PIROCxUE COUSUE
André Pilette. A travers l'Afrique Équatoriale.
que les indigènes ont renoncé à y naviguer; en effet, ils s'y exposent, à tout moment, à se fourvoyer au milieu d'un troupeau. Mais, dans cette région, les habitants sont si rares que le trafic n'en souffre guère.
Près de Kabaré, deux gros villages peuvent nous fournir un peu de nourriture : c'est Katana (i) à l'embouchure de la Rutshuru et Makundu à l'Est, à l'extrémité d'un cap ; tous deux sont établis dans des îles. Lorsque je demandai à Katana, — chef du hameau qui porte son nom, — pourquoi ses sujets vivent dans des villages lacustres, il me répondit que leurs pères y vivaient et que, par tradition, ils y sont restés. Mais la raison — je ne la connaîtrai que plus tard, — c'est que, lorsqu'ils habitaient la plaine, les femmes en grand nombre que chacun possédait leur étaient souvent enlevées par des montagnards qui, les armes à la main, faisaient de ces incursions galantes sur leur territoire. Aussi, pour échapper à ces razzias, leurs ancêtrfes décidèrent-ils de se retirer dans des îles où les attaques de l'espèce étaient plus difficiles et la défense plus aisée. Depuis, ils vivent uniquement du produit de la pêche ; une partie leur sert d'aliment, l'autre est destinée aux habitants de l'intérieur, en échange de végétaux et de viande. Ils fument le poisson pour le conserver longtemps. Pour éviter de le transporter à dos d'homme, ils vont par eau, vers les villages, à l'aide de petites pirogues tout à fait spéciales au lac Edouard (2). Leur construction rappelle l'assemblage de plaques rivées de nos embarcations métalliques : ici de minces planches d'acajou sont cousues et serrées les unes contre les autres à l'aide de cordelettes, tenant lieu de rivets ; les joints et les ouvertures sont bouchés au moyen d'étoupe
(i) Voir photographie n" 48.
(2) Voir photographie n° 49.
et parfois de mastic. Ces pirogues sont très légères et très souples ; souvent une ou deux lianes relient intérieurement les côtés afin d'é\ater qu'ils ne s'écartent trop sous la pression des occupants. Elles conviennent à ravir pour les usages auxquels elles sont destinées. J'ai souvent fait des promenades sur le lac parfois très agité et je leur ai toujours trouvé une tenue admirable. Ce petit chef-d'œuvre nautique passait par-dessus les plus grosses vagues, avec une souplesse merveilleuse, en faisant des bonds extraordinaires, et en se déplaçant d'un niveau variant de deux à trois mètres dans l'espace d'un instant ; ces mouvements désordonnés nous forçaient à nous accroupir dans le fond et à nous cramponner aux bords pour ne pas rouler l'un sur l'autre. Ces pirogues n'embarquaient que peu d'eau et celle qui s'infiltrait était aussitôt rejetée par un noir armé d'une épuisette en bois, tandis que les autres, leur pagaie à la main, luttaient de leur mieux contre les lames qui nous amenaient finalement à la rive en dépit de la résistance acharnée des noirs ; nous allions nous y réfugier dans les roseaux et nous y attendions qu'une accalmie nous permît de poursuivre notre route. Les indigènes ont une si grande confiance dans leurs pirogues que certains n'hésitent pas à traverser seuls l'Edouard dans sa plus grande largeur. Il est du reste probable que maints d'entre eux se noient au cours de leur entreprise hasardeuse.
La pêche, en général fructueuse, est pratiquée par les riverains ; elle se fait à l'aide de nasses qui atteignent parfois des dimensions considérables (i). Elles sont relevées chaque matin, presque à la même heure ; aussi les pélicans suivent les barques et se tiennent patiemment à proximité des pêche-
(1) \'oir photographie n^ 50.
SUD DU LAC ALBERT-EDOUARD