‹ A travers l'Afrique equatorialeChapitre 50 sur 86 · PHACOCHÈRE MALE · texte numérisé non relu

PHACOCHÈRE MALE

( Phacochoerus africaniis.)

André Pilette. A travers F Afrique Éqnatoriale.

leur donnent un aspect des plus bizarre. Leur peau, de teinte grisâtre, sur laquelle poussent des soies grossières et rares, leur crinière longue et touffue, le bouquet de poils foncés qui garnit le bout de leur queue, vn un mot, toutes les parties velues de leur être sont maculées de boue sèche qui prouvent suffisamment que les phacochères ne fréquentent pas uniquement les marécages pour \^ boire, mais aussi, tout comme l'éléphant, pour s'y vautrer dans la vase.

Chaque bête pouvait être observée de la sorte et il était très intéressant de suivre des yeux, d'aussi près, jusqu'au moindre de leurs mouvements. On apprend à connaître toute cette faune dans ses plus petits détails et seul le cinématographe, quand il est sincère, est capable de reproduire fidèlement les différentes attitudes de tous ces animaux, car les descriptions les plus circonstanciées ne pourraient donner une idée précise de leur vie, surtout aux profanes ignorant toutes choses de la brousse.

La réussite de photographies prises ainsi à l'affijt est parfois très problématique. Nombre de trous d'eau n'y sont pas propices car, suivant la situation qu'on y occupe, le gibier évente l'homme et fait alors presque toujours demitour. Je le répète, des opérations de l'espèce sont très délicates, tant de facteurs interviennent : le soleil, lui, ne convient qu'à certaines heures ; les mares peuvent être encombrées de hautes herbes qui ne permettent pas la « pose » aux sujets et si, par malheur, l'opérateur coupe ces plantes afin d'éclaircir quelque peu le terrain, c'est à coup sûr l'insuccès, car il éveille la méfiance des animaux, qui prennent aussitôt le large: il suffit de porter la sape sur une parcelle d'un terrain c]ui leur est famillier pour que l'alarme résonne en eux.

Mes porteurs me procuraient à nouveau des ennuis ; en m'abandonnant constamment, ils m'immobilisaient sur place,

car d'autres noirs devaient consentir à transporter mes bagages. Cette inaction m'obligeait à séjourner à des endroits qui ne convenaient pas à. la chasse, et me faisait perdre bien des chances de rencontrer de gros fauves. Cependant, dans l'espace de deux à trois semaines, je vis des lions à différentes reprises. Un matin, quelques insoants avant que le jour parût, deux de ces carnassiers vinrent à peu de distance de ma tente et rngiient brusquement. Aussitôt, les boys qui dormaient se précipitèrent vers ma demeure pour me réveiller, tandis que les porteurs, aussitôt debout, retiraient des brasiers les moindres tisons encore ardents et, soufflant en chœur, ranimaient le feu (r), élément que craignent tous les animaux. Je fus vite debout, et je me mis à les suivre dans une demi-obscurité, m'orientant suivant leurs grognements, mais je ne tardai pas à perdre leur direction au moment où l'aube parut. L-n nègre, qui m'avait accompagné de loin, put les apercevoir me guettant ; j'a^'ais pris trop à gauche tandis qu'ils s'étaient dirigés vers la droite. En m'apercevant, les félins se tinrent immobiles et me suivirent du regard. Le noir vint aussitôt me prévenir, mais ce fut, hélas, trop tard : je ne pus les retrouver.

A quelques jours de là, je m'étais porté le long de la rivière Ruindi qui coule au Sud-Ouest du lac Edouard. Il était près de onze heures du matin ; un à un, les porteurs arrivaient à l'emplacement choisi pour camper. Je m'étais assis sous un arbre pour m'abriter du soleil, lorsqu'il me vint à l'esprit d'envoyer un de mes boys dans un village lacustre, distant de trois quarts d'heure, pour s'y procurer du poisson frais pour mon déjeûner. Les \dctuailles devenaient de plus en

(i) C'est cette scène, au clair de lune, que l'artiste a cherché à reproduire pour l'illustration de la couverture de cet ouvrage.

plus rares ; le lac était là, heureusement, pour nous ravitailler. Les hommes qui, au début, mangeaient avec délice et empressement la chair d'antilope, de buffle et d'hippo, s'en étaient lassés à la longue, et aspiraient à se nourrir d'autres aliments. Ils s'efforçaient de troquer de la viande boucanée contre des bananes et des haricots, mais étant donné le nombre d'habitants qui, depuis trois mois, avaient pu s'adjuger, par mes chasses, plus de 75000 kilos de viandes diverses, on ne .trouvait plus à échanger contre cette marchandise qui abondait dans toutes les huttes.

Mon serviteur, après s'être armé de sa lance, se mit en route pour aller décider ses frères à m'apporter quelques poissons frais. Aussitôt, un second boy le suivit, question de faire semblant de l'accompagner afin d'éviter de travailler au camp. Tous deux disparurent dans les hautes herbes, lorsqu'un instant plus tard, le second revint au pas de course et tout essoufflé, laissant sortir de sa gorge ce seul mot : «Simbai) (lion en swahili), qu'il prononça tout en désignant du doigt l'endroit d'où il venait. Je crus que l'autre nègre s'était laissé prendre, tellement il était épouvanté. Je saisis ma grosse carabine appuyée contre le tronc de l'arbre qui m'abritait, et je me dirigeai rapidement du côté désigné, suivi de toute une suite de porteurs désireux de voir, soit un lion manger un des leurs, soit un de ces fauves recevoir une balle de carabine. Mais lorsque j'eus parcouru environ cinq cents mètres, je trouvai le boy, pour lequel j'avais des inquiétudes, installé paisiblement au sommet d'un tas de sable ; il suivait, très attentivement, le va-et-vient de deux lions qui, à quelques centaines de pas, se promenaient lentement en herbe courte. J'ordonnai aux hommes de se coucher et de rester silencieux, ce qu'ils firent au moment même ; mais lorsque je me fus éloigné, suivi de l'un d'entre eux qui portait une de mes

carabines, les têtes émergèrent des herbes, puis les épaules et, en fin, se redressant, ils me suivirent en rompant la consigne du silence. J'aurais voulu revenir sur mes pas pour inflii;er à l'un ou à l'autre une correction, mais je ne le pouvais : je n'avais pas une minute à perdre. De temps à autre, un des carnassiers s'alarmait de ces bruits inaccoutumés et je pressentais le moment où il allait m'échapper par la faute de ces grands enfants aussi peu réfléchis qu'obéissants.

Si jamais le lecteur a l'occasion de chasser en Afrique, et qu'il doit se faire suivre par des indigènes, qu'il se fasse accompagner par le plus petit nombre possible. Déroger à cette prudente mesure c'est s'exposer à manquer des animaux à cause de l'insouciance des nègres, voire de leur mauvaise volonté.

Il était donc trop tard pour songer à revenir sur mes pas ; aussi, me dirigeant vers un des lions, et profitant des buissons pour m'}^ dissimuler, je me traînai de l'un à l'autre, sur les genoux, me soutenant d'une de mes mains restée libre. J'arrivai ainsi à 150 mètres d'un des fauves et j'eus le tort de ne pas tirer à cette distance ; je voulus m'en approcher davantage en profitant d'un bouquet d'arbustes proche de moi. Je parvins à quatre-vingts pas de la bête. Je la vois encore sous la lumière de onze heures, avançant lentement et majestueusement sur les herbes brûlées, posant avec prudence ses grosses pattes sur les éteules qui les blessaient, battant l'air de sa queue qui, sans cesse, en des mouvements cassants, évoluait à droite et à gauche. Ce h on avait une allure de force et de vigueur peu ordinaires, mais sa bravoure n'était qu'apparente. Je pouvais l'observer à merveille de derrière mon abri, d'où seule ma tête émergeait. Lorsque je crus le moment opportun, que l'animal eût un peu obliqué et présenté en partie un de ses flanc, tout en épaulant, je

sortis de ma cachette et, à genoux, j'allai? lâcher le premier coup, lorsque le carnassier, qui semblait appréhender une présence insolite, tourna brusquement la tête vers moi et, m'apercevant, disparut en trois bonds derrière un fourré. Ceci se passa si rapidement et d'une façon si inattendue que j'en fus décontenancé. Voyant le fauve m'échapper, les noirs jacassèrent bruyamment, ce qui mit les autres lions en éveil — car ils étaient trois. — Je les croyais perdus pour moi, mais j'eus un dernier espoir : je courus vers la droite où s'était dirigé celui que je poursuivais, quand je vis, à deux cents mètres de moi, un second lion arrêté à l'orée d'un petit bois ; immobile, il semblait aux écoutes. J'étais décidé à tirer à cette distance lorsque le lion, qui m'avait fui, vint retrouver celui que j'observais à ce moment-là et tous deux pénétrèrent dans une éclaircie de la forêt. Je crus qu'ils s'étaient engagés dans un sentier et, pressant le pas, je ne ralentis que peu avant l'endroit où ils avaient disparu. Je m'avançai avec circonspection, croyant les trouver au guet. Mais lorsque je fus arrivé à l'entrée de l'éclaircie, je m'aperçus que celle-ci n'avait pas de profondeur et que les fauves avaient dû se réfugier dans le bois. Ils vinrent, sur-le-champ, me donner raison car, comme je me tenais au bord de la futaie dense, brusquement, à dix pas de moi, ils s'esquivèrent en courant lestement, brisant des branches pour se frayer un chemin. Je me jetai en arrière tout en épaulant ma 4G5, mais ce fut inutile, le bruit allait en s'éloignant : c'étaient les lions qui m'avaient suivi des yeux et qui n'avaient eu garde de bouger en me voyant passer devant eux. Mais lorsqu'ils me virent m'arrêter, ils se crurent découverts et fuirent dans la végétation très épaisse qu'ils brisèrent sur leur passage. Cette fois, ils étaient bien perdus et sans retour. Se sachant à l'abri des regards dans cette jungle presque impénétrable, peut-être

avaient-ils espéré bondir sur nous à l'instant où nous les dépasserions, mais nous eûmes l'heureuse chance de stopper presque devant eux.

Quand je rentrai, les noirs me dirent en avoir vu trois, deux lions et une lionne, je n'avais vu, moi, que deux mâle? à petites crinières. J'étais désolé de mon insuccès et furieux de le devoir, en partie, à mes insupportables compagnons.

Plus tard, toujours près de la Ruindi, les lions me rendirent un service dont je leur suis, certes, très reconnaissant : ils tuèrent, non loin de mon camp, un Waterbuck aux cornes énormes qui, après mensuration, accusèrent un record du monde pour ce genre d'antilopes, dont diverses espèces peuplent nombre de régions d'Afrique. Elles atteignaient 94 centimètres de longueur et sont, à présent, la propriété du Musée du Congo, à Tervueren. Cette dimension était d'autant plus extraordinaire que les ((Cobusn sont très nombreux sur le continent noir, ce qui en rend le record d'autant plus précieux. Disons-le, à notre honte, ce record appartient actuellement à un lion et non à un sportsman.

Presque tous les vieux ((Co bus défassa)) vivant sm Sud-Ouest du lac Edouard ont des cornes très développées. J'ai connu un chasseur d'éléphants cjui, le long de la même ri\ière, tua une de ces antilopes dont les dagues avaient une dimension approchant de celles que j'ai trouvées.

Beaucoup de chasseurs se font une gloire de posséder des records semblables. Je comprends aisément leur amourpropre, mais il faut avouer que ceux qui en possèdent ne les détiennent pas toujours grâce à leur mérite ; ils échoient souvent à des débutants, qui sont les plus nombreux, dont l'expérience et les connaissances peuvent être contestées. C'est, en général, une grosse question de chance. Aussi, sans prétendre être le vrai recordman des «Coôwsrfé/assa», je préfère

dire simplement que j'en ai rapporté un trophée géant. N'aimant pas de me charger la conscience d'un mensonge même véniel, je souhaite cette même réserve à certains de mes prédécesseurs.

Les Waterbuck ne sont pas les seules proies de prédilections des lions ; ils semblent affectionner les jeunes buffles, les phacochères, les topis, les kobs et ne dédaignent pas les nègres. Lorsque les feux de brousse détruisent les hautes herbes, les débris osseux qui jonchent le sol sont très nombreux et témoignent suffisamment des ravages que ces carnassiers font parmi les habitants de la jungle. A tout instant, on rencontre des têtes d'antilopes dont les cornes s'effritent lentement, rongées par des petits vers blancs parasites. Nous récoltions parfois, au cours d'une promenade, une douzaine de défenses de phacochères que nous détachions aisément de leurs alvéoles. Plus rarement — heureusement pour les indigènes, — des crânes d'hommes, que les alternatives de pluie et de soleil, avec le concours d'insectes, avaient nettoyés dans la perfection, frappaient l'attention du promeneur par leur forme sphérique et leur blancheur qui tranchait vivement sur le vert des herbes courtes renaissantes.

Dans les régions où les lions sont nombreux, c'est par milliers qu'il faut compter, chaque année, les animaux qu'ils tuent pour se nourrir. Mais où le gibier est aussi abondant que dans les plaines de la Rutshuru, ces hécatombes n'ont que peu d'importance, étant donné le nombre invraisemblable de bêtes qui peuplent le pays.

Les lions vont presque toujours par petits groupes, ordinairement par, familles; les jeunes accompagnent leurs parents dès le cinquième ou le sixième mois qui suit leur naissance et apprennent à chasser sous leur protection. Ils sont maladroits au début, car on reconnaît aisément quand une anti-

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lupe a été prise par des lionceaux ; elle est souvent +rcs déchiquetée. Tl arrive que l'on renconire ces carnassiers par bandes tels des loups, et certains prétendent en avoir vus ensemble jusqu'à \ingt- trois. Leur groupement leur permet de chasser plus aisément ; ils s'aident mutuellement clans l'attaque et la poursuite. Tout comme le léopard, le lion tue la plupart de ses victimes en les saisissant à la gorge ou à la nuque et, suivant la taille de la bête, il bondit sur elle de front ou par derrière. Le léopard tente toujours d'ouvrir la carotide tandis que le lion, plus robuste, s'efforce de briser la colonne vertébrale. Quoique d'un \igoureux coup de patte il envoie rouleî à terre un phacochère ou une antilope, une telle calotte ne suffit pas pour les tuer, elle ne sert qu'à les étourdir pour, ensuite, se jeter sur eux. Quand sa proie a cessé de vivre, le lion la dévore en commençant, comme le léopard, par les parties qu'il préfère.

Ces carnassiers boivent ordinairement après la chute du jour ou avant la fin de la nuit, mais ils dérogent parfois à leurs habitudes quand ils ont mangé outre mesure. Alors ils retournent souvent s'abreuver une seconde fois. Quand ils se gavent à proximité de l'eau, il leur arrive de boire à plusieurs reprises durant leurs festins. Ils ne sucent pas, comme le léopard, le sang de leurs victimes ; ils le lèchent simplement Sur les os et dans le fond des carcasses. Quand ils sont repus, ils se réservent les restes d'une bête en les traînant dans des buissons et regagnent ensuite leur tanière, dans les roseaux, les bois denses ou les vallées à herbes longues, partout où ils trouveront à se dissimuler et où il fait plus ou moins frais. Au repas suivant, ils déplacent, de quelques pas, avant de recommencer à manger, les restes laissés la veille. Dans les pays où ils ne sont que rarement inquiétés, il leur arrive, même en terrain découvert, de s'endormir non

SUD-OUEST DE L'ALBERT-ÉDOUARD

Photo de l'auteur.

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