‹ A travers l'Afrique equatorialeChapitre 55 sur 86 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Dans les Monts Virunga et Mitumba

Aspect des volcans. — Les Watusi. — Abondance de vivres. — Entre deux éléphantes furieuses. — Brutalité des nègres entre eux. — Petit gibier nombreux. — Une négresse combative. — Passage de la ligne des volcans à 2600 mètres. — Les gorilles. — La fièvre des tiques. — Ascension du TshaSinagongo. ■ — ■ Insensibilité des nègres à la faim. • — • Chasse malheureuse. — Manque d'eau. — Le portage. — Marche pénible sur la lave. — Les lacs Mukoto. — Pour éviter la fuite des porteurs. — Dans les Mitumba inhabités. — Effet désastreux de la dernière éruption volcanique. — Traversée nocturne du Kivu. — La civilisation et la barbarie.

Pour me rapprocher de la ligne des volcans qui semblent barrer la route aux voyageurs se dirigeant vers le Sud (i), je pris un sentier surplombant, en certains endroits, une vallée qui est le prolongement, vers le Kivu, de celle delà Rutshuru

— rivière s'écoulant, ici, à l'Est et venant du lac Mutandé (2).

— Le fond de cette vallée est couvert de lave, tantôt noire, tantôt verdâtre, là où la végétation a pris racines. Je suivis

(i) Voir photo n° 80.

(2) Consulter, jusqu'à nouvel ordre, pour les noms géographiques qui suivent, la carte IV ; la laisser dépliée durant la lecture.

une direction Sud, jusqu'au gîte de Busuenda.où je m'arrêtai ; il était situé à 1600 ou 1700 mètres d'altitude ; il y faisait frais, parfois même froid, et les orages continuels y entretenaient une humidité fort désagréable. Souvent, après la pluie, les montagnes se décou\Taient de leurs buées, et me permettaient de les contempler dans toute leur splendeur. Ces cônes gigantesques, plus ou moins tronqués, donnent à ce pays montagneux un aspect totalement différent de celui des montagnes d'Europe. Chez nous, quelques pics se détachent des longues cimes à haute altitude, tandis qu'au Kivu, c'est un haut plateau parsemé de pyramides colossales, séparées les unes des autres, et dont les formes varient légèrement. Certaines sont plus élancées, tels le Mikéno et le Karisimbi, dont la base est plutôt exiguë ; les cratères sont très petits. Le sommet du Karisimbi dépasse 4500 mètres et est souvent couvert de neige, après une nuit pluvieuse. D'autres, comme le Nyagongo (ou Tshaninagongo) et le Nyamlagira, sont d'apparence plus trapue ; la base en est très vaste et son cratère énorme atteint à peine 3000 mètres d'altitude, malgré ses proportions étendues.

Au lieu de marcher dans la direction du lac Kivu, route que j'avais suivie quelques mois auparavant pour assister à l'éruption volcanique, je pris vers l'Est. Ainsi, il me serait donné de passer en revue presque tous les volcans. Le pays que j'allais parcourir était habité par les Watusi et les Bahutu (i), ces derniers sont de race autochtone et ressemblent, physiquement, à la généralité des nègres, mais les premiers sont un peuple pasteur autrefois conquérant qui, trouvant la région propice à l'élevage, s'y était fixé et continuait de traiter

(i) Voir photos n^^ 78 et 81.

•uj

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les Bahutu en peuple conquis, presque en esclaves. Il apparaît visiblement que les premiers n'ont pas une bien grande estime pour les seconds. C'est à ceux-ci qu'échoient tous les gros travaux; ils sont, du reste, plus vigoureux pour les supporter. Le Watusi est, en général, de haute taille (i) ; comparativement à la plupart des autres races noires on peut, certes, le qualifier de géant : les hommes de six pieds ne sont pas rares et certains atteignent 2 mètres et même davantage, mais leur musculature est peu développée ; ils sont élancés et, chez certains, les membres sont presque grêles. Il y a, dans cette finesse, une harmonie et des proportions qui les rendent plus gracieux à la vue que la plupart des autres nègres. Pour celui qui en a un peu l'habitude, il distingue immédiatement un Watusi d'un Bahutu, surtout en considérant la face : les traits sont presque ceux de l'Européen, le nez assez long et mince, les lèvres plutôt fines, le front moins fuyant ; ils sont du type sémitique. Leur allure qui n'est pas dépourvue de distinction, leurs traits d'intelligence, leurs mœurs, les rendent plus sympathiques à la vue du blanc que beaucoup d'autres de leurs frères de couleur. On devine, chez eux, des êtres supérieurs qui devaient forcément s'imposer à d'autres, moins bien doués. Ils vivent, en grande partie, de leur nombreux bétail que l'on voit paître sur les flancs des mamelons a voisinant le pied des grands volcans. Des sentiers en flanc de coteau serpentent à travers les mille accidents du pays, et empruntent les cols pour éviter les montées inutiles ou les pentes excessives. La population est très dense ; des villages nombreux et des champs cultivés à l'infini le prouvent. Souvent, sur les collines, des gradins

[i) Voir photos nos 79^ 82 et 83.

ont été pratiqués pour permettre au bétail de s'y maintenir. Jusc^u'à environ 2000 à 2200 mètres, il y croît une herbe courte; au delà, c'est la forêt. Les habitants, assez farouches, abandonnent leurs huttes pour se réfugier chez des amis dont les habitations ' sont éloignées du sentier que suit le voyageur blanc. Nombre d'indigènes se tiennent accroupis sur les proéminences du terrain, et dévalent la pente, aussitôt qu'ils ont aperçu l'Européen signalé, en poussant des cris pour avertir de sa venue. Aussi le voyageur s'aperçoit-il de ce que les troupeaux prennent, dès qu'il paraît, le trot et le galop, poussés par les bouviers dans un sens opposé. C'est que ces nègres ont une méfiance ombrageuse ; ils craignent que, sans autre forme de procès, l'arrivant ne saisisse chèvres, moutons ou vaches ; aussi préfèrent -ils les éloigner de son chemin.

La région est très riche et très fertile ; on y trouve facilement à nourrir les porteurs. On peut s'y procurer à discrétion les œufs, les poules, les moutons, le lait de vache et aussi le beurre, que l'on conserve, et qui sera précieux pour la cuisine durant de longs mois que l'on passera dans des régions moins favorisées. Les porteurs mangent principalement des haricots ; les bananes semblent moins appréciées des noirs qui \'ivent dans des pays à niveaux élevés. Les premiers sont, du reste plus nourrissants et, dans le transport, moins pondéreux.

Voyant le peu de confiance que les habitants me témoignaient, je leur en témoignais peu moi-même. Aussi, lorsqu'ils me vendaient du lait, je les obligeais souvent à en boire, afin de m'assurer de ce qu'il n'était pas empoisonné. Ils me l'apportaient dans des vases dont la grandeur variait et qui étaient taillés dans un seul bloc de bois blanc (i), des vases

(i) Voir photo n" 79.

VOLCANS DU KIVU (Chaîne des Virimga).

Photo du C H. Pauwels.

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