ABATTUE DANS LES PRAIRIES DE LA RUTSHURU
(Hyaena crocuta.)
l'hoto de l'auteur.
33. HIPPOPOTAME ROULÉ VERS LA RI\'E (Hippopotamus amphibius.)
André Pilette. A travers l'Afrique Éqtiaioriale.
turne festin et s'attardant à dépouiller les os des chairs qui y adhéraient encore. Profitant d'une touffe d'herbe qui se trouvait à une bonne centaine de mètres d'elle, je m'y glissai avec une précaution d'ailleurs inutile, car la sinistre bête ne se souciait de rien, pas plus des vautours qui sautillaient non loin d'elle que de ce qui se passait dans la plaine. M'agenouillant derrière ma touffe, je lui envoyai une balle 8 ^ /^ à travers le thorax de l'hippo. Elle en sortit précipitamment, chercha d'où venait le coup puis, après un peu d'hésitation, elle se réfugia dans le bouquet d'herbe où je me trouvais et où je n'avais évidemment pas été aperçu d'elle. J'étais toujours à genoux, le fusil épaulé, prêt à tirer ; je n'eus garde de bouger et, quand elle fut à une cinquantaine de mètres de moi, je lui envoyai une seconde balle expansive en plein poitrail ; elle tomba pour ne plus bouger (i). Quoique appartenant au groupe des tachetées, le fond de la robe de cette hyène était d'une teinte beaucoup plus claire que celle des hyènes des environs du lac Albert. Inutile de dire que je ne pus trouver d'hippo après mes deux détonations matinales.
Quelques jours plus tard, je rencontrai un hippo qui, dans sa fuite, suivit une tactique analogue à celle de l'hyène. J'étais arrivé à soixante-dix mètres de l'hippo, grâce à un petit buisson isolé au milieu du terrain aride qui longe la Rutshuru, et je lui tirai debout, à l'aide de mon Express, une première balle qui l'atteignit au poumon pendant qu'il broutait les quelques pousses qui croissent avec peine sur cette plaine sablonneuse. Fuyant vers ma droite, je lui logeai à la course un second coup qui le toucha trop en arrière, presque au ventre. Quand il le reçut, il changea brusquement de direction et, au trot accéléré, il courut droit vers mon gîte.
[i) Voir photographie n^ 52.
La distance qui nous séparait n'étant pas bien grande diminua rapidement. Après avoir extrait les douilles \'ides de ma 465, j'attendis avec impatience de nouvelles cartouches que devait me passer un nègre et qu'il ne parvenait pas à retirer d'une cartouchière tabulaire qu'il portait en bandoulière. L'hippo approchait toujours ; 40 mètres nous en séparaient à peine et les cartouches n'arrr\'aient pas. Déjà, je voyais la bête se ruant dans mon buisson et nous culbutant, et je maudissais le satané bo}' qui faisait preuve de tant de maladresse ou de crainte. Enfin, quand l'animal ne fut plus qu'à 25 mètres, je le tenais en joue et je lui envoyais mon premier coup à la tête, un peu en-dessous du cerveau ; il rebroussa chemin, mais, en pivotant, il reçut un second coup au poumon et il s'affaissa presque aussitôt. Je ne pense pas que son intention fut de nous charger. Il avait simplement cru trouver dans ma cachette un refuge ; mais je ne l'eus pas vu pénétrer avec satisfaction dans ce taillis où nous n'aurions certainement pas tenu à trois ; nous n'aurions d'ailleurs pas trop insisté pour y rester si les cartouches n'étaient pas arrivées à temps. Le jour qui suivit, j'en tuai encore un à terre, à six heures un quart du soir, après une poursuite de plus d'une demiheure. En passant sur une colline qui longe la rivière, des nègres en virent deux qui se dirigeaient vers les prairies, désireux de commencer leur repas un peu plus tôt que de coutume ; il faisait encore jour quand mes hommes me les signalèrent. L'un des pachydermes s'en fut je ne sais de quel côté ; quant au second, le seul que je pusse voir, je le suivis d'un pas accéléré. Mais il ne ralentissait pas sa marche, et, ce ne fut que lorsque l'obscurité fut presque complète qu'il s'arrêta enfin. Comme je ne pouvais plus distinguer qu'une masse noire qui se mouvait dans l'ombre, et comme ma ligne de mire ne m'apparaissait que confusément, je m'approchai
à 30 mètres. Il m'était impossible de placer mon point de mire dans le fond du cran ; aussi devais-je le prendre un peu haut et, en conséquence, je visais plus bas que le défaut de l'épaule. Je jetai l'amphibie à terre du premier coup, mais comme je m'avançais, il se releva et je lui logeai un second coup qui l'empêcha et de fuir et de nuire. Il était, certes, à trois kilomètres de la rive et je crois que pour s'éloigner aussi rapidement, il avait dû s'apercevoir qu'il était suivi. Le lendemain matin, j'en abattis un autre presque à côté du squelette de celui qui courut si précipitamment vers mon buisson quelques jours auparavant. Il était près de huit heures lorsque l'un d'eux ressortit de la rivière et se mit à vaguer lentement, en flairant le sol. L'approcher fut chose facile, et une 465 au poumon le coucha après une fuite de moins de vingt mètres. La vitalité de l'hippo n'est pas bien grande ; elle ne peut être comparée à celle de l'éléphant, du rhinocéros ou du buffle. Touché au poumon, il tombe sous des balles même de petit calibre telles que des 303, pour mourir après quelques minutes d'agonie. Quand il s'affaisse, blessé, il se relève rarement. Je m'approchai de l'une de ces victimes encore vivante pour m'assurer de la place exacte du cerveau. Je lui appliquai l'arme, à bout portant, mais ce ne fut qu'à la quatrième balle que j'atteignis l'organe visé ; je tirais, du reste, sur le sommet du crâne, ce qui ne se présente presque jamais. Je n'insisterai pas, pour l'instant, sur la position qu'occupent les parties vitales chez les animaux ; je traiterai cette question ultérieurement, en même temps que celle des armes et des munitions à employer actuellement en Afrique (1913).
Dans l'espace d'une quinzaine, j'avais tué un grand nombre d'hippos (i), dont quatre à terre. Mais les jours qui suivirent,
(1) Voir photographie no 53.
j'eus beau retourner où la chance m'avait été favorable, je n'en retrouvai plus un seul en prairie ; ils étaient devenus trop méfiants. Aussi les abandonnai- je quelque temps et, m' éloignant un peu des rives du lac, mais toujours à proximité de la Rutshuru, je gagnai un endroit dont les indigènes m'avaient parlé et où vivaient des buffles en très grand nombre. C'était aux environs du gîte de Kaléghéla ; situé au sommet d'une éminence, la vue s'étendait au loin, ce qui permettait au chasseur de découvrir, à la lunette, des animaux passant à plusieurs kilomètres de là.
Le sentier qui nous y conduisit courait à travers la plaine unie et, seul, un ravin dut être traversé durant une marche d'un peu plus de quatre heures. Tout le trajet aurait pu être fait aisément à bicyclette. De temps à autre, des troupeaux de topis s'éloignaient du sentier, s'arrêtaient à cinquante pas du chemin pour nous regarder avec curiosité, puis prenant leur course, avançaient parallèlement à notre route pour stopper deux cents mètres plus loin ; ils recommençaient dès que nous approchions et semblaient se divertir en nous accompagnant.
Le mamelon où nous campions était entouré de marécages à peu près de tous côtés, ce qui me forçait parfois, pour partir en chasse, à les traverser perché sur les épaules d'un de mes porteurs ou à m'aventurer dans l'eau jusqu'aux genoux. Ce n'était guère agréable pour rejoindre rapidement une bête aperçue dans les prairies. Pour éviter ces marais, j'étais astreint à de nombreux détours.
Au loin, dans la plaine, de petites forêts d'euphorbes formaient de-ci, de-là, des massifs sombres où, durant les heures les plus chaudes de la journée, se tenaient les troupeaux de buffles. Le jour de mon arrivée, au soir, en sondant les environs à la lunette, je décou\Tis vers l'Est deux troupeaux dont l'un
comportait certainement de 120 à 150 têtes ; toutefois, il me fût impossible d'apercevoir toute la bande, certains n'étant pas encore sortis des bois tandis que d'autres broutaient, dissimulés derrière des buissons ou dans des herbes un peu hautes. Il arrive que des bandes de plus de mille individus voyagent ensemble. Ils étaient à peine à une demi-heure du camp, mais la fatigue de ma marche du matin, l'orage qui cessait à peine, les marécages et l'heure tardive furent autant de raisons pour remettre la poursuite au lendemain.
Les antilopes vaguaient et broutaient paisiblement, parfois à moins de cent mètres du camp ; certaines même escaladaient le mamelon et, arrivées presque au sommet, s'étonnaient d'y trouver des occupants et dévalaient la pente avec prestesse. Les pintades qui venaient picorer dans un champ de maïs étaient tuées, de ma tente, au fusil de chasse. A la tombée de la nuit, les lions se faisaient entendre, s'appelant et se répondant en des rugissements à donner le frisson.
Au matin, j'eus vite trouvé des traces fraîches de buffles, elles se lisaient d'autant plus facilement que les pattes avaient laissé des empreintes profondes dans la terre après la pluie de la veille. Les animaux étaient si nombreux qu'ils avaient tracé, en certains endroits, un large sillon boueux. Après deux heures de recherches, je découvris en herbes courtes un troupeau dont un certain nombre d'individus étaient couchés et d'autres debout. Ils se tenaient non loin d'une de ces petites forêts d'euphorbes d'où des retardataires surgissaient, les uns ruisselants, les autres couverts de vase, et venaient rejoindre les premiers. Il était aisé de voir qu'ils avaient été s'abreuver et qu'il devait y avoir un marigot aux en\drons. Eloigné de deux ou trois cents mètres, me dissimulant derrière les arbres, il m'était alors impossible
204 A TRAVERS l'AFRIQUE ÉOUATORIALE
de m'en approcher sans être vu. J'attendis patiemment un moment plus propice et me préparai à les photographier. Je les observai à la lunette durant un gros quart -d'heure ; ils ruminaient et chassaient à coups de queue les mouches qui les importunaient. Sous les piqûres de ces insectes, leur peau se ridait, comme crispée, et leurs oreilles s'agitaient tandis que leur longue langue rose mouchait leur gros mufle noir qui luisait au soleil. Enfin, ils se décidèrent à se lever et, lentement, escaladant une légère côte, ils disparurent à mes yeux. Je m'empressai de les suivre. Je gagnai peu à peu du terrain et, les approchant en rampant à 80 ou 100 mètres, je pris quatre clichés en me tenant sur les épaules de mon porteur de carabines. Seuls mon torse et ma tête émergeaient d'une grande touffe d'herbe où nous nous étions arrêtés. Quelques buffles qui se retournaient me considérèrent mais ne s'émurent nullement de ma présence et continuèrent lentement leur chemin. Ils arrivèrent dans une clairière où tous firent halte ; certains se couchèrent immédiatement, tandis que d'autres restèrent à observer les alentours afin d'éviter toute surprise d'un ennemi toujours à craindre. Pour mieux m'en approcher, je contournai le groupe en me dissimulant dans la forêt d'euphorbes que de nombreuses lianes et autres plantes grimpantes épaississaient. J'arrivai à 70 mètres ; j'avais un arbre pour m'abriter,mais les plantes me gênaient considérablement pour tirer. Aussi, je décidai d'avancer encore de 10 mètres. De là je pouvais, le cas échéant, envoyer quelques balles aux fuyards. Mais lorsque je fus à 60 mètres du troupeau qui comptait environ 70 à 80 têtes, quelquesunes des bêtes, celles qui se trouvaient le plus près de moi, s'alarmèrent. Je ne sais par quelle circonstance elles découvrirent ma présence, toujours est-il que certaines d'entre elles se tournèrent brusquement vers moi et m'examinèrent
avec attention, le cou tendu, les yeux empreints d'une expression de sauvage férocité. Voyant l'inquiétude que manifestaient les veilleurs, les autres furent aussitôt debout cherchant aussi à percevoir ce qui avait bougé dans le feuillage maintenant immobile. J'acquis vite la conviction que leur confiance n'était plus et qu'indubitablement un coup de vent défavorable leur apporterait l'indice de ma présence. Aussi, sans tarder, choisissant le plus beau mâle que je pus trouver parmi les premiers qui se présentaient à moi, je lui envoyai une pointe en plomb 465 au poumon. Aussitôt le troupeau fit un quart de tour, reprit le chemin par lequel il était venu et, en un galop effréné, s'enfuit tandis qu'un autre buffle recevait à la course le second coup de ma carabine. Je sortis de ma cachette et, tout en chargeant mon arme, je me mis à les poursuivre. Mais le bovidé que j'avais touché de ma première balle ralentit sa course, finit par perdre du terrain et, s'arrêtant, il me regarda venir. Je m'empressai de lui loger un second projectile qui le fit se cabrer et retomber pour toujours. Je repris alors ma course mais les ruminants avaient disparu derrière le petit bois, à ma gauche. Un certain nombre d'entre eux changeant brusquement de chemin revinrent et passèrent devant moi à quelques centaines de mètres. Je tirai inutilement une ou deux balles sur un buffle qui fermait la marche ; la distance était trop grande et la vitesse des animaux trop vive pour espérer un résultat. Je les suivis cependant encore un instant, mais ils avaient trop d'avance et ne ralentissaient guère leur galop ; ils disparurent bientôt à ma vue. Il aurait fallu être à cheval pour songer à les rejoindre.
Je revins sur mes pas. Où avait porté mon second coup de carabine? J'avais aperçu, fuyant vers la gauche, une bête qui avait pris cette direction avant les autres, mais
je ne savais pas si elle avait pénétré dans la forêt.
Je me mis en devoir de chercher dans la courbe que toutes avaient tracée pendant leur fuite, s'il n'y avait pas de traces de sang ; mais ce fut en vain, je ne pus rien découvrir. Les nègres que j'avais laissés en arrière et qui venaient de me rejoindre, se dirigeaient en longeant la lisière de la forêt vers ma première victime, lorsqu'ils aperçurent, à une cinquantaine de mètres d'eux, immobile dans de petits buissons, le buffle blessé que nous cherchions. Les noirs n'avaient pas conscience du danger de leur situation ; ils s'interrogèrent des yeux puis se mirent à crier : il est ici ! Je les eus vite rejoints, et comme le ruminant se présentait de front, à moins de 40 mètres, je lui logeai au poitrail une balle qui le jeta à terre. Je m'en approchai avec circonspection et, comme toute vie ne l'avait pas quitté, je l'achevai d'une seconde lisse au cœur. Alors je pus voir où le premier projectile l'avait atteint ; il était entré un peu en arrière des dernières côtes, en biais vers le poumon, ne le perforant que légèrement. Ceci démontra qu'à la course j'avais à tirer nettement à l'avant des animaux.
C'étaient deux vieux buffles mâles du Cap (Bos ca-ffer radcliffei),3i la musculature puissante, aux cornes énormes. Tout comme chez les antilopes, ces cornes creuses ne sont que de simples fourreaux recouvrant des proéminences de l'os frontal.
Le lendemain du jour où je fis ce doublé, je me reposais de ma longue promenade habituelle du matin, lorsqu'à la lunette je revis vers l'Est le troupeau qui, lors de mon arrivée à Kaléghéla, broutait à proximité d'un petit bois. Comme l'heure n'était pas trop avancée, je me remis en route et marchai dans leur direction. J'avais aux pieds des chaussures dites « bains de mer », pour traverser le marécage qui bor-
dait le camp ; je croyais que c'était le seul qu'il y eût à franchir. Quoique la prairie allât légèrement en montant, j'enfonçais à tout instant dans l'eau jusqu'aux genoux. A chaque pas, et sans m'en douter, je m'enlisais profondément dans la boue. A première vue, ces prairies semblent très unies et sont couvertes d'herbe courte qui, souvent, pousse dans la vase dans laquelle on s'embourbe de manière imprévue ; la nature du terrain change brusquement, sans transition, de sec en fangeux. Telles plaines verdoyantes qui, de loin, semblent pouvoir être parcourues en -tous sens en promenades agréables sont, en réalité, presque inaccessibles.
Après une vingtaine de minutes de marche, j'arrivais non loin des animaux et afin de les atteindre plus aisément, je laissai en arrière deux nègres portant mon matériel inutile, tandis que deux autres me suivirent avec mes carabines. Une prairie tout à fait rase nous séparait du troupeau qui, dispersé, longeait la lisière de la forêt sur une grande étendue. Je dus contourner la harde vers ma gauche, et profiter des moindres buissons pour me dissimuler. Après vingt minutes de manœuvres fatigantes, je parvins à m'approcher des buffles qui composaient l'une des extrémités du groupe. Ils étaient si dispersés qu'il me parût difficile d'y faire un doublé ou un triplé. Le eiel qui roulait de gros nuages assombrissait le paysage et promettait d'un instant à l'autre de déverser sur nos têtes le contenu des célestes écluses.
Un marigot dont j'ignorais la profondeur me séparait des mammifères qui broutaient paisiblement à quatre-vingts ou cent mètres de moi. Pour mieux les distinguer, je dus pénétrer dans l'eau jusqu'à mi-jambe et je m'y tins tranquille derrière une grosse branche. J'attendis que deux de ces ruminants vinssent à la mare pour que je pusse envoyer à chacun une balle de mon Express, mais les circonstances ne me
permirent pas d'exécuter mon projet parce que l'un d'eux, en s 'approchant pour se désaltérer, m'aperçut à quarante mètres à peine ; il me fixait de ses yeux en éveil et chercha à préciser. Je ne lui donnai pas le temps de la réflexion ; se présentant de front, il reçut une cxpansive 465 qui le fit rouler à terre, les quatre pattes en l'air, en poussant d'affreux beuglements. Tout de suite après, je cherchai en vain à placer mon second coup à un des fuyards, mais je n'y parvins pas.
La pluie s'était mise à tomber et je me proposais de traverser le marécage pour atteindre ma ^^ctime quand, entrant plus avant dans l'eau, après avoir donné mon arme à porter, je \às la bête que j'allais rejoindre se relever et aller s'effondrer en titubant derrière un bouquet d'arbres distant d'une soixantaine de mètres. Je ne pris pas la peine de brûler ma poudre ; j'étais trop sûr que mon coup avait porté. Sa fin n'était plus qu'une question de minutes. A présent, l'orage se déversait à torrent ; aussi, je me réfugiai dans un buisson en attendant que l'averse passât. J'entendais le buffle qui soufflait non loin de moi. Je ressortis de mon abri aussitôt qu'une accalmie se produisit, afin d'aller l'achever au besoin, mais je dus tout de suite réintégrer mon gîte, la pluie reprenant de plus belle. Lorsque mon imperméable qui était en possession de l'arrière-garde me fut apporté et que, trempé jusqu'aux os, je pus enfin m'en couvrir, il était trop tard pour aller, dans une demi-obscurité, découvrir le buffle, dont cependant je n'entendais plus le moindre râle. Je rentrai au camp et j'envoyai, le lendemain matin, quelques hommes pour découper la chair de ma victime et m'en rapporter le massacre. Quand ils surgirent sur le terrain où l'animal était tombé, celui-ci, qui n'avait pas succombé, mais qui n'avait pas bougé de la place de la veille, se releva et s'enfuit. J'appris
ce joiir-là,que c'était un non-sens de tirer des buffles du Cap de face avec des 465 expansives. Les meilleures et les plus puissantes carabines de ce calibre n'ont pas une pénétration suffisante pour envoyer jusqu'au poumon, en passant par le poitrail, des balles qui s'épanouissent comme les pointes de plomb, tandis que la lisse eût été d'un résultat certain. Je retins pour l'avenir — et j'ai encore eu l'occasion de l'observer par la suite, — que, grâce à sa vitalité inouïe, le buffle n'est parfois paralysé que momentanément par un coup de carabine et qu'il faut toujours être sur ses gardes, car la bête que l'on croit abattue peut se relever soudain et recouvrer ses forces.
On apprend chaque jour et Tonne devient pas un chasseur irréprochable en quelques mois. La chasse en Afrique ne se limite pas en grande partie au tir, comme en Europe ; il est très précieux d'être capable de placer cinq balles dans l'espace de douze secondes dans une assiette à dessert, à deux cents mètres ; mais là ne réside pas tout l'art de la chasse aux grands fauves; si elle ne consistait qu'en une question de tir, on pourrait former des chasseurs sur un champ d'exercice. En réalité, c'est sur le terrain même qu'il faut faire son apprentissage, et il est nécessaire que celui qui s'adonne à ce sport ait des aptitudes spéciales, car on ne peut pas songer à faire chasser l'éléphant en forêt par quelqu'un qui est peureux ou qui manque de patience ; il importe de ne pas oublier que la proie dissimulée à dix mètres du chasseur, le tient parfois en haleine durant une heure avant de lui permettre de placer un coup de carabine. Il faut avant tout des dispositions qui, par une longue pratique, deviendront des qualités.
Chacun doit s'étudier pour se connaître ; c'est après cet examen que l'on peut seul juger de sa valeur et estimer si
on peut OU non se risquer à chasser des animaux qui exposent au danger.
Le débutant ne doit pas commencer sa carrière cynégétique en poursuivant dans les buissons des fauves blessés car il pourrait payer cher un entraînement si mal entendu. Si de nombreux accidents, pour la plupart mortels, se sont produits en Afrique, au cours de ces dernières- années, la faute en fut imputable, souvent, à l'imprudence et à l'incompétence de certains novices qui, croyant tout savoir, ne s'aperçurent cpie trop tard de leur ignorance. Je ne veux pas dire par là (^ue tous ceux qui furent victimes d'accidents doivent en être rendus entièrement responsables : là n'est pas mon idée. L'audacieux qui se livre à ce sport s'expose et, partant, court des risques. Nombre de vieux spécialistes s'y sont encore laissés prendre, mais ceux-là, au moins, ont été victimes du sort, de la fatalité qui pesait sur eux, car ils possédaient à n'en pas douter, ce que le trop jeune chasseur ne peut prétendre avoir acquis : la sûreté d'un coup de carabine et la possession d'un sang-froid qu'une longue pratique des choses peut seule lui assurer. Celui qui connaît ses ressources, qui a une idée exacte de son savoir, ne craint pas une rencontre avec les hôtes de la brousse. Quand il se voit en danger, il lutte jusqu'au dernier moment et juge, avec une grande promptitude de décision, s'il y a lieu de se soustraire par une manœuvre sinon par la fuite à la charge d'un de ces monstres. C'est par sa rapidité de réflexion qu'il résout instantanément une question terriblement embarrassante ; son sangfroid lui permet de juger du danger et de la façon dont il se présente, et il décide, dans l'espace d'une seconde et au mieux des circonstances, comment il y a lieu de conjurer le danger dont il est menacé.
A ce qui précède et qui dépend en grande partie des dispo-
sitions physiques du personnage, il faut ajouter la connaissance de ce que l'on pourrait dénommer une science très africaine, laquelle ne peut s'acquérir que par une fort longue fréquentation de la brousse : c'est le pistage qui est des plus difficiles ; bien peu de blancs y sont passés maîtres.
Nombre de nègres y excellent et, sur ce point, nous leur sommes nettement inférieurs. Il faut non seulement l'attribuer à leur expérience, mais aussi à leur vue extraordinaire. L'œil du noir saisit les moindres détails avec une précision qui surprend ; il distingue clans le paysage les moindres saillies et à des distances parfois fort grandes. Souvent, dans la verduie, l'échiné brune d'une antilope ou la tête noire d'un cochon émergent à plusieurs centaines de mètres de lui. Il vous les indique, et c'est en vain que vous cherchez ce qu'il vous assure voir. Aidé des lunettes d'approche, l'Européen peut se convaincre de ce que son chasseur a raison et que sa vue lui fait défaut. Cependant, chez le blanc, l'œil s'exerce et, après quelc^ue temps de pratique, acquiert une certaine vivacité.
Après avoir donné l'ordre à mes hommes d'aller découper ma victime de la veille, laquelle devait fuir à leur approche, je partis avec des intentions plutôt modestes. J'avais l'envie de tuer un topi pour en prendre la dépouille complète.
Les sujets n'étaient pas rares, on les voyait courir un peu de tous côtés ; aussi, tout en suivant le sentier indigène, j'en abattis un à quatre-vingts mètres, un quart-d'heure après avoir quitté mon camp. Je me mis en devoir de surveiller le dépècement et, m 'asseyant sur ma chaise de chasse, j'observais attentivement le travail des nègres. J'avais déposé mes carabines à une dizaine de mètres de là. Le dépouillement se poursuivait avec lenteur et, pour passer le temps, je suivais les mouvements des antilopes qui, non loin de moi, évoluaient
dans la plaine. Quelques buissons m'empêchaient de voir dans toutes les directions, si bien qu'en parlant avec mes hommes je ne \às pas un buffle s'approcher de nous, à une centaine de mètres et qui, lentement, en flairant le sol, marchait dans notre direction sans se douter que nous étions là une dizaine, accroupis dans l'herbe. Le vent nous était favorable et, aussitôt que j'aperçus l'animal, je donnai l'ordre aux nègres de se coucher et de se taire. En rampant, j'allai prendre ma 465 qui n'était pas loin. Un instant la bête regarda dans ma direction ; aussi n'eus-je garde de bouger ; elle reprit confiance et continua vers ma gauche. Je la laissai approcher jusqu'au moment où je jugeai que quelque danger en pouvait résulter pour nous. Soixante mètres nous séparaient du ruminant ; il se présentait de profil et avançait lentement, semblant flâner. Je visai donc au flanc. Après la détonation, je ne pus placer mon second coup, gêné par les hautes herbes, et l'animal se mit à dévaler au galop la pente légère qu'il venait de monter, tandis que, suivi d'un nègre, je pris le pas de course et me mis à le poursuivre. Il ne tarda pas à s'arrêter dans un buisson où il se crut à l'abri. Quand j'arrivai tout essoufflé à une centaine de mètres de lui, je ne distinguais que sa tête et le sommet de son échine et je me basai sur ce que j'apercevais pour viser au juger l'endroit vulnérable des poumons. Je n'eus pas la patience de laisser se dissiper mon agitation, c'est ce qui me fit mal' placer mon second coup et la bête reprit sa course à travers la plaine, mais, cette fois, s'en fut très loin. C'est en vain que je cherchai à la rejoindre. Elle pénétra dans un de ces petits bois d'euphorbes ou les buffles se font des sentiers qui finissent par former un labyrinthe dans lequel ils circulent sans souci des épines et des ronces. Le chasseur qui se risque dans ce repaire y déchire ses vêtements et son épiderme et doit y marcher courbé ou à quatre pattes.
Le buffle ne perdait son sang que par gouttelettes. Aussi, ne pouvant espérer le rejoindre, j'abandonnai la pcnirsuite au bout d'une heure. Au retour, pour me consoler de ce tir médiocre, je tuai quelques antilopes dont un topi. N'ayant qu'un homme avec moi, je lui fis comprendre de les couvrir d'herbe afin de les celer à la vue perçante des oiseaux de proie ; je le chargeai de revenir l'après-midi, en compagnie de quelques porteurs, découper mes victimes. Après avoir terminé le travail du premier topi, je rentrai au camp.
Lorsque mon boy et ses camarades arrivèrent vers trois heures pour l'enlèvement des herbivores tués le matin, ils ne trouvèrent plus sur l'herbe qu'un peu de sang et quelques déchets de peau et de chair. Ils revinrent me conter leur désillusion et m'assurèrent cjue ce vol n'avait été commis que par le^ habitants d'un village assez distant. Je sus plus tard que, seuls ou à deux, des nègres me suivaient souvent de très loin, semblaient arriver à l'improviste, mais toujours au moment du partage. Cette fois, ils ne l'avaient pas attendu ; ils avaient simplement pris le tout et quand, vers le soir, j'envoyai mon boy les avertir qu'ils avaient à rapporter au moins les massacres et les peaux, ils répondirent qu'ils ne rendraient rien et qu'ils le priaient de déguerpir sur le champ. Cette malhonnêteté nécessitait, de ma part, une attitude énergique. Je leur fis savoir que si, pour le lendemain matin, les trophées n'étaient pas près de ma tente, je les remplacerais par les têtes de leurs ' chèvres que j'irais occire moi-même. Après semblable déclaration, les peaux et les crânes me furent restitués à dix heures du soir, alors que je dormais ; ils avaient préféré les restituer à une heure aussi tardive pour ne pas devoir me fournir d'explications.
La viande était rare chez ces populations clairsemées et peu florissantes ; aussi les indigènes n'hésitaient -ils pas à
recourir à n'importe quel moyen pour s'en procurer : le vol et le mensonge leur étaient coutumiers. Ils piégeaient mais avec peu de succès ; je ne leur ai jamais rien vu prendre. Leurs pièges pour les gros mammifères consistaient en une longue ligne de fosses de 2 à 3 mètres de profondeur chacune, qu'ils recouvraient de branches et de feuillage afin de dissimuler les excavations au gibier qui s'aventurait dans le voisinage. Ces trous étaient généralement creusés dans les passages découverts qui coupaient les rangées de haute futaie, éclaircies que les animaux étaient contraints d'emprunter pour traverser ces barrières de verdure. Des bêtes y tombaient parfois, mais celles qui les accompagnaient ne s'y laissaient prendre que rarement par la suite. C'est un moyen très employé, en forêt, pour tuer l'éléphant ; mais, en ce cas, il n'y a qu'une grande fosse creusée dans un sentier très fréquenté par les proboscidiens qui y tombent la tête la première et ne peuvent en sortir.
Les gens du dit village m'avait dérobé, quelque temps auparavant, une tête d'hippopotame. J'avais tué dans la Rutshuru un de ces pachydermes qui vint s'échouer sur la rive gauche, inaccessible pour moi. La bête y resta deux jours et, lorsque j'envoyai des gens pour la dépecer, ils la trouvèrent incomplète. Ces bons nègres s'étaient tout bonnement emparé de la tête volumineuse pour retirer les dents des mâchoires afin d'en faire de l'argent. Aux hommes que j'envoyai pour réclamer mon bien, ils firent une réponse insultante et de mauvaise foi. Je fis venir le chef du village qui jura ses grands dieux n'avoir pas connaissance de ce vol ; il jura même (]u'aucun de ses administrés ne l'avait commis. Comme j'avais la certitude du contraire, j'expédiai cet homm(> considérable près du feu des cuisines et lui annonçai qu'il y resterait dans l'abstinence la plus complète
tant que les dents d'hippo ne seraient pas retrouvées.
Quand le chef comprit qu'il avait des chances de rester en compagnie de mes boys, il demanda qu'on l'autorisât à parler à l'un de ses hommes. Ce qu'ils discutèrent, je ne sais ; mais ce dernier partit et,qu()i([u'il n'y eut pas de village à moins de deux heures de marche de mon camp, il revint après un quart-d'heure d'absence, accompagné d'un indigène portant des dents d'hippo. Voici ce qui avait été comploté : ils s'étaient fait suivre par cet homme et l'avaient laissé à proximité de mon camp avec mission d'attendre ; au cas oii le blanc n'accepterait pas leurs explications si claires, son bien lui serait rendu. Je questionnai longuement le nègre ; je lui démontrai qu'il avait volé, mais à tous mes arguments, il opposa une réponse presque sensée ; il trouva des excuses et laissa subsister le doute. Il me dit d'abord qu'il était venu parce qu'il avait ouï dire que ]c réclamais des dents d'hippo ; qu'il reconnaissait que les dents, par lui remises, étaient celles du pachyderme échoué sur le banc de sable, mais qu'il n'y avait, que moi qui faisais erreur puisque j'estimai que cette bête était mienne. Il prétendit que la bête décapitée avait été tuée dans un des pièges tendus le long de la Rutshuru dans les chemins de sortie de ces amphibies.
Voici comment les nègres procèdent :
Ils suspendent un madrier armé d'une lance qui choit sur l'animal lorsqu'il sort de la rivière ou qu'il y rentre en suivant le sentier qui lui est habituel ; les bêtes déclenchent cette massue en brisant une liane qui leur barre la route. Ce système est aussi couramment employé en forêt pour la capture des éléphants.
Quand je m'étonnai qu'il eût tué un hippo et qu'il n'eût pas osé découper et emporter la chair pour se nourrir ou en faire du trafic, il m'apprit, à mon grand étonnement, qu'il ne
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piégeait pas pour la viande qu'il appréciait peu, mais bien pour les dents qu'il vendait aux commerçants pour un prix dérisoire. Par une suite ininterrompue de mensonges de ce genre qu'il me servit très à propos, il parvint à s'en retourner avec son chef ; il emporta aussi les dents que je ne voulus pas garder puisqu'il prétendait qu'elles étaient son bien.
Les nègres sont loin d'être inintelligents. Ils me le prouvèrent une fois de plus ce jour-là, en trouvant des répliques à toutes mes questions ; ces questions étaient prévues par eux, sans doute, aussi avaient-ils préparé des arguments qui n'étaient pas dépourvus d'astuce, voire de bon sens.
Je fis encore quelques jours de chasse fructueuse près de Kaléghéla, puis je regagnai les bords du lac Edouard.
Quoique j'eusse, matin et soir, sondé à la lunette les moindres replis du terrain qui m'environnait avec l'espoir d'y découvrir un lion, et que presque chaque nuit j'entendisse ces carnassiers qui, tantôt loin, tantôt près de mon camp, poussaient leurs grondements formidables perçus à plus d'une lieue, je n'étais pas parvenu jusqu'alors à voir une seule de ces bêtes. Un matin, de bonne heure, après une nuit fraîche et sombre, pendant laquelle ils firent encore plus de bruit que de coutume — d'habitude ils sont silencieux, surtout quand il y a clair de lune, et qu'il fait chaud, et aussi dans les endroits où ils ont été traqués, — je partis dans la direction d'où m'étaient parvenus leurs derniers rugissements, dans l'espoir d'y rencontrer un retardataire. Ce fut en vain ; je m'étais déjà éloigné d'une grosse heure en de nombreuses circonvolutions dans la brousse, je ne voyais que des phacochères et des antilopes. Aussi, désespérant de découvrir un des rôdeurs nocturnes recherches, je me mis à tirer sur des topis. J'en tuai deux et en blessai un troisième qui rejoignit un troupeau en fuite. Désireux d'achever le blessé, je
me mis à les suivre. Mais, de plus en plus méfiants, ils ne se laissèrent approcher qu'à deux ou trois cents mètres ; il était donc difficile de les abattre. Je n'avais pris que ma 8 ^ /^, et seul mon chasseur indigène me suivait ; ma 465 était restée en arrière, aux mains de mes porteurs. J'arrivai, après quelques manœuvres, à deux cents mètres environ des antilopes qui s'étaient arrêtées et, réglant ma lunette à trois cents mètres, j'abattis le blessé d'une expansive qui porta trop haut et qui l'atteignit à la colonne vertébrale. Tombant en partie immobilisée, la bête se mit à gémir tandis que le reste du groupe s'éloignait en se portant vers ma droite. Je m'empressai de l'imiter pour m'en approcher à nouveau, mais j'avais fait à peine une centaine de pas que, de ma gauche, me parvinrent des grommellements. Portant mes yeux dans la direction de ma dernière victime, je vis dans l'herbe une grosse crinière brune qui émergeait et s'élevait et s'abaissait suivant le plus ou moins d'ampleur des rugissements. Je m'arrêtai net. J'avais compris ce qui se passait à cent cinquante mètres de moi. Je voulus prendre ma 465, mais c'est alors que je m'aperçus que je n'avais que ma 8"^/™ contenant encore trois cartouches ; cette arme devait me servir pour l'attaque et la défense. Le lion était sorti d'un buisson et, rampant, était arrivé jusqu'au topi qui poussait ses derniers râles. J'envoyai mon boy quérir mon Express et, m'accroupissant dans l'herbe, je demeurai là, impatient, prêt à tirer avec mon petit calibre si le fauve tentait de fuir. Malgré mes précédents coups de feu, il s'inquiéta bien peu du chasseur et, couché sur l'antilope, il attendit qu'elle mourût, la gueule sur la gorge de la moribonde et poussant des rugissements à chacune de ses convulsions ; la secouant parfois avec rage, il la lâchait pour la reprendre aussitôt. Le lion qui tient sa proie donne une impression de vigueur invraisemblable ; le
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moindre de ses mouvements accuse la puissance et l'adresse, aptitudes cpie l'on ne retrouve guère réunies chez les autres animaux dangereux.
Durant trois ou quatre minutes qui me semblèrent interminables, je pus observer le félin qui, à plaisir, se coachait sur sa victime, attendant sa mort prochaine pour l'entraîner dans un buisson et y satisfaire son insatiable et gloutonne avidité.
Enfin, on m'apporta mon Express et, me glissant dans l'herbe courte, j'arrivai à soixante-dix ou quatre-vingts mètres du lion. Je m'en étais approché autant qu'il était possible, car je voulais la certitude de ne pas le manquer. Cependant, je -n'étais pas sans appréhension : je savais que le point de mire de mon arme avait souffert et que cette arme ne portait plus d'une façon très précise. Mon sujet — toujours couché, — ne laissait apparaître que le sommet de sa crinière. Quand je fus à bonne portée, je me levai et je tirai debout. Mon premier coup ne l'atteignit pas ; le second ne fut pas plus heureux; comme le premier il passa par-dessus l'échiné et alla s'enfoncer dans la terre, quelques mètres plus loin, en soulevant un nuage de poussière. Je crus bien que mon lion était perdu pour moi, qu'il allait fuir au bruit des détonations, mais il n'en fut rien. Je rechargeai ma carabine.
Pour celui qui a l'habitude de manier des armes à feu, les mouvements d'extraction et de recharge sont instinctifs ; il ne doit même pas y consacrer une partie de son attention ; cette particularité me permettait de ne pas quitter l'animal des yeux. Ayant le regard braqué sur la bête, le chasseur n'est pas exposé à la recevoir sur soi à l'improviste ; de plus, certains fauves hésitent à courir sur lui quand il s'aperçoivent que les moindres de leurs mouvements sont épiés. Ce n'était cependant pas le cas de celui-ci qui semblait ne pas se soucier
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de moi. A chaciiie coup tiré, soûl un mouvcnu-nt correspondant sans doute à un sentiment d'émotion, s'était manifesté ; l'échiné avait comme un sursaut au bruit des détonations. Je me demandai s'il était sourd, mais il n'était qu'affamé. Il s'en alla eniin, en traînant l'antilope qui avait cessé de vivre. Saisissant la bête à la gorge, il se redressa et l'emporta lentement, sans effort apparent, vers le fourré d'où il avait surgi quelques instants auparavant. Le corps du topi était engagé entre ses deux pattes antérieures et, le cou tendu, soulevant l'avant du ruminant dans ses puissantes mâchoires, il avançait avec précaution, traînant ce poids de 140 à 150 kilos avec une aisance surprenante, Il avait cette allure puissante et noble que nos pauvres lions de ménagerie ont perdu au cours des longues années de captivité et d'inaction dans leurs cages étroites. Cependant, je ne m'extasiai pas longtemps. Le fauve émergeait nettement des herbes ; profitant de ce qu'il m'apparaissait de profil, je lui envoyai mes deux coups d'Express presque simultanément. Le temps de me retrouver en joue après la première balle et je tirais ma seconde cartouche. Cette fois les projectiles avaient bien atteint leur but car, à la première détonation, il abandonna le topi d'un bond formidable, et se tournant tout ébouriffé vers moi, tout comme quand il guette sa proie un instant avant de bondir, il s'accroupit légèrement et baissa la tête. Sa queue, en des mouvements cassants, battit l'air, ses lèvres supérieures se retroussèrent découvrant ses gencives armées de longs crocs blancs ; de ses yeux qui me fixaient avec férocité, du feu semblait jaillir. Il ouvrit une dernière fois sa gueule, d'où s'échappa un rugissement de colère et de douleur auquel mon second coup de carabine répondit.
Peut-être comprit-il que la partie était perdue pour lui ; cherchant à fuir, il s'effondra à dix mètres de l'antilope où
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il mourut en poussant encore (luelijiu s grognements rauques qui, rapidement, s'affaiblirent tant le sang envahissait sa gorge et ses poumons. Après deux ou trois minutes d'attente, je m'en approchai avec une certaine méfiance n'ayant pas l'entière certitude que toute vie l'eût déjà quitté. Les herbes me cachaient en partie ma victime. A distance, elle m'avait semblé être un jeune mâle, mais, quand je fus près d'elle, je m'aperçus de mon erreur : c'était, au contraire, une très vieille bête (i), à la crinière fournie dont la peau portait de nombreuses ecchymoses cicatrisées, stigmates de quelque combat de naguère. Les deux balles entrées presque l'une à côté de l'autre, étaient à peine espacées de trois ou quatre centimètres dans le flanc gauche, derrière le défaut de l'épaule (2). La première s'était arrêtée de l'autre côté du thorax, sous la peau, brisant l'omoplate droite ; la seconde faisant expansion alla moins loin et resta dans les tissus pulmonaires où elle se désagrégea en partie.
Je n'ai jamais compris comment ce lion — car on a fait à ces fauves une réputation très exagérée de hardiesse et de courage, — avait pu faire preuve de pareille indifférence en ne se préoccupant nullement de ce qui se passait autour de lui. Comme il était neuf heures du matin, il est probable que la faim le chassa à pareille heure de sa tanière ; il n'avait pu, durant la nuit, satisfaire son féroce appétit ; la perspective de trouver son repas à proximité et de façon aussi inespérée l'avait enhardi. Peut-être son âge. en lui enlevant sa souplesse, ne lui permettait-il plus de tuer à sa guise pour se nourrir. Il \' a des carnassiers qui, pour cette raison, en sont réduits
(i) Les plus grands lions dépassent 3in20 delà gueule à l'extrémité de la queue et atteignent 240 à 250 kilogrammes en poids. (2) Voir photographie no 54.
à se contenter de rats, de porcs-épics et d'autres petits mammifères peu agiles à la course.
Au cours de mon voyage, j'ai vu dans la brousse plus de quinze lions, mais jamais je n'ai retrouvé chez eux la franchise exagérée dont celui-ci fit preuve. Au contraire, très peureux et très farouches, leur crainte m'a souvent désolé en me faisant rater plus d'un beau coup de carabine. Le jour ils fuient l'homme ; la nuit ils deviennent plus hardis, agressifs et féroces. Surpris au cours d'un repas, des femelles accompagnées de lionceaux ou des lions affamés, chargent parfois sans provocation ; mais, en apercevant le chasseur, ils abandonnent le plus souvent leur proie en rugissant effroyablement afin d'éloigner par l'intimidation les importuns qui les dérangent.
Vers la fin de novembre 1912, je quittai Kabaré. J'avais passablement fatigué les environs, il fallait me déplacer pour trouver quelques nouveaux endroits giboyeux. Cochons et antilopes avaient déserté ces lieux en quête d'un asile où ne grêlaient pas des coups de carabine.
J'avais observé, au cours de mes chasses, plusieurs cas plutôt bizarres.
Un matin, je guettais un phacochère. Pour m'en approcher, je m'accroupis et me traînai vers lui. Quand cet animal regarde dans une certaine direction, sa structure massive l'oblige à se tourner de front vers le sujet qu'il observe. Sa vue n'étant pas des meilleures, il commet des erreurs de la nature de celle-ci : mon phacochère me prit probablement pour un de ses semblables et marcha vers moi d'un air guilleret, la petite queue frétillante. Désireux de venger une attention si peu flatteuse pour moi, je lui envoyai une expansive qui, au lieu de pénétrer à hauteur du poitrail, porta très bas et lui cassa les pattes avant et arrière droites. Loin de
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perdre son équilibre, il fit demi-tour sur ses deux membres valides gauches et s'en fut d'un pas accéléré, inclinant son corps pour rester debout. Il disparut dans une touffe d'herbe où je le crus tapi. En réalité, Tentrée de son terrier y était dissimulée et, quoique peu profond, nous eûmes assez de peine à l'en faire sortir pour l'achever à bout portant à la carabine.
Le phacochère, tout comme un lapin, habite dans un terrier (lui, d'habitude, n'a qu'une seule issue. Certains prétendent qu'il s'empare du gîte d'autres animaux et qu'il l'élargit. Quoique j'en aie rencontré des centaines, je n'ai jamais vu ces cochons fouir le sol pour se ménager une demeure ; je crois cependant qu'ils sont les seuls constructeurs de leur refuge qui est parfois fort profond. Il devient alors difficile d'en faire sortir l'occupant ; je n'y suis jamais parvenu ni en bêchant pour détruire la galerie souterraine, ni en enfumant celle-ci. Ce couloir (|ui pénètre profondément en terre est si étroit que l'animal ne peut s'y retourner et qu'il doit y entrer à reculons, habitude qu'il garde même quand il s'y précipite blessé ou pourchassé.
Une autre fois, je cassai, par maladresse, une patte droite avant et une gauche arrière à un topi qui s'en fut en galopant à l'aide des deux membres qui lui restaient, et je ne pus le rejoindre.
Un tout jeune Reedbuck que je désirais abattre pour ma nourriture, reçut une 8 ^ j^ expansive au bas-ventre, laquelle lui déchira la peau et les muscles abdominaux. Les intestins s'échappèrent et, dans sa fuite, traînèrent sur le sol. Bientôt l'estomac apparut et le tout s'accrocha et se déchira dans les ronces. La bête poursuivit sa course en partie vidée, pour enfin tomber morte à plus de cent mètres de l'endroit où gisaient ses entrailles. Ces animaux ont, en général, une