TSHÉRUBI. FEMME DE CHEF
André Pilette. A travers l'Afrique Équatoriale.
loin des dépouilles de leur victime ; ils tombent alors dans une sorte de sommeil léthargique, suite d'un dîner trop copieux.
Les fauves qui ont mangé de l'homme y reviennent volontiers. Il est heureux que ces anthropophages ne sont pas très nombreux, mais il suffit parfois d'un seul lion pour terroriser une région. Aussi, dans les contrées où les indigènes sont lâches et n'osent le traquer, il satisfait par trop souvent sur les noirs, son instinct féroce. Où ils sont traqués à chaque méfait, comme dans l'Afrique orientale anglaise où on les tue à la lance, ils sont moins hardis. Mais ils récidivent s'ils réussissent à plusieurs reprises ; ce sont généralement les vieux mâles, à qui l'âge a enlevé une partie de leurs moyens, qui en sont réduits à s'attaquer à l'homme qui, sans arme, est une proie aisée à atteindre et à immoler.
J'avais en vain cherché, durant deux jours, les éléphants qui avaient laissé des traces en quantité non loin de mon campement de la Ruindi. Ils s'étaient réfugiés au pied des Mitumba.dans une végétation des plus épaisses. Si ces proboscidiens restaient invisibles, les animaux de taille plus exiguë étaient excessivement nombreux, principalement les phacochères qui ne vivent pas en forêt et qui semblent aimer un terrain sec et sablonneux. Nous étions dans la saison où les petits paraissent à la lumière, et des familles entières erraient dans les prairies, en quête de racines, de jeunes plantes, de fruits et d'herbe, tout en grognant à qui mieux mieux. On voyait des femelles accompagnées parfois de huit rejetons de la grosseur d'un lapin, déjà très vifs et qui, aussitôt qu'ils s'alarmaient, fuyaient vers leur mère, leur guide, la queue droite vers le ciel, en poussant des petits cris. Dans les hautes herbes, les nègres les attrapaient aisément car ils
n'arrivaient pas à se frayer assez rapidement un passage dans cette végétation. Particulièrement nombreux dans cette région, j'y ai tué jusqu'à dix phacochères adultes dans l'espace de trois heures. Les gros (i), blessés, étaient assez hargneux et tentaient des coups de boutoir lorsqu'on les approchait ; si on les poussait avec une zagaie, ils la saisissaient dans leurs mâchoires et s'attaquaient même à la lame acérée. D'une grande vitalité, il faut atteindre un organe vital du phacochère pour l'abattre rapidement. La chair des jeunes est excellente. De tous les animaux sauvages d'Afrique dont j'ai goûté, c'est celle que je préfère. Elle ressemble à la fois à celle du porc et à celle du veau comme aspect et comme saveur, et, à ma connaissance, il n'y a que celle du guib qui, tout en ayant un goût particulier, puisse lui être comparée avec honneur.
Il était extraordinaire de voir tant de cochons dans les prairies ; on aurait cru qu'à certains endroits, les indigènes en faisaient l'élevage tant ils vaguaient, pas peureux du tout, non loin des habitants.
Pour varier les plaisirs, je passai quelques jours à photographier les oiseaux aquatiques qui se tenaient à l'embouchure de la Ruindi, sur des bancs sablonneux, alluvions charriées par cette ri\dère. Une multitude de volatiles s'y reposait tout comme à la sortie de la Rutshuru ; les pélicans (2) étaient particulièrement nombreux. Près d'eux se tenaient des cormorans, des plotus, des mouettes (3), des spatules, des ibis, des marabouts (4), des becs-en-ciseau, des
(i) Un gros phacochère peut atteindre 75 centimètres à l'épaule et peut peser jusqu'à iio kilogrammes.
(2) Voir phvotographie n° 72.
(3) Voir photographie n° 72.
(4) Voir photographie n° 73.
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grues couronnées (i) et d'autres encore. Tous, après avoir bien déjeûné, digéraient au soleil tout en lissant leurs plumes ; ils n'étaient guère craintifs et ne s'élevaient que pour revenir se poser à la même place quelques instants après.
Le lac bordé de roseaux nous astreignait à un détour pour atteindre l'endroit où j'opérais ; nous ne pou\aons traverser cette ligne de végétation qu'au village de Tshérubi, d'où nous longions les rives de l'Edouard dans des embarcations indigènes, jusqu'à la Ruindi. Quand je fus installé dans l'abri de verdure que j'avais fait construire à une vingtaine de mètres de l'endroit fréquenté habituellemenc par ces volatiles, je pus y photographier tout à mon aise. Les oiseaux revinrent aussitôt que mes hommes se furent éloignés et ne s'inquiétèrent même pas du bruit de l'obturateur ; ils furent même quelque peu étonnés lorsqu'mi marabout tomba sous une balle de carabine, au moment où il se posa parmi eux. La mode fit, des plumes de la queue de ce grand échassier, l'ornement des chapeaux des élégantes, tout comme de celles des aigrettes, des paradis et de la plupart des oiseaux aux teintes éclatantes. Aussi le marabout a-t-il été très éprouvé par l'engouement qu'eurent pour son plumage les dames de tous les mondes. La chasse sans répit qui lui a été faite, ces derniers temps, les a décimés; ils sont menacés de disparition si, à bref délai, des mesures sévères de protection n'interviennent pas. Ces oiseaux laissent parfois de gros gains à leurs persécuteurs, mais nombre d'entre eux sont tués inutilement par des chasseurs ignorant les saisons de mue ; ce sont autant de sujets sacrifiés vainement.
S'ils ont presque totalement déserté les environs des
[i) Voir photographie no 7[..
centres civilisés oii une guerre à outrance leur a été si funeste, ils ont pu, dans des régions demeurées sauvages, vivre relativement en paix et, en certains endroits, ils sont encore très nombreux, tel le Sud de l'Edouard. Pour les chasser, on ne procède pas autrement que pour les rapaces que l'on désigne souvent sous le terme général de « charognards » parce qu'ils se nourrissent, en grande partie, de chair putride. Le marabout, par ses mœurs, se rapproche fort de ce groupe et il suiïït de déposer en prairie la carcasse d'une bête abattue pour voir un marabout parmi la masse des vautours attirés. Pour les tirer, on a soin de se dissimuler dans un buisson. Après le premier coup de feu, ce monde peu fréquentable s'éloigne pour revenir presque aussitôt ; mais à la seconde détonation, les marabouts disparaissent définitivement ; il faut absolument changer d'abri si le chasseur désire un succès. Si, par hasard, il brise une aile à l'un de ces grands échassiers et qu'il cherche à l'approcher, il se défend énergiquement en distribuant force coups à l'aide de son bec énorme et très pointu. Quand tous ces charognards, dont j'ai vu parfois des bandes de trois à quatre cents entourer les restes d'un grand mammifère, peuvent se gaver en paix, ils parviennent à dépouiller totalement de sa chair un kob de plus de cent kilos et n'en laissent, après une heure de curée, qu'un squelette des mieux nettoyés.
Je retournai, à deux reprises, vers le monde emplumé ; j'en pris quelques clichés puis, après l'avoir observé durant des heures, et vécu en quelque sorte dans son intimité, je fis chercher des porteurs et songeai à me replier vers le Sud ; j'avais une raison : plusieurs d-e mes serviteurs étaient atteints de la fièvre des tiques et la nourriture devenait de plus en plus rare. Je gagnai Maïna-Moto, espérant trouver non loin de là quelques provisions. J'avais déjà prolongé mon séjour,
SUD DE L'ALBERT-ÉDOUARD
Photo de l'auteur.