CHAPITRE VI
Les Plaines du Nord de l'Albert-Édouard
La Semliki en plaine. — ■ Encore des éléphants. — Triplé de buffles. - — Le petit buffle roux du Congo. — Population décimée par la maladie du sommeil. — La Trypanosomose africaine. — ■ Sur un sentier inconnu. — • Belle chasse à l'éléphant. — Un mort qui s'évade. — Les innombrables kobs. ■ — • Abondance de proboscidiens. — Inondation du campement. — • Éléphante menaçante. — Capture et domestication de l'éléphant d'Afrique.
La Semliki que j'avais retrouvée à Béni et que je devais longer presque continuellement jusqu'au lac Edouard oii elle prend sa source — je ne m'en écartai que peu pour me livrer à la chasse — n'est pas navigable en maints endroits. Une suite de rapides en amont et en aval de Béni empêche toute embarcation de monter ou de descendre son cours sans transbordement (i). En d'autres lieux, cette rivière, d'une largeur moyenne de 60 à 100 mètres, se resserre à un tel point qu'elle s'écoule dans des gorges rocheuses très étroites, si bien que les indigènes passent d'une rive à l'autre
(i) Voir photographie n° 37.
sur des ponts d'une seule portée construits avec des troncs d'arbres. D'un cours assez régulier et plutôt lent dans son ensemble, ses eaux roulent avec violence dans leur passage à travers les gorges et en corrodent lentement les parois rocheuses ; ces parois leur font un lit très profond en cet endroit.
Un soir, un peu avant d'atteindre des rapides situés à une quinzaine de kilomètres en amont de Béni (i), mon attention fut attirée par des masses noires qui se mouvaient de l'autre côté de la rivière. Je n'eus pas de ^difficulté pour y reconnaître des éléphants. Ils marchaient lentement, en file indienne, foulant des herbes tout à fait rases. A la lunette, je les distinguais fort bien. J'eus un instant ren\ae de traverser le cours d'eau, mais il était impossible de trouver une pirogue et je dus les laisser s'éloigner, navré de ne pouvoir aller les examiner de plus près.
Le lendemain, peu après le lever du jour, mon boy se risqua de me tirer de mon sommeil en frappant doucement à ma tente. Je lui demandai des explications ; j'entendis, dans mon assoupissement, sonner à mes oreilles « Mbogo buana» (des buffles, maître). Je fus \'ite debout, je m'habillai précipitamment et dix minutes s'étaient à peine écoulées que, déjà, j'étais en route. Un homme qui avait été puiser de l'eau à la rixàère avait aperçu dans le brouillard du matin, non loin de notre camp, quelques buffles revenant de s'être abreuvés et traversant un sentier. Je m'empressai de chercher leurs traces et m'engageant dans leur sillage, je me mis à marcher dans les herbes couchées sur leur passage. La brume légère rendait l'approche plus facile ; en général, les bêtes hésitent souvent à fuir lorsqu'elles ne distinguent
(i) Voir photographie n° 37.
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qu'imparfaitement. Je ne tardai pas à les rejoindre ; une soixantaine de mètres me séparant du dernier, je me préparais à épauler lorsqu'il m'aperçut et, prenant le galop, il joignit les autres. A vingt ou trente mètres plus loin, ils s'arrêtèrent, comme dans l'appréhension d'un danger. J'en profitai pour envoyer une 465 au poitrail du dernier. Aussitôt les quatre buffles composant le groupe s'en furent à la course, tandis que j'adressais mon second coup à l'un d'eux. Ils disparurent rapidement dans la végétation. Je me mis à les suivre, anxieux de connaître le résultat de mon tir. Leurs traces nous conduisirent au bord d'un ravin de 60 à 80 mètres de largeur dont le fond était tapissé d'herbes à éléphant. Plus je m'approchais de la tranchée, plus je percevais des beuglements étouffés qui, bientôt, se turent. Sur la pente se voyaient de fortes traces de sang et, fait invraisemblable pour un buffle présumé touché au flanc, des esquilles d'os y étaient également visibles. Peu désireux de m'aventurer de ce côté à la suite des bovidés blessés, je me tins très tranquille sur les flancs du ravin, ne laissant émerger que ma tête du buisson qui me servait d'abri. Déjà mes regards fixaient l'endroit où les buffles avaient dû se réfugier. Suivant toute probabilité, l'un d'eux avait expiré dans le fond du vallon, non loin de mon refuge, mais je ne savais ce qu'étaient devenus les autres. Avaient-ils continué à fuir ou se tenaientils cachés dans cette végétation où l'œil exercé ne pouvait rien distinguer? A un moment donné, des plantes s'agitèrent ; je cherchai à apercevoir la bête qui venait de remuer. Je pris mes lunettes et j'eus la satisfaction de discerner, dans une petite éclaircie, la tête d'un buffle immobile. Je pus facilement me rendre compte de la position que devait occuper le corps du ruminant. Aussi n'attendis-je pas un instant pour envoyer, au juger, une balle 465. Brusquement, la tête
disparut dans les Matété qui se mirent à s'incliner et à craquer. Je compris que ces mouvements désordonnés des herbes étaient dus aux dernières convulsions de l'animal expirant. Bientôt tout rentra dans le calme le plus parfait et je ne bougeai plus, espérant que les autres bovidés s'arrêteraient à proximité de mon observatoire. Mes espérances ne furent pas déçues, je n'eus même pas à attendre. De l'autre côté du ravin, un buffle émergea bientôt ; il se mit à escalader lentement la déclivité. Je n'eus garde de me mouvoir avant qu'il ne se fût entièrement découvert ; alors je constatai une claudication qui ne pouvait être que le résultat de mon tir. La bête se déplaçait à trois pattes, péniblement. Ce buffle reçut à son tour im projectile de mon Express et, se cabrant de toute sa hauteur, il retomba en arrière dans la tranchée en écrasant les herbes drues dans lesquelles il disparut. Je crus qu'il avait été tué net, mais ses beuglements ininterrompus attestaient le contraire et, bien que la voix du blessé finit par s'enrouer, une demi-heure après sa chute, il beuglait encore. Ces cris me devinrent si insupportables que je me décidai, pour y mettre fin, à abandonner mon poste et mes prétentions au dernier buffle. Je me mis à traverser avec peine la végétation, un peu en amont, de façon à ne pas me rencontrer avec le sur\'ivant. Arrivé au versant opposé, je m'approchai du mourant. En tombant, il s'était renversé sur le crâne et la tête, prise sous le corps, imprimait au cou une douloureuse torsion. Comme les beuglements continuaient de plus belle, je m'empressai d'y mettre fin en lui logeant une 405 au cœur.
Renonçant au projet d'abattre l'autre bête, j'allai à la recherche de mes victimes. Celle que je venais d'achever avait une patte antérieure qui ne tenait plus que par un ligament de peau ; le fémur avait été broyé par le second coup
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de carabine que j'avais tiré à la course et qui avait porté sensiblement trop bas. Le deuxième buffle, que j'avais étendu raide mort, gisait non loin de ce dernier ; quant au premier, qui avait reçu une balle au poumon, il était venu mourir à l'entrée du ravin, parmi des hautes herbes, après une fuite d'une centaine de mètres à peine, distance qu'il avait parcourue entraîné par les autres. Tous trois étaient des mâles adultes, mais de petite taille, se rapprochant fort du petit buffle roux du Congo. Deux étaient presque noirs tandis que la peau du troisième était plutôt d'un brun foncé ; leurs cornes, de très petite dimension, n'étaient pas des trophées très prisés du chasseur. Leur forme différait d'une bête à l'autre. L'un des noirs portait des cornes couvrant complètement l'os frontal ; les pointes se rapprochaient l'une de l'autre, tandis qu'un autre noir et le roux avaient le milieu du front dégagé et les pointes toutes droites et parallèles l'une par rapport à l'autre.
L'étude des buffles d'Afrique n'a guère été très approfondie jusqu'à nos jours ; on les a classés en quelques espèces différant plus ou moins les unes des autres. Il n'y a, certes, pas d'erreur possible pour le profane quand il compare les pointes formidables du buffle du Cap aux cornes minuscules d'un petit bovidé roux des forêts du Congo. Mais si quelques espèces apparaissent bien nettement au premier venu, la gradation existant entre les multiples sous-espèces qui les composent ne sont pas visibles pour tous, et il faut des connaissances étendues de la question pour y distinguer* les dissemblances minimes qui imposent le discernement au point de vue zoologique. On remarque des anomalies d'un buffle à l'autre faisant partie d'un même troupeau. Certaines régions sont peuplées d'espèces diverses et il n'est pas rare de rencontrer, au même endroit, le buffle du Cap et celui du
Congo. Il est peu probable, mais nullement impossible, qu'ils se croisent et donnent naissance à des sujets de races mêlées. Ainsi, on a vu des antilopes sauvages s'accoupler avec des chèvres paissant non loin des villages. Souvent, sur les buffles, des bizarreries ph3'siologiques m'ont frappé et j'en ai constaté certaines sur ceux que j'ai \ais morts ou que j'ai tués durant mon voyage. Cependant, on ne peut pas généraliser en ce qui concerne des observations faites sur un ou un nombre restreint de spécimens.
Les petits buffles roux du Congo (Bos caffer nanus) , espèce à laquelle appartenaient mes trois victimes, atteignent à peine quatre pieds à l'épaule ; ils sont beaucoup plus svelte que les buffles du Cap, mais ils ont l'air beaucoup moins puissant. Leur couleur varie du roux au brun sale, cette dernière étant principalement \'isible chez les \ieux. Ils ont des poils courts et peu nombreux ; les mâles les ont un peu plus longs et, chez tous, ils disparaissent avec l'âge. Les cornes qui ne recouvraient pas, durant leur jeunesse, la partie frontale de la tête, gagnent en étendue vers leur base, lentement, avec les années, sans cependant atteindre les dimensions des bourrelets qui garnissent une partie du crâne du buffle de cafrcric ; chez les vieux, seul un petit espace sépare les deux cornes au milieu du front. Ces petits bo\ddés, quoique peu répandus, ne vivent pas en troupeaux considérables. Ils semblent fréquenter de préférence les régions de végétation dense ; nombreux sont ceux qui vivent dans la forêt équatoriale, non loin de terrains découverts et à proximité de l'eau où ils peuvent s'abreuver. On leur a fait une réputation de férocité qui est fortement exagérée.
Comme j'avais des invités à midi et au soir, ma chasse du matin \'int fort à point ; je pus leur faire manger du bœuf
aux deux repas, ce qui leur fit grand plaisir, car ils devaient, comme moi, se contenter la plupart du temps de viande de chèvre et de poule.
Désireux de chercher un bon terrain de chasse, je gagnai la rivière Taha qui m'avait été signalée comme très giboyeuse vers son embouchure. Si les antilopes y étaient nombreuses, les indigènes y étaient plutôt rares. On y rencontrait des vestiges d'anciens villages ; ceux qui comptaient encore quelques habitants offraient un aspect fort délabré. L'abandon que l'on y constatait révélait, sans que l'on pût en déterminer les causes, que quelque grande détresse s'était abattue sur cette contrée. Etait-ce, comme au sud du lac Albert, des guerres intestines, ou quelque cataclysme ignoré qui avait presque anéanti cette région? Rien de tout cela, mais un effroyable fléau qui, depuis tant d'années, fauche sans merci des populations entières ; le fléau surgit, sème la ruine et la mort, gagne chaque jour en étendue, tandis que les efforts tentés pour enrayer ses ravages restent stériles. Il s'agit, ici, de la maladie du sommeil. Elle ne tue pas, comme le choléra ou la peste, dans un temps relativement court ; la maladie du sommeil s'attaque sournoisement à ses victimes, elle les mine, les consume et lorsque les malheureux s'aperçoivent du mal qui les frappe, il est trop tard : le mal a fait son œuvre en sourdine, inexorablement, et fait d'une vie désormais limitée, une atroce et interminable agonie. Il faut avoir vu de près les effets de cette lamentable maladie qui décime la race noire depuis plus de dix ans. Des êtres décharnés jusqu'à l'état de squelette sont assis au seuil des portes ou couchés sur des grabats, dans l'attente de la mort qui ne les prendra cependant que lorsque tout à fait épuisés et anéantis. Le cerveau de ces condamnés retrouve, par intervalle, une lucidité momentanée qui leur permet de se rendre un compte
exact de la fin atroce à laquelle le sort impitoyable les voue. Sous ses coups, hommes, femmes, enfants de tout âge succombent. Des familles entières sont décimées dans l'espace de quelques mois. Les parents laissent sans soutien des foules d'orphelins ; d'autres, dans des crises de folie passagère, leur font subir les plus odieux traitements. J'ai entendu, durant des nuits mortellement longues, hurler ces petits malheureux qui ne pouvaient se soustraire aux actes déments de père et de mère en proie aux hallucinations folles de leur effroyable agonie.
L'air hébété, le visage grimaçant, de leurs 3''eux éteints, du nez et de la bouche, s'écoule un liquide \àsqueux ; telles apparaissent ces faces horribles sur des corps affreusement rabougris. Étendus sur une natte ou dans la poussière, ces spectres effrayants cherchent un peu de vie et de force en s'étendant sous un bienfaisant rayon de soleil. Souvent, leurs congénères les relèguent dans des huttes à l'écart, en les nourrissant à peine ; on les y voit ramper avec une indicible horreur. D'autres, plus expéditifs, abandonnent les malades à leur sort lamentable ou les perdent en pleine brousse où ils sont la pâture des fauves et des rapaces.
Peut-être est-il utile d'ouvrir ici une parenthèse : le nègre est peu compatissant ; il ne s'apitoie pas sur les souffrances d'autrui ; si ses maux personnels le touchent, il est plus touché encore par les pertes matérielles qu'il éprouve. Tant qu'il croit pouvoir sauver sa femme, il la soigne, dans l'espoir de retrouver ainsi l'aide précieuse dont il exploitait à outrance le travail. Mais le jour où il la sait irrémédiablement perdue, il s'en désintéresse et la délaisse, affecté à l'idée qu'il l'acheta naguère à ses beaux-parents et que la somme versée constitue, pour lui, un mauvais placement. Le voilà voué au labeur tenace afin de se procurer les chèvres, les houes, les pots à
bière, les étoffes et toute la série d'objets dont se composent les exigences de nouveaux parents qui ne marient leur fille que moyennant tel prix. Ces prix sont très variables et diffèrent d'une région à l'autre, suivant la beauté, la santé et la force de la personne. Pour mieux dire, c'est une bête de somme, dont la valeur marchande correspond à la vigueur dont elle est susceptible. D'ailleurs, la possession de femmes est, pour le noir, l'indice de sa fortune. Les grands chefs en ont deux, parfois trois cents, tandis que le pauvre n'en a qu'une et quelquefois pas du tout. Quand un nègre parle de sa puissance, de ses propriétés, de sa fortune, il vous cite en tout premier lieu le nombre de ses femmes ; viennent ensuite ses vaches, ses chèvres, ses cultures, mais il vous montre bien à quel rang suprême de ses biens il place la ou les compagnes de sa vie.
Quoique les premières constatations de l'existence de la maladie du sommeil ou Trypanosomose africaine remontent au début du dix-neuvième siècle ; elle n'a attiré, d'une façon toute spéciale, l'attention du monde colonisateur qu'au début du xx^, date vers laquelle des épidémies terribles ravagèrent de grands territoires. Elle a envahi, actuellement, presque totalement le bassin du Congo, qui est son centre d'évolution, s'étend sur le Haut Nil, remonte vers le Sénégal en longeant la côte occidentale de l'Océan Atlantique. Il semble que c'est surtout à la colonisation qu'il faut attribuer la propagation de ce terrible fléau. En effet, le fait de déplacer des masses d'hommes empêcha de localiser le mal. Tout prouve que des nègres contaminés l'ont répandu dans les contrées où ils passèrent ou séjournèrent. S'il est possible que la maladie puisse se transmettre, dans des conditions déterminées, par certains insectes piqueurs, il apparaît nette-
ment que, partout où elleséxàt, on rencontre, à de rares exceptions près, une mouche qui porte communément le nom de Tsé-tsé, nom que l'on donne d'habitude à toutes les Glossines (i). Ces mouches se caractérisent par leur trompe horizontale grêle, renflée en un bulbe à la base, et à leurs ailes croisées sur le dos comme deux lames d'une paire de ciseaux. La tête présente deux larges palpes entre lesquelles s'abrite la trompe qui se compose d'ur appareil piqueur et suceur. La plupart des Glossines \dvent dans des régions humides, à proximité des rives des cours d'eau ; c'est principalement le cas pour celle qui nous occupe, la « Glossina paipalis)) (2), l'une des dix espèces connues actuellement. Elle affectionne l'ombre, se tient de préférence dans les bois et les buissons ; c'est à ce redoutable insecte qu'est due totalement, ou partiellement, la propagation de la Trypanosomose africaine. Son action est diurne et elle absorbe, au cours d'une succion, une fois et demie à deux fois son poids de sang (3). On la distingue des autres Glossines par les caractéristiques suivantes : en général, le corps a moins de douze millimètres de longueur ; à hauteur de la troisième paire de pattes, les cinq articles du tarse sont noirs ; sa couleur est foncée, ses antennes noires ; cntin, ce qui lui est tout à fait particulier, c'est qu'à la première paire de pattes, les deux derniers articles du tarse sont également noirs.
La (' Glossina morsitans)^,k qui l'on a voulu faire remonter, en partie, les responsabilités du fléau, semble être considérée aussi, par nombre de savants, comme agent de transmission de la maladie du sommeil ; pour d'autres Glossines, on n'a pas encore pu préciser.
(1-2-3) Voir planche 38.
TRVPANOSOMOSE AFRICAINE
a ]eun
4 après la succion
(Glossina pal palis) Tsé-tsé
FIÈVRE DES TIOUES
femelle
mâle