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Mais la végétation était si épaisse par endroit que je devais me défendre contre les lianes qui, toutes à hauteur, me barraient la route. Je m'arrêtai pour me dégager lorsque j'entendis, à environ trente mètres de moi, l'un des éléphants qui se précipita vers moi, en poussant des barrits affreux. (( Le cri de guerre de l'éléphant en fureur tonne à l'oreille de son ennemi comme une locomotive à. celle d'un homme qui est surpris par le train sur un chemin de fer sans issue » : telle est l'impression de Livingstone sur la charge du pachyderme. On ne pourrait mieux la définir ! J'avais ma 410 en main, mais je ne pouvais songer à attendre le monstre. Je cherchai à fuir en me jetant à gauche du chemin qu'il avait suivi lui-même, et que j'étais certain qu'il suivrait en me chargeant. Mais si j'avais éprouvé de la peine à marcher où un éléphant avait passé, il me fut totalement impossible d'avancer dans cette maudite végétation ; quoique mon énergie fîit doublée par la crainte, je ne parvenais pas à me frayer un passage. Heureusement, pour moi, que l'éléphant ne prolongea pas sa course et qu'il s'arrêta avant de m'atteindre. Aussi, sans perdre un instant, je revins dans le sentier par lequel j'étais venu et, prenant de la vitesse, je gagnai le premier gros arbre que je rencontrai. Là je me tins tranquille, espérant que le pachyderme se calmerait, et j'attendis qu'il reprit confiance pour le poursuivre à nouveau. Mais j'étais à peine derrière mon abri que les cris stridents — manifestation de sa colère, — reprirent ; il avait probablement décelé l'endroit où je me trouvais, car je l'entendis se rapprocher rapidement de moi. Cette fois j'étais plus calme et en sûreté derrière mon arbre, aussi je décidai de l'attendre. Je décidai de tirer aussitôt qu'il apparaîtrait et, si je venais à le manquer, j'avais la ressource de contourner le tronc, tandis qu'emporté par son élan, il passerait à droite ou à
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gauche de mon protecteur. J'attendis de pied ferme, la carabine à l'épaule, pour n'avoir qu'à viser rapidement et à lâcher le coup aussitôt qu'il surgirait de la végétation. Mais quelle ne fut pas ma stupéfaction, presque mon horreur, quand je m'aperçus qu'ils étaient deux : l'un à ma droite, l'autre à ma gauche : deux éléphantes en furie chargeant de front. J'allais être pris entre deux forces redoutables et je ne pouvais échapper à l'une qu'à la condition de me faire écraser par l'autre. Elles avaient, dans leurs mouvements et dans leurs cris, un tel ensemble, que je ne m'aperçus qu'elles étaient deux qu'au moment où, à moins de dix mètres de moi, surgirent du feuillage deux têtes énormes que des trompes dressées précédaient.
Certains chasseurs prétendent que, quand les éléphants chargent, ils enroulent leur trompe sur elle-même. Pour ma part, je ne les ai jamais vus que cherchant, dans leur course, à sentir la direction occupée par leur ennemi. Quant à affirmer que tous les éléphants d'Afrique, comme ceux de l'Inde, chargent en enroulant leur trompe, c'est trop prétendre et il se peut que >DI. Foa et Selous — qui ne sont pas d'accord sur ce point, — aient tous deux raison. En tout cas, je ne puis que soutenir le dire du second : l'éléphant lève la trompe en S en chargeant.
J'avoue qu'à la vue de ces deux colosses menaçants, j'eus le trac ; je fis mauvaise figure, je fus décontenancé, on le serait à moins ; j'aurais voulu disposer de l'agilité du singe pour grimper au plus vite tout au sommet de mon arbre. Hélas, je ne pouvais y songer, je dus rester à son pied qui, pour moi, était, certes, le pied du mur. Mais la chance sourit parfois à certains : ce fut mon tour ce jour-là. Toujours avec le même ensemble, les deux éléphants s'arrêtèrent à quelques mètres de moi, cherchant, la trompe dressée, quelque odeur
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révélatrice qui leur permit de m'attaquer enfin ; dès qu'ils se furent arrêtés, je ne m'attardai pas à les observer, car ce n'était nullement le moment d'éi"udier ni leurs mœurs ni leurs attitudes. Je quittai donc précipitamment mon arbre et, m'engageant à nouveau dans le sentier, je détalai avec une vélocité exemplaire, jusqu'à ce que je fusse certain d'être hors de leur portée. Ce jour-là, je connus de fortes et réelles émotions.
Quoique j'entendisse des branches craquer non loin de moi, je n'insistai plus et, rejoignant mes hommes, je redescendis vers la plaine. Cette chasse avait décidément calmé mon ardeur; quelques jours paisibles m'étaient nécessaires pour me refaire du cœur.
Il était près de trois heures quand je rentrai au camp. J'étais décidé à me reposer et je m'installai, après avoir déjeûné, dans ma chaise longue. Le ciel s'était obscurci et les gros nuages qui entouraient les volcans ne tardèrent pas à crever. Quelque temps après, j'entendis le clapotis de l'eau s'écoulant rapidement sur un lit de pierres : dans le lit desséché que j'avais traversé le matin même, une rivière était née. Il en est ainsi après chaque orage qui s'abat sur le Sabinio ; les eaux roulent en torrent et entraînent, dans leur course, les débris de bois de la forêt qu'elles traversent. Aussi les indigènes viennent -ils, sur ses rives, chercher à saisir au passage, à l'aide de leurs lances, le bois que le courant charrie ; ils s'évitent ainsi une course laborieuse dans les montagnes élevées pour se procurer du bois de chauffage. Une animation très vive régna bientôt le long de la rivière ; les nègres poussaient des cris de joie ou de déception, selon leur réussite. Certains tentaient d'atteindre le même morceau, et des discussions très violentes s'engageaient entre eux. Au bout d'un quart d'heure, on m'en amena un cjui, au cours d'une
dispute, avait eu la main blessée d'un coup de lance ; la blessure était profonde ; au lieu de me reposer, il me fallut donc soigner le vaincu. Il ne se plaignait pas et me regardait d'un air hébété. Après avoir pansé et désinfecté la plaie, je la recousus. J'employai, pour cette opération, ma plus grosse aiguille courbée et, l'enfonçant profondément dans les chairs, je lui fis, avec peu de délicatesse, une dizaine de points de suture ; il ne poussa pas la moindre plainte, sa main n'eut pas le moindre mouvement de recul. Quand ce fut fini, il n'y pensa plus et retourna au bord de l'eau se livrer à ce nouveau genre de pêche. En général, les nègres sont très résistants à la douleur, j'en eus la preuve maintes fois.
Le plateau sur lequel je me trouvais était peuplé de perdreaux qu'il est surtout aisé de chassera la fin de l'après-midi. A rencontre de ceux d'Europe, ils se perchent, pour dormir, un peu avant le coucher du soleil ; souvent, les mâles montent dans des arbustes ou sur une proéminence et appelle la femelle ; il est alors facile de les abattre. J'en tirai sept dans l'espace de deux heures, ainsi qu'une caille ; ces dernières étaient également nombreuses, mais beaucoup plus difficiles à faire lever. Ces chasses au petit gibier me changeaient fort de celles de la veille ; elles me firent oublier et mes insuccès et mes émotions passées. Les francolins remplacèrent, dans mon régime, les poulets qui sont la volaille la plus commune en Afrique et le mets habituel de beaucoup d'Européens.
Pour poursuivre ma route, je me proposai de traverser la ligne des volcans et, me dirigeant vers le Sud, de gagner les parages du lac Kivu. Un indigène qui m'assura connaître un chemin fut choisi comme guide ; la passe à traverser se trouvait entre le Sabinio et le M'Ghaïngha. Le chemin, très rocailleux, s'élevait lentement, d'abord en prairie, puis en forêt ; ce sentier servait, aux indigènes, pour passer leurs
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troupeaux de l'un à l'autre côté de la barrière volcanique. Arrivé à 2500 mètres, dans un endroit découvert, j'y installai mon camp au Nord-Est du Sabinio ; il y régnait une humidité des plus désagréables, et je dus choisir un rocher pour y planter ma tente, au milieu des marécages qui couvraient la quasi-totalité du terrain. Une brume continuelle voilait le paysage et m'empêchait de me livrer à la photographie. Je pouvais cependant distinguer, à l'Est, entre deux éclaircies, le M'Ghaïngha et le Muhavura, les deux derniers volcans, et, au Nord-Est, très loin, brillant comme une plaque d'argent, le lac Mutandé aux rives très découpées, encombré d'îlots montagneux. C'est du Mutandé que s'écoule la rivière Rutshuru dont la plus grande partie des eaux provient du massif du M'Fumbiro.
A 2400 mètres, par temps couvert, il fait frais, mais cette température, plutôt basse, n'avait pas pour effet de refroidir certains de mes nègres car, l'après-midi, je dus intervenir pour mettre fin à un fait qui tenait du vaudeville. J'entendais discuter et crier bruyamment, non loin de ma tente, un groupe qui s'était installé dans la végétation pour s'abriter de la pluie. Comme aux paroles succédaient les cris, je me décidai à rappeler à l'ordre les trop bruyants discoureurs. Quand j'arrivai à l'endroit où se trouvaient les noirs, je vis un soldat perché sur un arbre et, au pied de celui-ci, une négresse nue, tout en larmes, qui poussait des cris et proférait des menaces à l'adresse de l'homme haut perché, très effarouché, lui, des représailles qui l'attendaient. Je dois à la vérité de dire que, malgré son harnachement militaire, il n'avait plus du tout l'allure martiale ; c'était, du reste, un petit bonhomme souffreteux qui n'avait, je crois, nulle envie de se mesurer avec la vigoureuse négresse, son ennemie. J'eus certaine difficulté à faire rhabiller celle-ci ; sa colère était
telle que je dus employer la force pour l'écarter du militaire. Voici ce qui était arrivé : la femme, qui était celle d'un gradé noir, préparait à manger pour tout le groupe de soldats dont faisait partie celui qu'elle avait pris à partie, lorsqu'elle reçut une gifle de l'un d'eux parce qu'elle lui refusait du poulet. Alors, n'écoutant que son instinct sauvage, elle reprit une de ses anciennes coutumes : elle laissa tomber son pagne et, dans ce costume sommaire, elle se mit en garde et attendit que le provocateur vînt à elle ; mais il préféra sauter sur un arbre pour éviter un combat qui consiste à meurtrir les parties sexuelles de l'adversaire. Voyant lui échapper celui qui l'avait offensée, la mégère se mit à pousser des cris de rage. C'est alors que j'intervins à la grande satisfaction du soldat qui se décida, enfin, à descendre de son perchoir.
Je passai le col qui devait nous conduire du côté du lac Kivu. Le chemin redescendant vers le Sud était peu différent de celui par lequel on monte du côté Nord. Le point le plus élevé de la passe est situé à en\aron 2600 mètres ; on s'y trouve presque uniquement dans une forêt de bambous. De temps à autre, des éclaircies permettent de voir au loin. A l'Ouest, le Sabinio, que l'on contourne, se présente sous des aspects différents (i) : d'énormes crevasses très profondes en découpent les flancs de haut en bas. A l'Est, le Muhavura et le M'Ghaïngha se dressent en cônes réguliers légèrement tronqués. Le sentier était très marécageux et je dus, maintes fois, monter sur les épaules d'un nègre pour traverser de grandes mares d'eau stagnante. Des traces fraîches de lions et d'autres, anciennes, d'éléphants se rencontraient au-dessus de 2600 mètres. Il est étrange que les lions se tiennent à des
(i) Voir photos n»» 85 et 86.
VOLCANS DU KIVU (Chaîne des Virunga).
Photo ilo i auteur