‹ A travers l'Afrique equatorialeChapitre 69 sur 86 · PONT EN LIANE SUR LULINDI · texte numérisé non relu

PONT EN LIANE SUR LULINDI

André Pilette. A travers l'Afrique Éqnatoriale.

TRAVERSEE DU MANYEMA 37I

sonnages qui y viennent pour se distraire : c'est une occasion de se réunir pour jaser. Les nègres sont bavards ; ils n'ont rien de bien intéressant à se dire, mais la moindre nouvelle les amuse et les cancans vont leur train ; les mauvaises langues donnent libre cours aux rancunes et même aux calomnies.

Plus la cohue grandit, plus les noirs crient et s'égosillent pour dominer le tumulte ; cette cacophonie assourdissante atteint son paroxysme vers 8 heures du matin, après quoi le soleil brûlant chasse ce monde qui se disperse et retourne d'où il est venu.

Tous ces commerçants de couleur n'apportent pas leurs marchandises sur le marché pour réaliser des bénéfices ; s'ils y perdaient, je crois cju'ils reviendraient quand même car, quel que soit le résultat de la vente, ils aiment à discuter, à marchander, et font traîner la conclusion d'une affaire uniquement pour parler.

La monnaie n'est pas toujours la base de comparaison pour l'évaluation des transactions. Des échangés extraordinaires d'objets sont plus courants, et il est fréquent de voir troquer, par exemple, un vêtement contre un pot de bière, un sifïlet, un vieux chapeau, ou la moitié de la paie d'une semaine de celui qui convoite la nippe. Le crédit est très répandu, mais les engagements sont rarement respectés. Nombre de ces affaires donnent lieu à d'interminables palabres ; par malheur, on choisit souvent, parce qu'il est censé avoir de l'autorité, le blanc pour trancher les différends.

Les personnalités incontestées du marché sont les soldats et les boys qui déambulent fièrement, achetant pour leur compte ou pour celui de leurs maîtres. Les boys marchandent surtout pour qu'il leur reste un petit bénéfice en comptant, au retour, le prix fort à leurs patrons. Suivis d'un porteur.

ils vont parmi les gracieuses négresses qui, à genoux ou assises sur les talons à portée des marchandises, leur sourient de toutes leurs dents blanches pour les engager à choisir l'une où l'autre des choses délicieuses étalées à leurs yeux. Dans des corbeilles sont entassés des arachides, du manioc, des épis de maïs. Des mottes de graisse, des poissons autour desquels tourbillonnent des mouches, sont disposés sur de larges feuilles de bananiers. Des régimes de bananes, des bottes de cannes à sucre, du tabac, des ananas, des papayes sont éparpillés dans la poussière. Des vases et des calebasses remplis d'huile de ^'in de palme ou de boissons fermentantes et alcoolisées provenant du sorgho ou de fruits cpii fournissenc des boissons prometteuses d'ivresse, tentent les ivrognes et les assoiffés. Des poules rachitiques, très à l'étroit dans un panier, piaillent ; une chèvre ou un mouton au piquet bêle sa fin prochaine, tandis qu'un porc noir grogne nonchalamment près de son propriétaire. Toutes ces \'ictuailles s'échangent contre des perles, des étoffes, du laiton, du sel ; et, actuellement, dans les centres civilisés, contre de l'argent.

Des acheteurs mécontents se ravisent, veulent rompre un marché conclu ; des discussions s'élèvent, des querelles éclatent au cours desquelles s'échangent des propos peu courtois : cela sent vraiment les halles. Certes, nulle part, le commerce n'adoucit les mœurs !

Un boy acheteur d'œufs, dont la plupart sont mauvais, constate la chose en les mirant au soleil ou en les déposant dans une marmite pleine d'eau ; il rapporte ceux qui flottent à la surface et qui sont loin d'être frais. Mais le vendeur refuse de les reprendre, et prétexte que les œufs vendus étaient bons, et que le boy leur en a substitué d'autres qui ont séjourné longtemps dans son garde-manger et ce, afin d'éviter des réprimandes de son maître. Un attroupement

Page 1