; même les chiens s'éloignaient en grommelant et retournaient parfois la tête comme pour considérer l'importun avec méfiance. Il était manifeste que peu de blancs avaient passé par là et que, qui sait? ils y avaient laissé quelque mauvais souvenir.

A partir d.e 1250 mètres, nous nous mîmes à grimper ; un sentier nous obligea de monter une pente de 40° qui, sous le soleil de 2 heures, provoqua chez tous une sudation invraisemblable. Au bout de quelques minutes, le chemin traversa un petit groupe de huttes situées sur une espèce de plateforme où une demi-douzaine d'hommes couchés fumaient et péroraient bruyamment. Je m'y arrêtai un instant pour me reposer ; aussitôt que ces noirs m'aperçurent, ils se levèrent et vinrent vers moi ; la plupart d'entre eux étaient ignoblement ivres et me tinrent un langage incohérent auquel je ne pus rien comprendre. Ce fut en vain que je chetchai à en tirer quelques indications sur la route à suivre. Mes hommes se lassèrent de cette bande qui titubait et ne cessait de me coudoyer ; ils les éloignèrent momentanément, mais, lorsque je poursuivis mon chemin, ils voulurent m'accompagner ; l'un d'eux prit la tête tandis que les autres fermaient la marche. Mes hommes eurent beau les in\iter à rentrer chez eux, ils s'obstinèrent à nous escorter ; celui de tête répondit même que la montagne était sienne et qu'il était seul capable d'y conduire un blanc. D'être à la tête d'une bande de pochards cela me sourit peu. Ne voulant rien brusquer, je leur montrai

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quelques égards pour ne point les froisser ni les surexciter. Les derniers s'arrêtèrent bientôt, l'alcool absorbé leur enlevant tout moyen ; un croc-en- jambe eut raison du premier, qui redescendit rejoindre les autres un peu plus vite qu'il ne l'aurait voulu.

A 1850 mètres, ayant trouvé à planter ma tente dans un village, je décidai de ne pas dépasser ce point et j'y passai la nuit. Les habitants m'accueillirent fort bien et m'aidèrent autant qu'ils le purent. Mais à toutes les questions que je leur posais pour être renseigné sur les sentiers montagnards, je reçus une réponse identique : je ne sais pas. Aussi, devant cette absurde mutité, je résolus de faire moi-même les investigations utiles et j'adoptai, dès ce jour-là, une tactique qui consistait, avant de me déplacer avec tout le «Safari» (i), en une reconnaissance qui m'assurerait de ma direction et de l'accessibilité du pays. Je m'attachai donc des gens de la contrée et afin de réduire la fatigue au minimum, je longeai les crêtes de montagnes et évitai le plus possible les profondes vallées. Cependant, la réalisation de ce programme, dans un pays de structure si tourmentée, n'était pas sans d'énormes difficultés.

Le lendemain, accompagné de six ou huit nègres, je me mis à gravir un sentier qui, presque à pic et très boueux, était d'ascension laborieuse. Ce fut en vain que je tâchai de m'aider d'une canne de bambou ; je glissais et perdais pied à chaque instant. Les nuages qui m'entouraient le matin se dissipèrent et la vue put s'étendre librement sur la plaine que j'admirais des points successifs de la montée où je m'arrêtais pour le repos nécessaire.

Jusqu'à 2100 mètres, de hautes herbes à éléphant encom-

(i) « Safari », nom que l'on donne dans une grande partie de l'Afrique orientale, à la caravane qui accompagne un Européen.

brcnt les coteaux ; au delà, jusqu'à 2300 mètres, croît une végétation de transition composée en grande partie de petites fougères, d'herbes et de petits bambous. Puis, à partir de cette altitude, commence la grande forêt de bambous, encombrée de fougères arborescentes, de quelques arbres et d'une grande diversité de plantes inconnues dans la plaine. Bientôt, ces plantes vives nous masquèrent toute perspective. A l'altitude de 2100 mètres, je dépassai les dernières huttes indigènes ; le chemin suivi servait aux autochtones pour le transport des bambous nécessaires à la construction de leurs habitations ainsi que des feuilles de ces plantes dont ils recouvrent leurs abris en les disposant comme les ardoises de nos toits européens.

J'arrivai à 2400 mètres en grimpant durement, mais, changeant brusquement d'orientation, je me mis à redescendre. Il m'était totalement impossible de distinguer la direction prise et je pus plus ou moins m'en rendre compte en me retrouvant à 2300 mètres, à la sortie de la forêt de bambous. J'avais devant moi une grande vallée qu'il fallait traverser pour rejoindre une autre crête transversale dont la direction me sembla favorable à mon ascension. Sur le versant opposé du ravin, je remarquai un groupe de huttes d'où montait une légère fumée. Je voulus m'y rendre, mais, après être redescendu de quelques centaines de mètres et au moment de traverser une rivière, un orage glacial vint nous arroser durant plus d'une heure. Je reçus cette douche stoïquement, enveloppé dans mon imperméable. Les nègres, dès le début de l'averse, s'empressèrent de cueillir de larges feuilles de faux bananier, sous lesquelles ils s'accroupirent et se tinrent plus ou moins à l'abri. Aussitôt qu'elle eût cessé, je re\'ins sur mes pas, et remontai à 2300 mètres où je me réfugiai dans une cabane abandonnée. Ce fut prudent, car l'orage

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reprit de plus belle et s'abattit avec rage sur cette partie de la montagne. Les hommes que j'avais envoyés quérir à déjeuner revinrent trempés, transis, claquant des dents.

Le nègre qui ne peut s'abriter de l'ondée est le plus malheureux des hommes. J'ai toujours remarc^ué qu'elle a sur lui un effet funeste, qu'elle le prive de son endurance, de ses moyens, et provoque un effet presque comparable à celui des fortes chaleurs sur le blanc.

Le ciel qui s'était éclairci après l'averse me permit d'évaluer l'altitude de la chaîne visible de mon observatoire. Elle était d'environ 3000 mètres. Derrière elle, émergeaient des pointes rocheuses que je crus être des cimes neigeuses. Je décidai donc que, le lendemain, nous gagnerions les deux dernières huttes ; je me rendis compte, de visu, du temps qu'il nous fallait pour les atteindre. Je redescendis à mon campement par un autre chemin en flanc de coteau, en prenant toutes précautions pour ne pas glisser dans un ravin. De ce côté, je découvris des habitants à 2300 mètres ; c'est le plus haut point du Ruwenzori où j'aie vu des cases occupées.

Le lendemain, fatigué de la longue marche de la veille, j'entrepris une promenade clans une petite vallée où clapote, comme dans la plupart des vallées, une rivière ou un ruisseau dont les bords sont couverts d'arbres desquels les essences varient suivant les altitudes (i). Des bandes de singes se tiennent dans cette végétation abondante, mais toujours à distance de l'homme. Les cinocéphales y sont particulièrement nombreux ; d'énormes babouins perchés au sommet des grands arbres sont vus à proximité des villages ; ils y font des grimaces aux habitants, observent leur va-et-vient et.

[i) Voir photographie no 21.

par des espèces d'aboiements répétés, jettent l'alarme à leurs frères qui saccagent les champs de mais. Ils y font de tels ravages que les nègres y postent leurs enfants du lever au coucher du soleil, avec la consigne de pousser, à tout moment, des cris sauvages qui éloignent les envahisseurs.

Au cours de ma sortie, ce fut en vain que je traversai dix fois la rivière afin de les approcher, ils m'imitèrent et nous nous retrouvâmes toujours l'un en face de l'autre, mais à trop grande distance. Ne pouvant en abattre un, je finis par me lasser de ce petit exercice et j'abandonnai momentanément mon fusil pour l'objectif. Dès lors, et à deux reprises, les singes vinrent me regarder à une vingtaine de mètres et sui\àrent avec intérêt la mise au point de l'appareil.

Désireux de continuer l'ascension avec des montagnards, ne doutant pas qu'ils résisteraient mieux au froid et à l'humidité que les nègres de la plaine, je demandai une trentaine de porteurs qui vinrent avant le jour fixé. Aussi, profitant de leur empressement, je me mis en route à 2 1/2 heures de l'après-midi. Il était tard, mais j'espérais atteindre, à la tombée de la nuit, le petit groupe de huttes que j'avais entrevu l'avant-veille. Parti en tête, j'arrivai à destination, mais il n'en fut pas de même de mes porteurs.

La vallée était beaucoup plus large et plus profonde que je ne l'avais cru. Pour en toucher le fond, nous dûmes redescendre à 1900 mètres où nous trouvâmes un torrent bondissant de rocher en rocher. Ses eaux limpides dans lesquelles luisaient des feuilles de mica sablées de poussière d'or, s'écoulaient parmi une végétation de faux-bananiers et de fougères arborescentes qui dépassaient parfois cinq et six mètres de hauteur (i). Il y régnait une humidité pénétrante

(i) Voir photographie n° 21.

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et ce fut avec une réelle satisfaction que j'en ressortis et que je me remis à gravir l'autre versant, à travers des fougères de la hauteur d'un homme. J'atteignis les deux cases au déclin du jour. Les habitants de l'une d'elles, un jeune ménage, s'enfuirent ; ceux de la seconde, deux vieillards, se barricadèrent et refusèrent obstinément de sortir. Je dus les amener de force à l'extérieur, afin de m'expliquer avec eux et de leur faire comprendre ce que je désirais. Le mari, d'une maigreur de squelette, marchait avec peine ; sa femme, mieux conservée, montra de la confiance et alla rappeler les fuyards qui vinrent me regarder d'un air hébété, tout tremblants à l'idée de se trouver en face d'un homme blanc. Ils consentirent à débroussailler un endroit désigné pour y planter ma tente. Le terrain fut bientôt prêt, mais la moitié seulement de mon abri arriva. La nuit tomba presque soudainement et j'étais là sans demeure et sans nourriture, la plupart des nègres n'arrivant pas. Je crus un moment qu'ils avaient déposé mes charges en route pour déserter. Cependant, je me rassurai en voyant des feux s'allumer sur l'autre versant. Dès lors, je ne pus espérer disposer de mes objets de campement, car je compris que les porteurs avaient renoncé à me rejoindre ce soir. J'en pris mon parti et fit nettoyer une des huttes où je passai la nuit. J'étendis à terre la moitié de la tente que l'on avait apportée et m'en servis en guise de matelas. Avant de me coucher, je me fis servir un repas des plus maigres ; il se composait de carottes de maïs grillées cueillies surplace et arrosées de l'eau du torrent ; sortant de la calebasse des noirs, elle n'était plus aussi insipide qu'on serait tenté de le croire.

Le lendemain matin, tous mes hommes arrivèrent ; j'avais eu le grand tort de ne pas alléger leurs charges et c'était pourquoi ils n'avaient pu me rejoindre la veille par des che-

mins impraticables. Ainsi je constatai qu'au delà de 2150 mètres, la route ne pouvait être suivie avec tout mon matériel. J'en pris le strict nécessaire et, l'après-midi, je partis pour la reconnaissance journalière. La montée un peu plus douce nous ramena dans la forêt de bambous dès 2400 mètres.

Le soleil ne se montrait guère qu'à l'aube et vers le soir ; le jour il était comme enveloppé de gros nuages gris qui, très souvent, s'abattaient en pluie, et rendait l'ascension particulièrement désagréable. J'atteignis ce jour-là 2940 mètres. A cette altitude, je trouvai, à mon grand étonnement, des fumées tout à fait semblables à celles du buffle. J'essayai bien de préciser par l'examen des traces de pattes peut-être visibles, mais je ne pus rien distinguer qui me renseignât davantage. Après avoir interrogé les indigènes, je parvins à savoir qu'en effet, un grand cochon habite ces régions et qu'ils l'appellent « Senghe ». Par la suite, je vis des empreintes de pattes et aussi un squelette qui \ànrent confirmer leurs déclarations. A part cet animal, probablement un hylochère, et une assez grande diversité de quadrumanes, rien n'était à y considérer au point de vue de la zoologie. Les noirs piègent à cette altitude, les singes surtout, dont ils mangent la chair. Ils se couvrent de leurs peaux, souvent un pelage à longs poils très chaud. Un de mes porteurs ayant aperçu un cercopitèque pris au piège, ne manqua pas d'aller le dépendre ; c'est ainsi que j'eus connaissance de la pratique de cette tenderie. Quelques jours plus tard, cherchant à passer en rampant sous des branches, je me fis prendre la main gauche dans un lacet qui était, ma foi, fort bien dissimulé.

Avant de redescendre, je déposai une partie de mes bagages à 2860 mètres et, après les avoir couverts d'une bâche, je regagnai au pas de course mon campement de 2150 mètres, dernier endroit habité. Là je laissai le surplus de mon maté-

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riel ainsi que des hommes chargés de me ravitailler durant ma marche en avant.

Le lendemain, je partis dès l'aube ; parcourant le même chemin que la veille, je repris au passage mes bagages et j'atteignis la crête entrevue quelques jours auparavant à 3060 mètres.

Hélas ! je me retrouvai devant une autre vallée immense et celle-là infranchissable. Du point où je me désespérais, on apercevait une longue chaîne rocheuse hérissée de cimes, dont je ne pouvais distinguer le sommet. Etaient-ce des pics neigeux ? Le mauvais temps me laissa tout l'après-midi dans l'incertitude ; le soir, quand enfin les nuages se dissipèrent, une formidable barrière granitique hérissée d'aspérités d'un gris sombre apparut à mes yeux. J'eus un profond découragement ; certainement, je faisais fausse route. Allais-je redescendre et choisir un autre chemin ?

Campé dans une forêt de bambous qui m'ôtait la vue des alentours, je dus, durant quatre heures, faire abattre cette végétation afin de pouvoir mieux distinguer autour de moi. Dans le fond de cette profonde vallée gisaient d'énormes blocs de pierre d'une blancheur telle qu'à travers le brouillard leur masse me parut être de la neige. La rumeur d'un torrent, qui coulait dans le fond lointain parvenait à intervalle régulier, poussé par une bourrasque glaciale qui soufflait avec violence dans ce vaste couloir. Quand j'eus consulté ma boussole, je constatai que cette chaîne granitique avait une direction Nord-Ouest ; il était certain que plus elle se dirigeait vers le centre du massif, plus l'altitude des pics qui la hérissaient allait en augmentant. La chaîne devait donc indubitablement s'étendre vers un point assez élevé, dont l'extrémité ne m'était pas encore visible. Perché sur un arbre, mes lunettes en mains, j'attendis patiemment que les nuées

se dissipassent. A la tombée de la nuit, j'acquis la certitude que la plus élevée des aspérités était couverte de neige et que la ligne montagneuse sur la crête de laquelle je me trouvais s'en rapprochait insensiblement et la rejoignait un peu en deçà du pic neigeux. Ce pic était en quelque sorte un centre dont les crevasses énormes, les vallées, s'irradiaient vers la base. La structure des montagnes, principalement celle du Ruwenzori, est si capricieuse que l'on se dirige difficilement à travers ses défilés et méandres. Quoique encore très éloigné, ce ne pouvait être le pic Marguerite, mais la première ou la seconde des cimes neigeuses visibles de la plaine de la Semliki.

Je décidai qu'e"n suivant la crête que nous occupions, nous nous approcherions le plus possible du sommet aperçu. Arrivé là, je jugerais mieux de ce qu'il y a\ait à tenter pour atteindre la hauteur culminante. Je redescendis de l'arbre, m'enveloppai dans un gros paletot et distribuai des couvertures à la douzaine de nègres restés avec moi. Je m'installai en leur compagnie autour de grands feux, car le froid était si vif et augmentait si intensément qu'il forçait les noirs à s'approcher le plus possible des brasiers. Le minimum de la nuit fut de 7°. Le lendemain matin, en me levant, je n'entendis autour de moi que des toux et des reniflements révélateurs. L^gros de ma petite caravane était enrhumé. Toute la matinée se passa dans un brouillard épais et sous une fine pluie qui ne cessa pas de nous arroser. Malgré la chute de tant d'eau, il nous était impossible de nous en procurer à proximité, puisque nous suivions la crête de séparation des vallées au forid desquelles bondissaient des torrents. Je fus obligé d'en envoyer puiser à deux heures de là. Les porteurs ne possédant pas de récipient, se munirent de gros bambous dont les cloisons des nœuds avaient été préalablement percés, sauf

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le dernier qui servait de fond ; ils rapportèrent ces longues tiges creuses remplies d'eau fraîche.

L'après-midi, désespérant de voir le temps s'améliorer, je partis avec la moitié de mes hommes, armés de hachettes, de couteaux et de tout ce que je possédais de tranchant. Ils se mirent à pratiquer un passage à travers la forêt encombrée de lianes et de plantes grasses. Cette forêt qui est mentionnée sur la carte du Ruwenzori comme contournant les glaciers au Nord, porte sur l'édition anglaise une indication adéquate aux difficultés que l'on y rencontre. Il y est écrit : « Contrée inaccessible couverte de forêts denses ».

A nouveau, je trouvai des traces de cette bête qui m'avait tant intrigué une première fois ; je pus distinguer sur la terre détrempée qu'il s'agissait bien d'un animal de la famille du cochon ; un squelette que je trouvai le lendemain à 3200 mètres, me fournit la certitude que j'avais affaire à un hylochère. Je rencontrai égalemient, mais je ne les aperçus que de loin — et seul le bruit inouï qu'ils menaient dans les bambous attira mon attention de leur côté, — une bande de 150 à 200 colobes (i) de différentes grandeurs. Ils bondissaient de tige en tige, et courbaient en passant la végétation comme le ferait le vent.

Le brouillard persistant et la végétation touffue qui nous entourait limitaient notre vue et nous rendaient l'orientation très difficile. Après 21/2 heures de marche, nous arrivâmes devant une petite vallée transversale. Me hissant dans un arbre, j'attendis à nouveau, mes lunettes pendues au cou, mon appareil photographique en main, que le ciel se décou-

(i) (C. Guereza ou C. Caudatus) . Singe à fourrure, pelage noir, poils blancs à la tête, longs, soyeux et de même teinte sur les flancs et à la queue.

vrît et qu'il \înt confirmer l'avance que j'espérais avoir faite vers mon but. Le temps s'éclaircit dès cinq heures et je distinguai nettement la première cime couverte de neige dont je m'étais rapproché quelque peu. A ma droite, vers le Sud, dans une large échancrure de la chaîne rocheuse, une masse toute blanche et encore éloignée m'apparut : c'était le sommet du pic Marguerite.

J'étais à 3220 mètres d'altitude. M'étant attardé sur mon perchoir, je partis vers le camp au crépuscule et m'égarai. Je ne retouvai ma route qu'après un bon quart d'heure d'allées et venues dans les ténèbres, si bien que je finis par choir dans un trou. A la lueur de torches de paille, flambeaux improvisés, je pus être enlevé de cette fosse. Le minimum de cette nuit fut de 6", et cette température n'apporta aucun soulagement à mes enrhumés.

Je fus debout avant que le jour parût afin d'assister au lever du soleil. Le ciel resta découvert jusqu'à neuf heures du matin et me permit de prendre quelques vues photographiques. Lorsque le temps se couvrit, je me mis en marche avec ma caravane, désireux de m'installer à proximité de l'endroit atteint la veille. Sous la conduite d'un homme qui était venu nous rejoindre et qui prétendait connaître un sentier favorable, je prolongeai mes investigations jusqu'au soir ; peu après avoir dépassé les 3220 mètres atteints le jour précédent, mon guide me fit prendre, à ma grande déception, une direction difterente de celle que j'aurais voulu adopter. De 3220 mètres, je redescendis jusqu'à 3000 où je trouvai quatre petites rivières fangeuses, puis la montée reprit, désagréable et fatigante. Les hommes abattirent à nouveau les bambous pour nous frayer un passage. En arrivant à 3200 mètres, je m'engageai su.r une ancienne piste qui, faute d'être foulée, et pour cause, par des promeneurs, était envahie par une pro-

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