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MAMBUTI RENTRANT DE LA CHASSE

André Pilette. A travers l'Afrique Éqiiatoriale.

tance me séparant d'elle eut été par trop courte. Elle eut eu des chances de me sentir et, de plus, je n'occupais pas, ainsi, une position favorable pour l'atteindre au cerveau. Et puis, ce qui donnait à réfléchir c'est qu'en cas d'insuccès, je riscjuais une terrible partie. La nuit tombante rendait la forêt si sombre que j'eus la crainte de ne pouvoir tirer avec précision. J'ignore si le pachyderme eut le pressentiment de mon inquiétude, toujours est-il qu'il se décida à sortir de sa cachette et vint, de trois quarts, dans ma direction. Aussitôt, je lui envoyai au cerveau une 465 lisse qui le fit choir sur le ventre. Il resta un instant le cou tendu comme s'il se reposait. Croyant à un étourdissement, j'allais lui décocher une seconde balle, lorsque la tête vint prendre appui sur les pointes puis, lentement, la bête roula sur le côté en raidissant les pattes. Je m'en approchai et je m'aperçus que le flanc se soulevait à intervalles réguliers. Je lui logeai alors une 405 à la tempe mais les battements continuèrent. Le sang qui s'écoulait par la trompe, la bouche et une des oreilles m'apportait la certitude que le cerveau avait été touché. Je mis la main sur le bas du thorax, et je constatai que le cœur battait encore malgré la mort certaine de l'animal. Je profitai de ce fait pour me rendre un compte exact de l'emplacement de cet organe chez les éléphants. Je restai quelques instants auprès de la bête dont le cœur battait toujours ; aussi je n'attendis pas que ces battements prissent fin; il se faisait tard et la nuit, proche déjà, me fit prendre le pas de course vers ma tente. Du reste, je ne savais pas à quelle distance je m'en trouvais et je fus très étonné d'y arriver six minutes après avoir quitté ma victime. Mes boys avaient parfaitement entendu les détonations, mais ils avaient cru, étant données la distance et l'heure, que des singes payaient de leur vie le prix de ma poudre.

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Comme je ne pouvais demeurer indéfiniment en forêt à chasser l'éléphant, alors que j'allais rencontrer de ces animaux en nombre considérable, principalement dans les plaines du Nord du lac Albert-Edouard, je m'acheminai vers Béni. Avant de partir, je fis venir les trois Mambuti pour leur laisser à chacun un cadeau. Je leur donnai quelques colliers de perles et des étoffes. Si les perles aux couleurs vives leur plurent, les tissus ne semblèrent pas leur causer une grande satisfaction ; ils les prirent cependant et s'en allèrent chargés de leurs trésors. L'après-midi, à plus de quatre heures de l'endroit où j'avais fait ma distribution, je trouvai un indigène porteur d'une étoffe très ressemblante à celle que j'avais offerte à l'un des Mambuti. Il résultait des renseignements pris, que ce nain noir était venu échanger cet article, qui ne lui plaisait guère, contre un autre objet qui le tentait depuis longtemps. Il était donc accouru au plus \àte conclure ce marché.

Plus j'approchais de Béni, plus les ]\Iambuti devenaient familiers. Chez ]\Ioëra, ils \'inrent de leur propre mouvement m'engager à aller chasser l'éléphant. Un jour que nous rentrions d'une promenade infructueuse, ils me conduisirent dans un de leurs villages ; ils y étaient très nombreux : j'en comptais de cent à cent vingt, hommes, femmes et enfants.

Je leur consacrai toute une journée. Arrivé le matin, je ne rentrai que le soir ; et je passai mon temps à les photographier (i) et à les étudier. Il était si rare de pouvoir s'entretenir avec ces pygmées, de les interroger, afin de connaître leur genre de vie vraiment extraordinaire et, peut-être, unique au monde. Lorsqu'ils surent que je n'appartenais pas à l'État, que je n'étais qu'un passager, ils se rassurèrent et.

(i) Voir photographies n°^ 33, 34 et 35.

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petit à petit, ils me firent des confidences. Ils m'exhibèrent leurs armes en ayant soin, au début, de n'apporter que les vieilles lances ébréchées et des flèches non-empoisonnées. Sur mes instances, ils finirent par montrer tout ce qu'ils possédaient. Je voulus mettre leur adresse à l'épreuve, et attachant par la patte un gros poussin qu'ils m'avaient offert, je plaçai l'un d'eux à cinq mètres du volatile et lui demandai de toucher cette cible à l'arc. Il hésita d'abord, trouvant que sacrifier un poulet pour si peu était une grosse dépense, et il me fit remarquer que s'il l'atteignait, l'oiseau en mourrait. Quand je lui eus fait comprendre que ceci n'avait aucune importance, il visa, mais il n'avait pas bandé Tare qu'une autre pensée lui traversa le cerveau. Laissant retomber son arme, il me demanda s'il aurait l'obligation de m'en offrir un second s'il venait à le transpercer. Je lui répondis négativement et lui promis, au contraire, quelque présent s'il l'abattait du premier coup. Il se remit à viser et envoya sa flèche dans le corps du pauvre poussin qui se mit à faire des bonds désordonnés ; alors le Mambuti s'en approcha et en retira la tige de bois. Je le fis recommencer à huit mètres, mais il fut moins heureux ; à deux reprises il manqua la cible ; enfin, à la troisième fois, le poulet reçut le coup de grâce. Je voulus alors lui faire jeter ses lances dans des arbres, mais il s'y refusa arguant qu'il allait détruire le fer de ses armes.

Chez les Mambuti, la teinte de la peau n'est pas aussi foncée que celle de la plupart des autres nègres. Elle est d'un jaunebrun qui les différencie d'autres peuplades de chasseurs. On est admis à supposer que cette couleur est due au genre de vie qu'ils mènent sous une végétation des plus denses où n'arrivent que rarement les rayons du soleil. Ces nains sont de structure vigoureuse et la musculature, chez la plupart,

est forte et bien développée. L'expression de leur lace est toute de vivacité ; ce qui les caractérise sont leurs grands yeux intelligents ; car on peut souvent reconnaître un Mambuti à son regard. Ce qui apparaît surtout chez eux, c'est leur petite taille ; quoique certains atteignent celle de nègres d'autres races, la plupart sont d'une hauteur en-dessous de la moyenne et je crois pouvoir citer i"i40 pour la généralité des adultes (i). Ceux de i'^30 ne sont pas rares et des hommes bien proportionnés pèsent de 40 à 45 kilos.

Comme vêtement, ils ne portent (]u'un cache-sexe a3^ant la forme d'un petit tablier fait d'un tissu fabriqué avec de l'écorce d'arbre. Ce vêtement rudimentaire est soutenu soit par une corde, soit par une ceinture en peau de bête, dont le pelage est ligné de blanc, ce qui prouve que les Mambuti vivent dans la région de l'Okapi et de la Bongo.

Le bout de presque toutes leurs armes est empoisonné et cette matière graisseuse et jaunâtre qu'on y remarque agit rapidement, même sur les gros mammifères. Certaines flèches ne portent pas de métal à leur extrémité ; le bois est simplement taillé en pointe et passé au feu. A peu de distance de cette extrémité, on remarque une gorge circulaire qui rend cette pointe très fragile, car elle cède à la moindre flexion et reste dans la plaie de l'animal atteint, circontance qui permet au poison de produire immanquablement son effet.

Les femmes Mambuti ne sont pas jolies et leur taille se rapproche de celle des hommes. On leur trouve parfois, comme ornements, de petits anneaux de cuivre qui leur traversent les lèvres, et quelques coquillages ou des perles à la ceinture. Chez tous deux, les cheveux sont rarement taillés avec bizarrerie et je n'ai jamais vu un représentant de cette race qui

(i) Voir, photographie 11° 34.

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portât des tatouages. Je pense, que, n'étant pas polygames, ils ont le respect de la femme d'autrui. Les mamans promènent leur bébé à califourchon sur la hanche comme le font en général les négresses, mais quand elles voyagent, au lieu de le charger sur le dos, elles le suspendent sur le côté à l'aide d'une courroie qui leur passe sur l'épaule opposée et sous le postérieur du nourrisson. Les enfants en bas-âge sont nombreux ; mais je crois que la mortalité parmi eux est grande ; c'est, du reste, compréhensible étant donné leur genre de vie ; ils habitent des huttes de fortune qui résistent à peine à la pluie et qu'ils abandonnent à tout moment pour aller ve^s d'autres coins où ils rebâtissent leurs villages sommaires (i). Ils errent ainsi dans la forêt, ils n'en sortent jamais et vivent du gibier et de rapine. Ils ne cultivent pas et employent la presque totalité de leur temps à chasser. Ceux qui demeurent au camp forgent des armes pour les autres. Il semble qu'ils aient, chacun, leur spécialité et je leur ai entendu dire : moi je ne m'attaque qu'aux cochons noirs, tandis que mon frère ne poursuit que l'Okapi. Ils s'aident parfois de chiens, mais ceux-ci ne leur sont pas de très grande utilité, car ils chassent surtout à la vue et non d'après leur odorat qui est presque nul (2).

Le chef Moëra me procura des porteurs en nombre suffisant et, pour m'assurer de ses sentiments les plus respectueux, il m'accompagna, le jour où je le quittai, jusqu'à une heure de l'après-midi. Après mon déjeûner il me fit, avant de s'en aller, de nombreux salamalecs ; c'était, à n'en pas douter, un homme charmant.

(i) Voir photographie no 35.

(2) Ces observations sur les Mambuti n'ont rapport qu'aux pygmées de la forêt des environs de Béni, leurs mœurs et coutumes pouvant, certes, varier d'une région à l'autre.

Je pris rapidement de l'avance sur mes porteurs et je m'arrêtai, vers la fin de l'après-midi, à deux heures et demie de Béni. J'attendis longtemps mes bagages et je commençais à m'inquiéter lorsque je \ds arriver un de mes boys, suivi de quelques femmes portant le strict nécessaire pour me permettre de camper. Mon serviteur me raconta qu'après m'avoir quitté, ce bon chef, cet homme charmant, exdtait ses sujets qui le croisaient le long de la route et les exhortait à déposer mes charges et de s'en retourner dans leurs villages. Il espérait sans doute n'avoir plus jamais à régler quoi que ce fût avec moi. C'était un bel exemple de fourberie ; ce défaut se retrouve fréquemment chez les nègres.

Lentement, la forêt se fit moins épaisse, les arbres moins hauts, pour enfin disparaître complètement. Dès lors, ce fut le spectacle d'une végétation abondante, de hautes herbes à éléphant que les indigènes dénomment en Swahili : « Matété » (i) . Le regard pouvait à nouveau s'étendre ; de temps à autre, du haut d'une colline, je distinguais très nettement la grande plaine qui, à perte de vue, s 'étend vers le lac Albert-Edouard ; elle était bordée à l'Est toujours par le Ruwenzori et, à l'Ouest, par la chaîne des Mitumba. La chaleur se faisait sentir d'autant plus vivement que le corps, après ce long séjour sous bois, était fait à la fraîcheur humide qui y règne constamment.

Je restai une quinzaine de jours à Béni ; cette période saisonnière permettait au Ruwenzori de se découvrir presque chaque après-midi et de s'offrir sous un aspect merveilleux. Quand on fait le voyage de Boga à Kasindi, sa structure changea chaque pas, mais nulle partie massif n'apparaît plus

(ij \'oir photographie n^ ici.

enchanteur et plus tentateur pour l'alpiniste, qu'à Béni.

Si, dans ces régions, la nature a créé des paysages inoubliables pour le voyageur, elle y a, par contre, placé une faune dont certains représentants, tels les léopards, ne prouvent ni en faveur de sa prévoyance iii de sa bonté. Ces félins font des ravages continuels parmi les populations qui, déjà très éprouvées par la maladie du sommeil, se passeraient de ces sinistres rôdeurs. Dans l'espace d'une semaine, un homme et deux femmes furent tués. Les deux négresses furent enlevées vers 8 heures du soir, dans leur hutte, par un trou que ces carnassiers y pratiquèrent en traversant les feuilles et les herbes qui recouvraient l'armature de bois de l'habitation. L'une des femmes fut emportée au loin, où on ne put en retrouver que quelques débris informes abandonnés dans la brousse ; leur autre victime fut laissée près de la paillotte et mourut le lendemain matin des lésions multiples dont son corps avait souffert. Ces redoutables félins tuent les indigènes, principalement dans les régions peu giboyeuses où ils trouvent difficilement leur nourriture. Journellement, ils s'attaquent au petit bétail des noirs et quand, durant une nuit, ils s'introduisent dans une bergerie, ils y tuent dix ou quinze bêtes plutôt, semble-t-il, par frénésie que par nécessité.

Les léopards, que certains dénomment panthères, sont très répandus en Afrique ; ils y vivent sous diverses espèces que l'on ne différencie pas très nettement. Ce qui apparaît surtout, c'est leur taille variable, la grandeur et la disposition des taches de leur pelage ainsi que la teinte du fond de leur fourrure. Les mouchetés de petites rosaces très rapprochées sont les plus communs.

Les plus grands léopards semblent provenir de l'Atlas marocain. On trouve des mâles qui atteignent 3^30 de la tête à l'extrémité de la queue ; les femelles ne dépassent

guère 2°^30. Leur poids maximum varie entre 65 et 70 kilos.

Ils vivent un peu partout pourvu qu'ils trouvent de quoi se nourrir ; on les rencontre en plaine, en forêt épaisse et en montagne, même à des altitudes les plus élevées. S'ils se contentent souvent de viande pourrie, ils préfèrent cependant se désaltérer de sang chaud. Suivant les contrées, leur nourriture varie ; en certains endroits, ils mangent des petites antilopes et des singes ; dans d'autres, plus giboyeuses, ils s'attaquent à de plus gros animaux et même aux buffles. Chez les indigènes, ils enlèvent des chèvres, des moutons, des veaux, des chiens et ils semblent préférer particulièrement la chair de ces derniers. Ils abandonnent souvent la carcasse de leur victime à l'endroit où ils l'ont dévorée, mais parfois aussi ils hissent à 4 ou 5 mètres de hauteur, dans un arbre, des restes qui dépassent souvent leur propre poids afin qu'ils échappent aux autres félins. Lorsqu'ils y reviennent pour achever leur repas, ils observent attentivement les lieux avant de s'en approcher. Si quelque indice les avertit de la découverte de leur garde-manger, ils en font plusieurs fois le tour et ne se remettent au festin qu'avec la certitude qu'aucun danger ne les menace.

J'ai entendu les indigènes prétendre que les léopards enlevaient des chèvres en se les chargeant sur le dos et qu'ils s'aidaient de leur queue pour les y maintenir. Certes, ils se servent de leur appendice caudal dans nombre de cas, et j'ai pu observer moi-même, dans un combat d'un léopard et d'une hyène, que le premier enroulait sa queue autour d'une des pattes de l'immonde Carnivore afin de l'amener à terre en le déséquilibrant par des tractions continuelles.

Plus nocturne encore que le lion, il est excessivement rare de rencontrer le léopard à la clarté du jour. Il est très farouche.

sauvage et plutôt lâche, mais quand il est attaqué ou qu'il attaque, il est rusé et fait preuve d'une cruauté et d'une énergie peu ordinaires. La seule manière de le chasser avec succès, c'est à l'affût, mais il faut se tenir très tranquille car, au moindre bruit, il se sauve ; la battue donne aussi des résultats.

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