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CHAPITRE VIII

Éruption Volcanique

Aspect des volcans. — Traversée des monts Virunga. — Sur les rives du Kivu. — A proximité de l'éruption. — Calme des indigènes. — Une région cahotée. — ■ Nuit féerique. — Pluie de scories. — ■ Une contrée menacée. — Retour à Rutshuru. — Endurance des nègres .

Nous devions gagner le Nord-Ouest du lac Kivu ; c'est non loin de ses bords qu'existait le volcan dont j'avais aperçu, à loo kilomètres environ, à vol d'oiseau, les lueurs lointaines mais fulgurantes.

Déjà, à Rutshuru, à peu près à mi-chemin, les grondements souterrains donnaient comme un frisson à la campagne. Au crépuscule, le ciel était de pourpre ; il était d'un rouge écarlate dans la nocturne immensité. La chaîne très élevée des volcans (i) barrait la vue vers le lac Kivu, dont le niveau ne dépasse que de 300 mètres l'altitude de Rutshuru.

Notre intention était d'aller à pied à N'Goma, au bord du lac, et de là, en suivant les rives, de nous rendre en pirogue

Ji) Voir photos n"s 60 et 80.

à proximité du volcan. Pour gagner du temps, et d'accord avec nos porteurs, nous doublâmes les étapes et nous atteignîmes N'Goma le lendemain un peu après midi. Le temps couvert et l'altitude élevée rendaient la température douce. En quittant Rutshuru, le chemin monte jusqu'à environ 2100 mètres, pour traverser la ligne des volcans passant entre le Mikéno et le Karisimbi à l'Est, et le Tshaninagongo à l'Ouest (i). Pour ne pas nous exposer à la fatigue, nous utilisâmes des hamacs ; nos hommes soutinrent gaillardement quinze à seize heures de portage. Durant la nuit, il leur était accordé onze heures de repos.

Le nombre des habitants, peu important dans les plaines de la Rutshuru, augmentait considérablement tout le long du sentier. Un grand nombre de petits et gros villages étaient disséminés dans une végétation nouvelle pour moi. Aux indigènes pauvres du lac Edouard avaient succédé des propriétaires de gros troupeaux (2) de vaches, de chèvres et de moutons ; ce bétail paissait de-ci, de-là, dans les prairies dont l'aspect différait totalement des plaines désertes du Nord. En certains endroits, la population était très dense et semblait en excellente santé.

Avant d'atteindre le col qui devait nous conduire sur le versant Nord du Kivu, nous longeâmes un banc énorme de lave de teinte très sombre qui s'étendait vers l'Ouest, et que le Tshaninagongo avait déversé sur la plaine dans ses jours de colère. La nature est \àgilante, aussi une petite forêt couvrait déjà ce chaos, des verts massifs se voyaient en maints endroits. Le chemin, quand il traverse les anciens bancs de lave, est couvert de terre qui rend la marche plus aisée.

(i) Voir photo n» 80.

(2) Voir photo n° 59.

Le pays est des plus pittoresques ; la forme des montagnes affectant celle d'énormes cônes troncpés (i) lui prête un cachet bizarre. Il est difficile d'établir un rapprochement entre cette région tourmentée et certaines de nos régions volcaniques d'Europe. Non seulement la chaîne africaine possède un grand nombre de volcans, mais elle en compte de dimension gigantesque, tel le Karisimbi, qui dépasse, à son sommet, 4500 mètres d'altitude.

Du lac Albert-Edouard, ces volcans, pour la plupart éteints, semblent se présenter sur une ligne Est-Ouest ; mais, en réalité, ils sont dispersés un peu au hasard. Tous auraient été gravis par des blancs, sauf le Mikeno, dont la cime de rochers à pic est presque inaccessible.

Peu après le col qui donne passage à 2100 mètres vers le Kivu, nous nous mîmes à descendre lentement vers le lac dont les bords ne tardent pas à s'accuser confusément. Dès lors, à l'Ouest, apparurent distinctement des colonnes de fumée qui s'élevaient vers le ciel- en bourdonnant. Nous approchions de plus en plus de l'éruption.

Après un après-midi de repos au bord du lac, nous gravîmes, de nuit, le mont de N'Goma cjui surplombe le lac de 200 à 300 mètres ; ainsi nous nous rendîmes exactement compte des proportions de cette gigantesque gerbe de feu qui, à 15 ou 20 kilomètres de distance, nous éclairait suffisamment pour nous permettre de lire. Nous distinguions fort bien dans l'obscurité, du haut du mamelon qui nous servait d'observatoire, les rives du lac d'un aspect féerique sous ce feu de Bengale phénoménal.

Le lendemain matin, vers neuf heures, nous prîmes place dans une grande pirogue. A l'avant de l'embarcation avaient

[i) Voir photos n^s 60 et 80.

été disposés, l'un derrière l'autre, les sièges pour les Européens ; à l'arrière, sur de petites planches qui reliaient les côtés de la pirogue étaient assis les pagayeurs. Les rives du lac constituées presque uniquement d'ancienne lave, sont très rocheuses et sauvages. On traversa des petites baies, pour gagner du temps, bien que l'eau commençât à s'agiter. Après deux heures et demie de navigation, nous nous arrêtâmes en un endroit sablonneux et, de là, à pied, nous nous approchâmes du volcan. Il était temps, du reste, de débarquer, car à peine fûmes-nous à terre qu'un \àolent orage éclata et nous força à nous jeter dans une hutte abandonnée*

Le bruit de l'éruption s'entendait distinctement et seul, par moment, le bruit du tonnerre couvrait ses ronflements. Quand la pluie eût cessé, nous continuâmes notre route à travers ce terrain volcanique, côtoyant, parfois, d'anciens petits cratères maintenant couverts d'une verdure que broute le bétail ; certains indigènes se sont installés résolument dans ces cratères et y cultivent avec succès bananes et haricots.

Par mesure de prudence, nous décidâmes de nous tenir à une distance respectable de l'éruption ; du reste, il n'était guère possible de s'en approcher davantage car, quoique le vent ne soufflât pas dans notre direction, des bouffées d'air chaud chargées de gaz carbonique et sulfureux nous troublaient la respiration. Nous campâmes au sommet d'un monticule, le flanc d'un ancien cratère dans le fond duquel s'était formé un petit lac qui servait d'abreuvoir au bétail des alentours. J'estimais — mais mon a\'is ne fut pas partagé, — que nous étions encore distants de quatre à cinq kilomètres du volcan; j'ai parcouru le chemin après que l'éruption eût pris fin et j'ai pu constater que je ne m'étais pas trompé de beaucoup.

L'après-midi se passa à attendre les porteurs partis par voie de terre. Le ciel gris ne daignant pas se découvrir, je ne pus faire de jolies photographies. Je remis cette opération au lendemain et je m'endormis à même le sol, afin d'oublier les tiraillements d'un estomac qui n'avait plus eu à digérer depuis le matin.

Les éruptions volcaniques ne sont souvent que des reprises d'activité d'anciens volcans trompeusement calmés. Mais celui-ci avait surgi au milieu d'une plaine, crevassant la croûte terrestre avec fracas. Les habitants étaient plutôt rares à l'endroit même oii il prit naissance et seul un village qui y existait eut à déplorer un mort.

A l'endroit où nous campions, les nègres étaient en nombre et ne semblaient guère effarés devant ce spectacle inouï ; ils vaquaient à leurs travaux qu'ils n'avaient abandonnés que le premier jour de l'éruption pour aller recueillir sur le lac d'énormes quantités de poissons morts et flottants, surpris par l'arrivée subite de la lave incandescente dans les eaux. Celles-ci bouillirent et prirent une température élevée à de très grandes distances. Quelques noirs furent ébouillantés en tombant de leur pirogue dans le lac.

Le mont naissant autour du cratère atteignait environ 600 pieds de hauteur après deux semaines d'activité. Le jour, on n'apercevait que d'énormes colonnes de fumée montant tantôt doucement, tantôt avec force vers le ciel ; cette fumée changeait de direction suivant l'orientation du vent qui souffla, pendant tout le mois que dura l'éruption, de l'Ouest et du Sud-Ouest. Etant donné notre désir de rester au Sud-Est, ce vent nous était favorable. Des flots de lave incandescente, en un cours de 8 à lo kilomètres de longueur, s'écoulaient vers le lac où ils provoquaient une ébullition continue des eaux d'où s'élevaient, dans les airs, d'énormes colonnes de vapeur.

En maints endroits, des trombes d'eau unissaient, en des tourbillons violents, comme des tornades, la surface du lac aux nuages gris et menaçants qui couraient dans le ciel. Presque toutes les pirogues entraînées dans les remous furent englouties.

La lave qui, en s 'écoulant, dévastait tout sur son passage avait aussi détruit en partie les forêts voisines.

Le soir, le spectacle devint féerique. L'immense colonne de fumée se teinta de rose, et quand les ténèbres furent opaques, elle se transforma en une formidable gerbe de feu qui, sans discontinuer, montait vers le ciel à des hauteurs variant entre 1500 et 2000 mètres (i). Le cratère avait un diamètre approximatif de 1000 à 1200 pieds. De temps à autre, les grondements souterrains semblaient en activer l'émission. Des blocs formidables de lave atteignant et dépassant probablement en volume 100 mètres cubes étaient projetés dans les airs et retombaient comme des bolides ; ils éclataient sur les flancs du cratère et leurs rouges fragments bondissaient vers la plaine en laissant de longues traînées lumineuses sur leur passage. Le fleuve de lave se distinguait très clairement à la lunette, on le voyait, en de multiples cascades, courir vers la rive du Ki vu, semblable à un énorme serpent de feu rampant sans répit du cratère jusqu'au lac où il se no3'ait dans des flots bouillonnants.

Le pays était inondé d'une rougeur sanglante. Campés devant nos tentes, sur une petite terrasse, nous contemplions sans nous lasser ce spectacle prestigieux. Nous ressemblions à trois forgerons au repos, devant le feu monstrueux d'une forge fantastique. Nous restâmes jusqu'à trois heures du

(i) Voir photo 11° 61.

NORD -OUEST DU LAC Kl VU

l'hoto de l'auteur.

6i. — ÉRUPTION VOLCANIQUE (Photo prise de nuit.)

André Pilette. A travers l'Afrique Équatorial

matin à admirer cette scène prodigieuse dcmt je garde l'impression profonde et inoubliable. Entretemps, les vivres nous étant parvenus, nous dînâmes, ce qui fut très apprécié après ce jour de jeûne forcé ; puis nous prîmes cjuelques photos de Tiuit (i) qui ne donneront jamais (ju'une faible idée de ce que fut cette éruption vocanique. A en juger par le cratère de certains des géants éteints qui se dressent entre le Kivu et l'Albert-Edouard, celle-ci n'était peut-être que modeste.

Vers minuit, le vent changeant de direction, souffla vers l'Est et chassa des gerbes de lave vers un autre côté de la plaine où elles se répandirent en un torrent dévastateur, fauchant, brûlant, broyant tout sur son passage. Sur notre camp, s'abattait une pluie de cendres dont certaines atteignaient la dimension des œufs de pigeon sans en avoir, heureusement pour nos têtes, le poids spécifique. Cette pluie extraordinaire se prolongea fort tard dans la nuit, s'infiltra partout, même dans les poches de nos vêtements et, fait déplorable, gâta nos aliments.

Je m'étendis tout habillé sur mon lit. Quoique les scories continuassent à s'abattre sur ma tente et que le volcan semblât gronder de plus belle, je ne tardai pas à m 'endormir : j'étais exténué car les jours précédents n'avaient, certes, pas été reposants. Je ne sais quand je me réveillai ; le vent qui maintenait sa direction défavorable, continuait à nous apporter des débris de lave qui couvraient le sol d'une couche de plusieurs centimètres et formaient, entre nous et le volcan, tant leur chute était drue, un rideau peu transparent qui ne permit plus de photographier. Il était visible que les bords du cratère s'étaient élevés considérablement pendant

(i) Voir photo 11° 61.

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la nuit et que le fleuve de lave fermait, par son embouchure grandissante, le petit détroit qui unissait une baie et le lac.

Parmi les indigènes, de nombreuses légendes courent sur ces phénomènes ; ils ne donnent à leur sujet que des explications superstitieuses. Certains racontent qu'ils sont vme punition infligée à un chef de la région qui vola son voisin ; d'autres disent, tout simplement, qu'un dieu quelconque les a voulus ; dès lors, pour eux, il ne faut point ajouter de commentaire. Enfin, il en est qui répondent franchement qu'ils ne savent pas à qui ou à quoi les attribuer. Fatalistes, aucun n'a l'air de déplorer le dépérissement des bananiers ou des haricots dans cette atmosphère délétère.

Pour nous rendre compte de la fréquence des éuiptions, nous interrogeons un vieillard qui dit n'en avoir connu que trois au cours de son existence : une quand il était enfant, une seconde quand il était homme et la troisième... Ici, il nous montre ses cheveux gris, et, par là, il entend dire qu'il n'a connu la troisième qu'à l'état de vieillesse. Quoi que ce vieillard en dise, elles ont été plus nombreuses puisque la dernière éruption dont nous avons eu connaissance se produisit au cours de l'année 1906. Il ne serait pas impossible que de petites éruptions ignorées se fussent produites entre temps. La région semble être exposée à des bouleversements de l'espèce. Si la maladie du sommeil a épargné cette contrée fertile, où vit une population saine et heureuse, la nature y dispose de terribles moyens d'anéantissement contre lesquels rien ne peut être tenté. Cinq ou six volcans d'apparence inoffensive peuvent être appelés à une redoutable acti\àté ; deux d'entre eux sont principalement à craindre :1e Tshaninagongo et le Niamlagira. Le premier fume sans cesse, le second par intermittence. Le soir, j'en ai vu sortir des lueurs peu rassurantes pour les indigènes. Deux volcans de peu

XoI'S (,)riTT.\MKS N'iTUI'. < )IÎST:1îV.\T(1IK I. .-(ir> I NK IM.l Ii; DIC CEXDRKS

d'importance sont encore en activité sur le flanc Ouest du Niamlagira, mais ils ne sont visibles que pour le voyageur qui les approche ; jusqu'à présent, ils ne sont pas très inquiétants. Tous ceux qui manifestent quelque vie sont localisés à l'Ouest. A première vue, il semble que leurs flots de lave se déverseraient dans la vallée de la Rutshuru qui est peu habitée. Mais il n'est pas impossible qu'ils prennent une autre direction, puisqu'un vent faible peut agir sur les projections aériennes de manière à en changer la direction d'écoulement.

Désespérant de pouvoir faire des photos, nous quittâmes notre observatoire vers 3 ou 4 heures de l'après-midi, sous une pluie de cendres que des rafales envoyaient par moment dans notre direction. Les débris des grosses scories que leur poids maintenait à proximité du cratère, s'abattaient sur les porteurs qui, presque nus, ne pouvaient se garantir contre les mille piqûres qui leur meurtrissaient l 'épidémie. Ce fut bientôt une avalanche de petits aérolithes et, quoique habillé et portant un casque sur la tête, je fus très heureux de trouver dans mes bagages un parapluie qui me protégea les mains et le visage. Les noirs, serrés les uns contre les autres, tendaient au-dessus de leur tête les moindres chiffons qu'ils possédaient ; d'autres, recroquevillés, se tenaient immobiles sous une feuille de bananier. Quand tout le matériel de campement fut bouclé et qu'ils durent reprendre leurs charges, ils trouvèrent l'aventure plutôt mauvaise. Les grimaces des vieux qui recevaient ces projectiles dans le visage étaient horribles. Les jeunes, plus alertes, saisissant leurs fardeaux, s'éloignèrent au plus vite de cette contrée inhospitalière.

Etant donnée l'heure tardive, nous gagnâmes un mamelon éloigné d'une lieue à peine, d'où nous pûmes assister une dernière fois aux mille fantaisies de l'éruption sans,cepen-

dant.en être les cibles. Nous atteignîmes à pied la route de N'Goma à Rutshuru, par laquelle nous étions venus et nous accélérâmes. notre marche. Ici encore, nos porteurs firent preuve d'une belle endurance ; jamais nous ne trouverions en Europe des gens, pris au hasard, aussi résistants que le sont les nègres en général. "En une semaine, ils avaient porté en moyenne six heures et demie par jour; sauf le dernier qui comportait neuf heures consécutives. Chaque porteur était chargé de 25 kilos. A la marche, ils sont étonnants et certains blancs, que j'ai entendus se vanter d'avoir fatigué des nègres qui les accompagnaient, exagèrent quek[ue peu. Nous ne pouvons pas nous mesurer avec eux, surtout sous leur soleil ; les nègres valides nous sont supérieurs dans de semblables randonnées.

Je regagnai Rutshuru, désireux de chasser encore dans les parages du lac Edouard.

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