CHAPITRE VII
De Kasindi au pied des volcans du Kivu
Traversée pénible du lac Albert-Edouard. — Kabaré et ses environs.
— La rivière Rutshuru et ses nombreux habitants. — Pirogues cousues. — - Indigènes pêcheurs. — Commerce de sel. — Faune de la plaine. — ■ Hippos tués à terre. — Comment on retrouve les hippopotames morts à l'embouchure de la Rutshuru. — ■ Hyène attardée. — Série d'hippos tués à terre. — Kaléghéla. — Chasse au buffle. — Qualités nécessaires au chasseur africain. — Nègres supérieurs à l'Européen pour pister et pour distinguer.
— Malhonnêteté et intelligence des noirs. — Un lion qui n'a pas peur. — ■ Exemple de vitalité et de résistance à la souffrance de quelques animaux. — En remontant la rive droite de la Rutshuru.
— Toujours même affluence d'hippopotames. — Un V^aterbuck irascible. — Vieux buffle solitaire et infirme.
Après avoir séjourné une dizaine de jours à Kasindi afin de mettre un peu d'ordre dans mes bagages qui s'étaient augmentés d'un nombre considérable de charges, je décidai de me servir du matériel de l'Ëtat pour traverser l'Albert- Edouard. Autrefois, deux baleinières en tôle d'acier étaient spécialement affectées aux transports ; mais l'une d'elles, succombant soit sous le poids des années de service, soit sous une manœuvre malheureuse des pagayeurs, s'en était
allée dormir au fond du lac où elle était oubliée depuis longtemps. Depuis, elle a été désavantageusement remplacée, à grands frais, par une grande pirogue en bois qui a sans doute navigué sur la Semliki, car elle n'est pas du tout du type des pirogues qu'emploient les indigènes de l'Edouard. Elle ne convient du reste pas à son nouvel usage et, dès le premier jour, je m'en aperçus, hélas, à mes dépens! La seconde baleinière encore en service est dans un état déplorable ; elle absorbe l'eau par tous les joints. Sur ces deux médiocres embarcations prennent place trois blancs, leur personnel, leurs bagages, et environ trente pagayeurs dont pas un seul n'est exempt de la maladie du sommeil. Le jour de mon départ, après avoir réparti les charges et les passagers, la baleinière fila en tête, en longeant soigneusement la côte.
Du lac on aperçoit confusément, au Sud, une suite de cônes tronqués : ce sont les volcans du Ki\Ti qu'on ne distingue bien que dans une éclaircie. Le lac est bordé de Matété où se perchent quelques oiseaux aquatiques. On traverse par moment des nuages de moucherons qui vous importunent affreusement ; la grande majorité de ce^ bestioles tombe à l'eau où les poissons, très avides, les happent avec empressement. Des petits groupes d'hippopotames prennent leurs ébats non loin des rives et s'éloignent à l'approche des voyageurs. A un certain moment, nous apercevons, ce que nous croyons être une très grosse pierre ronde qui émerge des eaux et dont une partie se perd dans les hautes herbes. Cette masse inerte ressemble, à s'y méprendre, à un rocher ; aussi, je n'y prête pas attention. Nous l'avons déjà dépassée lorsqu'un soldat, se ra\dsant, demande qu'on rebrousse chemin ; il est convaincu que cette masse est unhippo endormi. Cette conviction est contestée par certains, soutenue par d'autres. Enfin, l'un d'eux tire à l'Albini, mais rate le but ; un second
coup, qui part presque en même temps, ne l'atteint pas davantage. Au bruit des détonations, rien n'a bougé, mais la baleinière qui nous a conduits à vingt ou trente mètres de là, nous apporte la certitude que nous nous trouvons en présence d'un de ces pachydermes ; on le croit mort. Un troisième coup part sans plus de résultat, puis un quatrième, quand subitement ce que nous voyons émerger se retourne, se lève et, sortant complètement des herbes qui en couvraient la tête, un hippo s'enfuit très effaré vers l'eau profonde, tandis qu'une grêle de balles qui ne l'atteignent probablement pas partent dans sa direction.
Très souvent, des poissons morts flottant à la surface de l'eau sont saisis au passage par les pagayeurs et amenés à bord au bout de leurs lances. La plupart de ces poissons ont les yeux enlevés ou crevés. Certains des hommes prétendent que ce sont d'autres poissons qui les leur enlèvent au cours de combats et, en effet, il n'est pas rare de voir des luttes de ce genre ; toutefois, je crois que les nombreux aigles pêcheurs qui se tiennent le long des rives n'y sont pas non plus étrangers.
La baleinière ayant pris quelque avance sur la pirogue, précédait cette dernière de deux kilomètres quand nous arrivâmes à l'embouchure de la Semliki. Les hommes qui, jusqu'alors, se servaient de gaffes pour mener l'embarcation, furent forcés de leur substituer des pagaies, la profondeur des eaux augmentant considérablement.
Le vent qui, à notre départ, était presque nul s'était levé vers trois heures et ne tarda pas à souffler avec \iolence. Le lac devint rapidement agité et nous força, par mesure de précaution, à gagner les bords au plus \'ite et à y décharger nos bagages, sans quoi nous eussions infailliblement coulé sous les vagues qui envahissaient la cale. Il était grand temps
car les hommes ne maintenaient la baleinière qu'avec difficulté dans une position perpendiculaire à la rive. Pendant que certains s'employaient à cette manœuvre, d'autres retiraient rapidement les charges et les disposaient en pleine brousse, assez loin du bord, afin de les soustraire aux flots qui épandaient une écume blanche sur la petite plage. Au loin, je voyais la pirogue qui, au lieu d'accoster, s'entêtait malgré le mauvais temps à poursuivre sa route en cherchant à nous rejoindre. A tout instant, elle disparaissait complètement à notre vue dans les replis du lac démonté ; les hommes qui la montaient pagayaient rageusement pour ne pas être jetés sur la côte. Je n'étais pas sans inquiétude, a3'ant dans cette embarcation nombre d'objets auxquels je tenais beaucoup. Je me mis à suivre la côte à sa rencontre, afin d'obliger les nègres à s'arrêter, mais je n'en eus pas le temps : je pus voir la pirogue jetée sur la plage, tandis que les noirs sautaient à l'eau en essayant vainement de maintenir l'embarcation perpendiculairement à la rive. Elle échoua sur le sable. Les vagues venaient s'y briser en un ressac furieux et avec une telle violence qu'en s'y heurtant, les lames s'élevaient de six ou huit mètres de hauteur puis retombaient dans l'embarcation ; elle fut submergée avant même que l'on en retirât une seule caisse. Cartouches, vivres, vêtements, collections, matières à préparer qui s'y trouvaient furent retirés dans un état désastreux. Il fallut plusieurs jours pour sécher des oiseaux naturalisés ; le sucre avait fondu, des pommes avaient moisi, des vêtements étaient trempés. Je m'aperçus en fin de compte que la plus grande partie de ces objets était bonne à jeter.
Les bouchons rudimentaires qui fermaient les trous innombrables de la coque de la baleinière s'étant désagrégés, elle avait coulé pendant la nuit. Le lendemain matin, bien que
je fusse debout avant le lever du soleil, nous ne pûmes reprendre notre voyage qu'après deux grosses heures de travail durant lesquelles on vida les embarcations et on reboucha les fissures.
Nous étions si chargés qu'à tout moment, même par un temps très calme, des petites vagues franchissaient le bord ; d'ailleurs, la ligne de flottaison était à six centimètres de la partie supérieure de la coque. Aussi, pour plus de sûreté, à Kaniki, je m'empressai de requérir une pirogue indigène où l'on plaça la surcharge de nos deux grandes embarcations. Nous pousuivîmes ainsi notre route, toujours à proximité des rives, lesquelles, à" présent, avaient une direction Nord- Sud et longeaient les Mitumba qui se dressaient à pic ; plusieurs sommets que l'on apercevait à proximité atteignaient près de 3000 mètres.
Le pays était plutôt désert. De temps à autre, dans les montagnes, des plantations de bananiers décelaient la présence de villages indigènes. L'eau sur laquelle nous naviguions était brunâtre en maints endroits, en d'autres bleutée, mais jamais de teinte claire comme celle de la plupart de nos grands lacs d'Europe. Aux petites plages sablonneuses du Nord succédaient des rochers où quelques oiseaux aquatiques se tenaient immobiles. Les montagnes étaient d'apparence rocheuse; les cimes se présentaient, par moment, sous forme d'aiguilles granitiques semblables aux dolomites d'où des petits affluents de l'Edouard tombaient en cascades.
La surface des eaux frissonnait et arrêtait très souvent l'effort des pagayeurs qui, déjà affaiblis par la maladie qui les mine, poussaient avec peine l'embarcation qui roulait et tanguait à donner le mal de mer. Des Tsé-tsé cherchant l'ombre, se glissaient sous le casque, tentaient de s'y abriter et d'œuvrer de leur trompe, peut-être infectée. Le convoi s'arrêtait
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quelquefois pour repêcher un homme, une gaule ou une pagaie qui venait de tomber à l'eau. Par la maladresse du barreur somnolent, la baleinière donnait à tout moment contre des rochers qui, à cet endroit, se trouvent presque à fleur d'eau ; aussi me voyais-je déjà couler avec tout mon équipement à la suite d'un choc trop violent. Mais la tôle de la baleinière était élastique ; à chaque heurt, elle cédait puis reprenait sa forme première.
Entre Anghi et Makokoma, nous nous éloignâmes lentement des montagnes ; voici la prairie dont l'étendue grandit.
Nous traversâmes le lac en quatre jours de navigation pénible. Entre Makokoma et Kabaré, nous dûmes couper la baie de Vitshumbi et naviguer au large durant plus de quatre heures ; nous prîmes nettement une direction Sud- Est. Aussi nous quittâmes le gîte dès le lever du soleil (i) pour ne pas nous aventurer sur un lac agité en atteignant le milieu du golfe. Je remarquai que la baleinière était pour\aie de deux compartiments étanches situés à ses extrémités pour l'empêcher de couler en cas de submersion ; en examinant ces chambres étanches de plus près, je les trouvai transformées en garde-manger par les pagayeurs qui, après avoir déboulonné les couvercles, y empilaient des bananes, du poisson et autres victuailles aussi variées que puantes. Cette sécurité n'en était donc plus une. La traversée s'opéra sans trop d'émotions ; le temps resta beau jusqu'à la fin de la journée.
Notre voyage nous fit suivre la partie Sud du lac très marécageuse. Sur des bancs de sable isolés se tenaient en nombre considérable des oiseaux aquatiques de toutes tailles variant
[i) Voir photographie n" 42.
SUD DE L'ALBERT-ËDOUARD
Plioto de l'auteur.