LE LAC LUENGHE
André Pilette. A travers l'Afrique Équatoriale.
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hautes montagnes aux cimes boisées. Ses rives sont bordées de papyrus qu'habitent les oiseaux aquatiques, des canards et des cormorans principalement. Des pirogues le sillonnent en tous sens ; ces embarcations sont des troncs d'arbres évidés que les indigènes dirigent rapidement à l'aide d'énormes pagaies (i). J'ai fait maintes promenades en me servant d'embarcations de ce genre, et elles ne furent pas exemptes d'agrément ; j'abattis nombre de canards au cours de ces excursions. Le N'Dalala s'écoule à peu près à sa partie Sud-Est ; la rivière qui y prend naissance disparaît immédiatement dans une petite forêt, où elle s'étend en partie en marécages. Il est impossible de la suivre ; aux dires des indigènes, elle gagnerait le lac Kivu. La plus grande île située vers le milieu du lac est, à certains endroits, encombrée de huttes. Un grand nombre d'insulaires cultivent les pentes arables a voisinant les bords.
Je crois que la dernière opération militaire a conduit quantité d'indigènes des rives à vivre dans cette île, avec l'espoir qu'ils y seraient en sûreté, à l'abri d'une autorité tatillonne. Si cette population semble calme aujourd'hui, elle fut naguère très turbulente, et il fallut recourir à la force des armes pour la ramener à la raison. Une espèce de sorcier, du nom de Maboko, qui étendait son influence sur les montagnards d'une partie des Mitumba, engagea longtemps ceux-ci à ne pas se soumettre et à guerroyer à outrance contre nos représentants. L'opération dura longtemps et Maboko resta insaisissable, mais il y perdit toutefois de son prestige sur ses anciens guerriers qui se rallièrent, presque tous, à la bonne cause. D'ailleurs, quand une région est disciplinée, on s'en aperçoit
(i) Voir photo no 100.
aussitôt : les indigènes n'abandonnent plus leurs huttes, ils fournissent au vo\'ageur la nourriture et les hommes nécessaires au portage. On sent que l'esprit d'ordre y règne.
Chez Mukoto, je réclamai vingt nouveaux porteurs et deux brebis, mais tout cela se fit attendre. La cheffesse m'avait promis d'être de parole, et je comptais trouver du mouton à déjeûner; lorsque je revins, à midi, on ne m'avait rien préparé, les bêtes n'étant pas arrivées. J'invitai la cheffesse à venir s'expliquer. Mon envoyé revint accompagné de plus de cinquante nègres, la veuve Mukoto en tête. Lorsque je m'indignai qu'elle ne me procurât pas à manger, elle m'informa — et tous les indigènes présents reconnurent la chose exacte, — de ce que deux catéchistes noirs, envoj^és dans la région par une mission catholique, pour se faire des adeptes, avaient tout simplement conseillé de ne me donner que dix porteurs et pas de mouton, alléguant que les pères étaient les seuls maîtres dans la contrée et que les gens du «Bulamatari» — du gouvernement — ne pouvaient exciper d'aucun pouvoir. Telle était la doctrine que prêchaient ces deux vauriens noirs, incitant les nègres à ne plus reconnaître l'autorité gouvernementale. De plus, certains se plaignirent à moi de l'obligation dans laquelle ils se trouvaient de se christianiser, alors qu'ils n'en étaient nullement intentionnés. Les deux catéchistes présents nièrent les propos qu'on leur prêtait. Puisqu'il en était ainsi, je tins à faire comprendre la vérité aux indigènes. Je leur dis qu'ils devaient entière obéissance aux représentants de l'autorité civile ou militaire qui, seuls, étaient leurs maîtres et qu'ils n'avaient aucune obligation vis-à-vis des personnes qui n'étaient pas du Bulamatari, et je tins à souligner que devenaient chrétiens ceux qui le voulaient bien, que la conversion n'était nullement obligatoire. Aussitôt des huées et des exclamations désobligeantes écla-
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tèrent à l'adresse des deux piètres individus qui, par leurs mensonges et leur mauvaise foi, venaient compromettre, dans une région tout récemment pacifiée, les résultats de tant d'efforts et de sacrifices.
Après mon explication, la cheffesse m'envoya, enfin, les deux têtes de petit bétail promises et les porteurs, eux aussi, ne tardèrent pas à arriver.
A l'Ouest, le pays était inhabité ; des heures et des heures de marche devaient être accomplies pour atteindre un groupe de huttes. J'étais peu confiant dans le dévouement des sujets de Madame Mukoto car, quoique nous voyagions en colonne, parfois un porteur parvenait à se sauver ; profitant d'un instant de distraction du soldat qui l'escortait, il jetait sa charge et disparaissait d'un bond dans la haute végétation bordant le sentier. Je décidai que, dorénavant, pour éviter toute fuite, les hommes seraient fouillés, que leurs instruments tranchants leur seraient enlevés, et qu'à l'aide de liens très solides, ils seraient mis à la laisse trois par trois, à la façon des alpinistes ; mais la corde leur fut attachée au cou au lieu de l'être à la ceinture ; chaque trio recevait un soldat pour surveillant et compagnon. Le soir, à l'étape, comme il n'y avait pas d'habitation, les porteurs étaient groupés sous une hutte de fortune, construite à la hâte au moyen d'herbes arrachées aux alentours puis, une fois réunis autour du feu pour préparer leur repas, les soldats les entouraient pour passer la nuit. De la sorte, je n'eus .presque plus de désertion, et je pus traverser, avec la quasi-certitude d'arriver, cette contrée dont aucun être humain ne voulait comme habitacle.
Les marches, dans ce pays de montagnes, étaient très fatigantes ; le sentier indigène, au lieu d'emprunter les flancs des coteaux et les cols, courait sur la crête des mamelons et
passait par tous les sommets. C'étaient des montées et des descentes continuelles, souvent dans des chemins rendus boueux et glissants par les orages. La seule végétation qui couvrait la région était des herbes à éléphant qui, en maints endroits de la route, n'avaient jamais été coupées, et obligeaient le passant à marcher tête baissée, et à les écarter de la main pour se frayer un passage. Ces longues feuilles tranchantes et piquantes me griffaient et m'écorchaient la face. Après six heures de marche, je m'arrêtai ; la nuit tombait et la région était totalement déserte. Je plantai ma tente au milieu du chemin encore couvert de boue à la suite de l'orage de grêle qui s'était abattu sur nous une heure auparavant. Je n'avais plus de tapis de tente, et je dus patauger dans l'eau et dans la vase jusqu'au moment de me mettre au lit. Depuis plus d'un mois, je vivais dans une humidité excessive, dont mon matériel souffrait considérablement ; tout moisissait ou s'oxydait, et c'est à grand renfort d'huile que j'arrivais à en atténuer l'effet destructeur. Le lendemain matin, deux heures après avoir quitté le campement, j'arrivai au bord d'une rivière qui porte le nom de Loso et non Oso comme certaines cartes, d'une exactitude problématique, l'indiquent. Large en cet endroit d'une trentaine de mètres, elle charriait, en un courant très violent, des eaux brunes saturées de terre argileuse. Suivant le régime des pluies, ce cours d'eau est sujet à des crues très abondantes qui en rendent le passage totalement impossible. La profondeur n'en est pas inquiétante, mais le courant en est si impétueux que les hommes ne peuvent lui résister. J'eus la chance de la passer par un jour de crue moj'enne ; je fis tendre une corde d'une rive à l'autre, afin que les porteurs pussent s'y accrocher. De plus, à chaque passage, un nègre chargé était maintenu par quatre hommes qui l'accompagnaient pendant la tra-
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versée. Les plus vigoureux et les plus habitués traversaient assez aisément, mais les autres ne se maintenaient debout que par des prodiges d'équilibre (i). A maintes reprises, j'aperçus certaines de mes caisses vaciller et, déjà, je les voyais emportées par le courant quand, toujours par miracle, les nègres les rattrapaient et les rehissaient sur leurs épaules ou sur leurs têtes. Les femmes et les hommes malades furent portés sur l'autre rive. Quand la plupart des porteurs et des bagages eurent traversé, je montai sur les épaules du plus vigoureux et, maintenu par une douzaine de noirs, je fus amené, je le reconnais, sur la rive opposée, comme le plus précieux des ballots. Il me sembla, en arrivant vers le milieu de la rivière, que les hommes, plongés dans l'eau jusqu'à la poitrine, allaient me laisser choir. Il n'en fut rien, heureusement. Dès que j'eus pris pied sur le sol, ils poussèrent des cris de joie en signe de victoire. Seuls, quelques boys se tenaient encore de l'autre côté ; ces messieurs, plus malins que les autres, refusaient toute aide, tant ils étaient confiants dans leurs connaissances supérieures. Ils s'engagèrent, à quatre, le long de la corde, mais, à mi-chemin, celle-ci se rompit. Les deux derniers se cramponnèrent à l'un des bouts et regagnèrent la rive, tandis que les deux autres, perdant l'équilibre, se virent emporter par le courant. L'un d'eux qui ne savait pas nager, allait infailliblement se noyer quand plusieurs noirs, qui se tenaient en aval, parvinrent à le rattraper. Quoique le naufragé s'appelât « Mafuta minghi », surnom qui n'était pas étranger à sa corpulence plutôt exagérée et qui signifie m Beaucoup de graisse», il était loin de flotter et, si ses camarades ne s'étaient pas dévoués à son sauvetage, nous ne l'eussions plus revu.
(i) Voir photo n° loi.
Après avoir escaladé la troisième crête des Mitumba, qui était rocheuse, et que je me trouvai en présence de la quatrième, je changeai de direction et je pris vers le Sud. Je savais qu'une route conduisait du Nord du lac Kivu au Lualaba, presque parallèlement à l'Equateur, et qu'elle passait non loin de mon séjour actuel. J'espérais, en la rejoignant, arriver au Kivu; j'en avais assez de monter et de descendre des petits sentiers, sans discontinuer, à travers une végétation aussi uniforme ; je renonçai à escalader la quatrième ligne de faîte au bas de laquelle, à son versant Ouest, s'étend l'immense plaine couverte par la forêt équatoriale et qui règne vers le fleuve Congo.
Après avoir traversé une riN-ière du nom de Loashi, j'arrivai sur la route que l'on m'avait vantée. Les pentes n'y étaient guère plus douces, elles étaient tellement raides, en certains endroits, que l'on y avait pratiqué des escaliers munis d'une rampe pour aider à les gravir (i). De distance en distance étaient échelonnés des gîtes d'étape.
A nouveau, il fallait repasser les crêtes de montagnes et, sur les quatorze heures de marche qui séparent Loashi du lac, on ne trouve pas un village à même de fournir quelque nourriture. Je dus retraverser la rivière Loso sur laquelle je trouvai, cette fois, un pont de bois ; étant près de sa source, la largeur en était déjà moindre, mais ses eaux étaient toujours aussi troubles. Nous dûmes, ce jour-là, marcher durant près de sept heures pour trouver une ri\dère dont l'eau fût potable.
Le Kivu me réapparut à travers une échancrure de la première crête Est, par où nous passâmes pour descendre définitivement vers ses rives. La marche était rendue pénible par
(i) Voir photo n" 102.
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d'épaisses couches de cendres provenant de la dernière éruption volcanique ; les pieds y enfonçaient. Si cette éruption n'avait pas causé d'autres méfaits, le mal n'eut pas été grand, mais elle avait- eu un effet désastreux sur les montagnes ; en arrivant dans les eaux du lac, la lave en fusion produisit des nuages de vapeur qui, poussés par un vent Est, tombèrent en pluie sur les flancs des Mitumba. Ces pluies furent si abondantes qu'il en résulta d'innombrables changements dans la conformation primitive du terrain. L'énorme quantité d'eau qui avait pénétré dans tes terres détermina, sur d'assez grandes étendues, des glissements de couches superficielles qui, dans leur déplacement, entraînèrent des villages entiers en ensevelissant les habitants. Aux pentes verdoyantes et aux cultures qui couvraient naguère les coteaux, avaient succédé de grandes plaques couleur d'argile où l'on remarquait, très nettement, la superposition des différentes couches géologiques. Au pied des montagnes, à proximité des rives, régnait un chaos indescriptible ; en maints endroits, le chemin avait disparu ; on marchait dans la direction du lac en traversant des ravins et des rivières de création toute récente. Des sources jaillissaient de-ci de-là ; des cascades et des ruisseaux apparaissaient de toutes parts ; on avait grand 'peine à faire passer les porteurs dans cet éboulis gigantesque ; pour descendre, ils devaient emprunter parfois le lit d'une cascade qui leur jaillissait dans le dos. Quand il fallait remonter, les hommes se passaient réciproquement les charges. Le long du lac, de la boue, charriée par les ruisseaux, s'était amassée et, par moment, les nègres s'y enlisaient jusqu'au-dessus des genoux. Ils devaient se coucher pour éviter d'enfoncer plus profondément puis chercher un passage plus propice. Il est arrivé que dans ces avalanches de terre qui, à partir du pied des monts, ne font plus qu'avancer
lentement, à la façon des glaciers, on déconvrc des cadavres. Les habitants ont presque totalement quitté cette région pour se réfugier en des lieux plus sûrs. Seules, des bandes de babouins viennent s'ébattre sur les rives du lac pour se sauver, à la première alarme, sur les mamelons en\'ir()nnants, où ils aboient pour manifester leur inquiétude. Je tuai un beau mâle au fusil de guerre : c'était le plus gros que j'eusse abattu, il atteignait 36 kilos (i).
Afin de gagner du temps, j'avais espéré trouver des pirogues, à Saké, pour traverser la petite baie qui me séparait de Bobandana, mais il me fut impossible de m'en procurer une, je dus la contourner entièrement.
Bobandana est le poste belge que je préfère au Kivu. Situé presque au sommet d'une crête, il surplombe le lac d'une centaine de mètres. Des terrasses des maisons, on en distingue les rives très tourmentées qui, en mille petits caps et golfes, vont se perdre au loin, dans un léger brouillard embrumant presque continuellement l'atmosphère. Sans relâche, les vagues viennent mourir, en écume blanche, sur les rochers des bords provoquant, par leur ressac, un clapotis éternel parfois très tumultueux, suivant l'état d'agitation des eaux. Le climat, assez doux à 1600 mètres d'altitude, est rendu plus agréable encore par la brise venue du large qui apporte une fraîcheur continuelle. De temps à autre, un orage refroidit même par trop l'atmosphère. Par temps clair, on aperçoit, vers le Sud, l'île Kwidjwi ; à l'Est, on distingue quelques maisons blanches de N'Goma. Je devais y aller reprendre mes bagages, mais sans chemin praticable ; les pirogues seules sont utilisables pour s'y rendre par temps
(i) Voir photo n" 103.
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calme. Mais depuis deux jours j'attends que le lac tourmenté s'apaise ; il s'agite, chaque matin, et rend la navigation dangereuse. Souvent, durant quelques heures de la nuit, il est plus pacifique ; aussi profiterai- je de ces moments-là pour en tenter la traversée.
Les pagayeurs m'avertissent, vers lo heures du soir, qu'il est possible de partir ; la lune nous permet de nous passer de lanternes. Je prends place dans ma chaise longue, à l'avant de la pirogue ; derrière moi sont placés quelques colis indispensables et mon boy ; enfin, à l'arrière sont assis onze pagayeurs vigoureux et chantants qui, bien en cadence, en un rythme parfait, tirent de toute la force de leurs bras, sur leurs rames qui font glisser rapidement, mais par à-coups, l'embarcation. Chaque fois que les pagaies frappent l'eau, la pirogue se soulève de l'avant et, en retombant, semble avoir bondi.
Derrière nous disparaît bientôt la côte Ouest qui s'était profilée longtemps dans l'ombre. Les chants ont cessé. Roulé dans ma couverture, je me suis assoupi. La fatigue a gagné les hommes et leur a enlevé leur vigueur de la première heure ; de temps à autre, je me réveille en sursaut, l'un d'eux s'est remis à chanter et essaie, par sa monotone mélopée, à faire oublier la fatigue aux uns et à empêcher le sommeil des autres. Seul le bruit de l'eau projetée par les avirons est perceptible ; pas le moindre son étranger ne frappe l'ouïe, rien n'est visible à l'horizon, on semble perdu entre l'eau et le ciel où briUent, avec un éclat inconnu des villes, des myriades d'étoiles.
Je n'ai pas de montre ; toutes celles emportées d'Europe ne marchent plus ; le jour, suivant la course du soleil, je devine approximativement l'heure, tout comme les nègres, mais j'ai moins d'expérience la nuit, quoique la lune puisse
aussi me renseigner très utilement. Au sortir de ma torpeur, il me sembla avoir navigué environ trois heures ; nous ne tardâmes pas à rejoindre la rive Nord que nous côtoyâmes durant une longue heure pour, enfin, arriver à N'Goma au moment où le temps se gâtait. Mon cuisinier (\\n m'avait demandé quelques jours de liberté pour aller s'acheter une femme en territoire voisin, avait pris place dans une seconde pirogue, moins rapide que la mienne. Surpris par la houle, il fut forcé de débarquer sur les rochers qui bordent le lac et d'y passer le reste de la nuit. Je ne le re\ds que le lendemain et il me conta sa mésaventure.
La nuit suivante, au retour, je souffris du même ennui : j'avais dû attendre, cette fois, une heure du matin pour repartir et, au moment de m'embarquer, je ne pus rassembler que sept pagayeurs ; quant à mon boy, il resta introuvable. Sans donner d'ordre aux hommes, ils avaient pris le large la veille; j'eus soin de taire le fait; confiant dans leur expérience je les laissai faire à leur guise. Ils sui\irent la côte ; c'était un mauvais début, le trajet durerait d'autant plus longtemps que quatre nègres manquaient. Le lac fut calme jusqu'à quatre heures, mais, dès lors, la surface de l'eau se rida sous la pression du vent naissant. Bientôt des vagues coururent vers les rives et nous poussèrent continuellement dans la direction des rochers ; l'embarcation n'avançait plus que lentement, bien que les hommes tirassent rageusement sur leurs pagaies pour lutter contre la houle grandissante. Les flots irrités faisaient bondir la pirogue qui, en reprenant contact avec les ondes du lac démonté, émettait, en retombant, un son mat. A chaque chute, nous embarquions de gros paquets d'eau. Deux nègres s'employaient à \'ider l'embarcation tandis que les cinq autres, de plus en plus fatigués, commençaient à manier mollement leurs rames, et ce, malgré
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mes menaces, mes vociférations. Déjà je voyais la pirogue entraînée par les vagues et se brisant contre les rochers. Quelques jours auparavant, un transport avait chaviré dans des conditions quasi-semblables : un boy y avait perdu la vie.
Enfin, après deux heures de navigation anxieuse et de lutte acharnée, je débarquai non loin de Bobandana, sur un banc de sable où il était possible d'accoster. Eclairé par les lueurs naissantes du jour, je gravis le sentier rocailleux qui mène au poste, à travers les plantations de bananiers. Dans les petites huttes, le long du chemin, tout dormait ; dans les arbres, on percevait quelques petits oiseaux chantant, d'abord timidement puis, à plein gosier, l'aubade à la belle nature d'Afrique. Dans l'herbe, les grillons stridaient faiblement ; les crapauds leur répondaient dans la rosée matinale glissant des feuilles en perles de cristal. Des chauvessouris claquant des ailes m.e frôlaient dans leurs évolutions capricantes, cherchant encore à saisir quelques phalènes avant de gagner les retraites obscures où elles se reposent de leurs rondes de nuit. Un hibou ou une chouette huait l'aube, tandis qu'un chacal affamé glapissait de faim. Ces sons étranges se perdaient dans le bruissement continu du vent dans la ramée.
Quelle joie de se promener, à l'aube, au milieu de cette nature grandiose et sauvage, alors que le soleil, au début de sa carrière, n'a pas encore rendu l'air torride et accablant. A ce moment, tout ce qui entoure le voyage\ir l'enchante, le pénètre et lui communique uns sensation d'inoubhable ravissement. Non seulement la nature sublime le conquiert, mais la liberté dont il jouit sur ces territoires immenses, lui fait aimer l'Afrique, car cette liberté est celle-là même que connurent les hommes aux premiers âges du monde. Ici, plus
rien dos sociétés qui souffrent de leurs prétentions et de leur orgueil ; plus de luttes vaines d'école ou de confession ; plus de gens qui s'épuisent et s'anémient, victimes de leur cerveau dont la fécondité toujours grandissante les a conduits, sans s'en apercevoir, à n'être que des machines pensantes. Non, ceux-là n'ont jamais connu et ne connaîtront peut-être jamais la joie de vivre.
Le nègre indolent et apathique mène, certes, une existence plus heureuse que la nôtre. S'il ne dispose pas des bienfaits que peut procurer la civilisation, il les ignore et, partant, il n'en est pas privé et n'en souffre pas. Peu soucieux, il se contente de ce que la nature lui donne presque sans travail et, si son voisin est plus fortuné que lui, il ne le jalouse pas, ni ne devient médisant comme c'est le cas chez la plupart d'entre nous. Frappé par la fatalité, il se résigne en philosophe ; blessé en combattant ses ennemis, miné par la maladie ou succombant à la famine, il ne se plaint pas de son sort, ne se livre pas au désespoir et attend la mort avec calme. En courant par monts et par vaux, il a exposé sa vie à tous les dangers. Presque sans armes pour conjurer les dangers qui le menacent, il garde sa sérénité, il est prêt à tout et ne craint rien. C'est son genre de vie qui l'a aguerri de la sorte, qui l'a laissé homme ; car cette vie intrépide n'en peut faire, comme le sont la plupart d'entre nous, un être chétif et timoré. Aussi la race noire se défend-elle contre la civilisation envahissante ; elle défend surtout sa liberté et sa force qui lui sont chères par-dessus tout, mais, malgré tous ses efforts, elle succombera sous les coups de ceux qui ignorent la beauté et la grandeur de cette liberté.
Enfant de la vieille Europe, perdu au milieu des contrées barbares, voilà ce. que j'ai pensé en séjournant au centre de l'Afrique sauvage et mystérieuse, au milieu d'une nature
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prestigieuse et incomparable, car, pendant près de deux années, cette grandeur m'a séduit, m'a captivé au point de me faire oublier les privations, les fatigues, les maladies, l'isolement même dont tant d'autres souffrent encore, là-bas, bien loin, à des mois et des mois de marches pénibles, aux rives du Congo ou du Lualaba.
LAC KIVU
l'hoto clii C' H. l'AUv. El ;