GROUPE DE PÉLICANS A L'EMBOUCHURE DE LA RUTSHURU
André Pilette. A travers l'Afrique Éqnatoriale.
dans ces lieux, de plusieurs semaines et je mamiuais un peu de tout, mais cette pénurie ne ralentissait en rien mon ardeur et, en stoïcien, je ne mangeai que des pommes de terre que mon cuisinier me préparait chaque fois différemment. Quand j'eus enfin trouvé quelques poulets étiques, je revins vers le lac ; j'étais décidé à y rester encore une semaine et à gagner ensuite définitivement Rutshuru. Je voulais tenter une dernière fois la chance de tuer un lion ; j'en eus un, mais ce ne fut pas moi qui l'abattis.
Je laissai dans l'ancien gîte délabré de Maïna-Moto six nègres dont cinq malades et un bien portant chargé de les soigner. Je quittai ce campement vers trois heures de l'aprèsmidi et j'avais à peine marché une demi-heure vers le Nord, que le ciel se couvrit et qu'une fine pluie tomba, rafraîchissant considérablement la température. Beaucoup d'animaux, durant ces variations presque subites de l'atmosphère, s'agitent.; nombre d'entre ceux qui se tiennent dans les buissons en sortent, tels les guibs et les lions. Ce sont des heures propices à la rencontre, en plein jour, de carnassiers qui, je l'ai dit plus haut, ne circulent ordinairement que la nuit. Aussi, doit-on avoir habituellement recours à des stratagèmes pour les tuer car, suivre des traces de lions quand on a trouvé des empreintes fraîches le matin, est chose difficile sinon impossible. Il vaut mieux, quand on a découvert une de leurs proies, s'embusquer non loin de là et attendre leur retour du soir ou, mieux encore, les chasser" à l'affût, en plaçant une de leurs antilopes préférées à proximité d'un trou d'eau, où ils viennent boire. Pour les attirer, on traîne par la plaine une bête morte qui sert d'appât ; le sang de celle-ci coule le long du chemin suivi. On dirige ensuite le cadavre vers la mare car souvent les lions suivent, de flair, les pistes qui les amènent près des animaux blessés.
Ce procédé offre des chances d'inciter les félins à venir au devant des chasseurs. Pour ceux qu'une nuit d'attente patiente ne séduit point — elle est parfois sans résultat, — il vaut mieux abandonner, en des lieux propices, des herbivores morts que l'on dispose à la brune pour surprendre, dès l'aube du lendemain, ceux qui ont mordu à ces appâts. Cependant, le chasseur se heurtera plus souvent à des hyènes qu'à des lions ou des léopards. Il y a des contrées où il est possible d'organiser des battues avec l'aide des indigènes, mais il faut, pour le faire, que ces derniers soient nombreux et qu'ils aient le don du courage. Or, en Afrique, les peuplades comptent peu d'âmes, en général, et elles sont dispersées.
J'avais emporté pour l'affût durant les nuits très obscures un projecteur électrique dont la lampe était alimentée par des accumulateurs ; je les chargeais au moj'en d'une dynamo mue à la main, mais je ne pus en faire usage, les bornes des accumulateurs étant corrodées par l'acide sulfurique.
Après avoir traversé un petit ravin, nous nous trouvâmes sur une crête dominant une grande plaine semée de bouquets d'arbres desquels, à trois cents mètres de moi, je vis sortir des animaux de la couleur du Reedbuck, mais qui n'en avaient cependant pas la ligne. Je distinguais mal à cette distance, surtout par le temps gris, mais j'acquis \àte la certitude que ce n'étaient pas là des herbivores, mais des félins ; quand ils furent en plaine, ils s'arrêtèrent et scrutèrent l'horizon. L'un d'eux — et c'est ce qui me permit de préciser immédiatement, — se coucha en glissant une de ses pattes postérieures sous son corps et laissant choir l'arrière-train du même côté pour, ensuite, fléchir les pattes antérieures. D'habitude, les ruminants plient d'abord les membres antérieurs, en s 'appuyant sur les genoux, puis font choir le train arrière par une flexion des membres postérieurs.
A la jumelle, je discernai un lion, une lionne et un lionceau. Malheureusement ils nous aperçurent, firent demi-tour et regagnèrent les buissons. Je pus voir que deux autres lionceaux se trouvaient encore dans les broussailles et qu'ils fuyaient devant les premiers.
Ce devait être une famille entière ; la taille des lionceaux atteignait à peine celle du léopard adulte. Les taches et les lignes de teinte claire qui tranchaient fortement sur leur fourrure épaisse et laineuse attestaient leur jeunesse.
Tous s'esquivèrent et je ne pus retrouver de leur passage que de légères traces qui, bientôt, s'évanouirent. Je continuai ma route dans la direction indiquée par les empreintes. La pluie persistante me pénétrait complètement et inondait les oculaires de mes jumelles ; pour m'en servir je dus les essuyer sans relâche à l'aide de mon mouchoir.
Nous a\dons marché près d'une demi-heure, lorsque le nègre qui m'accompagnait m'indiqua, dans l'herbe, devant moi, une forme brune et immobile. S'il ne pouvait préciser lui-même, je distinguai moins encore, et ce ne fut qu'après avoir scruté un temps avec la plus grande attention, que j'aperçus un lion assis sur son arrière-train et se léchant. Seuls sa tête et son cou émergeaient. Je ne pouvais songer à tirer, la cible était trop petite et la distance qui m'en séparait trop grande. J'attendis un moment plus propice et je me proposai, grâce à la futaie, de le suivre en me dissimulant de mon mieux. Je ne savais quelle direction il allait prendre. Profitant de son inattention, je m'en approchai un peu ; il fit enfin demi-tour et s'éloigna, ne laissant dépasser de la végétation que sa tête et son échine. J'avais probablement affaire à une lionne car le félin n'avait pas la moindre trace de crinière et j'en acquis la conviction car, au moment de disparaître derrière un fourré, un lionceau de la taille d'un
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léopard vint le rejoindre. Dès lors, je le perdis de vue et, voulant l'atteindre, j'avançai très rapidement, lorsqtie je rencontrai un autre lion marchant devant moi, en herbe rase, et s'obstinant à ne se montrer que de derrière. Je le mis en joue à plusieurs reprises, et j'hésitais chaque fois, préférant attendre un instant plus favorable. M'armant d'une nouvelle dose de patience, je me remis à ramper. Ce qui m'affectait le plus, c'était le crépuscule tombant et le ciel couvert qui ajoutait aux ténèbres proches. Je craignais de ne point trouver efficacement ma ligne de mire et de mal distinguer mon sujet. Plusieurs fois, j'avais été à cent mètres des carnassiers poursuivis, et aucune fois ils ne s'étaient convenablement présentés à mon tir. Seul le vent m'était avantageux et j'espérais pouvoir, grâce à lui, en hnir bientôt. Je continuai, à quatre pattes, la poursuite du lion et, au moment où j'atteignis le revers d'un taillis, je vis trois de ces fauves s'engager dans une brousse épaisse, à quelque cent pas de moi. J'allais chercher à les rejoindre lorsqu'un quatrième, venant de la gauche, s'arrêta devant moi, de profil, à cent dix mètres environ. Je ne pouvais plus attendre, la nuit proche m'ôtait toute chance, aussi je me décidai. Le lion était x-isible de la tête à la queue ; seules des touffes d'herbes lui cachaient le corps jusqu'à mi-hauteur du thorax ; je visai la ligne limite de sa robe et de cette végétation. Hélas ! l'ombre me força à \'iser longuement, et je ne pus me rendre exactement compte de ce que je prenais du point de mire dans le fond du cran. Lorsque le coup partit, le lion eut une flexion des pattes, comme s'il s'accroupissait, mais il reprit aussitôt une position normale et, immobile un instant, il chercha d'où partait ce bruit insolite. Avant que j'eusse rechargé mon arme, il disparut dans la même direction qu'avaient suivie les trois précédents. J'allais désépauler lorsqu'à nouveau un lion
venant de la gauehe s'arrêta, mais un instant à peine, presque au même endroit, puis il poursuivit sa course. A peine venaitil de disparaître, qu'un autre, le sixième adulte, passa au trot en suivant les traces des premiers. Je crus qu'ils étaient toute une bande et j'étais décidé à tirer à la course lorsqu'ils traverseraient l'éclaircie où les autres s'étaient déjà arrêtés. Mais, après une minute d'attente, aucun d'eux ne reparut. J'en avais compté six.
Avais-je touché celui qui essuya la balle? M'armant de ma grosse carabine, je m'approchai avec méfiance des hautes herbes où avaient disparu les animaux. La clarté tout à fait douteuse qui régnait alors, n'était pas pour me décider à pénétrer plus avant dans la végétation, à la suite des bêtes dont l'une, peut-être blessée. Aussi, je me tins sur mes gardes afin d'éviter une attaque soudaine. Je contournais prudemment les broussailles, lorsqu'un rugissement vint m'apprendre que les fauves n'étaient pas fort loin de là. Pourtant ce fut en vain que je tentai de distinguer l'un ou l'autre d'entre eux, tous s'éclipsèrent sans que je pusse en revoir un seul et je dus renoncer à les poursuivre, étant donné l'heure tardive.
Mes porteurs s'étaient arrêtés sur une colline, à une dizaine de minutes de marche et, abrités sous un euphorbe candélabre, ils attendaient le résultat de mon tir. Tandis que je les rejoignais, j'entendis encore, au loin, quelques grognements, puis tout rentra dans le silence.
Au matin, j'eus beau chercher le blessé, je ne pus même pas en retrouver une trace sanglante; je n'hésitai donc pas à croire que je l'avais manqué ; d'ailleurs, ce qui m'en donnait presque l'assurance, c'est que l'animal demeura quiètement sur place après mon coup de feu.
Le surlendemain, vers onze heures, je rentrai au campement. J'avais abattu onze topis sans trouver un seul spéci-
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men irréprochable que je pusse préparer ; j'avais, par contre, tué un chacal qui n'était que le second que j'inscrivais à mon tableau de chasse. J'avais tiré le premier presque au même endroit, quelques jours auparavant. Comme je passais près d'un petit buisson, deux de ces bêtes en sortirent et s'enfuirent ; elles eurent l'imprudence de s'arrêter à cent mètres de là pour se rendre compte de ce qui les avait alarmées et chercher à savoir quelle direction nous suivions. L'une d'elles monta sur une proéminence, pour mieux distinguer, et resta sur ce dangereux observatoire pendant qu'à trois reprises différentes je la ratais ; ma carabine portant trop bas, je pris ma hausse de deux cents mètres pour \nser un peu en-dessous. Le chacal s'écroula, enfin, sur le monticule, tandis que son compagnon déguerpit. Il est probable que c'est ce fuyard que je rencontrai au même endroit, un peu plus tard, et qui se laissa tuer presque aussi stupidement que l'autre. Il essuya d'abord deux coups de feu sans résultat ; une troisième balle lui coupa la peau d'une patte arrière et, enfin, une quatrième le toucha en plein poitrail. Le chacal n'est pas facile à atteindre quand il se présente à une centaine de mètres ; sa taille, comparable à celle de notre renard d'Europe, semble minuscule à cette distance. Ce qui ajoutait aussi à la difficulté de les terrasser, c'était l'arme à longue portée que tant de pérégrinations avaient plus ou moins déréglée. J'étais obligé de me servir de plusieurs carabines de cette qualité-là.
En rentrant au camp, je trouvai le noir chargé de soigner les malades restés dans notre ancien gîte à deux heures de là. J'avais la certitude qu'il venait chercher de la nourriture pour ses frères, nourriture bien- rare dans la région que nous occupions. En s'approchant de moi, il me souhaita le bonjour. C'était très bien, parce qu'il est rare de trouver, au Congo,
des nègres faisant montre même d'un semblant de politesse ; puis, simplement, il me fit part de sa rencontre avec un lion, sur lequel il avait tiré. Je ne prêtai pas beaucoup d'attention à ce qu'il me contait, mais je fis la réflexion, à part moi, qu'il avait vraiment de la chance de voir de ces félins tandis que, pour celui qui les cherchait, l'occasion était mesurée. J'allais continuer mon travail de préparation de deux kobs que j'avais commencé la veille, lorsqu'il revint vers moi et me demanda ce qu'il fallait faire du lion. Il m'apprit alors qu'il l'avait tué et lorsque je lui demandai pourquoi il ne me l'avait pas dit tout de suite, il prit un air narquois et dit qu'il n'y avait aucune raison pour que le lion ne fût pas mort, attendu qu'il ne tirait pas à côté, lui. Je compris aisément que cette allusion n'était pas étrangère à mon insuccès de l'avant-veille, mais je n'eus garde de la relever. Cet ironiste noir sut, plus tard, que personne n'est infaillible ; un lion qu'il blessa le lui montra bien en le terrassant ; il ne fut mordu, par bonheur, que légèrement.
J'avais été sur pied toute la matinée, et il fallut me remittre en route pour faire dépecer le fauve tué à environ dix kilomètres de mon campement. Chemin faisant, le nègre me dit comment la chose s'était passée. Ils s'étaient couchés à six, comme d'habitude, peu après la chute du jour, dans l'ancienne pai Hotte quand, vers quatre heures du matin, des rugissements poussés très près de leur abri les réveillèrent. Ils se barricadèrent avec empressement, cherchant à distinguer dans l'obscurité un des animaux pour tirer dessus, mais ce fut en vain. En entendant les lions à quelques mètres d'eux, ils se décidèrent à lâcher des coups de feu dans la direction d'où leur venaient les rugissements. Tout rentra aussitôt dans le calme, mais, quelques minutes après, le rauque concert reprit de plus belle. Ce qui retenait les carnassiers, c'était
la chair d'un phacochère dépecé trois jours aup'ara\-ant,afin de dégager le squelette. Cette chair corrompue qui pourrissait depuis plus de quarante-huit heures, exposée, le jour, en plein soleil, faisait les délices des lions. Nombre d'entre nous s'imaginent qu'ils ne mangent que de la chair fraîche ; qu'on se désabuse : s'ils m'ont toujours semblé la préférer aux charognes, poussés par la faim, ils mangent de tout et certains prétendent même que, quand ils ont le choix, ils vont vers la dépouille avariée.
A plusieurs reprises, les nègres déchargèrent leurs armes dans la direction des fauves, mais toujours sans résultat, et ce ne fut que lorsqu'ils eurent terminé leur repas, un peu avant le lever du jour, que les lions regagnèrent la brousse. Leurs rugissements permirent au noir valide et à l'un de ses camarades que la fièvre n'avait pas trop affaibli, de les suivre dans une demi-clarté qui leur laissa entrevoir, à deux cents mètres, un couple de lions fuyant en les apercevant, la femelle vers la droite, tandis que le mâle continuait sa course devant eux. Il descendit un versant de ravin et traversa une petite rivière provenant des sources d'eau chaude jaiPie des flancs des Mitumba en flots bouillonnants ; ces eaux déposent sur le sol des parcelles de divers minéraux qui s'agglomèrent et décèlent, aux voyageurs, les richesses souterraines de la contrée.
Les nègres pourchassant le fauve voyaient grandir la distance qui le séparait d'eux lorsqu'un nouveau ravin se présenta et, au-delà, une montagne presque à pic. Profitant de ce que le lion venait de disparaître dans la tranchée, ils prirent le pas de course et, quand il reparut sur la crête du versant opposé, ils en étaient distants de cent mètres à peine. En apercevant les hommes, il s'arrêta, comme étonné, et se maintint sur les flancs du massif, la tête tournée vers eux ;