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CHAPITRE XI

Le lac Kivu et le Nord du Tanganika

Départ de Bobandana. — Les Batwa. — Le long des rives Ouest du lac. — L'île Kwidjwi. — Sans serviteurs. — - En longeant la Ruzizi. — Les intolérables moustiques. ■ — ■ Le paludisme. — Sur le Tanganika. — Je quitte les grands lacs. — Vers les plaines du Manyéma .

D'après les Européens qui ont séjourné au Kivu, plusieurs m'ont assuré que le lac ne s'agitait qu'en certaines saisons et, qu'en d'autres, il était calme, sa tranquillité n'étant troublée que par une brève mais violente tornade. M'y trouvant à la mauvaise saison, je fus forcé d'attendre plusieurs jours avant de pouvoir naviguer vers le Sud.

Afin de ne pas courir le risque de noyer une partie de mes bagages, j'envoyai, par mesure de prudence, mes collections zoologiques par terre. Le reste de mes charges fut entassé dans la cale d'une baleinière en fer (i), tandis que mon ami Pauwels et moi décidions de charger une grande pirogue

(i) Voir photo n^ 105.

indigène, plus rapide, du strict nécessaire pour camper. Au lieu de voyager dans la lourde baleinière qui n'avançait que lentement, nous franchirions allègrement le? étapes.

Le premier jour, confiants dans notre vitesse, nous laissâmes partir la baleinière, nous promettant de la rattraper ; mais, deux heures plus tard, le lac eut un mouvement agité, et nous dûmes attendre le lendemain pour partir.

Nous fûmes à la rive de très bonne heure ; cpiand le jour parut, Bobandana n'était plus v-isible. Seule, au Nord, la longue chaîne des volcans apparaissait dans la brume, en une ligne de pyramides colossales. Un soleil rouge-sang surgit bientôt de l'horizon, semblable à un disque monstrueux de lave incandescente.

Les rives du lac se composent uniquement de rochers, en grande partie encombrés de végétation dans laquelle des bandes de singes s'ébattent. De nombreux oiseaux de tailles diverses, aux couleurs éclatantes, volent d'arbre en arbre, et font briller au soleil le plumage merveilleux dont les a parés la nature. On peut difficilement s'imaginer plus jolie promenade que celle que nous fîmes sur le Ki\ai ce matin-là. Le pays est très pittoresque. De hautes montagnes verdoyantes, qui sont toujours les Mitumba, longent presque à pic la côte Ouest que nous suivons. Il semble que peu d'habitants peuplent la région ; on n'aperçoit que de temps à autre un petit village, où les pagaj^eurs nous signalent des camps de Batwa dont on ne distingue guère que la fumée des feux s 'élevant lentement dans l'air. Les nègres qui portent, dans nombre de régions, le nom de Batwa, sont des indigènes dont les mœurs se rapprochent de celles des Mambuti ; ils passent leur vie à chasser, ce qui leur impose des déplacements continuels ; ils vivent peu dans les villages. Certains chassent pour leur bon plaisir ; d'autres, désignés par leurs

chefs pour se procurer du gibier, sont obligés de s'adonner à ce sport. On les retrouve dans plusieurs contrées de l'Afrique ; ils sont détenteurs de précieux renseignements, mais ils évitent souvent les Européens, peu désireux de divulguer leurs secrets de chasseurs.

Les rives du lac sont coupées de baies profondes ; pour raccourcir le voyage, nous les traversions quand le temps n'était pas trop menaçant ; mais il était rare qu'une heure s'écoulât sans que la nappe liquide ne se remît à frissonner sous l'action du vent. Nous profitâmes de la houle pour d'éjeûner, et reprîmes notre route aussitôt que le calme fut rétabli. Bien que la baleinière eût deux heures d'avance sur nous depuis la veille, nous la rejoignîmes avant midi. Ses pagayeurs cherchaient en vain à rivaliser de vitesse avec notre pirogue. La dépassant, nous arrivâmes au gîte de Moléra une heure avant eux. Une petite plage de sable fin m'engagea fort à me baigner, et je me proposai, au coucher du soleil, de nager le long de la rive. Je n'avais rien à craindre ; pas plus qu'au lac Edouard, il n'y avait là de crocodiles ; cependant, s'il y existait des animaux inconnus tout aussi redoutables ! Les hippopotames sont rares, les rives rocheuses ne conviennent guère à ce pachyderme.

On pourrait croire qu'à cette hauteur — le lac Kivu est situé à près de 1600 mètres, — ces amphybies ne puissent vivre, mais de multiples exemples ont démontré qu'ils se tiennent assez couramment à cette altitude, même en Afrique australe, où il gèle souvent pendant les nuits de la saison sèche ; or, ils ne semblent nullement souffrir des basses températures nocturnes.

Notre intention était de consacrer deux jours à longer la rive Ouest ; puis, pour raccourcir le trajet, de gagner le Sud de l'île Kwidjwi. Pour cela, nous devions naviguer au large.

Pour éviter d'être surpris par le mauvais temps, nous quittâmes le camp de Mabula vers une heure du matin. Tout avait été replié et embarqué à la lueur de grands feux de paille; nous a\àons pris place, cette fois, sur la baleinière, pour plus de sûreté. Je m'endormis sur ma chaise longue et je ne fus réveillé que par les chants des pagayeurs lorsque le jour se leva. Nous avions traversé l'espace qui nous séparait de l'île et, comme nous étions près de ses côtes, nous nous réinstallâmes dans la pirogue qui prit vite la tête et nous amena, à Kwidjwi, à sept heures du matin. Le poste est installé en partie dans une petite presqu'île (i) qui, ce jour-là, — un dimanche, et à cette heure, — était bien calme car tout y dormait encore. Notre arrivée mit sur pied le chef de zone et le chef de poste, qui ne s'attendaient guère à une làsite aussi matinale.

Le chef indigène de l'île, accompagné de deux ou trois cents nègres, vint, l'après-midi, faire visite au représentant du gouvernement et, après quelques palabres, ses sujets se mirent, la lance à la main, à danser autour du mât de paxdllon, au sommet duquel flottaient nos couleurs. Cette danse, exécutée par des danseurs accompagnant leurs gestes de' cris et de chants assourdissants, était du plus pittoresque effet : il est rare de rencontrer autant d'indigènes s 'adonnant librement à une de leurs coutumes qui affecte, en pareil cas, une allure très barbare. Ce n'est qu'exceptionnellement qu'on a l'occasion d'assister à l'une de ces réjouissances.

L'île Kwidjwi a une longueur approximative de 40 kilomètres ; son grand axe est orienté dans le sens de celui du lac qui est Nord-Sud. Elle est, en beaucoup d'endroits, couverte

(i) Voir photo n° 106.

de forêts, principalement au Nord. Les habitants sont nombreux ; ils y élèvent, sur une grande échelle, comme presque partout au Kivu, du gros et du petit bétail. Cette partie du Congo constitue une réserve pour celles qui, moins favorisées, souffrent de pénurie de bétail ; c'est le cas de presque toute la forêt équatoriale. Le jour où des moyens de communications rapides relieront le Kivu à des endroits tels que Stanleyville, Ponthierville, Kindu, Kasongo, Kongolo et tant d'autres appelés à devenir des centres importants, mais qui souffrent, actuellement, du manque de vivres, ce jour-là, ils pourront se procurer à discrétion de la viande de boucherie. C'est l'une des choses que nous puissions espérer du Kivu ; il a peut-être un avenir minier, comme la généralité des pays de montagnes ; les recherches que l'on y fera justifieront peut-être cet espoir.

Au Sud, le lac se resserre et s'encombre d'îles nombreuses. En naviguant, on ne s'éloigne guère de celles-ci ; le quatrième jour nous arrivâmes, sans avanies, à Nya-Lukèmba, où la baleinière fut déchargée. Descendirent d'abord les soldats, puis les boys et leurs femmes ; les chiens furent jetés à l'eau pour plus de commodité. Les cages à poules, aussitôt à terre, furent ouvertes et donnèrent passage aux volailles coquetant leur joie de se retrouver en liberté. Vinrent ensuite les perroquets, mon singe enfermé dans une caisse, et qui fut débarqué sans aucun égard pour sa race : sa maison fut retournée dans tous les sens tandis qu'il cherchait, en vain, à retrouver un équilibre bien instable quand il est à la merci de ceux qui transbordent. Puis s'amoncelèrent sur la rive les objets les plus hétéroclites : ce furent les bagages de ces messieurs les noirs, j'en reparlerai en descendant le Congo, car ceci exige quelque explication : jamais on ne vit semblable capharnaum. En dernier lieu, nos caisses arrivèrent

et furent placées près des habitations. Mon service se fit bien mal et avec lenteur; des boys que j'avais autrefois, un seul me restait : mon cuisinier, un Waganda des bords du Victoria-Nyanza. Depuis un an, il m'accompagnait et me servait fidèlement ; il avait confiance en moi, et me confia ses certificats et ses économies. L'intelligence ne lui faisait pas défaut : il était, certes, plus fort en commerce qu'en cuisine. Lorsque je payais un indigène pour un service rendu, il l'appelait d'un ton très doux, et lui exhibait aussitôt des étoffes, des perles, des bracelets et nombre d'autres objets de traite qu'il tentait de lui vendre. Tous ses compagnons de travail m'avaient abandonné un à un: voyant grandir, chaque jour, l'espace qui les séparait de leur pays, ils avaient préféré y retourner ; d'autres avaient dû se résoudre à m'abandonner pour cause de maladie. A son tour, le cuisinier allait-il me faire défaut ? Jusqu'alors il m'avait aidé comme il le pouvait, il exécutait même tous mes travaux : il officiait dans la cuisine, servait à table, faisait ma chambre, lavait mon linge, emballait mes collections ; jamais il ne s'était refusé à me rendre un service, mais, à présent, il ne pouvait même plus marcher. Je dus le faire porter pour pouvoir continuer ma route et il était le seul ser\dteur dévoué qui me restât.

J'allais suivre à peu près la Ruzizi pour gagner le Tanganika. Cette rivière, qui sert de déversoir au Kivu,s'en échappe furtivement au fond d'une petite baie qui passe inaperçue au voyageur. La Ruzizi n'est pas navigable ; son cours est fait, le plus souvent, de rapides et coule vers la plaine en passant en un courant violent par des gorges profondes, presque jusque Kamaniola. Un peu avant d'arriver à ce village, aux pays montagneux que l'on traversait succède une grande plaine qui s'étend vers le Sud. On y accède par une longue descente qui se termine peu avant de traverser la Luvinvi.

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