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S. — VUE PARTIELLE DES CHUTES DE STANLEY

André Pilette. A travers l'Afrique Équatoriai

les Waghénia quitter la rive. Quelquefois, à plus de quarante, debout dans leurs longues pirogues (i), ils gagnent le milieu du fleuve et prennent pied sur des rochers où une des pêcheries est installée.

Un soir, je les accompagnai dans une de leurs embarcations. D'abord, ils longent les bords du Congo en remontant le courant. Quand ils ont presque atteint le bas des chutes, ils s'élancent vers le large où la violence des eaux imprime un quart de tour à l'embarcation en l'entraînant très rapidement, tandis que les hommes pagaient vigoureusement pour gagner le milieu du fleuve, où le courant est presque nul, vu les rochers qui en barrent les eaux. Ils les atteignent après avoir été portés quelque peu vers l'amont. Aussitôt, sautant à terre, ils grimpent dans leurs échafaudages, relèvent les nasses et en sortent, avec dextérité, le produit de leur pêche. Puis les paniers sont arrimés, et on retraverse, avec le butin, qui cuit, une heure après, sur des feux de bois qu'entoureront un tas de nègres affamés.

A la saison où j'ai pu'voir les chutes de Stanley (2), elles ne faisaient guère impression : les eaux étaient trop basses et leur quantité minime rendait les Falls semblables à de hauts rapides, trop élevés cependant pour qu'une pirogue pût y passer.

Outre les nombreuses petites embarcations de bois qui sillonnent le fleuve, des steamers font la navette entre Léopoldville et Stanleyville,et annoncent leur arrivée ou leur départ par de stridents coups de sirène. Quoique ces bateaux soient de plus en plus nombreux, il n'y existe pas l'ombre d'un quai : on accoste sur les rochers qui bordent la rive, rochers

(i) Voir photo 11° 137.

(2) Voir photo n° 138.

d'autant plus apparents que l'eau baisse de niveau chaque jour, le fleuve étant presque arrivé à son étiage.

11 y a plusieurs excursions à recommander aux environs de Stanleyville et celle des chutes de la Tshopo est des plus agréables. Le cours de cette rivière fait un saut de 12 à 15 mètres sur une paroi rocheuse (i) et tombe avec fracas en écume blanche, envoyant au loin une fine buée qui se condense en gouttelettes innombrables sur tout ce qui s'en approche ; aussi, dans les alentours, une végétation d'un vert tendre grandit et se renouvelle sans relâche. Le sable qui borde les rives en certains points permet de se baigner ; aussi nous nous livrons aux brasses tandis que, tout près, des noirs retirent de grands filets dans lesquels ne gigottent que quelques petits poissons.

La plupart des chemins qui environnent Stanleyville sont cyclables ; c'est avec un réel plaisir que l'on se sent, par ses propres forces, transporté un peu plus rapidement. Jusqu'alors, j'avais été obligé de marcher avec une lenteur que l'on devine.

Les alentours de Stanleyville sont habités par un nombre considérable d'arabisés très commerçants qui, pas plus que ceux de Kasongo, ne sont désireux de changer leurs croyances, quoiqu'on les y pousse sans cesse.

Après environ douze jours d'attente, je trouvai place, enfin, sur un des bateaux de la Compagnie des Grands Lacs, un 400 tonnes du nom de « Kintambo » (Léopoldville en Bengala).

Dès lors, ce fut la descente rapide sur ce fleuve resté si longtemps ignoré et qui draine les eaux d'un bassin immense, sillonné d'affluents servant parfois d'exutoires à des lacs tels que le Kivu, le Tanganika, le Moëro, le Bangwelo, le

(i) Voir photo n° 139.

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Léopold II et le Tumba qui sont presque des mers intérieures. De Stanleyville à Coquilhatville, sur près de mille kilomètres de parcours, au-dessus de l'Equateur, l'altitude du fleuve ne s'abaisse pas de loo mètres. Aussi, sur cette pente insensible, le courant est-il très lent. La région parcourue entre ces deux villes étant très unie, le Congo charrie ses eaux tranquilles entre deux rives basses, éloignées parfois l'une de l'autre de 35 kilomètres. Son cours est encombré d'îles innombrables dont l'une atteint lOO kilomètres de longueur. Ces îles sont garnies d'vme flore exubérante qui empêche souvent le voyageur de distinguer d'une rive à l'autre ; on croirait par moment naviguer sur un lac dont la haute végétation de l'interminable forêt équatoriale borne la vue; en de rares endroits, grâce à quelques éclaircies où pousse une herbe longue, l'œil perçoit l'étendue mais il n'aperçoit pas un être vivant. De temps à autre, sur les rives, apparaît un petit village ou poste de bois, où l'on se fournit du combustible nécessaire. On y rencontre quelques types extraordinaires, dont la plupart se couvrent de tatouages en guise de vêtements (i).

La navigation, aux régimes des eaux basses, est rendue difficile par le peu de profondeur, ce qui oblige le capitaine d'un bâtiment à avancer prudemment, en suivant une route capricieuse que des sondages antérieurs ont déterminée ; ainsi sont évités les bancs de sable dont certains émergent à fleur d'eau. Ils ne sont du reste pas immuables, car il arrive qu'ils sont déplacés par des courants violents en un lieu inconnu où les navires vont inopinément s'échouer. L'hydrographie du fleuve est encore mal connue ; étant données les modifications incessantes de son lit, peut-être restera-telle

^i) Voir photos n°^ 140, 141 et 142.

encore longtemps ignorée. Pour éviter les accidents, on ne navigue pas la nuit ; pendant les heures d'obscurité, les bateaux à fond plat sont soit ancrés au milieu du Congo, c'est le cas quand un poste est trop éloigné, soit amarrés à la rive. Souvent, les circonstances forcent le bateau à longer les bords d'une île ou du fleuve même, et de si près qu'il frôle, en passant, les branches d'arbres surplombant les eaux. Parfois, à proximité des postes de bois, les indigènes poussant leurs pirogues chargées de bûcheâ, sont surpris par la barre d'eau résultant du sillage du steamer ; on voit alors la pirogue faire demi-tour et les nègres et les bûches s'abîmer dans le fleuve ; pendant que le bateau poursuit son chemin, le pauvre coupeur de bois pousse des cris, redresse son embarcation et rassemble ses bûches qui descendent au fil de l'eau.

On croise souvent d'autres bâtiments, soit de sociétés ou de l'Etal, qui remontent le courant, et d'autres qu'on dépasse parce qu'ils avancent très lentement. Leur nombre démontre que le trafic a pris des proportions assez considérables. Le long du fleuve, les installations de certaines sociétés, entreprises dans lesquelles sont parfois engagés de très gros capitaux, en fournissent les preuves ; mais la plupart de ces firmes ne peuvent travailler suivant leurs désirs : la main-d'œuvre est trop rare et des exploitations nombreuses sont forcées, pour cette raison, de restreindre leur chiffre d'affaires. On voit embarquer,''principalement, des paniers de caoutchouc et de copal ainsi que de l'ivoire ; mais nous n'exportons cependant que peu de chose comparativement à ce que nous pourrions si quelques réformes heureuses amenaient, enfin, les nègres à travailler.

Les postes où l'on s'arrête sont loin de payer d'apparence ; presque tous respirent la misère parce que l'entretien en est néghgé.

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