HIPPOPOTAME TUÉ A PROXIMITE DES RIVES DE LA RUTSHURU
(Hippopotamns atiiphibiits .)
André Pilette. A travers l'Afrique Éqtiaforiale.
ries ; après le départ des noirs, ils s'abattent sur le menu fretin abandonné sur la berge.
Les poissons sont ordinairement de petite taille, à peu près comme de grosses roches. Les habitants en font la majeure partie de leur nourriture. Ce qu'ils ne peuvent manger immédiatement est boucané et, pour obtenir une cuisson plus complète on entaille le poisson au préalable. S'il est difficile au Sud de l'Edouard de se procurer des vivres chez les indigènes, il est aisé de se ravitailler par la pêche et la chasse, les abords du lac étant très poissonneux et très giboyeux. Le poisson frais abonde, et l'Européen trouve à chasser, comme petit gibier : canards, oies, jacquets, bécassines, pintades, perdreaux, cailles et lapins ; comme gros gibier assez comestible diverses espèces d'antilopes, des phacochères, des buffles et des hippopotames.
Quoique la région soit presque totalement inhabitée, il y a, à Kabaré,une animation constante parce qu'on y pratique le commerce d'un sel, très impur, extrait du lac salédeKatwé, au Nord-Est de l'Edouard, et amené au Sud par pirogues. Autrefois, ce trafic se faisait à Vitshumbi mais, depuis la disparition de ce village où aboutissait la route des caravanes partant de la région des volcans, tout le monde s'arrête à Kabaré. Chaque jour des indigènes du Kivu y arrivent nombreux, désireux de se procurer du sel pour leur bétail. C'est un défilé continuel sur le chemin de Rutshuru. Seuls, ou par groupes plus ou moins nombreux, et poussant devant eux quelques moutons ou chèvres, ces pasteurs habitant les montagnes d'origine volcanique se dirigent vers l'Albert- Edouard, marchant inlassablement jour et nuit pour y échanger du petit bétail contre des ballots de sel. Celui-ci se paie quelquefois en étoffes, en houes, en lingots -de métaux, parfois même en argent, le gouvernement ayant eu l'heureuse
idée de propager parmi les indigènes l'emploi de la monnaie. Ce mode a fort bien réussi, il est devenu presque courant, même dans les moindres centres et se répand rapidement vers l'intérieur.
Les plaines de la Rutshuru peuvent être comptées parmi les plus giboyeuses de l'Afrique ; c'est un terrain de chasse excellent, mais qui ne répond pas cependant complètement aux désirs du sportsman. Si certains gros animaux y sont très nombreux, d'autres y sont totalement ignorés. J'y ai trouvé six espèces d'antilopes dont certaines en nombre considérable, ainsi que des phacochères. On y rencontre également l'éléphant, l'hippopotame, le bufïïe du Cap, mais pas de rhinocéros ni de girafe. Parmi les carnassiers : des lions, des léopards, des hyènes, des chacals, des chats sauvages. Je cite les bêtes les plus courantes et les plus volumineuses, mais une faune nombreuse de petits mammifères y vit et se dérobe facilement au chasseur, entre autres des bandes de petites mongoustes rayées que l'on voit galoper à travers les prairies. Le lac n'est pas sillonné en tout sens, comme l'Albert ou le Tanganyka, par des crocodiles ; je les crois, ici, totalement inconnus ; les poissons ont à peine à redouter quelques loutres.
Bien que Kabaré me fît mauvaise impression le jour où j'y débarquai, j'y séjournai assez longtemps, ne me déplaçant que de temps à autre. J'étais désireux de récolter des oiseaux aquatiques et des spécimens de chacune des bêtes qui composent la faune de la région. J'espérais aussi quelques résultats photographiques, étant donné le nombre d'animaux qui, pour la plupart, n'étaient pas trop farouches. Dans ce but, je gagnais tous les jours, de bonne heure, les bords de la Rutshuru pour pouvoir fixer sur la plaque sensible quelques groupes d'hippos. Si, le premier matin, je ne fus pas heureux
en photographie, je le fus davantage à la carabine. Je savais qu'en arrivant à proximité de la rivière, au lever du jour, je trouverais quelques retardataires qui, après avoir brouté toute la nuit, regagnaient l'eau à l'aurore. Aussi, dès que je fus sur le terrain, un hippo s'engagea dans les hautes herbes qui encombraient la rive. Il avançait lentement, de sa démarche disgracieuse et gauche, cherchant à mâcher une dernière touffe de gazon avant de se vautrer dans la vase et s'y endormir. Ne se méfiant nullement, il n'eut pas vent de ma présence et je pus, en me dissimulant derrière un petit bouquet d'arbres, m'en approcher à 80 mètres, d'où je lui décochai aux poumons une lisse de mon Express 465. Je lui lâchai mon second coup qui, dans sa fuite, l'atteignit au ventre et il demeura presque au même endroit tordant son long corps et titubant. D'autres projectiles furent inutiles ; je n'avais pas encore rechargé mon arme que, déjà, la bête était à terre et cherchait vainement à se relever. Ses mouvements se ralentirent bientôt ; seule, sa tête énorme se souleva à courts intervalles pour, chaque fois, retomber lourdement, tandis que des soupirs s'échappaient de ses poumons que le sang envahissait. Durant son agonie, ses narines, telles des soupapes, s'ouvraient et se refermaient, aspirant vainement de l'air, tandis que ses petits yeux clignotants nous regardaient menaçants et, semblait -il, avides de vengeance (i). J'ai remarqué qu'immédiatement après la mort de ces monstrueuses bêtes, il apparaît une espèce de sudation, gouttelettes d'un liquide visqueux, translucide, d'une teinte rose qui jaillit des pores de cette peau rugueuse et dépourvue de poils. Ce jour-là, je constatai ce phénomène pour la première fois ; j'ignore s'il a déjà été signalé.
[i) Voir photographie no 51.
Au bruit des coups de carabine, les hippos qui se trouvaient dans le voisinage gagnèrent le milieu de la rivière, soufflant et aspirant bruyamment à qui mieux mieux et faisant un vacarme assourdissant. J'en tuai plusieurs qui se tenaient dans l'eau en laissant émerger leur longue tête chevaline et en me regardant de leurs yeux stupides.
Autre remarque : l'hippo touché au cerveau se retourne instantanément, dresse ses pattes hors de l'eau puis coule et est emporté par le courant de la rivière, roulant sur le fond parfois à l'insu du chasseur. Mais il arrive qu'il s'échoue sur un banc de sable ou contre un petit éperon de terrain qui s'avance dans la rivière. Si, par contre, une balle de fort calibre s'arrête très près du cerveau, une hémorragie se déclare souvent si abondante que la pauvre bête s'affole, fait des bons désordonnés, court dans toutes les directions en soufflant par les naseaux et la bouche de tels fiots de sang que l'eau qui l'entoure s'empourpre. Alors le pachyderme, à bout de forces, ne parvient pas toujours à gagner un endroit peu profond, et il meurt noyé faute de ne pouvoir remonter assez fréquemment à la surface pour respirer. Quand une de ces bêtes se débat dans de grosses rivières de 50 à 60 mètres de largeur, elle provoque de tels déplacements d'eau que des petites vagues battent les rives.
Dans les pays tropicaux, les animaux occis se gonflent rapidement par l'accumulation des gaz emplissant les viscères et reviennent flotter à la surface des eaux quatre à huit heures après leur mort, suivant la température du liquide. Il est aisé, alors, pour les indigènes qui aperçoivent le cadavre flottant, de l'arrêter et de l'amarrer. ]Mais vers l'embouchure de la Rutshuru, la chose est toute différente ; il est rare d'y perdre des bêtes car, entraînées par le courant, elles sont conduites jusqu'au lac où les vagues les rejettent sur la rive ;
il est donc aisé de les retrouver. Il en est de même de celles tuées dans le lac : quelc[ucs heures après leur mort, elles viennent s'échouer sur la plage ou sont jetées contre les Matété qui bordent les côtes en certains endroits. Les cadavres qui, dans la Rutshuru, s'arrêtent sur le sable ou s'accrochent dans les herbes, sont presque toujours entraînés quelques jours plus tard par une crue provenant de quelque orage violent qui a éclaté dans les montagnes. Les habitants de Katana, presque riverains de l'embouchure, me prévenaient obligeamment de l'arrivée de mes victimes, lesquelles flottaient non loin de leurs habitations.
Les hippopotames, je l'ai dit déjà, sont stupides et se défendent fort mal ; ils demeurent longtemps à la même place comme pétrifiés, pour vous considérer, et ne plongent que de temps à autre ; ils s'intéressent même à leurs frères blessés qui se débattent à côté d'eux, mais ne comprennent que trop tard le danger auquel ils sont exposés. J'ai remarqué qu'il est préférable, quand des hippos insouciants sont à l'eau et que l'on désire en tuer, de ne pas chercher à se dissimuler car s'ils ont le bon vent et s'ils vous sentent même sans vous voir, ils descendent ou remontent immédiatement le courant en poussant des espèces de hennissements d'alarme auxquels répondent d'autres hippos qui prennent le large. Par contre, si l'homme se montre résolument, ils examinent l'importun et lui laissent souvent le temps de tirer. Il faut en retenir que l'hippo alarmé distingue mal ce qui le met en éveil et, dans son incertitude, a une tendance à s'esquiver ; tandis que lorsqu'il aperçoit un ennemi dont il n'apprécie pas le pouvoir offensif, il se plaît à le regarder, plongé béatement dans l'eau, se croyant suffisamment en sécurité dans cet élément. Cet amphibie a l'odorat très développé ; la vue est également bonne. En ce qui concerne l'ouïe, je serai moins
affirmatif n'ayant pas présents à la mémoire des cas probants. Toutefois, il est à présumer que les petits cornets qui lui servent de pavillon et qui s'emplissent d'eau, à chaque plongée, ne sont pas pour ce mammifère un organe de grande sensibilité.
Si souvent, dans des rivières de faible largeur, la chasse de l'hippo est de tir peu intéressant, elle est très divertissante à terre ; on peut la rapprocher de celle du rhinocéros avec la différence que ce dernier étant plus féroce, exige plus de ménagement. Quoique la nature ait donné à l'hippo une conformation propre à la vie aquatique, il se meut aisément à terre et se déplace avec rapidité, ce qui le rend redoutable en cas de charge, mais il est plutôt rare d'en voir- un qui s'irrite. Il arrive cependant que des femelles protégeant des petits, ou des vieux mâles soient dangereux dans des moments de colère. Ils poursuivent alors les indigènes et les tuent en les mordant ; s'ils attaquent rarement les embarcations, ils en font cha\drer souvent mais involontairement. Ce n'est que dans des cas exceptionnels qu'ils sortent de la rivière pour charger le chasseur qui les a blessés de la rive.
Le lendemain du jour où je tuai cet hippo à terre, je retournai à la même place de grand matin espérant en retrouver d'autres. Je savais que ma victime de la veille avait été dépouillée de sa chair et que la carcasse et la peau avaient été abandonnées à l'endroit où elle était tombée. Quand, à la faible clarté de l'aube naissante, je vis des vautours entourant le squelette dont ils arrachaient les derniers lambeaux de chair, je n'y fis guère attention, mais en m'approchant je remarquai la présence d'un être, d'un animal, sans doute, dont la taille dépassait de beaucoup celle des rapaces, et qui se dissimulait en partie dans le thorax de l'hippo. Je n'eus pas de difficulté à reconnaître une hyène achevant son noc-
SUD DE L'ALBERT-EDOUARD
l'hoto de i auteur.