JEUNE TOPI CAPTURÉ A LA COl'RSE PAR LES INDIGÈNES
André Pilette. A travers l'Afrique Équatoriale.
le soleil très vif, se promenaient dans les plaines et souvent, après un coup de feu, se groupaient en troupeaux qui dépassaient parfois en nombre trois cents individus. Certains prétendent en avoir vu, en cet endroit, plus de quinze cents réunis, mais les avaient-ils comptés? Cela me semble c^uelque peu exagéré. Ce qui est vrai, c'est qu'on les y rencontre en nombre considérable, probablement retenus à proximité du lac par les herbes salées assez clairsemées qu'ils paraissent affectionner particulièrement et qui poussent sur les plaines sablonneuses du Sud de l'Albert-Edouard. Nullement farouches, il faut faire feu à plusieurs reprises pour ne plus pouvoir s'en approcher ; car ils vous laissent venir à quatre-vingts mètres d'eux et parfois plus près, en vous regardant attentivement. Si vous continuer votre marche vers eux, ils fuient à une centaine de pas, à l'amble, c'est-à-dire en mouvant simultanément les deux membres du même côté, et trottent en levant les pattes d'une façon excessive ; certains s'éloignent en ruant et en cabriolant, puis s'arrêtent pour vous laisser à nouveau les aborder. •
L'aspect extérieur du topi (i) est quelque peu différent de celui de la généralité des autres antilopes. Il est svelte et atteint jusqu'à 1^25 au garrot, pour ne pas dépasser 170 kilos en poids. Vu de profil, sa structure semble bizarre. La légère bosse qu'il porte au-dessus des épaules fait croire que son échine va en s'inclinant vers l'arrière-traiii où une petite queue, touffue à son extrémité, s'agite sans cesse. Sa tête presque aussi allongée que chez la plupart des bubales, est empreinte d'une expression stupide. Mâles et femelles portent des cornes peu développées comparativement à
(i) Voir photographies nos 65, 68 et 6g.
leur taille ; celles de la femelle sont plus minces que celles du mâle. Leurs oreilles sont longues et des larmières très apparentes sécrètent une humeur épaisse.
Alarmés, les topis soufflent vigoureusement par leurs larges naseaux et lont un bruit semblable à des étcrnuements qui se succèdent. Ce sont surtout les vieux mâles qu'on entend mettre, en chœur, les autres topis en éveil. Les femelles, accompagnées de faons, de teinte brun clair, qui peuvent aisément être confondus, de loin, avec des Reedbuck-ou des petits kobs, ne se laissent pas approcher parce qu'elles se souviennent, peut-être, que les nègres sont capables d'atteindre leur progéniture à la course, lorsque la distance qui les en sépare n'est pas trop grande (i). Aussi, se tiennent-elles prudemment à deux ou trois cents mètres, observant l'étendue dans toutes les directions, comme la plupart des antilopes qui ont charge d'âmes et ce, afin d'éviter les surprises de l'ennemi.
Notre séjour dans les environs de Vitshumbi fut de courte durée. Le lac boueux nous forçait à aller puiser de l'eau potable dans une petite rivière du nom de Ruindi, distante de près de deux heures ; aussi, nous regagnâmes la Rutshuru quelques jours après notre arrivée ; c'était après la mi-janvier 1913.
A partir de cette date, je restai à nouveau seul avec mes hommes, décidé à prendre quelques clichés photographiques d'animaux vivants avant de quitter définitivement le lac Albert-Edouard. Je cherchais, pour cela, les mares les plus fréquentées, autour desquelles d'innombrable? traces se voyaient dans la poussière des rives et des sentiers et qui se
(i) Voir photographie no 66.
perdaient dans la plaine. A heure fixe, chaque jour, les bêtes y venaient boire ; elles arrivaient parfois de fort loin, car elles ne trouvaient à s'abreuver qu'en de rares endroits, la saison étant sèche. Je trouvai, tout contre la Rutshuru, un petit bras de rivière, parallèle au cours d'eau et qui n'était séparé de celui-ci que par un épais rideau de roseau ; ce bras de rivière était visité par une faune nombreuse et variée. Je m'installai dans une petite île hérissée de hautes herbes où je me fis construire un abri, appelé communément «Boma» et qui, fait de branches et de verdure, percé d'une ouverture donnant vers la mare, me permettait de diriger mon objectif dans toutes les directions. Le terrain s'écartait des rives en pente douce ; au delà d'une petite colline, la plaine s'étendait à perle de vue. Aussi, de ma cachette, ne pou vais- je voir le gibier que lorsqu'il se montrait au sommet du monticule distant de quatre à cinq cents mètres. Cette distance me laissait le temps de la préparation; j'observais les animaux dans mon appareil à miroir, je les y voyais grandir à leur approche et je réglais la mise au point suivant que l'écart entre le sujet et l'objectif variait. Je retournai plusieurs jours, dans ce laboratoire ; je parvenais, à chaque essai, à prendre de nouvelles vues et, par les résultats obtenus, je constatais des progrès malgré l'état déplorable dans lequel se trouvait mon matériel photographique. La traversée de rivières et les multiples plongeons qu'il y fit lui avaient été funestes. Je m'aperçus rapidement que les heures les plus favorables à ce genre d'opérations étaient, le matin, entre neuf et onze heures ; la majorité des animaux venait s'y désaltérer.
Chaque jour, dans ma cachette, je prenais place sur ma chaise, lisant de vieux journaux pour me distraire, mais il était rare que je dusse attendre longtemps. A partir de neuf
OU dix heures, on voyait les kobs descendre nonchalamment vers les trous d'eau, d'abord par petits groupes puis, de plus en plus nombreux, ils dé\alaient la pente en rangs serrés.
Les premiers jours, je mis, le long de leur abreuvoir, moitié sur la rive, moitié sur l'eau, des herbes aux endroits les plus éloignés de moi afin d'empêcher les bêtes d'aller s'y désaltérer et de les amener à proximité de ma cachette, où les bords de la mare étaient plus accessibles. Le vent soufflait dans ma direction ; je n'avais donc aucune inquiétude à avoir de ce côté. Les animaux s'approchèrent, comme de coutume, sans méfiance, mais lorsqu'ils furent à proximité du marigot et qu'ils aperçurent les brindilles d'herbe auxquelles leur vue n'était pas accoutumée, ils firent brusquement demi-tour et prirent une fuite qu'ils interrompirent à trente ou quarante mètres. Flairant quelque piège, ils se tinrent immobiles et, tendant le cou, cherchèrent à déceler dans l'air quelque odeur suspecte. Après s'être rendu compte de ce que rien de \dvant et d'hostile ne fût aux environs, ils re\anrent lentement vers l'eau et fixèrent des yeux cette herbe qui, peut-être, avait été déposée là dans un but méchant. Lorsqu'ils furent à proximité, ne sachant se rassurer, ils firent à nouveau demi-tour. Cette scène se renouvela plus de dix fois ; certains d'entre eux se dirigèrent vers d'autres petits trous d'eau situés non loin de là. Pour les empêcher de s'y abreuver et pour les en chasser, je postai une demi-douzaine de nègres, dissimulés près de ces mares, en leur enjoignant de se montrer dès que les bêtes chercheraient à s'y désaltérer. Mais les recommandations furent si mal comprises qu'ils s'armèrent de bâtons, laissèrent s'approcher les antilopes et, lorsqu'elles furent très près d'eux, ils se levèrent brusquement et se mirent à leur poursuite en poussant des cris sauvages. Toutes pri-
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rent le galop et, remontant la déclivité, elles disparurent dans un nuage de poussière.
Après de nouvelles recommandations, les indigènes finirent par comprendre et furent plus calmes lorsque les gazelles reparurent. Et cette fois, elles furent obligées de venir à la mare que j'occupais car, à chaque tentative qu'elles firent du côté où se tenaient les hommes, ceux-ci, avec plus de douceur, les amenèrent à s'éloigner. Finalement, la plupart des antilopes burent à proximité de l'endroit où je les attendais. Aussitôt que les plus hardies se furent désaltérées, les autres suivirent et certaines arrivèrent à moins de douze mètres de mon Boma (i). Il me devint parfois impossible de prendre une photo, tant elles étaient près de moi ; je ne pouvais, au télé-objectif ," les avoir entièrement sur la plaque. Le déclic ne les effrayait pas et c'est à peine si elles relevaient la tête pour chercher d'où provenait ce petit bruit inaccoutumé.
Les topis venaient à l'abreuvoir d'un pas rapide, sans traîner en chemin (2). Mais si les kobs étaient méfiants et s'inquiétaient de tout ce qui leur était étranger ou peu coutumier, les topis l'étaient encore davantage et ce n'est qu'après mille tours qu'ils daignaient se mettre à boire (3). Certains d'entre eux s'agenouillaient pour éviter de tendre trop fortement le cou, mais, ne pouvant pas distinguer ce qui se passait autour d'eux, ils ne gardaient pas cette pose. Les topis, tout comme les bubales, agacent bien souvent l'opérateur ; car si d'autres bêtes viennent s'abreuver en même temps,
(i) Voir photographie n" 67.
(2) Voir photographie n° 68.
(3) Voir photographie 11° 69.
ils leur donnent sans cesse l'alarme et les font fuir ; ainsi manquai-] e nombre d'intéressantes photographies.
Parmi les animaux les plus farouches, se trouvaient aussi les Reedbuck (Cervicapra redtmca) qui, jamais en troupeau, mais seuls ou par couples, après avoir brouté durant les premières heures fraîches du matin, s'approchaient de la mare en baguenaudant. Les mâles portent des cornes assez semblables, quant à la forme, grandeur et teinte, à celles du chamois des Alpes, et se distinguent aisément par cette caractéristique des autres antilopes ; mais les femelles n'en portent pas et donnent souvent lieu à des confusions, à cause de leur petite taille (i) et de leur couleur, entre autres avec de jeunes kobs. Pourtant, une tache noire dépourvue de poils visible sous chaque oreille permet de préciser, même à une certaine distance. Elles manifestent souvent leur inquiétude par des sifflements qui écartent ce monde d'animaux du marigot et qui mettaient ma patience à une cruelle épreuve.
Confiants dans leur odorat pour leur révéler la présence d'un ennemi, sans trop se soucier de ce qui se passait aux environs, les phacochères fPhacochœnis africanus) (2), les plus laids et les plus hideux représentants de la famille des porcins, s'acheminaient bravement vers l'abreuvoir. Leur tête énorme, plutôt aplatie, porte, chez les mâles, six grandes verrues — quatre seulement chez les femelles,— dont deux, de forme longitudinale, apparaissent sur les côtés de la mâchoire inférieure : celle-ci est garnie d'une barbe assez longue et rousse ; de longues incisives sortent de leur groin et, beaucoup plus développées au-dessus qu'en-dessous,
(i) L'espèce qui nous occupe atteint 70 centimètres à l'épaule et ne dépasse guère 45 kilogrammes en poids. (2) Voir photographie n° 70.