WATERBUCK
(Cobus defassa.)
Photo de l'auteur.
Ph.jto de l'auteur.
André Pilette. A travers V Afrique Équatoriaïe.
le photographier, je m'étais muni de mon appareil et je le suivis dans le taillis (i). Je ne me défiai guère et j'arrivai à cinq mètres du Waterbuck couché ; il me regardait venir, l'air doux et résigné. Ma chambre noire soutenue par une courroie pendait à mon épaule gauche. Pour forcer la bête à se lever, je demandai à mon boy de l'y contraindre à l'aide de sa lance, mais, peureux, il lui jeta son arme de loin. Le blessé refusa de bouger. Alors mon «serviteur lui lança tout ce qu'il trouva à sa portée et c'est ainsi que l'animal reçut ma chaise de chasse sur la tête. Cet objet eut-il le donc de l'offusquer spécialement? il se leva subitement et fonça sur moi, tête baissée. Ce fut avec une certaine inquiétude que je vis venir à moi ses deux longues dagues huileuses, annelées sur les deux tiers de leur longueur, très effilées et légèrement recourbées vers l'avant. Aussi cherchais-je à les éviter en contournant un arbre, mais j'y arrivai trop tard. Dans ma course, mon appareil photographique maintenu par la courroie vint se placer sur ma jambe gauche, et je n'eus qu'à m'en féliciter car il reçut un furieux coup de corne dans le volet qui se replie sur l'objectif et qui fut quelque peu enfoncé. C'était une preuve, pour moi qui en doutais, que nombre de grandes antilopes chargent, et même parfois sans qu'on les moleste ; j'ai pu m'en rendre compte plus tard.
Quand je me retournai, le Waterbuck s'était recouché à l'endroit d'où il s'était élancé vers moi. Lorsque j'eus apprécié les dégâts et constaté que l'appareil n'avait pas souffert, je m'approchai à nouveau, mais je me tins prudemment, cette fois, derrière le tronc d'un arbre, d'autant plus que je ne pouvais espérer compter deux fois sur la
(i) Voir photographies n°^ 57 et 58.
chance de retrouver semblable bouclier. Rien n'3' fit : on eut beau lui jeter les objets les plus hétéroclites, il succomba, son dernier effort ayant été de se venger de son ennemi.
Le nom de Waterbuck dont l'ont baptisé les Anglais tendrait à faire croire que cet antilopien mène une vie quelque peu aquatique. Quoiqu'il aille parfois à l'eau et qu'il soit bon nageur, je l'ai toujours vu vaguer indifféremment en prairie, en savane, voire même en terrain rocailleux, ne se retirant (ju'aux heures habituelles de repos dans les buissons, pour y ruminer et y dormir.
Après avoir remonté un peu la rivière Ivi qui, en maints endroits, coule dans le fond d'un large ravin, j'arrivai au gîte qui porte le même nom et qui est situé sur une des collines bordant la tranchée. Vers le soir, mes boys vinrent me prévenir que, sur l'autre versant, se promenait un buffle qui se disposait à boire. A la lunette, il me sembla assez près, mais il me fallut plus de vingt minutes pour atteindre l'emplacement qu'il avait, d'ailleurs, déserté. Il était trop tard pour suivre ses traces ; la nuit tombait et je dus reprendre le chemin du camp. Dans les ténèbres déjà descendues, un buffle, peut-être le même, nous laissa approcher, et ne se décida à fuir qu'au moment où nous fûmes près de lui. A son aspect, mes hommes détalèrent, me laissant sans arme ; j'eus un moment d'émotion vive, ne sachant queUe direction suivrait l'animal. Les craquements de branches froissées à distance me rassurèrent et décidèrent les nègres à revenir.
Le lendemain matin, je repris, sur les instances de mon guide, le même chemin et j'eus tôt fait de découvrir la piste fraîche d'un de ces bovidés qui, remontant de la ri\'ière, s'en était éloigné en passant alternativement dans la haute futaie et dans l'herbe rase. Il était aisé de suivre ses traces sur le gazon qui avait gardé l'empreinte de ses sabots. Une
heure suffit pour nous le faire découvrir. Mon pistcur marchait devant moi portant ma 465, et suivait les traces des yeux, tandis que moi-même je scrutais l'horizon en tous sens afin d'éviter toute surprise. Nous venions de sortir des buissons et descendions en prairie sur une légère pente vers un bouquet d'arbres : nous en étions à une distance de vingt-cinq mètres, lorsque j'aperçus au travers du feuillage une immobile masse noire. Instinctivement je m'arrêtai tandis que le pisteur, continuant ses investigations, tête baissée, marchait droit vers le buffle. De crainte d'attirer l'attention de la bête, je n'osais l'avertir et cependant je ne pouvais le laisser avancer davantage. J'eus un instant d'hésitation, et je me décidai à pousser un timide psst... qui le fit se retourner ; alors je lui montrai du doigt l'animal qui se dressait devant lui, à moins de vingt pas. Il revint précipitamment en arrière pour me passer mon arme ; au même moment, le buffle dont nous troublions probablement l'assoupissement partit au galop vers ma gauche ; sortant de la futaie, il m'apparut distinctement en plaine. Le temps de viser, et il reçut mon premier coup à cinquante mètres ; il changea alors de direction et, remontant la pente, il disparut presque totalement dans les herbes. Mon second coup l'atteignit à plus de cent pas, alors que seule son échine émergeait de l'obstacle. Quand il arriva au sommet de la côte, il s'arrêta. Je sortis rapidement du vent, en rechargeant mon Express, mais ma prudence fut inutile : le buffle, un instant immobile vacilla ; rassemblant ses dernières forces, il chercha en vain à se maintenir en équilibre. Il s'effondra enfin, et rougit l'herbe du sang qui jaillit de son mufle.
La première balle l'avait atteint un peu en biais, vers les dernières côtes et perfora les poumons. La seconde le touchant trop haut, le traversa de part en part en passant
en-dessous de la colonne vertébrale. Ce buffle était un vieux solitaire infirme. Son corps était couvert de plaies purulentes ; il avait perdu un œil ; les dents jouaient dans leurs alvéoles ; une de ses cornes était très endommagée. Ses oreilles frangées, autrefois velues, attestaient la décrépitude. L'abondante touffe de poils terminant la queue n'était plus ; cette touffe, fixée à une baguette, sert aux nègres de chasse-mouches. Les poils de son corps avaient presque totalement disparu. Chez le vieux buffle, ces filaments de nature cornée tombent et la chute débute à la naissance des épaules. Malgré la taille (i) et l'âge de la bête, son trophée n'était pas de forte dimension ; du reste, aussi bien que pour les défenses d'éléphant, les plus grandes cornes ne sont pas l'apanage des plus vieux et plus grands sujets. Chaque soir, depuis plus d'une semaine, j'apercevais des lueurs rouges qui semblaient surgir d'au-delà du Nyamlaghira, le dernier des volcans éteints visibles au Sud, dans la direction du Kivu. J'avais cherché en vain à connaître la provenance de cette teinte pourpre qui illuminait les flancs des montagnes et le ciel. J'eus beau interroger, je reçus toujours la même réponse : c'est un feu de brousse. Je demeurai dans l'incertitude. Il était impossible d'apercevoir un feu de brousse à telle distance. Aussi l'idée d'une éruption volcanique me vint à l'esprit. J'eus la clef de cette énigme en arri\'ant à Rutshuru ; il s'agissait bien d'un nouveau volcan qui venait d'entrer en acti\até. Le commandant H. Pauwels, qui rentrait d'une tournée et qui l'avait vu d'assez près, me persuada de m'y rendre et nous décidâmes d'y aller de conserve, cette direction étant celle qu'il devait suivre.
(i) Un gros buffle du Cap atteint jusqu'à i "150 de htiuteur à l'épaule, c'est le plus lourd des bovidés d'Afrique.
\'OLCANS DU Kn'U (Chaîne des Virunga).
Photo de ra.uteur.