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BUBALE DE LICHTENSTEIN

(Bubalis lichtensteini . )

André Pilette. A travers l'Afrique Éqnatoriale.

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animal atteint, à l'épaule, i"^25 et, en poids, 150 à i6o kilos. Ses cornes s'élargissent vers la base et ne dépassent pas ']y centimètres de longueur. Le mâle et la femelle en portent, mais elles sont plus minces et plus courte:^ chez cette dernière. Parmi l'espèce de Lichtenstein, on trouve des sous-espèces, remarquables surtout par des taches grises et noires qui varient chez l'une et chez l'autre.

Poursuivi, le bubale prend le trot et s'arrête souvent pour observer le chasseur. Aussitôt que l'on tire — s'il voit son agresseur, — il fuit en galopant ; sa course est des plus rapides. Sa chair est bonne, mais doit être préparée avec du lard ou, à défaut de celui-ci, avec de la graisse d'éléphant ou d'hippo, afin de la rendre moins sèche.

Si je m'étais adonné à pareil massacre sur le troupeau de bubales, c'était pour être certain de trouver, parmi eux, un spécimen que je désirais conserver : c'était la première fois que je tuais de ces animaux et, comme on le voit, j'avais fort bien réussi : quoique les Boers les appellent «Hartebeest», ils ne s'étaient pas montrés dignes de ce nom. A l'endroit distant où je me trouvais, j'avais visé la colonne vertébrale; toutes les balles avaient été au but et avaient semé instantanément la mort.

Un matin que j'écrivais sous ma tente, campé dans de la haute futaie, au bord de la Dogodo, un nègre me cria de la rive : « Un hippopotame arrive ! » Ce sont des exclamations qui, même exprimées en Swahili, vous font tendre instinctivement la main vers la carabine. Je tenais toujours mes armes chargées et à ma portée ; aussi je n'eus qu'à dégainer ma 465 et, en dix pas, je fus au bord de l'eau. J'y arrivais au moment où le pachyderme passa devant moi, à quinze mètres environ. Le peu de profondeur le forçait à émerger, tandis que le courant l'entraînait à vive allure. Il nous regarda avec

ahurissement, mais continua son chemin sans changer de direction. J'étais à genoux et je le visais bien mais, tirant, je n'entendis que le percuteur qui se déclenchait. Spontanément, je me rappelai que, la veille, j'avais tiré avec cette arme sur un bubale. Re visant cette fois plus rapidement, car la bête s'éloignait de plus en plus, je la tuai net à 60 mètres, d'une balle au cerveau. L'iiippopotame lit demi-tour en montrant ses quatre pattes, et poursuivit sa route poussé par la force des eaux. Voyant leur dîner disparaître, les nègres, qui avaient assisté à cette scène, s'élancèrent le long de la rive de toute la vitesse de leurs jambes, et eurent tôt fait de rattraper l'animal. Ils l'échouèrent contre un rocher, puis, l'attachant par les dents à l'aide d'une corde, ils le tirèrent en chantant jusqu'au camp, en remontant le cours de la rivière. Après l'avoir roulé sur un banc de sable, le dépècement commença aussitôt (i). C'était un assez jeune mâle qui portait à la surface de la peau des blessures toutes récentes indiquant sulhsamment qu'il avait soutenu une lutte ou reçu une correction sévère.

Mes dernières victimes avaient été tuées en présence des noirs qui m'accompagnaient et qui s'émerveillèrent du résultat de mes armes ; aussi leur chantèrent-ils, tout en dansant, d'interminables louanges.

Comme je savais qu'ils prisaient fort la chair d'hippo, je me gardai de la leur donner; j'exigeai des services et des vivres en échange.

Une partie de la peau fut découpée par les soldats et les boys, en longues lanières de section carrée qui furent séchées au soleil ; pour qu'elles se maintiennent droites, on en attache

(1) ^'oir photo ïï° 113.

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une extrémité à une branche d'arbre, et on fixe, à l'autre, un poids qui est souvent une grosse pierre. Quand ce parallélipipède rectangle a perdu, par la sécheresse, sa souplesse et que, dur comme du bois, il acquiert l'aspect d'une grosse latte, les noirs, à l'aide de leurs couteaux, en raclent les arêtes, l'arrondissent et finissent par lui donner la forme conique d'une canne d'un mètre de long environ. Ce stick de cuir s'assouplit à nouveau par l'usage auquel il est destiné, c'està-dire à frapper. Il est devenu alors une courbache ou chicotte.

Je décidai de changer de camp. Mes bagages augmentés de mes dernières collections me forcèrent à laisser, dans la brousse, deux paniers contenant des poules et des canards vivants, ainsi qu'une caisse d'ossements ; je comptais les faire prendre le soir. J'avais l'intention de suivre la Dogodo, puis la Luama jusqu'à Niembo, mais les circonstances m'en empêchèrent. Tout marcha bien jusqu'à midi. J'atteignis alors le confluent de la rivière Mècche qui, très marécageuse, nous fit changer de direction. J'entrai dans les hautes herbes et, durant près d'une heure et demie, j'avançai à l'aventure.

Vers deux heures, fatigué, je m'arrêtai ; je voulus consulter les hommes afin de prendre une décision. La marche était trop pénible, et nous allions sans but précis. Un à un les porteurs arrivèrent et déposèrent leurs charges, mais, presque aussitôt, tous s'enfuirent et je ne m'en aperçus que quand les derniers détalèrent. Ils m'abandonnèrent et disparurent parmi les hautes herbes, loin de tout village ; je restais avec mes boys et quelques soldats.

Je résolus de passer la nuit en cet endroit et de partir en reconnaissance le lendemain matin, afin de découvrir un hameau et de me procurer de nouveaux porteurs. Quatre soldats m'accom-

pagnèrent, porteurs du strict nécessaire pour une absence de deux jours. Les boys et un soldat restèrent à la garde du campement. En suivant des sentiers d'antilopes, j'eus la chance, au bout de trois quarts d'heure, de me retrouver en herbe rase ; quelques jours auparavant, le feu y avait nivelé la plaine. Aidé de ma boussole, je pris aussitôt vers le Nord ; je devais forcément atteindre la route des caravanes qui tient au Tanganika et aboutit au Lualaba, à travers le Manyéma, et qui n'était, certes, pas très éloignée des parages que nous occupions. Après une heure et demie de marche à travers la savane, sur un terrain uniformément couvert de cendres légères d'une teinte grisâtre qui, sous les pieds, s'élevaient en fine poussière, je trouvai accroupi, à l'entrée d'un terrier de phacochère, un nègre armé d'un arc et de flèches, et qui cherchait à découvrir, sur le sable, les traces d'une sortie récente de l'animal convoité ; il se proposait de l'attendre et de l'abattre à son retour. Le noir ne soupçonnait pas ma présence et il fut très surpris de me voir brusquement à quelques pas de lui. Son premier mouvement fut de fuir, mais se ravisant, il coula vers moi des regards inquiets. Je le priai de me conduire au village le plus voisin. Il me mena dans le sien, situé sur le chemin des caravanes, à une heure et demie de là. Ainsi, j'étais déjà distant de quatre heures de mon camp. Ce village que je visitai porte le nom de Kisanga et est, en partie, peuplé de licenciés : tel est le nom que l'on donne aux anciens soldats et travailleurs de l'Etat qui, ne désirant pas retourner chez eux, se sont groupés en bourgade. Peut-être croirait-on qu'ayant vécu parmi des Européens, qu'ayant travaillé sous leurs ordres, peut-être croirait-on, dis-je, qu'une teinte de civilisation leur est demeurée. Eh bien, que l'on' se désabuse : ils n'ont gardé des blancs que ce qu'ils auraient dû oublier, c'est-à-dire leurs défauts et sont

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devenus les êtres les plus antipathiques qui se puisse trouver parmi les nègres ; ils narguent tout, et, surtout, l'autorité des blancs. Ils ont converti les indigènes du pays qui les suivent dans leurs tentatives d'anarchie et qui, comme eux, prétendent ne plus se plier aux règlements. Inutile de vous dire que, quoiqu'ils soient les plus qualifiés pour payer l'impôt, c'est chez eux que l'Etat compte le plus de défaillants.

A mon arrivée, je fus très entouré et lorsqu'ils connurent le but de ma visite, presque tous s'éloignèrent. Seuls, des hommes ou des femmes ivres restèrent à mes côtés. Il était à peine dix heures du matin et déjà ces brutes étaient dans un état inconcevable d'ébriété.

Si un homme saoul répugne, une femme, dans cet état, dégoûte profondément surtout lorsqu'elle se livre, en public, telles celles-ci, presque nues, à des danses désordonnées, accompagnées de gestes obscènes. On conçoit difficilement le mépris profond qu'inspire semblable créature dans son ivresse bestiale et sauvage. A l'état normal on lui voit une -certaine tenue, mais quelle chute horrible lorsqu'elle est sous l'empire de l'alcool !

Nul n'a jamais vu des êtres plus abjects que ces femmes, des mères de famille, déposant l'enfant en bas-âge qu'elles portent à califourchon sur la hanche, pour se joindre à un groupe d'ivrognes dansant au son des tam-tam qui font rage. Leurs dents taillées en pointes apparaissent dans des bouches ouvertes démesurément pour éructer des cris rauques et gutturaux échappés d'une gorge brûlée par la boisson. Souvent totalement dévêtues, les seins pendent et se balancent suivant leurs gesticulations ; l'abdomen et le fessier se déplacent dans un mouvement circulaire tandis que les jambes fléchissent, les bras se tendent. Sans se lasser, elles passeront des heures dans cette débauche, buvant et dansant alterna-

tivemcnt. Enfin, n'en pouvant plus, elles s'effondrent sur leurs grabats, où elles s'assoupissent, tandis que d'autres, à moitié dégrisées, reprennent la place des défaillantes. Durant les trois journées que je restai au gîte de Risasi, cette orgie dura jour et nuit ; elle ne fut troublée que lorsque je faisais irruption dans le village. Quand j'y arrivai, la première fois, je fis venir le chef qui, heureusement, n'était pas ivre. Quoiqu'il portât le qualificatif de « Sultani », ce monarque-là n'avait aucune autorité sur ses prétendus administrés ; il est probable qu'il avait été désigné, comme dans beaucoup d'autres endroits, par le gouvernement et imposé aux indigènes qui ne lui reconnaissaient, d'ailleurs, aucun droit, et qui lui refusaient toute obéissance. Je lui demandai de me procurer trente hommes que je chargerais deramcnermes bagages, en attendant d'autres porteurs pour poursuivre ma route. Au bout d'une heure, il revint me dire que tous se refusaient de m'aider et qu'il lui était impossible de me fournir im seul homme. Je n'avais plus qu'à m'adresser directement aux habitants; je ne parlementai, cependant, pas longtemps avec eux. Comme ils me renouvelaient les déclarations du chef alors que rien, sauf leur ignoble débauche ne les empêchait de porter, j'eus vite pris mcm parti: je choisis, parmi eux, les hommes les plus i\'res, tandis que les autres s'enfuyaient à travers la campagne. Il me fallut deux heures pour réunir quinze ivrognes qui n'avançaient qu'en titubant. Rangés en file indienne, ils prirent la direction de mon campement sous bonne escorte. De ce village, j'allai vers un autre, distant d'une vingtaine de minutes, et j'y trouvai immédiatement six hommes qui acceptèrent volontiers d'aller chercher mes caisses. Cela m'en faisait vingt et un au total ; ce n'était pas suffisant, il fallut les envoyer une seconde fois pour être en possession de tous mes bagages. En attendant leur

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retour, je m'assis sur une pierre dans le gîte de Risasi.

Les gîtes échelonnés le long des routes de caravanes ont été construits pour abriter les voyageurs. Ce sont souvent d'infectes petits taudis où — je n'exagère pas, — en maints endroits, les nègres ne logent pas, préférant le plein air, et un lit d'herbes sèches ou de feuilles de bananiers. Il faut avoir vu certaines de ces sales petites casemates empisées dont les murs ont, au lieu de fenêtres, deux ouvertures de la grandeur d'un mouchoir à travers lesquelles ne filtre pas assez de lumière pour lire en plein midi ! Si quelques-unes sont soignées, d'autres sont complètement négligées, même abandonnées, puisque le gardien en est absent. Le toit de chaume, en partie détruit, force le voyageur ne disposant pas de tente pour la nuit, à se tenir dans son lit, au cours des orages, avec un parapluie ouvert pour s'abriter de la pluie.

Je restai de longues heures assis sur cette pierre. Il y avait quelque temps que j'avais vidé ma bouteille de thé et mangé ma dernière tartine ; quand la nuit tomba, j'avais le ventre creux. Pour me désaltérer, je bus de l'eau apportée dans un vase indigène, puis je m'installai auprès du feu en compagnie d'un soldat qui s'était pourvu de bois pour l'alimenter, et j'attendis patiemment l'arrivée de mes bagages. Chez Kasanga.le tam-tam battait avec plus de vigueur qu'au matin, et je percevais fort bien les cris et les chants qui, sans doute, devaient se prolonger toute la nuit. Le soldat restait silencieux ; lui qui, d'habitude, était si loquace avec ses camarades, semblait partager ma mauvaise humeur. Tous deux immobiles, nous fixions d'un regard vague les bûches qui se consumaient, pensant à bien des choses qui ne devaient, certes, pas avoir similitude entre elles. Enviait-il, lui, ceux qui dansaient non loin, de nous ? Peut-être appartenait-il à l'une des tribus dansant et se réjouissant au clair

de lune et son silence provenait-il de la tristesse éprouvée en songeant qu'il n'aurait pas l'occasion, ce soir, de se mêler à leurs rondes infernales.

Quant à moi, mes pensées se tournaient vers ces maudits Babuï qui me donnaient tant de mal, et qui consacraient leur temps à s'enivrer en buvant de la bière de sorgho et en fumant du chanvre. Je songeais à leur horrible débauche, à ces êtres pour qui le travail est un supplice. Et dire que, pour de tels hommes, il fallait avoir des égards ! Peu de temps avant mon passage, ils avaient tué un caporal et^ l'avaient mangé, prétextant que le malheureux avait été violent visà-vis d'eux. Peut-être devais-je m'estimer heureux de n'avoir pas subi le même sort.

Un à un, les \'ingt porteurs arrivèrent ; ils étaient dégrisés. J'ouvris mon lit dans le gîte et, ne voyant pas rentrer les boys, je m'endormis sans manger; j'avais surtout besoin de sommeil pour oublier autant mes fatigues morales que physiques. Quand mes serviteurs arrivèrent le lendemain vers midi, ils me contèrent qu'ils n'avaient pas voulu abandonner le reste de mes caisses de peur qu'elles ne fussent irrémédiablement perdues ; cette décision avait été prise après l'aventure qui leur ad\'int après mon départ : une main criminelle avait mis le feu aux herbes sèches avoisinant le campement et, poussé par un vent \àolent, le brasier avait gagné si rapidement en étendue, qu'ils eurent toutes les peines du monde à s'en défendre et à sauver mes bagages qui en avaient souffert. Ma tente avait été précipitamment jetée à terre ; sur elle avaient été empilés tous les colis, puis ils s'étaient mis, avec empressement, à débroussailler tout autour afin que les flammes ne pussent atteindre mon matériel. Ils furent, euxmêmes, très menacés et c'est dans une fumée suffocante et une chaleur insupportable qu'ils battirent la végétation, à

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l'aide de verges, afin d'éteindre les flammes qui s'étendaient avec une vitesse déconcertante. Je n'eus, heureusement, à déplorer que la perte d'une partie de ma basse-cour ; quelques poulets vivants que j'emportais toujours comme provisions, étant allés picorer un peu à l'écart, furent brûlés vifs, n'ayant pu rallier le camp à temps.

J'eus beau envoyer des messagers pour recruter des porteurs, tous revinrent sans un seul homme. L'un d'eux, chargé de me ramener les canards, les poules, une caisse de dépouilles ainsi que la viande du dernier hippo tué, vint m'apprendre que tout avait été volé par cette honnête population.

Au cours du troisième jour d'attente, ayant moi-même réuni dix hommes, je les envoyai en tête et, comptant en trouver encore autant pour midi, je me proposais d'aller rejoindre les premiers. Je fus déçu dans mes espérances ; je ne parvins pas à me procurer les dix derniers porteurs. Mais j'eus la chance, vers quatre heures, de rencontrer quelques noirs de passage dans la région venant de l'Afrique orientale allemande ; ils consentirent à porter le reste de mon matériel. Étant parti tardivement, je ne pus rejoindre les hommes qui m'avaient quitté le matin, et lorsque la nuit vint, ma tente étant partie en tête, je dus déplier mon lit sous un arbre, au milieu du village de Kayumba, et dormir en plein air. J'avais, au préalable, visité les huttes espérant en trouver une propre, mais elles avaient une telle ressemblance avec certains des gîtes d'étape, que je préférai dormir à la belle étoile. Avant de me coucher, je demandai au chef s'il pouvait me fournir trente hommes pour le lendem.ain matin ; il me répondit affirmativement et m'assura qu'il allait lui-même, et immédiatement, prévenir les deux hameaux voisins. Il s'en fut et, le lendemain matin, j'eus beau attendre, je ne le vis pas revenir.

pas pins, d'ailleurs, que les porteurs promis. Après des discussions plutôt vives, les habitants du village où j'avais passé la nuit consentirent au portage. Pendant deux heures tout alla bien, mais en arrivant chez Kalonda, tous s'écHpsèrent ; je dus m'adresser au chef qui m'affirma que, le lendemain matin, j'aurais les hommes nécessaires. Mais, au lieu de venir, comme d'habitude, au petit jour, ils arrivèrent à quarante au milieu de la nuit. Croyant que le soleil allait se lever, je regardai à l'extérieur, et je fus fort surpris de voir la lune marquer une heure peu matinale. Ils prétextèrent qu'ils préféraient porter durant la fraîcheur, mais j'eus vite dévoilé leur stratagème: ils voulaient profiter de l'obscurité pour s'enfuir, à quelques heures de là, en me laissant seul au milieu de mes bagages. Je les renvoyai avec ordre de revenir, suivant leur expression, au premier chant du coq ; mais cette mesure de prudence ne servit à rien, ils \dnrent, portèrent et me jouèrent le tour que j'avais prévu mais cette fois en plein jour, avec une déconcertante franchise. Celui qui marchait en tête jeta sa charge et s'enfuit. Aussitôt on vit chacun l'imiter et cela gagna si rapidement toute la ligne que, quoique je fermasse la marche, je n'eus pas le temps de descendre de mon hamac, et je fus jeté sur le sol comme un ballot, tandis que le bambou auquel était fixé le hamac me heurtait rudement la tête. Je vis mes appareils photographiques, mes fusils et mes carnassières voltiger au-dessus de moi pour retomber au milieu du chemin aussi lourdement que je venais de m'y asseoir moi-même. Le coup fait, ils se rassemblèrent dans la campagne à l'appel de l'un d'eux qui soufflait dans une corne, puis disparurent.

L'étape que j'avais à franchir ce jour-là comportait cinq heures de marche et devait me conduire à Nièmbo. Quoique je fusse en route avant six heures du matin, je n'y arrivai

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qu'après quatre heures de l'après-midi, avec moins de la moitié de mes colis. Durant ces vingt ou vingt-cinq kilomètres, à quatre reprises différentes, les hommes déposèrent mes charges. Quatre fois je dus recommencer à tempêter pour trouver un nombre d'ailleurs insuffisant d'hommes et je dus, malgré tant d'efforts, abandonner la moitié de mes bagages le long du chemin. Ce ne fut qu'après m 'être exposé pendant plus de dix heures sous un soleil de plomb, que je m'engageai, enfin, sur la digue construite à travers les marais de la Luama pour permettre de gagner le bac traversant cette rivière en face de Nièmbo. Cette digue, longue d'environ cinq kilomètres, est un travail qui fait honneur à celui qui le conçut et l'exécuta. Hélas, comme le plus grand nombre des créations au Congo, elle est négligée et, en plusieurs endroits, en très mauvais état.

Quand, au déclin du soleil, je m'assis sur la terrasse d'une des anciennes maisons composant naguère un poste de blanc que l'on supprima, probablement, parce qu'on ne l'estima pas nécessaire, les indigènes étant les êtres les plus dociles de la terre, j'étais passablement découragé. C'était peut-être la première fois, depuis dix-sept mois, que je courais seul et à l'aventure à travers l'Afrique équatoriale ; jamais je n'avais trouvé sur ma route une résistance aussi stupide. J'avais échoué au Ruwenzori,non loin du but car, totalement épuisé, je pouvais tenter l'effort suprême. Sous ma tente, loin de toute aide, rivé au lit par la maladie, j'avais parfois songé au dénouement fatal qu'elle pouvait entraîner. A maintes reprises, les fauves m'avaient menacé et mis en péril, mais, confiant en mon étoile, soutenu par ma volonté, jamais je n'avais désarmé. Ah! je l'étais ce jour-là ; cette fois, c'était toute une population qui me faisait opposition et me résistait.

Avant le passage de la Luama, c'était la plaine tout à fait unie ; peu après, le pays offrait de fortes ondulations de proportions telles que l'on peut, certes, les qualifier de montagnes. En beaucoup d'endroits, à proximité des rivières, on retrouvait le gibier en grand nombre, principalement des antilopes. Depuis un mois, il n'y avait plus eu de pluie et cet état de l'atmosphère devait durer un certain temps encore. Les marais s'étaient desséchés, les ri\dères n'étaient plus que de gros filets d'eau ; les traces des animaux se lisaient péniblement sur la terre très sèche, si bien que l'on avait quelque difficulté à se prononcer sur l'heure de leur passage. Les buffles, presque toujours solitaires, étaient assez nombreux, mais ils n'étaient jamais visibles en plaine ; ils n'y venaient que la nuit pour retourner dans les hautes herbes ou les coins boisés, avant le lever du jour. C'est là qu'il fallait les pousuivre et la chasse était des plus désagréables. Le soir, on percevait le rugirsement lointain d'un Jion, tandis que les hyènes, attirées par l'odeur de la chair d'antilope, rôdait en grognant autour du campement. Maintes fois, un léopard s'approcha à une vingtaine de mètres des porteurs avec l'espoir, qui sait ? d'en emporter un. Les chimp?nzés, hôtes des gorges de montagnes menaient jour et nuit un grand tintamarre. De beaux oiseaux ornaient les arbres de ce pays où la prairie alternait avec la savane et la forêt.

La fièvre qui m'avait repris me décida à gagner Kabambaré où je me reposai trois jours, après quoi je continuai vers Kasongo.

Un peu avant Kabèmba, le gibier devenu rare réapparut abondant, surtout à proximité de la Luama. Je tuai, le jour où j'atteignis la rivière, sept grosses pièces tout en accomplissant l'étape de quatre heures de marche. A la tombée de la nuit, j'abattis un gros hippopotame qui alla expirer sur un

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Photo de l'auteur.

KABEMBA. PASSAGE DE- LA LUAMA

Pliot^' de l'auteur.

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