VÉGÉTATION A 3800 MÈTRES
André Pilette. A travers l'Afrique Équatoriale.
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les stimulait sans doute, mais ayant tout réparti entre les douze premiers, je ne pus rendre heureux les huit autres, car ils étaient vingt. Reprenant le chemin de la veille, nous gagnâmes 3720 mètres. Je projetai de camper au bord de la grande vallée, au-delà de la forêt de bambous, là même où la vue s'étendait librement sur l'extrémité de la chaîne rocheuse et du pic neigeux (i). Comme je le disais plus haut, le pays différait totalement d'aspect. Aux innombrables tiges de bambous dont certaines atteignaient presque la grosseur d'un cou d'homme, succédaient des arbres d'apparence si bizarre, si étrange, que l'on croyait les entrevoir dans un rêve. De longs lichens partaient de leurs branches et tombaient en barbes vertes (2) ; ils s'étaient imposés en parasite, principalement sur les bruyères arborescentes (3) et sur une espèce de grand laurier (4). Aux lianes, aux ronces et à la nombreuse variété de plantes grasses qui, plus bas, nous empêchaient d'avancer, av^ait succédé une mousse épaisse qui rendait la marche douce et silencieuse. Vers 3600 mètres, les lobélies (5), telles de longues torches, et les séneçons (6) s'ajoutaient à cette merveilleuse flore qui m'a laissé une durable impression de féerie. De vigoureuses plantes portaient des fleurs dont certaines ressemblaient étrangement à celles de nos campagnes ; des violettes couvraient la terre ; de petits mûriers sauvages identiques à ceux de nos bois m'accrochaient au passage comme pour offrir leurs fruits très appétissants. A leur v'ue je me souvàns que j'avais découvert plus
(i) Voii- photographie 11° 22.
(2) Voir photographie 11° 24.
(3) Voir photographie no 26.
(4) Voir photographie n° 24.
(5) Voir photographies n^s 25 et 27.
(6) Voir photographies n°^ 27 et 30.
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bas, à 2150 mètres, d'excellents petits pois, cultivés par les indigènes. De multiples troncs d'arbres vermoulus nous barraient la route.
Après avoir déjeûné, je poursuivis mon chemin pour ma reconnaissance habituelle. J'atteignis aisément 3900 mètres pour redescendre peu après à 3800, afin de traverser une petite rivière, puis la montée reprit doucement ; les arbres, ici clairsemés, disparurent complètement au-dessus de 3900 mètres. Dès lors, le terrain se présenta sous l'aspect de grandes plaines ondulées que seule une végétation courte, ressemblant fort au thvTn, couvrait intégralement. Un groupe de grands rochers blancs fut atteint à 4000 mètres et d'autres, noirs, à 4080. J'étais en face du premier pic qui, tout à fait découvert, étalait d'innombrables crevasses emplies de neige (i). J'aurais pu pousser les investigations plus haut, mais il était quatre heures et demie, et je dus me résoudre à redescendre. Un vent très frais balayait les hauteurs, mais la sécheresse de l'air rendait la promenade des plus agréables.
Si le terrain s'était amélioré et facilitait la marche, un facteur nouveau entrait cependant en ligne de compte : c'était la raréfaction de l'air; à l'altitude que j'avais atteinte, le manque d'oxygène essoufflait au moindre effort.
Vers 4000 mètres, des traces de grands carnassiers étaient visibles ; on y constatait aussi la présence d'un petit nombre d'oiseaux aux couleurs très .éclatantes, pour la plupart de petite taille.
Je rentrai au camp après une marche en montagne de près de huit heures sans arrêt. A la suite de tels efforts, je me réveillai, le lendemain matin, avec une fièvre qui ne m'empêcha pas de prendre quelques photos ; puis je me remis au lit, en
(i) Voir photographie no 23.
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espérant que cet accès ne tarderait pas à disparaître. Mais cet espoir fut vain ; j'en pris simplement mon parti et, à une heure et demie, bien que très fatigué encore, je me remis en route avec lenteur, dépensant ce qu'il me restait d'énergie pour gagner la petite rivière à 3800 mètres ; je m'installai à proximité d'un gros rocher à 3850 mètres, à la limite des arbres couverts de lichens et de la zone des plaines ondulées. Aussitôt que la nuit tomba," un froid intense contraignit mon monde à se réfugier autour des grands feux. Les porteurs qui avaient négligé de transporter le double toit de tente qu'ils tendaient d'habitude sur des pieux, abri précieux pour la nuit, se blottirent sous un rocher légèrement en surplomb à même de les garantir de la pluie. Des brasiers énormes furent allumés et brûlèrent toute la nuit. Vu l'insuffisance de couvertures, les hommes en étendirent quelquesunes sur le sol puis, se couchant et se serrant les uns contre les autres, ils se couvrirent de quelque laine et entretinrent les foyers. Le froid était devenu si vif que je me revêtis de tout ce que je possédais et que j'énumère ici pour l'édification du lecteur: d'un gilet de soie, d'un autre de coton, d'un sweater en grosse laine, d'une gilet de chasse en poils de chameau, d'un veston et de mon gros paletot pour le torse ; enfin, pour les jambes, d'un épais caleçon, d'un pantalon et de deux paires de bas. Après m'être enveloppé la tête d'une écharpe, je me glissai sous mes trois couvertures en ayant fait mettre, au préalable, une bouteille d'eau chaude au fond de ma couchette. J'avoue n'avoir jamais dormi enseveli dans pareil équipement ; fort gêné dans mes mouvements, j'avais peine à me retourner. Quoique cette façon de m'habiller semble exagérée, je n'eus pas du tout lieu de m'en repentir car, durant la nuit, la température tomba à - 2° centigrades, chute particulièrement sensible pour ceux qui viennent de la
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pluinf où une chaleur accablante leur cause plus d'une nuit blanche. Je n'ai jamais compris que les nègres, aussi peu vêtus, puissent résister à une si basse température et cependant, malgré mes a\às, certains de mes porteurs s'entêtaient à rester. Un vieillard qui toussait d'une façon inquiétante s'obstinait à demeurer avec les autres, quoique j'insistasse pour qu'il redescendît. La plupart d'entre eux claquaient des dents sans relâche.
Vers 9 heures du soir, un orage très violent se déchaîna ; durant plus de deux heures des rafales de grêle, renforcées par de fréquents et de formidables coups de tonnerre battirent et agitèrent ma tente. La tempête apaisée, je crus enfin pouvoir dormir paisiblement, mais je fus réveillé maintes fois par une grosse chauve-souris qui, d'un vol lourd et maladroit, s'en venait heurter les cloisons de ma demeure.
Le matin, lorsque je sortis de mon abri, tout ce qui m'entourait était blanc de grêlons et de givre. L'eau qui s'était accumulée dans les ustensiles que le boy avait abandonnés la veille, était congelée et faisait l'étonnement des noirs. Aucun ne s'expliquant ce phénomène, j'eus l'idée de leur demander ce qu'était la matière blanche qu'ils apercevaient au sommet des montagnes. Tous répondirent avec conviction que c'était de la pierre ; j'eus beau faire le rapprochement du givre qu'ils avaient sous la main avec les neiges éternelles, rien n'y fit, ils s'obstinèrent à dire que cette blancheur culminante était un rocher de teinte très pâle.
Le froid m'obligea à attendre dix heures et demie pour me mettre en route avec mes hommes. Mon indisposition de la veille avait pris fin. J'emportai à déjeûner afin de pouvoir voyager jusqu'au soir. Il faisait manifestement moins humide sur ces hauteurs ondulées où croissait l'herbe comparable à du thym. Le ciel se découvrant plus souvent, permettait à
MASSIF DU RUWENZORT (Versant Nord-Ouest),
Photo de Tauteur.