CRATÈRE DU TSHANINAGONGO
André Pilette. A travers l'Afrique Équaioriale.
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ressaisissais ma carabine, car j'étais décidé à ne pas laisser échapper une occasion. Enfin, l'éléphant fit demi-tour, revint sur ses pas et s'arrêta de pro fil, m'offrant la partie supérieure de sa grosse tête. Je n'eus pas une seconde d'hésitation, j'étais en joue et, quand son œil m'apparut, je lâchai, derrière l'orbite, un coup de 465. L'animal s'abattit, mais en même temps je tombais du rocher sur lequel j'étais fort malaisément perché. Je croyais l'avoir tué, il n'en était rien, malheureusement ; je ne l'avais qu'assommé. Il demeura plusieurs minutes couché sur le flanc, se débattant, cherchant à se remettre sur ses pattes. Je n'apercevais de ce colosse que le bout de la trompe qui soufflait du sang dont elle éclaboussait la verdure. Je n'osais m'approcher pour l'achever, surtout à travers pareille jungle; puis, je craignais les repiésailles du second que je n'avais pas entendu fuir. Je dus donc me résoudre à attendre. Le blessé parvint enfin à se redresser, mais sa tête ne me fut pas visible. Je crus voir sa poitrine ; aussi, voulant le terrasser, je lui logeai un second projectile à la place aperçue. Des barrits de douleur répondirent à mon coup de feu; alors l'éléphant disparut dans un sentier, d'un pas allongé, et tout rentra dans le silence. Je suivis sa piste sanglante croyant bien le retrouver exangue,mais mes recherches furent vaines. Les noirs qui le cherchèrent longtemps ne purent le rejoindre. Au lieu de toucher le poumon, peut-être n'avais-je que perforé le ventre ; de toute façon, j'avais commis la faute de ne pas avoir visé la colonne vertébrale puisque, à un moment donné, elle m'apparaissait nettement. En vingt jours et à trois reprises, je m'étais rencontré avec des éléphants; je les avais blessés deux fois; j'avais été chargé lors de ma rencontre mouvementée/ sans même avoir tiré. N'était-ce pas jouer de malheur ?
Je du? attendre près d'une semaine pour que des porteurs
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me x-înssent en assez grand nombre afin de poursuivre ma route. Ce qui nous préoccupa le plus, à Kibati, pendant ce laps de temps, ce fut l'eau qui faisait totalement défaut : les ri\Tères avoisinant les \-olcans sont rarissimes. Comment expliciuer ce fait ? Pourtant le pays est montagneux et il y pleut souvent.
Les grands volcans forment une barrière de direction Est-Ouest, et séparent deux parties de bassin fluvial : celui du Nil au Nord, celui du Congo au Sud. La couche de terre meuble est très mince en nombre d'endroits et souvent la roche est à nu ; en général, il n'y a que de l'humus qui recouvre la lave, mais celle-ci est atteinte aussitôt que l'on se livre au moindre sondage. Dès lors, je ne vois que deux réponses à la question de l'eau : la première est que, aussitôt tombée, elle s'infiltre dans la mince couche de terre, elle y demeure passagèrement et s'évapore sous l'ardeur du soleil. La seconde est que la lave serait perméable, c'est-à-dire crevassée ou spongieuse et qu'elle permettrait l'écoulement des eaux par des couloirs souterrains, vers le lac Ki\ai. C'est l'hypothèse qui me semble la plus vraisemblable, car j'ai vu, non loin de là, à dix ou douze kilomètres à vol d'oiseau, des petites rivières souterraines qu'on pouvait entrevoir, dont on entendait le clapotis au travers de trous ouverts à la suite d'éboulements causés par des pluies trop abondantes : l'un de ces cours d'eau passait même au-dessous d'une culture de bananiers et plusieurs de ces plantes étaient tombées dans l'excavation. Voilà, certes, de quoi prêter une base à mon hj^pothèse.
Mais quel que soit le chemin suivi par les eaux, qu'elles retournent en fins brouillards vers le ciel ou qu'elles s'infiltrent jusqu'au sein de la terre, ce qui me donnait surtout à réfléchir, ce n'était point le régime fluvial de la contrée :
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c'était de savoir comment je me procurerais un peu d'eau pour mes besoins journaliers. Les nègres refusaient les rations de haricots sous prétexte que, n'ayant pas d'eau, ils ne pouvaient les faire cuire ; moi, je n'en avais même plus pour mes ablutions et cependant, là-bas, l'immense Kivu étalait des eaux qui touchaient l'horizon.
Les indigènes, pour leur usage personnel, récoltaient la pluie emphssant le fond des larges feuilles de bananiers, mais c'était un labeur pour s'en procurer dix litres et l'eau, ainsi récoltée, avait bien mauvais goût. A la moindre ondée, mon cuisinier se précipitait avec tout son attirail de casseroles, et plaçait jusqu'au moindre récipient au bas du toit de ma tente pour recueillir l'eau qui s'en égouttait. Mais tant d'imagination ne put me procurer la quantité dont j'avais besoin ni pour mes hommes, ni pour moi ; je dus me résoudre à les envoyer puiser l'eau du lac. Elle leur coûtait cinq heures de marche, un grand effort, mais il le fallait. Je mis fin à cette dure corvée en poursuivant ma route vers l'Ouest, car j'avais l'intention de visiter ce qu'on appelait, par ignorance, le lac Mukoto, situé dans les Mitumba. Je n'en connaissais, d'après la carte, que l'emplacement approximatif , et je comptais sur les indigènes pour m'y conduire.
Je passai près du volcan que j'avais vu autrefois en activité ; sa hauteur n'avait pas augmenté sensiblement depuis mon départ ; il avait pris, surtout, de l'étendue vers sa base. Les cendres qu'il envoyait vers le ciel, emportées par le vent, retombaient à de très grandes distances, et recouvraient le pays entier d'une couche de scories qui détruisait toute la petite végétation en l'ensevelissant. Vers l'Ouest, principalement, les cendres avaient été chassées par les vents dominants, à plus de vingt-cinq kilomètres ; une cendrée de dix pouces d'épaisseur couvrait le pays, anéantissant les
récoltes des indigènes, et obligeant ceux-ci à accomplir de longs voyages pour opérer l'échange de quelques têtes de bétail contre les végétaux dont ils font leur aliment habituel.
J'avais perdu six jours, à Kibati.à attendre mes porteurs ; ici, j'allais en perdre trois autres pour la même raison. Je campais sur les flancs des Mitumba.dans un village du nom du chef, alors absent : Luhunga. Mon intention était de poursuivre mon chemin le lendemain matin. Dans ce but, je demandai un guide connaissant le sentier conduisant au lac Mukoto ; j'en trouvai un, mais lorsque les noirs eurent connaissance de la route que je me proposais de leur faire prendre, ils s'éclipsèrent en pleine nuit et je ne m'en aperçus qu'à mon réveil. J'eus toutes les peines du monde, après trois jours de discussions sans fin, à rassembler quinze hommes et, faute de porteurs suffisants, je dus abandonner huit des colis qui ne m'étaient pas d'urgente nécessité. Quatre femmes consentirent de se charger de mes carabines et des appareils photographiques. J'étais sincèrement indigné de voir des vieillards à barbe grise se charger de fardeaux du poids de \dngt-cinq kilos, alors que des jeunes hommes \dgoureux se refusaient à tout travail et abandonnaient femmes, enfants et demeures pour mener une vie vagabonde et sans but.
Le portage est libre dans la majorité des colonies africaines. Certains de nos voisins arrivent à le rendre quasi obligatoire par un artifice qui n'échappe qu'aux profanes. Ils exigent, de leurs administrés, le paiement d'impôts et ne badinent pas si, lors de la perception, certains sont défaillants : ils forcent ainsi le nègre au labeur afin de se procurer la somme nécessaire pour se libérer vis-à-vis de son gouvernement. Nous avons adopté, au Congo, la même réglementation ; mais là où d'autres ont su la mettre en vigueur et l'appli-
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quer efficacement, nous avons, en partie, échoué. Comme d'autres, nous avons dit aux nègres : vous ne porterez que si vous le voulez bien, mais vous paierez autant de francs d'impôt par an. Mais nous avons oublié la sanction sévère pour ceux qui ne paient pas.
Presque partout au Congo, le portage s'effectue donc péniblement ; les hommes s'y refusent et c'est leur droit. Comment fait-on alors pour se procurer le nombre de porteurs indispensables ? L'agent du gouvernement, soucieux de garder sa place et de ne pas aller à l'encontre des lois, fait demander, au chef indigène, les hommes nécessaires pour effectuer le transport. Le chef, qui veut être agréable au représentant de l'autorité, lui envoie souvent les nègres demandés. Sous la pression de leur chef, des noirs viennent déclarer qu'ils veulent bien porter ; il y a parmi eux des éclopés, des vieillards et souvent des enfants. Or, ce monde obtempérant est, en général, d'une classe inférieure, presque les esclaves de la tribu. Si le voyageur demande dix fois des porteurs dans la même région, les mêmes individus se présenteront dix fois, surtout lorsqu'il est spécifié qu'il faut des hommes pour un travail fatigant.
Quand j'eus réparti, parmi les porteurs trop peu nombreux, les charges qui m'étaient absolument nécessaires, je les fis mettre en ligne et, craignant des fuites, j'échelonnai des soldats le long du cortège avec ordre de ne pas laisser un seul nègre en arrière, d'arrêter toute la colonne chaque fois qu'un noir s'arrêtait pour une raison sérieuse et de tenir soigneusement à l'œil, pendant tout le trajet, des gaillards dont je me défiais. Afin d'éviter toute fugue nocturne, le camp fut établi, à chaque étape, dans un village abandonné et, aussitôt les charges déposées, les porteurs furent conduits, sans tarder, dans deux huttes où il n'y avait qu'une issue, et qui furent
gardées à tour de rôle par des sentinelles ; ceux qui en sortaient étaient accompagnés d'un soldat qui ne les quittait pas, et qui les ramenait, au plus tôt, dans la case. J'avais recommandé au gardien, pendant k- quart, de contourner souvent la cabane afin qu'à la faveur de la nuit, les occupants ne pussent s'évader par un orifice qu'ils auraient pu pratiquer dans les parois de l'habitation. Les dames, plus calmes, furent séquestrées dans une troisième loge. Une heure après la distribution de la nourriture tout dormait. Le lendemain matin, de bonne heure, chacun reprit la file, et nous partîmes vers cette région qui terrifiait tant les porteurs.
Le guide précédait la petite caravane ; après être redescendus dans la plaine, nous prîmes une direction Nord. Nous passâmes encore à proximité de quelques villages désertés à mon approche, puis, en pente très douce, nous acquîmes de l'altitude. Peu à peu, la végétation disparut et nous ne frôlâmes bientôt plus que de longs bancs de lave d'origine assez ancienne, où ne croissaient que quelques arbustes chétifs. Nous devions passer entre les flancs des Mitumba et ceux du Nyamlagira. Nous ne nous arrêtâmes que peu d'instants avant la nuit, du côté Ouest du volcan, où nous a\dons pu trouver, dans un endroit boisé, un trou d'eau. Je fis dresser la tente et je donnai le double toit aux noirs qui le tendirent sur des piquets coupés à cet effet. Heureusement qu'ils possédaient cet abri car ils avaient à peine fini de le monter, qu'un orage très \àolent éclata, accompagné d'une pluie glaciale.
Je n'étais pas loin du cratère du Nyamlagira, et j'en aurais fait volontiers l'ascension, mais je ne pouvais rester un jour de plus dans un pareil désert. Mes hommes ne possédaient que le peu de nourriture que j'avais pu leur procurer avant le départ. Une grosse journée de marche devait nous
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VOLCANS DV KI\U (Chaîne des Virunga).
Mi<)i:tviira M'Clliaïnga 40J7 m. Ô47J m.
Sabinio Mikéno Karisimbi .^(147 m. 4437 m. 4306 m.
Photo de l'auteur.